Mario (Lido Manetti) entame ses études: il souhaite étudier le droit et se rend à Turin; il y trouve une chambre idéale pour vivre, tenue par une dame dont la fille Dorina (Maria Jacobini) est plus que charmante: les deux jeunes deviennent amoureux, jusqu'au jour où une dame sophistiquée (Helena Makowska) commence à attirer l'oeil de Mario...
A l'origine de ce film, il y a une pièce écrite par Nino Oxilia et Sandro Camaso. Une première adaptation a été réalisée vers 1911, qui est perdue, mais Oxilia, devenu metteur en scène, comptait bien en réaliser un remake. Son départ pour le front, puis sa mort en 1917 l'en ont empêché. C'est donc le co-adaptateur Augusto Genina qui a été désigné réalisateur...
Et c'est une belle surprise. Le film se départit rarement de son ton indubitablement tourné vers la comédie, et utilise au maximum les décors de Turin, beaucoup de scènes ont d'ailleurs été tournées en pleine rue, mais aussi dans des cages d'escalier qui sonnent particulièrement véridiques! Le cinéma Italien a entamé sa grande mutation, et désormais l'heure n'est plus aux divas et aux femmes fatales: c'est la leçon de ce film, qui comme si souvent à l'époque du muet, oppose deux femmes, la mystérieuse Elena et la douce Dorina, cette dernière opposant à la fois son bon sens et sa joie de vivre à la froideur manipulatrice de sa rivale. Mais si cette dernière reste volontairement esquissée (elle en devient une ombre, une fatalité qui retournera vers le néant à la fin du film), on est ébahi du jeu tout en invention permanente de Maria Jacobini qui souvent porte le film à bout de bras. Du coup, c'est son point de vue qui prime...
Le titre est d'ailleurs à double sens: certes, le passage de Mario, qui achève ses études et devient un avocat promis à un bel avenir à la fin, est un peu le baroud d'honneur de sa jeunesse, mais on pense plus volontiers au sacrifice que Dorina fait, elle qui comprend qu'elle ne verra plus jamais l'homme qui a failli la trahir... Dans la joie ou l'amertume, Jacobini est solaire, nuancée, et son visage est un festival d'expressions, qui nous font regretter que si peu de ses films aient survécu.
En Italie, au XVIIe siècle, la jeune Benedetta Carlini est amenée par ses parents au couvent. Elle est destinée depuis son plus jeune âge à entrer dans les ordres, et clairement elle a la vocation, puisque son assurance devant la foi qu'elle professe lui permet, ainsi qu'à ses parents, d'échapper à une attaque de mercenaires qui voulaient les détrousser. Devenu une adulte, Benedetta (Virginie Efira) attire souvent le regard: elle joue le rôle de la vierge dans une représentation théâtrale par exemple, et commence à avoir des visions: elle prétend avoir été visitée par le Christ... Elle pousse la mère supérieure du couvent (Charlotte Rampling) à recueillir une paysanne locale, Bartolomea (Daphné Patakia) qui cherche à échapper à son père qui a décidé que la jeune femme remplacerait sa propre mère dans son lit! Les visions de Benedetta prennent alors des proportions incroyables et en dépit des réserves de la mère supérieure, Benedetta commence à être considérée comme une sainte...
Verhoeven a tout fait pour adapter cette étrange histoire au cinéma, et surtout, semble-t-il, pour la situer dans la descendance des Diables de Ken Russell. Mais la donne a changé: d'une part Russell était probablement surtout amusé par l'idée que face à un allègement des restrictions morales du cinéma et de la censure, il allait quand même pouvoir suffisamment pousser le bouchon pour déclencher un scandale (ce qui n'a pas loupé), Verhoeven à son époque sait que la permissivité actuelle l'empêcherait de provoquer un scandale. Mais là où on le retrouve, sous un vernis de classicisme remarquable, et à travers une mise en scène rigoureuse et esthétiquement très convenable, c'est dans le mélange savant entre les différentes épices qui composent le plat...
Si le film ne se contente pas de taper sur l'église, il ne s'en prive pas: l'église, corrompue, est symbolisée par un Nonce Apostolique (Lambert Wilson) qui est un sale type, profondément cynique, pervers, libidineux (on se doute que la servante enceinte qui vient lui déballer ses seins en pleine réunion s'est faite engrosser par lui), soucieux de son image et de ses habits, méprisant pour tout ce qu'il ignore ("ces femmes sont folles! comment peuvent-elles penser qu'elles peuvent s'aimer comme un homme et une femme"), et constamment à l'affût de la portée politique de son action, et constamment amené à avancer les intérêts de l'église, donc les siens propres. Bref: un dignitaire catholique à l'ancienne, un vrai, un beau, un gros! Mais l'église dans sa complexité est aussi représentée dans le rapport du couvent à l'argent, représenté par la dureté au négociations de la Mère Supérieure incarnée par Charlotte Rampling. celle-ci, qui a cessé de croire, et restera de marbre face aux "miracles" de Benedetta, est probablement une femme qu'on a poussé à entrer dans les ordres, et qui s'y est fait une place. Elle aussi a des réflexes politiques... Mais elle est plus compréhensible. Non, le film ne se contentera pas de ce menu-là...
Sinon, comme souvent, la foi est malmenée, et représentée par des gardiens du temple qui font tout ce qu'ils peuvent pour l'étouffer: à Benedetta qui prétend être visitée par Jésus, beaucoup font tout ce qu'ils peuvent pour opposer leur incrédulité, leur refus même de ses miracles. Avec et sans arguments: à chaque fois que Benedetta se retrouvera avec des stigmates après ses rêves de Jésus, on aura des doutes, et quand on retrouve du verre brisé sous son corps une fois que des écorchures se soient retrouvées sur son front, on la soupçonnerait volontiers... Mais que ces gens qui ont dédié leur vie à la religion refusent de la croire finit par résonner d'une profonde ironie...
Cette ironie ne sera jamais subtile, Verhoeven aimant toujours tout bousculer: les limites, les conventions, les acteurs (demandez à Sharon Stone ce qu'elle en pense, lors du tournage de Basic Instinct), le bon goût (Showgirls), les traditions de genre, et même l'histoire. Prendre le contrepied est devenu une habitude chez lui, donc en s'attaquant à cette histoire il multiplie les cibles. S'il nous indique souvent, par le biais de Bartolomea (qui y compris à travers son amour pour Benedetta, ne croira jamais en la véracité de ses miracles, se contentant de profiter de la situation) que les excentricités de la religieuse sont simulées ou enjolivées, il garde le mystère sur la duplicité de Benedetta, devenue une sainte pour toute sa région: "hystérique" (comme on le dirait au XIXe siècle) atteinte d'un délire érotique pour Jésus, et qui transpose sa frustration vers une recherche d'un orgasme (avec une statuette de la vierge, tout un symbole), illuminée réellement atteinte d'un complexe de sainte, ou opportuniste tentant de faire son intéressante pour profiter de la bêtise de tous les croyants qui l'entourent. Entre ces hypothèses, le film choisit son camp, avec ironie, et s'amuse beaucoup du décalage entre la vie de couvent, l'intelligence cynique des unes (Rampling, géniale), et la découverte gourmande du plaisir, de l'interdit et d'une sexualité partagée chez deux femmes qui n'auraient sans doute jamais du se rencontrer!
Et le tout, avec une actrice géniale, elle aussi, et habitée: Virginie Efira, ça commence à devenir une habitude, est exemplaire... Et n'a pas froid aux yeux: on est chez Verhoeven. Un Verhoeven, une fois de plus, qui a joué avec subtilité la carte de l'ironie violente. Il faut le faire...
Nous assistons à la naissance du procédé Cinerama: un prologue (en format 1:33:1 standard) retrace l'évolution de la représentation du mouvement, principalement dans la photographie puis le cinéma, et aboutit à la création du nouveau procédé: l'écran s'élargit, le son se spatialise... S'ensuit une série de représentations: voyages, caméra embarquée sur des véhicules en mouvement, spectacles vus et entendus dans toute leur largeur, etc...
Le nom qui frappera le plus les esprits, au-delà par exemple de la famille Todd (dont le procédé Todd-Ao a été développé en parallèle) est Merian C. Cooper, ci-devant producteur et réalisateur à ses heures, notoirement en compagnie d'Ernest B. Shoedsack, et du coup heureux père d'un célèbre bambin bien poilu: avez-vous jamais entendu parler de... Kong?
Le film est une succession de démonstrations par l'image, avec des moments qui ont sérieusement perdu de leur charme, en particulier ces extraits de spectacles pré-péplum, ou cette longue séquence qui nous fait entendre un choeur de Salt Lake City interprétant des extraits du Messie de Haendel... Le plus intéressant (au-delà de l'intérêt sociologique des données ethniques assez embarrassantes, puisque ce tour des Etats-Unis est 100% blanc) est bien sûr l'extraordinaire final qui est un survol magnifique sur triple écran des Etats-Unis.
On en prend plein les yeux, c'est l'idée: on ne m'empêchera pas de penser que c'est aussi une mise en abyme vertigineuse: un film qui s'abstient de raconter une histoire, mais se présente au public pour démontrer ce qu'il est.
Peu de temps après le mariage plus ou moins forcé entre Marguerite de Valois (Isabelle Adjani), fille de Catherine de Médicis et petite soeur du roi Charles IX, et le Roi protestant de Navarre Henri (Daniel Auteuil), la cour Catholique se déchaîne contre les Huguenots et se livre à un massacre sans précédent sur Paris. Marguerite dite Margot, qui n'aime pas son mari mais estime se devoir à son ménage, sauve le jeune Roi de Navarre en le poussant à se convertir... Mais pour combien de temps sera-t-il sauvé?
Il y a mille et une raison de vouloir voir le film. J'insiste bien sur le "vouloir", ici, parce qu'après, quant à l'aimer c'est une autre paire de manches... On peut tout bonnement être attiré par l'idée d'une superproduction historique française différente, et à ce niveau le succès est bien au rendez-vous: le style de Chéreau débouche volontiers sur une superproduction hystérique.
Sinon, il y a la perspective d'une leçon d'histoire à travers Alexandre Dumas, mais là encore, ça pose problème, le découpage du film faisant tout pour saisir le tumulte des événements une fois qu'ils ont lieu, et toujours à travers des scènes de foule étouffante. C'est à se demander, surtout après avoir vécu deux confinements, comment font tous ces gens entassés tout le temps sur l'écran, que ce soit pour des massacres, ou des orgies - et parfois on jurerait qu'il s'agit des deux en même temps.
Enfin, on pourrait tout simplement se dire qu'un film avec un tel casting, c'est du tout cuit... Que nenni: la plupart des acteurs sont dirigés pour hurler le plus possible, les scènes sont cadrées par un caféïnomane intoxiqué au dernier degré, et les prestations sont gâchées par l'obsession de tous ces gens de s'énerver les uns les autres pour un oui ou pour un non, entre chuchotement, halètement et cris. C'est épuisant, et on est épuisé au bout de 5 minutes. Le problème, c'est qu'il y a en a 153 après...
Si c'est par contre un film haut en couleurs, c'est surtout du rouge.
Ce film énigmatique conte l'histoire (?) d'un homme coincé entre deux femmes, l'une qu'il cherche par tous les moyens à aborder, y compris en se jetant dans le vide avec un parapluie ouvert comme seul parachute, et l'autre qui le contacte, mais le dégoûte, car elle a des dents proéminentes... L'intrigue n'est pas claire, si intrigue il y a, et le film est constamment marqué par des incidents à la limite du surréalisme...
Et par-dessus le marché, cette comédie Danoise se paie le luxe d'être incomplète. On ne possède que la première bobine, sans ses cinq premières minutes, et la deuxième... Mais combien y'en avait-il? Le site du DFI annonce un long métrage, mais j'ai des doutes, les dernières images semblant indiquer une forme de résolution... S'il fallait comparer ce court fragment improbable, j'ai bien peur qu'il faille se contenter de convoquer l'encombrant fantôme de The mystery of the leaping fish, de Douglas Fairbanks et John Emerson! Et pour une fois, ce dernier nous apparaît, soudain, si raisonnable...
Deux jeunes femmes modernes ont décidé d'attraper en marche le train de la mode de la culture physique, et elles présentent à leurs amies (ainsi qu'à deux cousins collet monté qui qui ont des vues sur elles) un avant-goût de leurs activités: des tableaux vivants courts vêtus. La chose arrive aux oreilles de leur oncle et tuteur, qui ne souhaite pas que ses deux pupilles aillent dans cette direction, pour des raisons morales. Elles décident de le tromper en prétendant qu'il a mal compris et qu'elles étudiaient la sculpture académique, et proposent même de lui offrir une de leurs créations... Elles doivent donc engager vite fait bien fait deux fausses statues afin de rectifier le tir...
Ce sont, bien sûr, Carl Schenstrom et Harald Madsen qui vont jouer ce rôle, propice à bien des gags (et on les aura tous) mais ils vont aussi faire deux choses qui sont judicieuses: d'une part, étant respectivement contorsionniste et gymnaste, ils vont prendre en charge les cours de culture physiques, entourés donc de jolies filles en maillot comme c'est la règle chez Lauritzen; d'autre part, ils vont, et c'est peu courant, séduire les deux cousines, jouées d'ailleurs par deux authentique jumelles: car chez Lauritzen, comme les héros ou la syllabe de son prénom pseudonymique, les jeunes gens qui fournissent le plus souvent la partie "sentimentale" de ses comédies vont toujours par deux...
C'est un film assez court, conventionnel mais drôle, et le titre qui imite celui d'un documentaire Allemand qui avait du faire un joli scandale (on y enlève le maillot en permanence) montre bien que Lauritzen s'y préoccupe d'exploiter une mode qui s'incorpore assez bien dans son style de comédie... Mais ce qui compte, comme d'habitude, ce sont les deux héros qui trouvent ici un rôle physique à leur mesure. La démonstration des prouesses physiques (un peu améliorées, mais basées sur d'authentiques exploits, à commencer par l'impeccable grand écart de Schenstrom) est en particulier une séquence étourdissante... Et puis contrairement aux autre protagonistes masculins du film, on les aime, ces deux-là, que voulez-vous. Et dans ce film, Lauritzen qui ne les a pas toujours gâtés, leur a concocté une drôle d'entrée en matière sous forme de rêves à répétition (ils font d'ailleurs les mêmes) qui les voient régner sur une troupe de jeunes femmes, manger à leur faim et même séduire... Autant de prémonitions, annoncées par des fondus enchaînés entre les deux vagabonds et la paire de jumelles.
Les années 50... Deux policiers se rendent à Shutter Island, un pénitencier psychiatrique situé en rade de Boston. Leur mission serait d'aider à trouver une évadée, dangereuse et coupable d'avoir assassiné ses enfants. Mais sur Ted Daniels (Leonardo Di Caprio) les lieux ont un effet négatif, lui faisant revivre beaucoup d'épisodes de sa vie: la mort de son épouse (Michelle Williams), dans des variations constantes; un épisode de la guerre, lorsqu'il a participé à la prise du camp de Dachau, au milieu des cadavres... Bientôt, la paranoïa s'installe pour Ted, d'autant que son partenaire Chuck (Mark Ruffalo) disparaît...
Voilà un film "poupée russe" particulièrement carabiné, dans lequel Scorsese se plaît (sans doute) à varier les approches: noir poisseux au départ, avec ces deux détectives typiquement "hard-boiled" qui débarquent dans un sacré panier de crabes, puis des styles plus étonnants, dans lesquels on ne l'attendait pas: proche du fantastique, et même (la présence de Max Von Sydow, sans doute?) parfois Bergmanien! Mais si on ne l'attendait pas sur ce terrain, c'est peut-être aussi pour une bonne raison: car ça ne lui va pas très bien.
On s'achemine donc inéluctablement vers une résolution d'énigme, et c'est sans doute là que le bât blesse. Il faut toujours savoir se méfier de ce genre de dispositif... Cela dit ça permet au metteur en scène et à son acteur principal de jouer justement sur un type de personnage qui en devient furieusement Scorsesien: un homme qui souhaite tout ignorer de son passé et qui s'accroche à des mythes comme à autant de croyances... Pour autant, on restera poli, mais froid.
Alors que l'image d'Hollywood se trouve de plus écornée dans les esprits puritains de l'Amérique, un notable (Will Rogers) est invité à enquêter afin d'assainir le milieu. Il revient vers une petite communauté affligée avec des images qui prouvent s'il en était besoin que les stars mènent une vie dissolue... Pour le plus grand plaisir des spectateurs présents.
C'est très épisodique, et c'est surtout un prétexte pour que Rogers puisse se moquer d'Hollywood en interprétant à sa façon William S. Hart, Tom Mix et Rudolf Valentino. Ca reste, pour un film d'Hal Roach (avec des apparitions de George Rowe, Noah Young et Marie Mosquini, mais toutes sont frustrantes) une occasion ratée, dans laquelle au delà du plaisir pris par le pasticheur en chef, on s'ennuie un peu sur ces 20 minutes.
Dans les années 60, dans le Montana, Joe (Ed Oxenbould) a environ quinze ans. Il fait du football, il va à l'école où il a potentiellement une petite amie, et il vit seul avec ses parents. Elle (Carey Mulligan) est professeur remplaçante, mais actuellement sans emploi, lui (Jake Gyllenhall) est golfeur professionnel, employé dans un établissement local. Joe, un jour, est témoin du licenciement de son père, et à partir de là, tout s'écroule: Jerry, sollicité par ses anciens employeurs pour revenir travailler, ne souhaite pas donner suite par fierté, et va chercher à fuir en trouvant un travail à aider à éteindre les feux qui font des ravages en montagne; Jeannette, désireuse de retravailler, va être réduite à enseigner la nage à des adultes, dont un divorcé qui va tout faire pour coucher avec elle. Pendant ce temps, Joe tente de faire ce qu'il faut, il trouve même un travail... Mais il devient le principal témoin de la désagrégation du mariage de ses parents...
C'est adapté d'un roman de Richard Ford, que Paul Dano a lu et relu passionnément, au point de ne plus pouvoir se retenir d'en faire un film, son premier en tant que réalisateur. Le script a bénéficié de l'aide de sa compagne, Zoe Kazan, dont ce n'était pas la première aventure dans l'écriture, loin de là (voir à ce sujet le film Ruby Sparks, qu'elle a écrit et que le couple interprétait). Et le moins qu'on puisse dire c'est que le scénario, pour ce film écrit à hauteur des yeux d'un adolescent du début à la fin, est vraiment avantagé par cette écriture à deux, familiale...
Car c'est de famille qu'il s'agit ici, de cette réalisation, qu'on aimerait tant confiner à la fiction, d'ailleurs, du fait que tout ce qu'on aime, qu'on connaît et qu'on apprécie dans la famille, peut parfois, tout à coup, révéler des failles, et que la vie en devient une expérience cruelle: c'est ce que ressent Joe, d'abord en voyant son père coucher dans la canapé, puis en le voyant partir pour combattre des moulins à vents plutôt que de rester et d'affronter la vie, ensuite en cohabitant avec une mère dont il réalise d'abord l'amertume avant de constater qu'elle sombre dans un comportement de fuite en avant plus qu'alarmant. C'est ici le récit d'un passage douloureux, de la réalisation que les adultes qu'on a idolâtrés sont en fait des êtres de chair et de sang, avec des défauts... C'est magistralement et respectueusement mis en scène...
Si on ne sera en rien étonné du talent des deux interprètes adultes, le jeune acteur qui hérite du vrai rôle principal n'est pas en reste, et Paul Dano, s'il a beaucoup compté sur ses acteurs, n'a pas pour autant négligé de garder un contrôle impressionnant, pour un nouveau réalisateur, sur sa mise en scène: la façon dont il privilégie les plans fixes, à distance, par respect pour les acteurs comme la situation, le temps salutaire qu'il met parfois à nous montrer ce que voient les personnages, non pour créer le suspense (devant les situations, c'est souvent inutile), mais parce que le sujet n'est pas ce qui est vu, mais celui qui voit, et sa surprise, voire sa douleur... Une séquence traitée de la sorte résume presque le film à elle toute seule: après le départ de Jerry, Jeannette a proposé à Joe de prendre une journée à l'écart de l'école. Il pense que c'est par complicité, mais elle veut juste l'amener à voir les feux de forêt qui motivent le départ de son père, et lui montrer qu'il n y a là aucun glamour, aucun héroïsme, juste une fuite. On voit longuement le visage du garçon, pendant que la caméra s'approche lentement. Puis le contrechamp, avec la caméra qui s'éloigne et Joe Cadré de dos, nous montre les incendies, qui deviennent métaphoriques: c'est la famille qui brûle.
Dix anciens camarades de la résistance se retrouvent, après quinze ans d'éloignement, à l'initiative de deux d'entre eux: l'industriel aisé François Renaud-Picart (Paul Meurisse) et l'ancienne pasionaria du groupe, Marie-Octobre (Danielle Darrieux), celle que tous ont, à un moment ou un autre, aimée... Au menu de la soirée, un repas copieux préparé par Victorine (Jeanne Fusier-Gir), la domestique fidèle de Picart, des hommages répétés à Castille, leur commandant, tombé lors d'un affrontement avec la gestapo, et des grandes tapes dans le dos entre l'imprimeur Rougier (Serge Reggiani), l'avocat Simoneau (Bernard Blier), le traiteur Martinval (Paul Frankeur) qui aime tant le catch, l'ancien lutteur Bernardi (Lino Ventura), devenu tenancier d'un établissement de Pigalle, le médecin Thibaud (Daniel Ivernel), l'ancien coureur de jupons devenu prêtre catholique, Le Gueven (Paul Guers), Vandamme, le fonctionnaire intègre et contrôleur des contributions (Noël Roquevert), ou le serrurier Blanchet (Robert Dalban). On parlera de tout et de rien, on célèbrera l'esprit de résistance, on taquine les copains. Et puis Marie-Octobre finit par révéler le but des retrouvailles: la mort de Castille est l'aboutissement d'une traîtrise, et l'un des convives présents a contribué à sa mort et a donné le groupe, et par là-même a causé la mort de tous les autres membres du réseau. Il va donc falloir à tous ces gens, autrefois unis dans l'esprit de résistance, décortiquer les événements de la soirée fatale d'Août 1944... Et trouver le coupable, le pousser à se suicider.
Ce n'est pas du théâtre filmé, et pourtant ça en prend le chemin: Duvivier adapte avec l'auteur un roman noir de Jacques Robert, paru en 1948; le script est conçu sur une unité de lieu et de temps, et les dix personnages principaux ne se quittent quasiment jamais. Les dialogues, concoctés par Henri Jeanson, sont directs, d'un naturel assez impressionnant, surtout si on considère les habitudes du cinéma Français en la matière. On n'abuse pas trop du dialogue pratique, du genre "mais Blanchet, toi qui es serrurier, marié et avec trois enfants, veux-tu reprendre de la blanquette?" même si de toute évidence le dialogue ici a un rôle prépondérant dans le développement de l'action. Mais en réunissant 5 monstres sacrés, trois seconds rôles brillants et deux acteurs de moindre réputation (Guers et Ivernel) mais qui sont excellents de bout en bout, il est indéniable qu'il y a là une recherche de l'efficacité immédiate, du flamboiement des acteurs, et que l'affiche a du jouer un rôle considérable dans le rayonnement du film...
Le film n'est en rien un plaidoyer résistant, ou une attaque en règle, juste un exposé de morale, autant que dans un genre différent le film 12 angry men de Sidney Lumet peut fonctionner. Dans les agissements et les conversations de ces gens venus d'horizons divers (certains d'entre eux ont un pedigree inattendu pour des résistants, comme Simoneau par exemple, qui est passé jusqu'en 1942 par toutes les couleurs de l'extrême droite fasciste, avant de changer de camp à la faveur de la rupture des accords sur les zones par les nazis), tout va tourner autour des contours moraux de l'idéologie, de l'engagement, mais aussi parfois de prescription et de sentiments. L'impression est que tous ces gens, au fond, s'aiment. Il est important qu'il y ait toutes les couches de la société qui soient présentes, de l'artisan à l'industriel en passant par celle qui vit presque comme une femme entretenue, malgré la chasteté affichée des relations entre Marie-Octobre et son mécène Picart, qui a contribué à financer sa maison de couture. C'est toute une société qui se fige dans son fonctionnement et s'interroge sur les fondations même de son existence, à travers toutes les combinaisons possibles: le traiteur qui parle avec envie de la boîte de strip-tease de son copain, ou l'avocat auquel on reproche de défendre des assassins, le dragueur devenu prêtre, mais le prêtre prenant fait et cause contre la peine de mort, tout finalement fait sens, tout ce fatras c'est la société d'après-guerre.
Et cette société donc, est construite sur un mensonge, c'est ce qui ressort de cette soirée: l'un d'entre eux a tué, par jalousie, par intérêt personnel, aussi. Mais on se rendra bien compte qu'à ce mensonge bien spectaculaire et aux conséquences bien dramatiques, font écho autant de petits arrangements personnels avec la vérité, de petites conspirations internes, et de mensonges qui sont parfois d'une absolue insignifiance, comme celui de Blanchet qui a dit pendant quinze années ne pas être présent durant la soirée dramatique de 1944, et qui révèle soudain qu'il était là, mais ne s'était pas montré. Chaque décision prise 15 ans auparavant, chaque parcours, chaque ajout du destin, devient forcément suspect: on sait que le traître aurait par ailleurs volé une somme importante: comment donc ceux qui ont réussi peu de temps après la fin de la guerre, vont-ils justifier les sommes qu'ils ont pu payer pour acheter leur cabinet médical, leur boîte de nuit, leur affaire d'imprimerie...? Les rapports des uns et des autres vont s'éclairer, ainsi que leur relation passée avec leur chef, le si brillant, si disparu, si parfait Castille. ...Parfait, vraiment? De même, si Simoneau a participé à la résistance après ses années d'errance fasciste, il doit rendre des comptes, car il est le premier à être soupçonné dans l'assemblée, par huit des dix protagonistes... Le coupable sera dénoncé, par un stratagème, mais rien ne sera résolu: il y a comme une odeur de pourri dans cette réunion d'anciens résistants devenus des bourgeois ou des gens plus simples, tous parfaitement convenables...
Ce film noir et tragique d'une société construite sur de beaux sentiments qui finissent par apparaître comme des mensonges et faux-semblants, est exemplaire à plus d'un titre. En réunissant les acteurs, Duvivier a aussi pris la décision de les traiter tous à égalité, d'où un traitement filmique en adéquation: des gros plans parfaitement distribués, un enchaînement rigoureux et constamment motivé dans les dialogues des "épisodes" concernant chaque suspect et les raisons qui peuvent pousser à le suspecter, et un grand nombre de plans dans lesquels le groupe est vu en intégralité dans le 1:66:1 du cadre. Un tour de force de discipline, et une efficacité narrative constante, avec ses petits plaisir vénéneux dans la composition: à chaque fois qu'on ne verra qu'une partie des protagonistes, ce sera avec une thématique. Par exemple, un plan isolera le prêtre, l'avocat, le coupable et Marie Octobre (qui sera souvent la clé de tous les événements passés); bref, chaque plan recèle un aspect de la morale tordue du film... Un film donc très noir, dense, jamais trop riche, qui fait mal. C'est un très grand film de Duvivier, donc...