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5 janvier 2019 6 05 /01 /janvier /2019 13:45

Un couple (Fraunie Fraunholtz et Marian Swayn) décident après un quiproquo (monsieur revient du travail avec un parfum inconnu, et madame a laissé une paire de gants traîner, qui n'appartient pas à monsieur!) de tenter une séparation sans déménagement: ils ne se parleront plus, mais continueront tant bien que mal à cohabiter...

C'est assez intéressant, d'autant que décidément, Alice Guy et la Solax tentaient avec ce genre de films, des comédies d'un genre nouveau, dont les situations trouveront écho jusque dans les screwball comédies des années 30. Ici, sinon, Fraunholtz joue toujours comme un cochon, Marian Swayn en revanche est formidable de naturel, et Alice Guy continue à utiliser comme révélateur d'un conflit domestique le phénomène du jeu: dans une scène où les mariés donnent une réception pour donner le change sur leur situation maritale, le mari organise une partie de poker en douce...

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Published by François Massarelli - dans Alice Guy Comédie Muet
5 janvier 2019 6 05 /01 /janvier /2019 10:58

Mrs Jellybone (Blanche Cornwall) tient son mari (Darwin Karr) complètement sous cloche: impossible pour lui de commettre le moindre écart. Impossible n'étant pas toujours Américain, il décide de se lancer dans un stratagème idiot mais efficace pour sortir et se livrer à son plaisir favori: le jeu! Il installe donc un pantin dans son lit, et dans un éclair de génie (dont j'aimerais qu'on m'explique longuement la finalité)le transforme en un cadavre sanguinolent, avant de partir rejoindre ses dangereux compagnons de débauche. Découvrant le corps, l'épouse appelle un détective, Burstup Homes (Fraunie Fraunholtz), et lui confie l'affaire. Sans beaucoup de surprise, il est nullissime...

Premièrement: c'était la deuxième fois que Fraunholtz interprétait le rôle de cette parodie de Sherlock Holmes, après un autre court métrage dont je ne sais s'il a été conservé, Burstup Homes. L'acteur, qui travaillait pour Alice Guy exclusivement, fait partie de ces nombreux histrions qui font mentir la réputation de la dame: elle qui avait dans son studio un grand panneau demandant aux acteurs d'être naturels, devait regarder ailleurs à chaque fois qu'il entrait sur les lieux, tellement il est mauvais... 

Deuxièmement, la parodie est tout sauf inventive, le film ne tient pas debout plus de dix secondes, mais il est intéressant de voir à quel point le danger qui menace les foyers chez Alice Guy est le plus souvent le jeu. Du vécu, à n'en point douter, quand on connait la réputation de M. Herbert Blaché...

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Published by François Massarelli - dans Alice Guy Comédie Muet
5 janvier 2019 6 05 /01 /janvier /2019 10:45

A mi-chemin entre la comédie familiale et le mélodrame classique, ce film d'Alice Guy nous permet de retrouver deux acteurs qui ont souvent interprété des rôles pour la réalisatrice, des rôles sérieusement stéréotypés; Lee Beggs, un monsieur d'âge mûr, était souvent le vieux bourgeois, souvent irascible, et généralement doté d'une fille avec laquelle il jouait l'éternel conflit des générations. Magda Foy était une toute jeune actrice, qui pour sa part était l'éternelle petite fille des films Solax...

Le mot Sunbeam avait déjà été utilisé par Griffith pour son film The sunbeam de 1912: une petite fille dont la mère mourait se choisissait une autre famille, en l'occurrence deux personnes âgées qui vivaient côte à côte en s'ignorant. Il reste  déterminer si le film de Griffith a été le déclencheur, ou si lui même était déjà l'exploitation d'une vogue débutée par un autre film, mais ce court métrage est une exploitation pure et simple de ce type d'histoire. Sauf que les aspects trop dramatiques ont été gommés.

Le père répudie donc sa fille, dont elle désapprouve les fréquentations. Quatre années plus tard, un panier devant sa porte lui amène sa petite fille, qu'il désire placer dans un orphelinat avant de se laisser séduire par la petite. Quand elle tombe malade, on appelle la mère à la rescousse pour une réconciliation express...

...ce qui fait immédiatement penser à une question: mais bon sang, où était-elle donc, et pourquoi avait-elle été fourrer sa fille sur le porche de son père? une vaste ligne de questionnement qu'il me paraît malaisé d'emprunter...

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Published by François Massarelli - dans Alice Guy Muet
4 janvier 2019 5 04 /01 /janvier /2019 16:09

Comme souvent dans les films de Naruse, la "femme dans la tourmente" du titre, c'est la grande actrice Hideko Takamine... Elle interprète Reiko, dont le film nous apprendra bien vite (sans le moindre flash-back cette fois) qui elle est: veuve d'un soldat mort au tout début de la guerre, et recueillie, puis gardée par habitude par la famille de celui-ci, Reiko porte à bout de bras le commerce familial depuis 18 ans, ainsi du reste que l'éducation du petit dernier, Koji (Yuzo Kayama), qui n'avait que 7 ans quand sa belle-soeur est venue dans la famille. Ils sont proches, très proches même, sans que Reiko ait jamais soupçonné quoi que ce soit. Mais lorsque le film commence, la crise est là: d'un côté, l'épicerie familiale périclite face à la concurrence sévère de la grande distribution alors e plein boom; de l'autre, Koji a 25 ans et sa famille se désespère de le voir faire quelque chose de sa vie. Enfin, même si elles ne le diront pas, les soeurs de Koji estiment qu'il est temps que Reiko assume sa vie seule, en clair: qu'elle débarrasse le plancher...

Superbe évocation, une fois de plus, d'une femme solitaire face à une tempête figurée, ce mélodrame admirable combine aussi l'évocation du quotidien familial dans sa banalité, et l'illustration quasi documentaire d'un Japon en proie à des changements radicaux, près de vingt années après la guerre; les deux personnages principaux incarnent d'ailleurs bien cet "avant" et cet "après": Reiko, dont le mari a été tué pendant les combats, est toute faite d'inquiétude, mais aussi d'une résignation face aux conventions et aux lois morales du Japon, qui l'empêcheront aussi bien d'avouer que d'assumer son amour pour le jeune homme de dix ans son cadet. Koji, en revanche, né avant mais éduqué après la guerre, fait partie de cette nouvelle génération qui essaie, expérimente, et parfois n'a pas peur de parler: c'est lui qui va le premier s'ouvrir de ses sentiments. Mais il est aussi piégé par ses sentiments, et va s'abandonner un peu facilement dans les plaisirs à portée de main...

Et le film se résout d'une façon magistrale, dans une sorte de rencontre-séduction orchestrée par Koji dans un train qui les emporte tous les deux loin, très loin. Mais si la rencontre a lieu, elle finit mal, très mal... Ce film, au script sans temps morts, et aux acteurs formidables (Takamine en tête, comme d'habitude), est une merveille, l'un des plus beaux films de Naruse, ce qui n'est pas rien!

 

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Published by François Massarelli - dans Mikio Naruse
4 janvier 2019 5 04 /01 /janvier /2019 15:57

Un ouvrier (Lee Beggs) passe en procès pour meurtre: c'est à lui de parler, il commence à raconter son histoire, celle d'un homme digne et aux principes très affirmés: c'est contre son avis que les ouvriers de l'usine, où il était un employé modèle, ont fait grève; mais c'est lui qui malgré tout acceptera par solidarité de devenir le porte-parole des mécontentements. Il a une famille, qui combat contre la misère, et il le dit clairement, il n'a rien à perdre. Il en vient à parler de sa raison d'être traduit en justice: il a en effet tué un homme, un supérieur de son usine, mais pense que c'est l'exaspération, la douleur de l'injustice et la misère qui ont porté les coups.

L'histoire ne se résout pas, du moins pas au sens traditionnel: le film s'arrête en laissant les spectateurs se faire une opinion sur la culpabilité ou non de l'homme qui a "parlé". Dans ce film, on est confronté à une situation assez peu exploitée au temps du cinéma muet, et encore moins de cette façon: d'une certaine manière, Alice Guy y retrouve un style de prise à parti du spectateur, qu'on attendrait plus d'un film Pathé de1910,que d'un film Américain! Et chez Griffith, le film se serait en effet conclu sur une fin, contrairement à ce choix de laisser toutes les possibilités ouvertes. Outre cette originalité peu banale, le film vaut essentiellement pour la batterie d'effets encore balbutiants, dont un flash-back, et un split-screen lors des scènes de l'incarcération, où le vieil homme visualise sa famille qui s'enfonce dans la misère. Bref: un film engagé...

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Published by François Massarelli - dans Alice Guy Muet
3 janvier 2019 4 03 /01 /janvier /2019 18:22

Ceci semble bien être le plus ancien film existant dont tous les acteurs, sans exception, sont noirs. On sait que plus tard, vers la fin des années 10, toute une économie du cinéma noir se fera notamment autour du réalisateur Afro-Américain Oscar Micheaux. mais ici, il semble bien que cette comédie soit destinée, comme les autres films de la Solax, à une distribution nationale, et non pour les cinémas réservés aux noirs...

Sam Jones est un peintre, que le père de sa fiancée envoie sur les roses, parce qu'il n'est pas assez bien pour elle. Il trouve un portefeuille bien garni, et saisit sa chance. Puisqu'il n'a pas le statut social, il va en avoir les atouts, et pour séduire la belle, il va dépenser...

C'est une comédie d'Alice Guy, avec ses qualités et ses défauts, le fait que les acteurs soient noirs serait PRESQUE accessoire. J'insiste sur le presque, car il faut quand même lire, derrière le personnage principal et sa tendance fatale à tout claquer, ou derrière le fait que la jeune femme qui est d'une classe sociale plus élevée, soit de peau plus claire, des conventions du mélodrame plutôt marquées. Mais on les retrouve aussi chez Micheaux, comme quoi...

En attendant, ce film retrouvé il y a quelques années, qui avait acquis un statut légendaire, reste un sacré morceau d'histoire...

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Published by François Massarelli - dans Muet Alice Guy Comédie
3 janvier 2019 4 03 /01 /janvier /2019 10:35

On a retrouvé en juin 2015 la bobine manquante de ce film qui en contenait deux; il ne subsistait donc de la pièce de résistance de The battle of the century, donc, que quatre minutes environ, sauvegardées d'une copie depuis longtemps disparue. On a un film à peu près complet, dont la fin de la première bobine seulement est encore manquante, une séquence qui devait durer à peu près 3 minutes dans laquelle Laurel et Hardy sont confrontés à Eugene Pallette.

Laurel est un boxeur minable, dont le manager Hardy a réussi à négocier un match avec un champion (Noah Young). Devant les problèmes financiers qui suivent l’inévitable nullité de sa prestation, ils conviennent avec un escroc (Eugene Pallette, dans la scène manquante) de récupérer de l’argent en concoctant une escroquerie à l’assurance. Laurel doit glisser sur une peau de banane, mais c’est un livreur de tartes à la crème qui subit l’accident à la place. Le camion sera vidé, et l’anarchie, en même temps que la crème, va s’installer à Roach City…

Remercions Robert Youngson, qui avait une copie du film à sa disposition lorsqu’il préparait une compilation dans les années 60: il a ainsi pu, sans le savoir, préserver cette séquence d’anthologie. La scène du combat (6 minutes) est belle aussi, surtout dans le jeu entre le savoir faire carnassier de Noah Young, et l'anarchie lamentable du jeu de Laurel. Mais privées de leur lien naturel, les deux parties s’enchaînaient mal.

Il faut voir cette impressionnante montée anarchique dans la rigueur de sa construction, le soin maniaque avec lequel les gens s’envoient furieux des projectiles crémeux dans la tête, le calme et la réflexion apporté à chaque lancer de projectile dans la tête, bref, cette bataille du siècle mérite bien son nom. De tous les courts métrages de Laurel et Hardy reposant sur l'accumulation anarchique virant au cauchemar, c'est sans doute le plus beau. Et maintenant que toute la bobine a été retrouvée, on a enfin cette rigueur, cette montée en puissance lente et inexorable du délire crémier, cette orgie pâtissière absolue, dans toute sa logique, avec les bottes secrètes de Laurel et Hardy: le "tit for tat", quand quelqu'un fait une bêtise, on le lui rend d'une manière ou d'une autre, mais aussi lentement et méthodiquement que possible... L'accumulation logique par influence colérique: deux hommes s'envoient des tartes à la figure, un troisième s'interpose. Non seulement il sera la victime de l'attentat sucré suivant; mais il sera un adversaire encore plus acharné dans les combats futurs. Après ça, il n'y a plus qu'à multiplier... Enfin, Laurel est toujours celui qui apporte, par son désordre personnel, de l'ordre dans le chaos; on le voit prendre la responsabilité de distribuer les tartes aux combattants.

...Tant que j’y pense, il y a une apparition sublime de la grande Anita Garvin, qui glisse sur une tarte, sa robe s’ouvrant en corolle, elle se trouve donc en contact quasi direct avec les restes pâtissiers répandus sur le trottoir, et au lieu de faire des bonds hystériques, elle prend son temps, semblant analyser la situation avec pragmatisme. Quand finalement elle se relève, et tourne au coin de la rue, elle a un geste discret de la jambe, pour se débarrasser de la crème. Sait-elle qu’il ne s’agit que de crème ? En tout cas, c’est de la pantomime de première classe : la crème de la crème!

 

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Published by François Massarelli - dans Laurel & Hardy Clyde Bruckman Muet
3 janvier 2019 4 03 /01 /janvier /2019 10:14

C'est toujours un plaisir de voir les courts métrages de la série Goofy réalisés chez Disney dans les années 40 et 50, particulièrement ceux consacrés au sport: un paradoxe personnellement puisque rien, mais alors rien du tout ne m'intéresse dans le sport! Mais la routine établie vers le début des années 40 était de les traiter en faux documentaires, et de jouer sur deux décalages: d'un côté, le décalage entre la simplicité légendaire du personnage, et la préciosité éminemment prétentieuse du narrateur, John McLeish; de l'autre, le décalage entre les commentaires sur la bonne tenue du sport à pratiquer, et les tentatives plus que burlesques de Goofy...

The art of skiing (dans lequel le narrateur passe son temps à insister sur une prononciation par ailleurs plus que douteuse) n'est que l'un de ces films parfaitement équilibrés, et on y voit Goofy aux prises avec des skis récalcitrants. On notera qu'il ne parle pas, se contentant de faire entendre son fameux cri: la raison est bien simple, et c'est aussi la raison pour laquelle il a été amené à devenir la mascotte de ces faux documentaires,au lieu de continuer à avoir sa série de mésaventures narratives: LA "voix" de Goofy depuis 1932, Pinto Colvig, était en froid avec son ancien patron. 

Pour finir, je rappelle que s'il y a bien quelqu'un qui n'a jamais rien fait dans un film Disney, c'est Disney lui-même. Le réalisateur de ce film est Jack Kinney; retenez bien ce nom, car vous ne le verrez pas au générique...

 

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Published by François Massarelli - dans Animation Disney
1 janvier 2019 2 01 /01 /janvier /2019 10:30

Pour faire court: un film de science-fiction dystopique, à vocation profondément écologique, avec un message d'espoir (mais à peine, quand même, car l'avenir n'est pas rose), et qui plus est visible en famille, ça ne court pas les rues. Quand en plus on y rigole, que demander de mieux? Wall-E est une merveille! 

Dans un avenir très, très lointain, la terre est totalement désertée. Seuls sans doute, quelques organismes survivent (nous savons qu'un cafard, par exemple, est bien vivant, et même bondissant!), et la seule activité semble être celle d'un robot nettoyeur, qui se nomme Wall-E (Waste Allocation Load Lifter, Earth Class: un nettoyeur de déchets, en gros), et qui a reconstruit une sorte de petit univers personnel autour des objets qu'il décide de garder... Il va faire une rencontre, celle de EVE (Extraterrestrial Vegetation Evaluator), une jolie robote dont la mission est de venir sur terre pour trouver des traces de végétation. Et... Elle en trouve!

Elle est envoyée de l'espace, où un vaisseau en perpétuel transit conduit les humains vers nulle part. Habitués à leur sort, immobiles et résignés, ces bibendums ont bien besoin qu'on leur secoue les puces, c'est ce qui va arriver! 

Au-delà même de sa métaphore et de son intrigue parfaitement construite, Wall-E est une réussite à tous les niveaux, par son esthétique (on évite l'abominable écueil de Cars), par son scénario, par ses personnages, mais aussi par le choix de mise en scène, de doser en les faisant progresser, les péripéties:: au début, nous sommes face aux aventures Tatiesques d'un petit robot quasi muet, puis le dialogue s'installe peu à peu, ainsi que les rencontres.

La mise en scène fait un grand usage d'un geste, qu'o retrouve dans tous les stades de l'intrigue, et qui est d'abord le signe d'humanité retenu par Wall-E: prendre la main de quelqu'un. Ce que vont faire les humains à leur tour en se redécouvrant au fur et à mesure... Un geste simple, donc, mais riche de sens dans un message que d'aucuns trouveront probablement gnan-gnan. Tant pis pour eux...

C'est constamment merveilleux, souvent très drôle, et d'une richesse insoupçonnable. Pixar et Stanton ont ancré leur film dans l'histoire du cinéma, en faisant de Wall-E un romantique qui se regarde Hello Dolly pour se raccrocher à l'humanité. De même, lors de son "éveil", un humain cherche sur son ordinateur des infos sur les plantes, et tombe sur un plan extrait de A corner in wheat, de Griffith! Plus tard, sa (re)découverte de la station debout est l'occasion de ressortir du placard Also Sprach Zarathustra, de Richard Strauss! 2001, encore et toujours... Mais Wall-E ne se contente pas de se placer dans l'histoire de la science-fiction et du cinéma, c'est un grand film surprenant, à voir et revoir séance tenante.

 

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Published by François Massarelli - dans Pixar Disney Andrew Stanton Criterion
31 décembre 2018 1 31 /12 /décembre /2018 09:13

Une comédie, une comédie, il faut voir... C'est comme, disons, The man who wasn't there, ou encore Inside Llewyn Davies: oui, c'est une comédie, mais il faut le bon angle d'approche. Et je me rends compte qu'à peine trois lignes dans ma chronique, et je vais déjà devoir lâcher le mot magique: Coen. Oui, Suburbicon repose sur un script jamais produit des frères Coen, mais pas que. Cette fois, c'est Coen meets Rockwell...

Peint en 1967, le tableau New kids in the neighborhood interroge l'intégration, en représentant les deux enfants d'une famille noire qui vient s'installer dans la banlieue (notons qu'aux Etats-Unis, "banlieue" veut dire "Wisteria Lane", et non "Sarcelles"). Au centre, le camion de déménagement, dont sort la tête d'un homme, preuve que l'arrivée est toute récente; à gauche, les deux enfants noirs, en habits du dimanche, avec quelques effets personnels. A droite un groupe d'enfants blancs qui les dévisagent. Ils sont habillés en habits de tous les jours. Les noirs portent un chat blanc et les blancs sont accompagnés d'un chien noir... deux détails nous éclairent sur la suite potentielle des événements: le garçon noir, à gauche, a dans sa main cachée derrière son dos un gant de base ball; les garçons blancs, à droite, portent tous deux le même accessoire, l'un d'entre eux est même en tenue: les enfants eux, sont prêts pour intégrer cette nouvelle famille. ...Mais les adultes? Au fond du tableau, on voit une fenêtre, derrière les rideaux de laquelle une tête inquiète se profile...

C'est en Pennsylvanie, à Levittown pour être précis, que la famille Mayers a décidé de s'installer: ils avaient des vues sur une petite communauté de maisons de banlieues, un de ces hâvres de paix situés à quelques encablures d'une ville, avec accès à tout: commerces, administration, écoles... Comme une ville, mais sans les ennuis, la violence et la corruption. Sauf que les Mayers n'étaient pas exactement comme tous les autres habitants de cette proche banlieue: ils étaient noirs. Toute la population locale, ulcérée, leur avait donc fait vivre un enfer... Cette anecdote a servi de point de départ à l'idée de Clooney, qui a repris l'intrigue des frères Coen et a scindé les deux en un film étrange, qui s'est par ailleurs pris une volée de bois vert de la part des critiques...

Suburbicon est un de ces "nouveaux quartiers", construits dans les années 50 et supposés répondre à tous les besoins de la classe moyenne de l'époque. Et un beau jour, dans une de ces maisons toutes semblables, le facteur avise celle qu'il prend pour la domestique noire d'une famille de nouveaux arrivants, qu'il n'a pas encore rencontrés... Ce n'est pas la domestique, c'est bien Mrs Mayers... Sous le choc, il va répandre la nouvelle, et les habitants vont décider de gérer le problème eux-mêmes: car ils sont pour l'intégration disent-ils, mais il fait d'abord que le noir (il disent "negro") "s'élève culturellement". Et puis s'ils ont eux déménagés dans cette partie de la ville, c'est pour être entre blancs...

Un jour, Rose (Julianne Moore) et Maggie (Julianne Moore), deux soeurs (l'une, handicapée, est mariée et mère d'un garçon; l'autre est en visite, et est célibataire), sont sur le porche de leur maison; elles suggèrent à Nicky, le garçon de la maison, d'aller jouer avec son voisin: c'est le fils Mayers. Nicky s'exécute, et il croise des hommes qui les dévisagent... Le soir même, Nicky reçoit dans sa chambre la visite de son père Gardner Lodge (Matt Damon), et d'un homme qu'il ne connaît pas: celui-ci, comprend-il assez vite, est venu en compagnie d'un autre pour terroriser la famille, et cambrioler la maison. A la fin de la soirée, toute la famille est endormie avec du chloroforme. Quand il se réveille à l'hôpital, Nicky apprend que la drogue a tué sa mère, qui était trop fragile pour supporter cette agression... 

La vie reprend son cours, mais un certain nombre de choses ne collent pas: bien sûr, on imagine que l'agression est liée à l'acte de sympathie effectué par Nicky à l'égard d'Andy, le fils Mayers. Mais on réalise bientôt que les deux histoires ne sont pas liées: d'un côté, nous allons assister à la lente désintégration d'une famille, dans une sombre et sordide histoire d'escroquerie à l'assurance, d'adultère, de trahison, et par dessus le marché, de traumatisme d'un gamin; de l'autre, nous voyons la population blanche se liguer contre les Mayers, en leur menant une guerre des nerfs... Illustrée par une série d'actions de "guerilla" banlieusarde, parmi lesquelles le fait de chanter "Dixie" (hymne Sudiste) à tue-tête pendant des heures sous leurs fenêtres, y accrocher un drapeau de la Confédération du Sud (fort symbole raciste, je le rappelle à tous les fans de Lynyrd Skynyrd), brûler leur voiture, etc... A tous les intervieweurs venus les interroger, ils répètent à l'envi: "nous, on a rien contre eux, on veut juste qu'ils s'installent ailleurs"...

Quand on se rend compte de la situation, pourtant le film continue dans ces deux directions: c'est semble-t-il ce qui gène la plupart des critiques qui ont détesté le film. C'est absurde: le propos de Clooney en mêlant l'intrigue des frères Coen d'un côté (qui certes renvoie beaucoup à Fargo et consorts, c'est indéniable) et cette chronique triste de la difficulté de l'intégration de l'autre, était justement de renvoyer la communauté blanche à sa propre identité, de montrer que dans le même lieu, pouvaient cohabiter d'un côté un groupe de familles indignées qui veulent, pour des raisons qu'ils croient morales, se débarrasser des autres, et une famille aux moeurs discutables, aux projets inavouables, et dans laquelle la pire des corruptions s'installe. Je ne dis pas que ce n'est pas naïf. Non, mais c'est un projet valide, dans lequel le cinéma de George Clooney, certes avec l'aide d'un style hérité en droite ligne des frères Coen (N'oublions pas que Clooney doit beaucoup à ces deux réalisateurs, ainsi du reste qu'à Steven Soderbergh) se pare soudain d'une férocité qu'il n'avait encore jamais atteinte... 

Alors la comédie, dans ce qui restera comme la plus violente histoire d'un cauchemar traumatique pour un petit garçon, reste là et bien là, mais cabossée, mise à mal par la violence de la charge. Comme dans Fargo, on part de l'énonciation sans fioritures d'un acte délictueux, et on compte les morts une fois le crime fait, une fois la connerie faite aurions-nous envie de dire, tellement Gardner Lodge n'aurait pas du... Vu du point de vue de Nicky c'est bien un cauchemar, mais de notre point de vue, Gardner et sa belle-soeur Maggie, nous le voyons bien, accumulent les tuiles comme A serious man à la parade. Ah, et il y a une intervention superbe de Oscar Isaac en agent d'assurances futé: on dirait Colombo... 

Bref: certes, c'est un "à la manière de...", et certes une fois de plus les intentions généreuses de Clooney sont peut-être un peu naïves. Mais son film (le premier, incidemment, dans lequel il ne s'est donné aucun rôle) me parait bien plus rigoureux que ce qu'on veut bien en dire, et surtout bien plus clair dans ses intentions, par le diagnostic rigolard qu'il fait de cette communauté blanche . En clair, l'enjeu est de se poser la question: le parallèle établi par Clooney entre ces deux intrigues, fonctionne-t-il comme révélateur du malaise de toute une société? 

Pour moi, oui. Pour vous, eh bien... à vous de voir.

 

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Published by François Massarelli - dans George Clooney Comédie Joel & Ethan Coen