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9 avril 2017 7 09 /04 /avril /2017 16:17

Techniquement, ce film est crédité à "Alice Guy-Blaché". Cela fait déjà vingt ans que la réalisatrice est en activité, ce qui fait d'elle probablement la pionnière à la plus grande longévité! En 1916, Méliès ne fait plus de cinéma depuis longtemps, Porter non plus, et ça fait belle lurette que les Lumière sont passés à autre chose... Pour autant, je constate que le consensus fort sympathique autour d'Alice Guy, de ses films, courts comme longs, Français comme Américains, ne tient jamais vraiment compte du fait qu'ils sont souvent médiocres et poussifs. En particulier ses insupportables films comiques Français, mais je ne goûte que fort peu les cours métrages de comédie réalisés pour la Solax au début des années 10, même si leur principal atout reste quand même un jeu plus mesuré que les burlesques contemporains.

The Ocean Waif est une commande de Hearst, un film que la dame n'a pas écrit ni produit. L'intrigue est celle d'un mélo classique, qui voit un homme et une femme se rencontrer à un moment crucial de leur vie: une jeune femme, persécutée par son père adoptif ivrogne, se réfugie dans une maison isolée, dans laquelle se sont installés pour quelques temps un romancier sur le point de se marier et son domestique. La maison a la réputation d'être hantée, et la présence de la jeune femme, désireuse de se cacher, va occasionner des quiproquos comiques, mais elle finit par révéler sa présence. Il est inutile d'aller imaginer à partir de là, que le mariage (Et le prochain roman) du jeune homme est sérieusement compromis...

Doris Kenyon, qui a également tourné pour Maurice Tourneur, est pétillante et donne beaucoup de sympathie au personnage de conte de fées qu'elle interprète. Les autres sont moins intéressants. Le film est clairement inspiré de la formule Mary Pickford, et déroule tranquillement et sans faire de vagues une intrigue convenue et qui ne produira pas grande surprise. Pour conclure sur Alice Guy, il lui restait encore trois ans à exercer sa profession.

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Published by François Massarelli - dans 1916 Muet Alice Guy **
8 avril 2017 6 08 /04 /avril /2017 18:21

Eleanor (Cleo Madison) vit dans un quartier défavorisé avec sa maman (Lule Warrenton), et elle rencontre un homme de la haute société (William V. Mong)... qui la courtise de jour en jour au grand dam de son fiancé. Surtout que celui-ci a vu venir le type, plus louche que véritable dandy... Au bout de quelques temps, il se montre insistant pour qu'Eleanor participe à des activités de moins en moins innocentes, surtout quand il lui apprend des techniques de pickpocket.

Mais Eleanor a un secret, que nous apprendrons à temps, et que je ne vais pas vous révéler. Disons que le titre, La prise d'Eleanor, n'est pas seulement une allusion au fait que la jeune femme de la classe ouvrière a attiré l'attention d'un homme socialement plus avantagé, mais une référence à ce qu'on apprend vers la fin.

Et incidemment, ce petit film (Une bobine, une seule) est doublement intéressant: d'une part, il échappe à la caractérisation sociale telle qu'un DeMille, par exemple, voire un Griffith, la pratiquaient. Mais surtout, Eleanor, interprétée par l'auteure-réalisatrice Cleo Madison, ne correspond absolument pas aux oies blanches habituelles des mélos contemporains. C'est surprenant, fort bien mené, et ça donne envie de voir d'autres films de Miss Madison.

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Published by François Massarelli - dans Muet Comédie Cleo Madison
8 avril 2017 6 08 /04 /avril /2017 09:46

Taylor, dans l'histoire du cinéma, est surtout resté pour être le metteur en scène dont l'assassinat (jamais résolu) a déclenché le nettoyage d'Hollywood par Will Hays, en même temps que la fameuse "affaire Arbuckle". Il est donc intéressant de voir l'un de ses films pour lui rendre mieux hommage. Et ce film, disponible dans le fantastique coffret Treasures III édité par l'association des cinémathèques Américaines, est une bonne occasion de le racheter, en effet. 

Un enfant abandonné, victime de l'ostracisme de ses camarades d'orphelinat et de la négligence des adultes, s'enfuit, et tente de faire sa vie seul. Repêché par une juge progressiste (Dans son propre rôle) suite à une intrusion au domicile d'un politicien, il est recueilli par celui-ci, et prouve sa valeur à travers une bonne action savamment menée. 
Nous voici en présence d'un mélo social de haute volée, dont les acteurs jouent souvent juste, et dont le metteur en scène utilise à merveille le montage pour installer un rythme soutenu. Le cadre est au plus près des visages, et l'effet est là aussi efficace, surtout devant la recherche d'authenticité des protagonistes (Les gamins notamment).

Ce film totalement oublié est à voir, d'autant que l'écheveau des ses intrigues réussit à déjouer les pièges du manichéisme le plus total: il faut voir la femme du politicien faire une moue paniquée lorsqu'elle entend son mari se porter volontaire pour accueillir le délinquant. Pourtant, c'est elle que plus tard le jeune appellera sa mère... Le recours au réalisme est accompagné d'une grande science des ombres et du tournage de nuit: La première scène montre deux femmes (L'une d'elles est enceinte) négocier un futur nouveau-né, en ombres chinoises; lorsque la mère biologique s'en va, l'autre sort de l'ombre, et son visage vulgaire contredit efficacement le chic de sa toilette... Les scènes de l'orphelinat sont très réalistes et un petit suspense très prenant s'installe autour du sort d'un enfant coincé dans une baignoire, lors d'une visite de candidates pour une adoption. Le recours au juge Lindsey, spécialiste du droit des enfants, évite le didactisme en le faisant vraiment jouer un rôle dans le dénouement. Une très heureuse surprise, qu'on aimerait accompagner d'autres films de ce metteur en scène.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1920 William Desmond Taylor *
7 avril 2017 5 07 /04 /avril /2017 13:02

Michigan, années 70: la famille Lisbon vit une vie tranquille, jusqu'au jour où l'une des cinq filles, la plus jeune, fait une tentative de suicide. Les parents, un professeur de maths un peu franchement à l'ouest, et une mère trop présente, qui a imposé une vision rigoriste et aveugle de la religion à ses enfants et sa famille, n'arrivent pas à gérer la situation, et essaient plusieurs pistes. Mais alors qu'ils ont décidé de permettre à leurs cinq filles d'inviter leurs amis et voisins chez eux, Cecilia récidive et cette fois ne se rate pas... Plus rien ne sera jamais comme avant.

Le premier long métrage de la fille de son père n'est pas la peinture des mécanismes d'aliénation de cinq filles douées pour la vie, par leur mère possessive (Kathleen Turner), avec la complicité d'un père aveugle et déconnecté (James Woods). Pas seulement; si on y prend garde, on se rendra compte qu'à travers ce portrait de cinq filles, surtout quatre, dont le titre nous révèle assez clairement qu'elles ne finiront pas l'année, il s'agit des souvenirs d'une bande de garçons, troublés par les soeurs Lisbon quand elles étaient vivantes et au lycée, témoins de leur dégradation lorsqu'on les en a retirées, et traumatisés à jamais par l'écart entre ce qui s'est réellement passé, et ce qu'ils auraient aimé pouvoir faire avec elles, d'ailleurs esquissé dans une scène de rêve, qui voit les quatre filles survivantes bras-dessus bras-dessous, avec les quatre garçons, dans une voiture qui roule vers le bonheur. Au lieu de ça, que de mauvais souvenirs... c'est ça, le sujet du film: les souvenirs, leur effet, et le mélange entre mythologie et fascination, d'un coté, et culpabilité et regrets de l'autre...

Le film avance entre une fascination légèrement décalée d el'époque qu'il décrit avec une précision maniaque, aidé par la musique formidable de Air, et les choix d'époque (De la pop légère pur jus, entre Hollies et ELO). Et les scènes inoubliables, à la fois cruelles et poignantes, drôles et tragiques, s'enchaînent du début à la fin, sans que rien ne vienne troubler la fête: c'est un chef d'oeuvre, dans lequel la réalisatrice met sa mise en scène en phase constante avec l'époque et ses codes, qu'elles a largement fait siens, du reste, pour ses films suivants.

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Published by François Massarelli - dans Sofia Coppola
6 avril 2017 4 06 /04 /avril /2017 11:04

Bien sur, il y a des stars, à commencer par William Holden. Mais ce western se distingue par son absence de glamour, et sa progression impitoyable, sur quelques jours, d'une situation qui est bien rude dès le départ: à Fort Bravo, un camp de prisonniers tenu par l'armée de l'union, la lointaine guerre civile qui fait rage à l'Est résonne de façon implacable: le fort est entièrement dévolu à la détention d'un bataillon de sudistes, qui tentent de profiter des grands espaces (Ils sont à peine gardés) pour s'évader. Mais quand l'un d'entre eux s'évade, il sera repris, et le film commence par la vision dun officier à cheval qui ramène un homme, en uniforme gris, qui marche derrière lui tiré par une corde. L'officier, c'est le jusqu'au-boutiste capitaine Roper (William Holden), qui prend sa tâche très au sérieux. Et s'il a choisi de faire marcher son prisonnier jusqu'au fort, c'est parce que ce dernier a tué son cheval à la tâche... Roper est mal vu aussi bien des "tuniques bleues" que des uniformes gris, car c'est tout sauf un rigolo... Mais il va s'humaniser, un peu, à l'arrivée de Carla Forester (Eleanor Parker), une jeune femme qui est venue pour visiter son amie, la fille du commandant du fort, alors qu'elle va se marier. Mais est-ce vraiment la raison?

Il est clair assez tôt que Carla est venue pour aider des hommes à s'évader, car comme le dit Pierre Fresnay dans La grande illusion, à quoi sert une prison sinon à s'évader? il y a donc une intrigue bien dense, qui vous agrippe pour ne pas vous lâcher, mais le film possède en plus des couches de sens qui le rendent passionnant. Dans un premier temps, son intrigue le place dans un style bien plus noir que la vision romantique de Monument Valley chez John Ford: les hommes qui vont s'évader et la femme qui les accompagne sont en effet, à un moment, coincés en compagnie de leurs ennemis dans une tranchée, dont ils ne peuvent sortir sans se faire tuer par les Apaches Mescaleros postés autour. Et ceux-ci ont une stratégie très simple, qui consistent à tranquillement dessiner une sorte de cible autour d'eux avec leurs lances, permettant ensuite de parfaitement viser avec leurs flèches, une séquence superbe qui est inoubliable (Et qui a fait l'objet d'un remake Belge inattendu, sous la forme d'une bande dessinée de Willy Lambil et Raoul Cauvin, le tome 5 de la série Les Tuniques Bleues, Les déserteurs), et qui a sans doute fait beaucoup pour la notoriété du film.

Bill Holden joue dans on registre habituel, celui du dur à cuire allé jusqu'au bout de son système, et qui cache une humanité profonde sous des dehors inquiétants, et son histoire d'amour avec la belle Carla est à peine esquissée dans le film, qui reste avant tout une affaire d'hommes. Et de fait, un fil rouge sous-tend ce film, de façon très inattendu: le soldat sudiste ramené par Roper est souvent mentionné comme un lâche, aussi bien par ses captifs que ses copains. ceux-ci s'en ouvrent à leur supérieur, le capitaine Marsh (John Forsythe); celui-ci, plus gentleman sudiste que jamais, leur répond invariablement, d'un ton sans appel: c'est mon ami. Mais cet ami, après l'évasion, sera laissé de côté et lâchera même les autres. Parce qu'il est lâche, ou parce qu'il est délaissé? A la fin du film les indices qui identifient la relation entre Marsh et son ami Bailey (Qui va justement triompher de sa propre lâcheté, impressionnant même Roper) comme une relation d'amour sont nombreux, mais le film a le bon goût, en plus, de ne pas en faire un prétexte pour vouer le jeune homme à l'enfer...

Mais que cela ne nous empêche pas de considérer ce western formidable comme ce qu'il est indéniablement: un grand moment de cinéma populaire, avec une panoplie impressionnante: un fort, les couleurs (En Anscocolor) de l'Arizona, Monument Valley, du film noir, une femme fatale, une histoire d'amour, un dur à cuire, des indiens, des chevaux, la cavalerie...

...C'est un sur'western.

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Published by François Massarelli - dans Western
5 avril 2017 3 05 /04 /avril /2017 16:22

Deluge était jusqu'à présent une sacrée rareté, un de ces films devenus mythiques, parce que sinon perdus, en tout cas totalement impossibles à voir dans de bonnes conditions... Seules des copies d'exploitation étrangères (italienne et russe), donc doublées, avaient survécu. La découverte récente d'une copie intégrale, en Anglais, et qui plus est de première génération et les efforts de Lobster pour restaurer le film, et de Kino pour le rééditer, nous ont donc donné accès à ce film étrange, qui ne ressemble à aucun autre des thrillers fantastiques et d'épouvante qui appartiennent à la même période, celle qui va de Frankenstein et Dracula à la fin de l'époque pré-code, en passant par King KongFreaks, Doctor X et le Doctor Jekyll de Mamoulian...

Ben que produit par Radio pictures pour RKO, le film n'a rien à voir avec les productions de Merian Cooper, même si celui-ci, quelques années plus tard, a lui aussi tâté du film catastrophe avec The last days of Pompeii (Shoedsack, 1935); il possède d'ailleurs un cachet d'étrangeté qui tranche avec le cinéma plus coup de poing de Cooper et Shoedsack. Il raconte, eh bien, comme l'indique son titre, une période durant laquelle les éléments se déchaînent, et l'océan engloutit une bonne part des terres, sans pour autant qu'une autre explication que la colère divine ne soit évoquée. On notera qu'on a eu la sagesse d'éviter de faire parler Dieu, qui de toute façon en tant que méchant a toujours autre chose à faire que d'apparaître à l'écran, mais l'essentiel du film montre comment la vie revient, faisant du même coup de ce Deluge le premier des films post-apocalyptiques de l'histoire du cinéma.

Et la vie revient en trois temps: d'une part, des hommes isolés se retrouvent survivants et seuls... Puis une femme est découverte, interprétée par Peggy Shannon, et bien sûr les hommes la convoitent. Enfin, il s'avère qu'une colonie d'hommes, de femmes et d'enfants a survécu, et tente de reconstruire une société. Une grande part de l'intrigue montre comment la jeune femme, Claire, va tenter de résister aux hordes de violeurs, aidée en cela par l'avocat Martin Webster (Sidney Blackmer). Celui ci, marié et père de deux charmants bambins, pense avoir perdu sa famille dans le cataclysme, mais il ne sait pas qu'ils ont trouvé refuge pas loin de sa cabane, et lorsqu'il se retrouve à cohabiter avec Claire, il va tomber amoureux, ce qui va entraîner de sérieuses complications...

L'étrangeté est liée principalement à l'impression d'assister, par la lenteur, à un rêve éveillé... Les effets spéciaux du début ne sont pas aussi soignés que ceux de Kong mais remplissent leur fonction. On est par ailleurs dans un film qui s'aventure en terrain inconnu, et le fait bille en tête: Claire, la nageuse expérimentée, passe décidément beaucoup de temps en maillot de bain, ou dans des degrés divers de déshabillage, ce qui tend à souligner le risque que court sa vertu en permanence. On soulignera le fait que Martin, lui, garde sa décence jusqu'au bout. On pourra aussi voir de quelle manière la petite communauté fragile à la fin commence par se choisir un leader, un homme un vrai... mais aussi tente de reconstituer un semblant de capitalisme! Bref, une curiosité... de luxe.

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Published by François Massarelli - dans Pre-code
4 avril 2017 2 04 /04 /avril /2017 21:54

 

Griffith n’était pas ennemi de la contradiction, on le sait ; c’est donc par une tentative de pamphlet anti-alcoolique qu’il va terminer son illustre carrière, lui qui a plongé durant les années 20 dans un alcoolisme qui ne se démentira jamais jusqu’à sa mort en 1948. En pleine prohibition, décriée tant et si bien qu’elle sera terminée deux ans plus tard, le film commence par un de ces avertissements qui fleurissaient sur un grand nombre de films à l’époque : Scarface est par exemple présenté comme une dénonciation du crime, et The Struggle comme une réflexion sur la responsabilité de la prohibition dans l’alcoolisme. Pourtant cette piste est à peine présente dans le film, tout comme ni Scarface, ni Little Caesar, ni Public enemy n’étaient des charges contre le crime. Cet avertissement n’est somme toute qu’une précaution oratoire ; Griffith sentait-il le coté fumeux de son projet ?

Consciemment ou non, le film est ambitieux : une histoire naturaliste sur la déchéance d’un homme (Hal Skelly) marié et père d’une charmante jeune fille, et les conséquences désastreuses que son alcoolisme ont sur son mariage, mais aussi les répercussions sur la vie de sa jeune sœur qui manque son mariage à cause de la honte. L’histoire est créditée à Anita Loos et John Emerson. Ces deux anciens collaborateurs de Griffith ne sont évidemment pas n’importe qui, et Loos en particulier fait beaucoup plus partie du gratin Hollywoodien en cette année 1931. Mais le coté surranné et (vaguement) moralisateur de ce film se situe aux antipodes du ton que possédaient les autres œuvres de la dame en cette période : il y a un monde entre The struggle et Red-headed woman ! La photographie de ce film n’est plus créditée à Struss, mais à Joseph Ruttenberg, futur employé compétent de la MGM (Three comrades, The shopworn angel), qui s’acquitte ici sans trop de génie d’un travail honnête, en photographiant de façon assez plate des intérieurs sans réelle distinction , en cascade. Griffith situe son film dans des salons, des bars, des speakeasies et une usine. Très peu d’extérieurs volés à new York, ce qui aurait insufflé à cette histoire voulue comme naturaliste un souffle dont elle a cruellement besoin : même un film au pedigree aussi incertain que Walking down Broadway respire beaucoup plus que celui-ci : The struggle sent la naphtaline. 

Un prologue très typique du metteur en scène nous montre le bonheur des années 10, durant lesquelles les gans pouvaient sortir en famille, boire gentiment de la bière, discuter (des films Biograph…) et se sentir choqués lorsque une personne affichait en public une ivrognerie évidente. A en croire le film, la prohibition n’avait donc rien à sanctionner, ce qui est un peu court, et complètement idiot : aussi stupide soit-elle, la prohibition répondait quand même à un besoin de faire quelque chose contre l’alcoolisme ; Griffith lui-même a réalisé en cette lointaine époque ses propres films moralisateurs contre les abus de l’alcool : What drink did, The drunkard's reformation… Néanmoins, le film poursuit son prologue et nous présente les deux personnages principaux : Zita Johann (The mummy, Tiger shark) est amoureuse de «Red» (Hal skelly), un homme qui s’est mis à boire « Quand la prohibition est arrivée ». Voila le seul alibi de l’avertissement donné au début du film, et on n’ira pas plus loin sur cette piste. Ayant promis à sa fiancée de ne plus boire, Red va tenir sa promesse une dizaine d’années, jusqu’à jour ou il tente de consoler un ami qui a perdu son emploi, et inexplicablement replonge. Son épouse lui en veut, et il s’enfonce plus avant dans sa faute jusqu’à la déchéance… Jusqu’à mettre en danger la vie de sa fille dans une scène hautement ridicule et visiblement plaquée sur le scénario sans effort particulier, permettant à Zita Johann, qui est plutôt passive dans le film, d’assumer le rôle de celle qui arrive à la rescousse dans un film de Griffith pour sauver la vie d’un innocent. 

Avec tous ses défauts, le film n’est même pas antipathique , grâce à des personnages peu intelligents mais qu’on aime bien. De plus, ici, pas de méchant, juste des circonstances. Le jeu des acteurs est plus naturel que naturaliste, et on préfère ces répliques improvisées aux dialogues ridicules et ampoulés de Abraham Lincoln. Mais on est loin, très loin de The Crowd, un modèle sans doute pour Griffith, mais que le metteur en scène de Broken blossoms ait besoin d’aller chercher des modèles, c’est un signe des temps. Peut-être Griffith croyait-il plaire, en s’intéressant à la peinture quotidienne d’une réalité sordide; peut-être s’attendait-il à repartir dans une nouvelle direction, et faire son trou en tournant des chroniques de ce genre pour pas cher, mais ce film fade, sans vedettes, sans attrait et disons le sans âme, a été un échec. Griffith n’a plus jamais tourné.

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Published by François Massarelli - dans David Wark Griffith
4 avril 2017 2 04 /04 /avril /2017 21:47

La réputation de ce premier film parlant de Griffith est fluctuante, loué (Raisonnablement) par les uns pour l’utilisation du son, un élément dont on n’attend certes pas qu’un Griffith sache se servir, considéré par d’autres comme l’un de ces films parlants catastrophiques des débuts (Rythme lent, diction ridicule, gaucherie des mouvements de caméra), et enfin ignoré par la plupart des tenants d’un Griffith ancré à tout jamais dans le muet et qui aurait perdu son génie après 1921. De plus, une partie de la bande-son a disparu, dès les premières minutes ainsi que lors d’une des nombreuses scènes d’exposé des clichés Lincolniens : trois sortes de copies circulent : la version intégrale, ou du moins reconstituée par le MOMA, avec les plans silencieux : cette version est disponible en DVD chez Kino, avec une option de sous-titres pour compléter les dialogues et le son manquants ; Ensuite, une version complète dont les plans muets ont été simplement agrémentés de musique (Ce qui m’a longtemps fait penser que le film possédait, un peu à l’instar d’un Vampyr ou de Sous les toits de Paris, des scènes simplement volontairement muettes, ce qui n’est en rien typique d’un film Américain de l’époque. Cette version du film est disponible chez Eureka, dans une édition à la compression hasardeuse, inexplicablement teintée. Enfin, d’autres versions amputées des passages muets circulent.

Avec ce Lincoln, Griffith a en fait trois intentions : faire son passage au parlant, d’abord, comme la plupart de ses confrères. On sait que l’enjeu pour les jeunes metteurs en scène était de taille (Comme le dit Ford : « on a tous été virés »), alors pour un vétéran comme Griffith, on comprendra qu’il y avait fort à faire. Ensuite, il lui faut encore et toujours se remettre en selle, comme durant toute la décennie qui précède. Désormais alcoolique, oublié du public, et sous la tutelle de Joe Schenck, Griffith marche sur des œufs. Pour finir, Griffith a le souci de renouer avec l’histoire, son grand domaine de prédilection, laissé en plan depuis le désastre héroÏque de America ; Avec Lincoln, Griffith pense jouer à la fois sur l’amour du public pour un héros indiscutable et ses propres obsessions historiques, déjà évoquées dans un film tristement célèbre dont l’ombre plane à plus d’une reprise sur ce nouvel opus, et de façon systématiquement consciente : ce n’est pas un hasard si Griffith choisira Walter Huston, ici interprète du président, pour tourner avec lui un prologue à une ressortie de Birth of a nation, sous la forme d’une conversation entre les deux hommes. Dans l’esprit de Griffith, son Lincoln était donc un film important, ce que n’étaient ni Battle of the sexes, ni Drums of love, ni Lady of the pavements, autant de besognes qu’il était contraint d’accepter avant de réintégrer sa place…

Le résultat, pourtant est sans appel: Griffith a fait avec ce Lincoln un film sympathique mais d’une grande platitude... d’abord, les faits sont dans les livres d’histoire, et la romance dans les esprits Américains de l’époque : tous les clichés possibles sont ici présents, et la volonté de Griffith de donner une figure christique à son président est contrebalancée par la gaucherie de l’ensemble : comme un grand nombre de films parlants des débuts, celui-ci souffre d’un cruel manque de rythme, d’un jeu faux et lent, théâtral dans les pires moments, et d’une construction sous forme d’une compilation de moments, sans réel mouvement global, sans enjeu : Lincoln va mourir. Griffith nous montre que c’est son destin, ainsi que celui de l’Amérique. A trop vouloir montrer que Lincoln est un être exceptionnel parce qu’il était simple et humain, il en fait une coquille vide, et un être exceptionnellement simplet… Huston sera meilleur en président dans Gabriel over the White House, et on passe à coté d’un portrait humain, que Ford réussira à brosser quelques années plus tard, avec un Henry Fonda visité par la grâce.

La vision de l’histoire du metteur en scène, nous l’avons vu plus d’une fois dans ce forum, est une vision ô combien personnelle, et ce jusque dans les pires excès. Des réminiscences du racisme Griffithien se sont glissées dans ce film, qui vont au-delà des limites généralement constatées dans les films Américains de cette époque : un acteur en « black face » se plaint qu’on lui ait donné une arme et donne raison à des sudistes qui s’inquiètent du fait d’armer les esclaves. La scène sera l’occasion pour Griffith de mettre en scène l’arrivée de John Wilkes Booth, futur assassin du président, dans un souci ridicule de faire allusion à une sorte de déterminisme historique. Mais ce qu’on retient de la scène, ce n’est pas le jeu ampoulé et théâtral de Ian Keith en Booth, mais bien le pauvre noir totalement crétin qui va se plaindre à ses maîtres qu’on a osé lui proposer un bout de liberté. De même, lors du départ des troupes sudistes la fleur au fusil, Griffith n’hésite pas à montrer des femmes noires qui dansent de façon ridicule au son de Dixie, et même si la caméra reste à distance, le plan est lourd de ces tendances et croyances instinctives chez Griffith : ces gens-là, finalement, ce sont des animaux et des grand enfants, qui ne comprennent rien à ce qui se passe autour d’eux : Griffith n’a pas besoin d’aller jusqu’à Dakar pour insulter les noirs, et il ne peut pas s’en empêcher. 

Le titre Français, La révolte des esclaves, parait inapproprié vu de loin, mais ne l’est pas à la vision du film. Se rappelant du prologue de sa plus célèbre épopée, le réalisateur nous montre ici une scène laissée muette par le poids des ans, mais dont les images possèdent une force incroyable : sur un bateau négrier en pleine tempête, les marchands se débarrassent du corps d’un homme malade. Contrairement aux plans racistes évoqués plus haut, ces scènes ont été tournées avec des Afro-Américains, de surcroît nus, et possèdent une beauté effrayante, grâce à la photographie clair-obcur de Karl Struss, et le vieux truc Griffithien de filmer une scène à travers les éléments du décors, qui cachent partiellement l’action, comme avec des images volées. Lascène est suivie d’une séquence au cours de laquelle deux rassemblements privés (dans deux maisons) de citoyens nous montrent la rancœur du Sud pour le Nord et celle du Nord pour le Sud : dans les deux maisons, un portrait de Washington sert de caution et les participants lui rendent tous un hommage vibrant : il fallait un homme, un seul pour faire l’unité du pays. Et ces plans bien sur sont suivis de l’épisode consacré à la naissance de Lincoln. L’obsession d’unification présentée comme étant celle de Lincoln (C’est d’ailleurs son unique credo politique si on en croit le film, alors que Lincoln était bien plus complexe et fascinant que cela, bien sur) trouve dans dans la structure même une raison d’être, qui justifie du même coup a posteriori la propre idéologie de Griffith, déjà énoncée pour Birth of a nation. Et justement, ce film est hanté par le classique muet, comme je l’ai dit, d’abord par ses vieux démons, ensuite par le recours à des scènes de guerre (Certaines d’ailleurs fort réussies, mais toutes regroupées, elles perdent en force) et à des motifs qui renvoient au film antérieur ; la présence de Henry B. Walthall, le « petit » colonel (Il fait 1m60, donc il est petit, et il est un colonel… ) nous renvoie bien sur au colonel Cameron, et la scène peut-être la plus belle de Birth of a nation (Le meurtre de Lincoln par John Wilkes Booth, lors de la représentation dune comédie) trouve ici un écho impressionnant, qui présente trois différences notables toutefois : la présence de Elsie Stoneman et de son frère, dans la scène du meurtre de Birth of a nation, ancre la mort du président dans le domaine de l’affectif, et devient la mort du père, une tragédie personnelle donc. Ici, c’est l’histoire qui est en marche, et la caméra adopte donc le point de vue d’un narrateur potentiel. Sinon, le recours au son a deux effets : d’une part, Griffith fait faire un discours à Lincoln, qui sonne faux et ridicule dans le contexte (on a repris un discours effectué dans un autre contexte, et Huston se contente de commencer son discours par un « Comme je l’ai déjà dit… », ce qui a pour effet d’être particulièrement comique. D’autre part, la pièce est reconstituée dans ses détails, et donne du caractère à la scène ; les acteurs, sur scène, sont crédibles, et la réaction du public, son abandon à un rire salvateur, donne plus de force encore au meurtre. Mais le « Sic Semper tyrannis », asséné lentement et emphatiquement par l'acteur après son geste, casse l’effet. Cela reste, malgré tout, une belle scène, qui montre à quel point Griffith croyait en ce film. 

Voilà, pour conclure je ne serai pas aussi expéditif que mon confrère, mais il faut dire que j’ai eu la chance de voir une copie plus belle, restaurée et sans doute complète. Ce film est, pour le meilleur et pour le pire, un film totalement Griffithien. Il est parlant, c’est son défaut, et nombreux sont les films réalisés en cette année 1930 qui sont hautement soporifiques : le problème est technique, et on est ici devant un cas intéressant : malgré ses défauts, ce film possède après tout une belle utilisation du son (Pas des dialogues, cruellement ratés) et avec Karl Struss désormais seul maître à bord, de belles images : quelques mouvements de caméra (Succincts mais logiques et motivés), une utilisation de la profondeur de champ, afin en particulier de sortir Lincoln du lot, et un beau plan de l’ombre du président qui annonce l’arrivée du grand homme, qui s’apprête à assumer son autorité à la surprise générale. A ce sujet, il s’agit d’ailleurs de l’unique allusion à un fait historique qu’on a tendance à oublier : Lincoln était le candidat Républicain en 1860, parce que les membres du parti croyaient vraiment pouvoir en faire ce qu’ils voulaient. Le président a habité bien vite la fonction, et est devenu naturellement, vraiment, un bon président. Il est dommage que ce président-là n’ait été que très partiellement évoqué par ce film. Il est plus présent dans les deux chefs d’œuvre de Capra (Smith, Deeds) que dans ce passable, mais attachant Abraham Lincoln, avant-dernier film de David Wark Griffith.

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Published by François Massarelli - dans David Wark Griffith
4 avril 2017 2 04 /04 /avril /2017 21:43

Avant de partir pour la floride tourner deux drames le cinéaste tentera d’opérer une synthèse de ses films avec The greatest question. Ce titre est éclairé par l’introduction verbeuse dans laquelle Griffith pose le problème de la vie éternelle, présentée comme la principale question de l’humanité. Cette thématique prétentieuse parcourt le film par le biais d’un personnage, celui d’une mère visitée par son fils décédé. Dernier des films de Griffith produits et sortis en 1919, The greatest question appartient pourtant sans aucune ambiguïté au canon mélodramatique, mais louche aussi du coté des chroniques campagnardes du metteur en scène; du reste, Lillian Gish et Bobby Harron en sont une fois de plus les protagonistes, après A romance of happy valley et le splendide True heart Susie. Comme dans ces deux films l'enjeu est pour Lillian Gish et Bobby Harron de sortir de l'enfance en préservant au maximum leur cocon, mais en cette fin 1919, le spectre de la guerre d'une part, les réminiscences de Broken blossoms et de sa brutale noirceur font que la sauce est relevée d'une pointe de sadisme, et comme dans les meilleurs Griffith, Lillian Gish est, une fois de plus, menacée d'un traitement "pire que la mort"... La noirceur du film provient de l'une des scènes d'exposition, lorsque la petite Nellie assiste à un meurtre crapuleux... la campagne Américaine chère à Griffith ne sera plus la même...

Une jeune fille, traumatisée donc par meurtre, trouve refuge suite au décès de ses parents chez des braves agriculteurs pauvres mais bons. Leur fils cadet devient vite le compagnon de jeux, et plus encore; mais lorsque le fils ainé part pour le front Européen, la nécessité économique pousse Nellie à parti s’installer chez les méchants voisins, dont elle devient la bonne à tout faire, le souffre-douleur et l’objet des douteux désirs du chef de famille. Comme en plus le couple de quasi-Thénardiers est coupable du crime dont Nellie a été le témoin, on se doute qu’une fois de plus Griffith fait peser une menace importante sur ce monde rural qu’il aime tant peindre…

Bien que sérieusement mis en danger de sombrer dans le ridicule à cause de son thème philosophico-Chrétien, et en dépit des sales manies de Griffith qui confie à Tom Wilson le soin d’interpréter Zeke, le bon vieux noir superstitieux, c’est un film qui passe tout seul, grâce à sa construction sans temps mort, à la photo de Bitzer, et à sa troupe d’acteurs. A 80 minutes, le film est un spectacle complet, dans lequel Griffith se fait plaisir. Ce qui va le pousser à expérimenter plus avant dans le mélo avec ses films suivants…

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Published by François Massarelli - dans Muet David Wark Griffith 1919 Lillian Gish *
4 avril 2017 2 04 /04 /avril /2017 21:38

L’une des meilleures indications de ce qu’il faut penser de ce petit film curieux, c’est sans doute qu’alors que des livres entiers sont publiés sur les « grandes oeuvres » de Griffith, les seules rares mentions de ce film sont pour signaler qu’il a été exploité avec une tentative de sonorisation rudimentaire et parait-il (la copie examinée en étant dénuée) assez peu glorieuse. On en parle parfois aussi pour faire des comparaisons peu flatteuses avec l’autre, plus prestigieuse adaptation des romans de Thomas Burke, Broken blossoms.

De fait, la comparaison tourne fatalement à l’avantage de ce dernier film, qui a beau tenter de forcer occasionnellement la main du spectateur (Construction linéaire, actrice trop vieille pour le rôle, maquillage incertain) mais ne parvient absolument pas à détourner son attention de l’intensité du drame. Or, ici, c’est le contraire: la richesse, la complication de l’intrigue, la multiplication des personnages, le ton parfois léger, tout mène malgré tout à l’ennui devant un film raté, vite fait mal fait, malgré des images parfois superbes. Les acteurs n’y croient que peu, et on devine que comme d’habitude, le metteur en scène a tellement improvisé que le plupart des acteurs ne savaient pas exactement ou ils allaient…

L’histoire est une vague intrigue romantique sur fond de pauvreté, parfois Dickensienne (l’histoire originale est située à Londres, et de nombreux éléments nous le confirment, mais l’héroïne, jouée par Carol Dempster est originaire du Sud, certainement pas le sud Londonien quand on connait Griffith.). Tout comme dans Broken blossoms, Griffith joue avec les préjugés raciaux, mais Carol Dempster, contrairement à Lillian Gish, ne laissera pas Swan Way, joué par Edward Pell (Evil Eye, déjà le méchant, dans Broken Blossoms), l’approcher, précipitant le drame. L’histoire est centrée autour de Carol Dempster, donc, la jeune fille à sauver, comme toujours assez énergique, et de deux frères, qui sont mêlés à des trafics louches, et qui sont de fait concurrents en amour. Sinon, comme toujours, famille en détresse, perte d’un parent (ici le père de Carol Dempster), trahison, sacrifice, rédemption… Griffith joue les mêmes cartes, et fait donc bouillir la marmite. Du moins il essaie : le film n’a pas marché, et coincé entre Way down east et Orphans of the storm, il a été oublié, tout simplement.

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Published by François Massarelli - dans Muet David Wark Griffith 1921 **