Sorti quelques mois à peine après Old Wives for new, ce nouveau film du cycle de comédies est un véritable chef d'oeuvre, constammant réjouissant. Il est à l'origine de tout un pan glorieux du cinéma Américain, et on pourrait sans aucun doute évoquer des cousinages stylistiques et thématiques avec les oeuvres de Lois Weber (Too wisewives, en 1921), Stroheim (Foolish wives, 1922 mais aussi l'utilisation du détail, le sens des objets et la mise en oeuvre des signes dans tous ses films) ou bien sur Lubitsch (The Marriage circle, 1924, pour ne citer que celui-ci). L'un des grands atouts de ce nouveau film, c'est bien sur l'inversion par rapport au précédent qui se focalisait sur un héros. C'est non seulement une femme qui est au centre du film, mais qui plus est, elle est incarnée par Gloria Swanson, qui prète son expressivité géniale, en particulier, à une batterie de gros plans ravageurs qui ne rompent jamais le rythme de l'ensemble.
Au couple du film précédent se substitue un nouveau mariage dont l'épouse déplore le ronronnement, surtout lorsqu'à la faveur d'une soirée elle peut comparer son mari (Eliott Dexter, de retour) avec un bellâtre. Elle finit par demander le divorce, et découvrira chez son nouveau galant des défauts encore pires que ceux de son ex-mari, celui-ci profitant de la séparation pour changer et se réformer. Par dessus le marché, son nouveau mari la trompe, et elle reviendra vers son mari, et ils vivront bien sur très heureux. Les échos de Old Wives sont légion, mais on pourrait citer les acteurs (Sylvia Ashton métamorphosée, Elliott Dexter bien sur, Theodore Roberts, et la jolie Julia Faye, dans un role secondaire révélateur pour les principaux protagonistes), l'environnement des héros, qui sont une fois de plus (Il faudra s'y habituer...) des bourgeois aisés aux professions libérales évoluant dans des maisons luxueuses, et une obsession des détails qui ancrent l'histoire dans la réalité contemporaine; l'un des plus frappants est l'utilisation de gramophones, paradoxaux pour un film muet, permettant à la caméra d'enregistrer les étiquettes des disques qu'écoutent les protagonistes, mélodies d'époque bien sur mais surtout miroirs des situations dans lesquelles ils évoluent; autres détails, la façon dont Gloria Swanson compare ses maris, détaillant les qualités du nouveau, et les défauts du précédent (Les chaussures élimées de l'un, les bottines flambant neuves de l'autre; les mauvais cigares de l'un contre le fume-cigarettes de l'autre, etc...); à ces réemplois et variations stylistiques, viennent s'ajouter des échos internes au film, cohérents et très lisibles, qui utilisent les gags de l'histoire de façon dynamique: ainsi, un détail récurrent et trivial peut-il prendre un relief inattendu: l'obsession de son mari pour les oignons empêche à un moment l'héroïne de l'embrasser, mais chez son nouveau mari, c'est l'odeur de l'alcool qu'elle décèle. Ces deux anecdotes, l'une et l'autre déterminantes, sont racontées strictement par les images. Nous sommes, déja, un peu chez Lubitsch.
Une innovation presque anodine, ici, aura une intéressante résonnance: lorsque le bellâtre tente de séduire Swanson, il lui fait miroiter des situations qui déclenchent chez elles des visions fantasmatiques; ces visions sont l'une des premières incarnations des obsessions mythologico-biblico-passéistes et érotiques de l'auteur, et on le sait, elles auront une impressionnante descendance... Il reviendra très vites sur ces inserts. Un aspect inévitable du film, dont il ne me semble pas trop pertinent de se plaindre, est l'incroyable futilité du personnage de Leila (Swanson), qui juge beaucoup sur l'apparence; c'est d'une part typique de l'époque, ou encore de l'impression qu'on se fait des femmes de cette fin de décennie: futile, certes, mais son obsession du paraître va de fait provoquer chez son mari une véritable prise de conscience des liens de tendresse qui les unissent, le véritable sujet à n'en pas douter. De plus, ce désir de se changer selon les désirs de son épouse va lui permettre à plusieurs reprises de faire preuve d'une grande noblesse; par contre, on pourrait épiloguer (Inutilement, mais bon) sans fin sur la dure loi du genre, qui impose à Sylvia Ashton de couler son mariage dans Old Wives for new, alors que Elliott Dexter le sauve dans Don't change your husband. C'est d'autant plus inutile que tout, pour les deux films, est dans le titre. Nous étions donc prévenus.
Quelques semaines après la complétion de son Whispering Chorus, Cecil B. DeMille s'attelle à cette tache, afin de capitaliser sur l'achat des droits par la Artcraft, et tourne de ce fait l'une des premières comédies de sa série "matrimoniale": des titres cousins, des scénarios dont les rebondissements portent sur l'adultère, le divorce, la séduction, le crime passionnel et la lassitude conjugale; d'autres suivront: Whychange your wife, Don't change your husband...
Le thême de l'échange, contenu dans le titre, explicite en fait le parcours du film, dans lequel un homme las de son épouse (Qui a bien changé depuis sa prime jeunesse, désormais incarnée par Sylvia Ashton, la future Momma Sieppe de Greed, et qui force la dose de façon burlesque en abominable souillon obèse) va progressivement réussir à utiliser les circonstances pour obtenir un divorce, en utilisant les frasques extra-conjugales d'un ami, et finira par épouser une frêle et tendre jeune femme, qui plus est vertueuse. Le film fit un peu scandale en son temps, il faut dire que DeMille a forcé la dose, depuis le mari qui séduit effrontément une jeune femme rencontrée par hasard, encouragé par son propre fils, jusqu'à une séquence de boite de nuit dans laquelle un vieux beau qui a déja plusieurs conquêtes à sa table répond favorablement aux avances d'une dame d'une autre table, plutot ouvertement délurée, et qui l'invitera directement chez elle sans se faire désirer trop longtemps. Le tout est enrobé d'un parfum de comédie élégante, qui en fait le pendant satirique des grands mélodrames bourgeois de l'auteur.
Le film a été tourné rapidement, mais de ce tournage découle un rhythme assez trépidant. De fait, l'efficacité prime, pour un ensemble qui n'ennuie jamais, et dont les ruptures de tons sont remarquables. Comédie oblige, le montage est plus haché, plus nerveux, et bien sur les acteurs sont un rien moins subtils. Par rapport aux films ultérieurs, les acteurs sont moins notables, plus anonymes, par opposition aux Swanson, Meighan, Daniels... des films qui suivront; néanmoins on retrouvera ici avec plaisir, outre Sylvia Ashton, Elliott Dexter (Déja dans The Whispering Chorus), Gustav Von Seyffertitz, l'un des fréquents seconds role du muet, confiné aux roles de traitre, et qui joue un secrétaire avide (Et prêt à tout, je n'en dis pas plus), et bien sur l'inamovible Theodore Roberts est déja là. Le petit monde de Cecil B. DeMille est complété par l'inévitable Jeanie McPherson, dont le role de narratrice se fait ici plus neutre contrairement à sa tendance à envahir les intertitres de Whispering Chorus. Bref, ce film est constamment une bonne surprise, qui donne envie de revoir tout le cycle des comédies du mariage de l'auteur...
Chaplin estimait que Demille parvenait à maturité avec ce film, une étonnante production dans laquelle le metteur en scène explore une nouvelle fois le drame bourgeois, exploitant le thème de la déchéance et ses ramifications sur la famille d'un héros et son entourage, mais cette fois-ci, il en profite pour expérimenter avec la surimpression, de façon très appuyée.
Un homme frustré par sa médiocrité trafique les comptes de sa société pour offrir une vie plus décente à sa femme. Pris par le remords (Et par crainte des suites judiciaires) il s'enfuit, et réussit par une machination à se faire passer pour mort, assassiné. Et comme nous sommes dans un mélodrame, il sera accusé de son propre meurtre, mettant en danger, s'il fait éclater la vérité, le bonheur de sa '"veuve", remariée. Le titre Français, Le rachat suprême, met l'accent sur le dilemme du héros. Une constante de ce film est la matérialisation des pensées, de la conscience et des graves questions que se posent les personnages par des surimpressions très travaillées et traitée avec une grande attention. Nous sommes en 1918, et les films suédois (Korkarlen de Sjöström) ou Allemands, friands de ces techniques, n'ont pas encore eu leur influence fantastique; du reste, pas de monstres, et à peine un fantome dans ce film, qui rappelle une fois de plus les films russes de Bauer par son esthétique bourgeoise faite d'une reconstitution minutieuse des décors et des toilettes, et de la représentation de la conscience du héros(le "choeur chuchotant" du titre). Une autre utilisation de la surimpression permet à DeMille d'économiser les plans, représentant l'héroïne comprenant sa situation, sa bigamie, et la menace qui pèse sur l'enfant qu'elle attend, le tout grâce à des images qui gravitent autour d'elle; on anticipe sur la vision des 7 péchés capitaux quittant le corps de Madeleine dans King of Kings (1927), et le résultat, en un seul plan, est efficace.
Le film a bien sur vieilli par son sujet et la sempiternelle représentation d'une bourgeoisie en décadence; Mais, comme dans les trois films précédemment évoqués, le jeu des acteurs (Raymond Hatton, Elliot Dexter, et la troupe habituelle de DeMille), la photographie (Alvin Wyckoff), les décors et costumes déjà mentionnés sont tous excellents. Le sens de l'économie et la rigueur du montage permettent une foie de plus d'aller directement à l'essentiel. Une nouveauté, annonciatrice de cieux plus lourds, en revanche: le symbolisme de la conscience du héros, systématiquement visualisée par ce "Whispering Chorus", n'est déjà pas en soi terriblement heureux, mais de surcroît il autorise DeMille et Jeanie McPherson à user du commentaire d'auteur sur la situation, une constante irritante de leurs films ultérieurs, et une des sales manies les plus ennuyeuses des films contemporains de Griffith.
Hitchcock disait, lorsqu'on lui demandait quelle était l'histoire parfaite pour le cinéma, que la meilleur façon de commencer était "boy meets girl". Avec ce film, Lubitsch ose boys meet girl.... George, un peintre sans le sou, et son copain Tom, un dramaturge jamais publié, rencontrent dans un train Gilda, une jeune femme en partance pour Paris. elle est mieux lotie qu'eux, bien qu'elle soit également artiste: elle travaille pour Max Plunkett, le publicitaire. Tout ce petit monde débarque dans la capitale, et vit alors une étrange histoire d'amours, puisque Gilda aime Tom et George, et elle trompe Tom avec George et George avec Tom. Jusqu'au jour ou les trois décident de mettre carte sur table, et de se concentrer sur le travail, à l'écart du sexe! Avec l'abstinence, Gilda devient selon sa propre formule "mère des arts", et aide ses compagnons d'infortune à percer. Le prremier à réussir, c'est Tom; mais lorsqu'il doit partir pour Londres, afin de donner toute sa chance à une pièce qui va triompher, l'inévitable arrive: George et Gilda sont seuls...
D'une pièce de Noel Coward certainement brillante, que je n'ai pas vue, Ernst Lubitsch a réussi, tout en maintenant avec la complicité du scénariste Ben Hecht la cohésion de la pièce initiale, à faire un film rigoureux, essentel, à la fois drôle et franchement impertinent, dans lequel toutes les possibilités de combinaison des alliances sont évoquées. Y compris, sous-entendue à la fin, un ménage à trois tumultueux... En pleine époque pré-code, c'est-à-dire avant le renforcement de le censure dans le cinéma Américain, le metteur en scène jongle avec les situations inconvenantes et les sous-entendus brillament amenés. On a d'abord la conversation au cours de laquelle Gilda avoue à ses deux amis qu'elle les a tous les deux trompés avec l'autre, avant de se décider pour un "gentleman's agreement". Puis cette situation au cours de laquelle Tom laisse ses deux amis seuls, et Gilda après une embrassade soudaine va sur un lit, se couche et dit doucement à tom: "We had a gentleman's agreement, but unfortunately, I'm no gentleman..." elle prend donc la responsibilité de la situation, mais ensuite, c'est l'arrivée de Tom à Paris qui va inverser la situation... Après la fuite de Gilda aux Etats-Unis, ou elle se marie avec Max Plunkett, on les voit tous deux, depuis la rue, à l'intérieur d'un magason de literie, venir mesurer un lit pour deux. Cette petite scène muette est très éloquente, d'autant qu'on la voit avant d'entendre parler du mariage. La fuite avec Max est pour Gilda une initiative visant à préserver l'amitié de ses deux amants, mais elle n'est pas sans contrepartie! Enfin, la fin est la aussi très claire: s'ils évoquent à nouveau le "gentleman's agreement", cette situation basée sur un accord mutuel qui implique qu'aucun des trois ne tente de revenir à une situation amoureuse, Tom et Gilda, puis Gilda et tom viennent d'échanger des baisers sans la moindre équivoque...
Lubitsch sera toujours le maitre du non dit, c'est une évidence, mais c'est aussi un champion du non-montré. Un gag de ce film admirable me reste à l'esprit: lorsque Tom et George se rendent chez Max et Gilda, dans le but de récupérer leur amie mais certainement aussi pour mettre un joyeux bazar dans la vie rangée du trop tiède M. Plunkett (Le grand edward Everett Horton, rien de moins), un nom revient sans cesse: M. Egelbauer est en effet l'invité d'honneur de la soirée organisée cette nuit-là chez les Plunkett, et c'est un industriel courtisé par Max, qui souhaite que sa femme soit aussi veule que lui. Sans dire un mot, on voit donc les deux amis se rendre au salon, alors que M. Egelbauer est en train de chanter d'une voix de baryton, et sans qu'on les suive, on entend tout à coup les deux hommes l'imiter en chantant son nom. Dans le vacarme qui s'ensuit, la caméra ne bouge toujours pas, et c'est depuis l'entrée que nous assistons à ce qui se passe, sans rien voir... Mais nous pouvons tout imaginer: Lubitsch partageait avec d'autres (Wellman, notamment) un sens de la mise ne scène si puissant qu'il pouvait se priver avec bonheur de la scène à faire! Ajoutons que George, c'est Gary Cooper, Tom Fredric March, et que Miriam Hopkins, alors en pleine gloire méritée, prête son joli minois propice aux arrières-pensées les moins religieuses à la belle Gilda. Elle compose un personnage étonnant et moderne de femme qui prend deux hommes sous son aile, et qui assume sans aucune honte ce qu'elle reconnait comme un trait plutôt masculin, le fait d'aimer deux hommes à égalité, sans envie de choisir... sans qu'on puisse la blâmer: Fredric March et Gary Cooper, quand même!!
Les bureaux de détectives enfumés du film noir, les immeubles futuristes de la Science fiction. Aucun film ne ressemble à Blade runner, étrange objet vite addictif, logique pour une adaptation de Phil K. Dick! "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques?", roman majeur de Dick, se situait dans un futur plus ou moins lointain, et posait la question de l'avenir de l'humanité: pas tant de la race humaine en tant que telle, plutôt de la survie du concept d'humanité. Dans la foulée de son merveilleux et si noir Alien, Ridley Scott a sauté sur l'occasion d'adapter le roman, qui lui permettait de se livrer à son jeu favori: la création d'un monde aussi cohérent que possible. Et pour commencer, le Los Angeles de Blade runner est un endroit à la fois effrayant, clautstrophobe, brumeux, sombre et ruisselant, mais pour toutes ces raisons, fascinant. La publicité y est partout, sous la forme d'écran géants qui diffusent des spots d'autant plus crédibles pour le spectateur que les marques représentées existent ou ont existé: Coca-Cola, TDK, Atari... Ces écrans sont visibles aussi bien sur les murs et façades que sur des véhicules géants qui survolent lentement la ville. Les repères sont difficiles pour le spectateur, la plupart des scènes se déroulant de nuit, dans un quartier occupé par des Asiatiques, et le Chinois y semble une langue plus parlée que l'Anglais. On devine, bien que ce ne soit jamais dit dans le film (Contrairement au roman) que les animaux n'existent plus ou presque, et le film se déroule intégralement en ville; toutefois, un personnage fait allusion à un "nord" mythique, un lieu loin de tout dans lequel une partie de la nature serait préservée. C'est dans ces circonstances que des agents de la police, les Blade runners, se livrent à la chasse aux Replicants, des androïdes parfaits, aussi intelligents sinon plus que l'être humain, qui ont été interdits après quelques années d'expérimentation. Obligés de se contenter de quatre année d'expérance de vie, quatre de ces robots cherchent à prendre contact avec leur créateur, Tyrell, pour bénéficier d'une rallonge; le Blade Runner Deckard (est appelé à les retrouver, et va être amené à en savoir plus sur les Réplicants d'une part, mais également à faire quelques rencontres et découvertes assez désagréables.
Scott a, on le sait, beaucoup modifié son film entre la première sortie d'un montage qui ne le satisfaisait que partiellement, et le final cut, sorti en DVD en 2007. C'est sur une vision de ce final cut, la version la plus courante à l'heure actuelle, et celle dont Scott dit être le plus satisfait, que je me suis basé. Le film, dès le départ, renvoie à Metropolis, non pas par son histoire ou sa thématique, mais dans la mesure ou il y est montré la recréation d'un monde. De plus, le Los Angeles de Scott, fait de grands immeubles fascinants et de bas-fonds sordides renvoie aussi à Metropolis par certains plans clairement inspirés par l'oeuvre de Fritz Lang. De toute façon, la possibilité de modeler un univers propre au film, en partant de notre monde en 1982 pour imaginer ce qu'il serait quarante ans plus tard de façon cohérente tout en laissant une bonne part de poésie envahir le tout, c'est bien sur la marque de fabrique de Ridley Scott, qui venait de triompher à juste titre avec son film précédent.
L'ouverture est déroutante: un plan de Los Angeles, qui renvoie l'impression d'un endroit apocalyptique (Suis je le seul à avoir pensé à chaque visionnage de cette ouverture à la terre inhumaine de l'épisode consacré au sacre du printemps dans Fantasia?) ou post-bigbangesque, dans lequel on n'ose plonger tant il parait invivable, avec ces panaches de fumées menaçants, ces flammes... Des vaisseaux spaciaux s'y rendent pourtant, qui parcoureront le film à égalité avec des voitures étranges, mélanges incongrus entre futurisme et design carré des années 80. Un plan vient perturber la lenteur de l'ouverture, qui ne s'explique pas par une quelconque présence humaine explicitée: un oeil, qui d'ailleurs reflèter l'une de ces explosions intempestives. Il n'a pour l'instant aucun sens, mais l'oeil est un motif important, l'une des clés de la mise en scène de ce film, basée sur la notion que tous les personnages sont, explicitement (Les quatre Replicants) ou implicitement (Deckard, la jeune Rachael) des androïdes: l'un des indices laissés par Scott est une pupille jaunâtre, un indice que partagent beaucoup de personnages. La première fois qu'on voit cet oeil, c'est un hibou (Ou plutôt une réplique) qui en est doté. Un autre indice est lié à une scène cruciale, et pourtant absente du film en 1982 dans la première version montée, alors que la Warner pressait Scott au point de sortir un film qu'il estimait inachevé (La même mésaventure avec la Columbia aurait conduit Spielberg à presser son montage de Close encounters of the third kind): La licorne.
La licorne, c'est cet animal mythique vu en rêverie par Deckard, dans un moment d'abandon. Il est au piano (Un autre indice d'humanité dans le film, d'ailleurs), il joue quelques notes, et nous gratifie d'une vision d'une licorne au ralenti. Cette apparition n'aurait aucun sens sans quelques autres pièces du puzzle: d'une part un personnage énigmatique de détective passe son temps à faire presque machinalement des petits animaux en papier, emballages, aluminium etc, et les dépose partout ou il va. Une façon bien sur de rappeler la quasi-disparition des animaux, et leur élévation au rang du mythe; d'autre part, pour prouver à Rachael qu'elle est bien un Réplicant, Deckard lui cite les souvenirs qu'on lui a implantés, une façon cruelle de lui prouver qu'elle n'est pas sa propre maitresse, mais bien une créature à la merci des humains; seulement le dernier animal en papier laissé comme négligemment dans l'appartement de Deckard à la fin est une licorne, un petit message pour lui dire: "Je sais quels sont tes souvenirs.". Donc...
Le souvenir, justement, est l'une des clés de ce film: Leon, l'un des Réplicants pourchassés, a un point faible: il souhaite récupérer des photos, qui sont les souvenirs qu'on lui a implantés, l'un des liens les plus forts à l'humanité qui lui soient accordés. Et chez Deckard, on a souvent l'occasion de voir justement la pléthore de photos, de vieilles gravures, qu'il observe de temps à autre; c'est donc l'expression d'un doute qui doit être celui de tout homme, finalement, car comme Rachael qui ne sait pas qu'elle est un androïde, mais commençait à s'en douter, combien d'autres? Et la notion de souvenir, mélangée dans le cas de la licorne au monde du rêve et de la mythologie, renvoie à un monde disparu, celui de l'humanité. Deckard, dans cette chasse au presqu'homme, finit d'ailleurs par être témoin de la "mort" d'un androïde, l'inquiétant Roy Batty, qui le sauve alors qu'ils sont en train de se battre, parce qu'il n'a pas envie de mourir seul: il est arrivé au bout de son espérance de vie, il le sait, et il a besoin de compagnie. A ce titre, les dernières paroles de Batty sont empreintes d'une humanité qui fait défaut à bien des personnages du film... Puis il s'arrête de parler, il incline doucement la tête, et un long silence clôt la scène sous une pluie battante... C'est magnifique.
Rachael: personnage-clé du film, elle porte donc en elle l'angoisse de découvrir qu'elle a raison d'avoir des doutes sur son humanité. Le personnage utilise alors la séduction, via la libération de son impressionnante masse de cheveux comme pour persuader Deckard de son humanité.
Deckard sait que Rachael est une Replicant. Mais la scène de séduction, partagée (Et réduite à une amorce par Scott, mais des chutes confirment qu'elle était torride) confirment l'ambiguité de la situation et du personnage du héros. Plus humaine que les humains eux-mêmes, Rachael? Du reste, à l'instar de Rachael, les Replicants utilisent beaucoup leurs armes de séduction: Zohra danse à demi-nue, Pris utilise ses charmes et sa fausse candeur, et Batty est doté d'un certain charisme et exhibe son corps avec fierté...
Des androïdes finalement supérieurs en force et en qualité humaine, transformés en monstres parce qu'on les traque, mais qui supplantent finalement leurs poursuivants, des hommes devenus experts dans la recréation robotique de la vie, des créateurs de jouets animés et poupées qui ne se distinguent plus des êtres vivants... Cette vision du futur est bien sur angoissante, c'est une vision post-apocalyptique chez Dick, c'est beaucoup plus une vision de la continuité du monde contemporain chez Scott. Celui-ci, d'ailleurs, traque les émotions, la peur, l'angoisse de l'enfermement comme dans Alien; les liens entre les deux films sont forts, depuis la traque de la bête inhumaine, jusqu'à lenfermement ici dans un vaisseau, là dansune ville tentaculaire; de plus, l'éloignememnt de la notion d'humanité est commun aux deux films, l'un est un éloignement par la distance, l'autre par le temps: le vaisseau Nostromo du premier film est parti à des années lumières, et le LA de Blade Runnner vit sur des souvenirs d'un passé de plus en plus lointain.
Devant une telle construction, on comprend les difficultés à finir un tel film, qui ont fini par devenir les difficultés de Scott lui-même dans bien des cas puisqu'il est un pourvoyeur de director's cuts particulièrement aguerri. Il s'agissait de doser, et surtout de ne pas en dire trop: fallait-il finir sur le départ de Deckard et rachael vers l'inconnu, via un ascenseur, ou fallait-il les suivre dans une voiture qui roule sur une route au milieu des arbres, comme le fait la happy ending imposée, qui a disparu heureusement de la final cut? Par ailleurs, fallait-il singer le film noir au point d'ajouter une abominable piste de voix off qui flanque le film par terre (Tout en insistant sur la notion de souvenir, bien sur), ou se contenter de suivre l'action au fur et à mesure de sa nonchalance, tant le film est volontairement lent? Ridley Scott, et le temps qui passe, ont heureusement tranché. Reste la licorne, qui divise encore aujourd'hui les fans, certains la croient échappée du tournage du film suivant de Scott, Legend, et la considèrent apocryphe. Scott et ses techniciens affirment qu'elle fait partie du projet depuis le tournage. En attendant, elle donne un sens au film; désespérant, mais un sens.
Pour finir, il convient d'ajouter que ce beau film, mal-aimé du public à sa sortie, mais qui a fini par devenir un vrai classique, a aussi une descendance innombrable, depuis les films d'anticipation sur l'avenir proche (Terminator) jusqu'aux séries (Dark angel, donc Cameron encore, mais aussi l'admirable Firefly de Joss Whedon). L'univers si loin et si proche (Dont s'inspirera de nouveau Scott pour Black rain, un film strictement contemporain celui-ci) a été repris, et même par d'autres metteurs en scène de premier plan, Spielberg en tête: il s'agissait de réaliser Minority report, une adaptation de... Philip K. Dick.
Profitons de ce film, le premier vrai long métrage de Harold Lloyd (5 bobines) pour son patron Hal Roach, pour établir un fait: l'auteur, c'est Harold Lloyd, comme l'auteur de films de Chaplin est Charles chaplin lui--même, comme Keaton ou comme Stan Laurel; dans le cas de ce dernier, la comparaison a évidemment d'autant plus de sens que Laurel était lui aussi une vedette de l'écurie Roach (Entre 1926 et 1940), mais aussi et surtout que pas plus que Lloyd il n'a jamais signé un de ses films en tant que metteur en scène... Mais après des années à tourner des films en vedette, Lloyd savait ce qu'il voulait, il était le patron sur le plateau, et que ses films aient été tournés par Fred Newmeyer, Sam taylor, Ted Wilde ou Lewis Milestone, le style ne différait en rien d'un long métrage à l'autre.
Après un galop d'essai en forme de comédie allongée (A sailor made man), ce qui frappe avec ce nouveau film, c'est sa cohérence: il a été clairement conçu pour la longueur, et le développeent des personnages s'accompagne d'ue exposition très claire de tout un univers, agrémentée d'un flash-back. Ce sont des ingrédients particulièrement rares dans la comédie, et Lloyd, comme Keaton le fera plus tard avec Our hospitality, a réalisé qu'il ne pourrait pas y avoir d'adhésion du public si le film n'était pas ancré dans une certaine tangibilité au-delà du burlesque. Avec Grandma's boy, comédie tendre sur un adolescent attardé et timide qui devient un homme, on voit arriver le comédien dans la cour des plus grands, ou il côtoie à sa façon Griffith, Henry King, John Ford et Frank Borzage. Son film est un reflet d'une Amérique éternelle, dans laquelle on croise le shérif local tous les jours, tout le monde connait tout le monde, et ça sent le foin, et parfois la naphtaline...
Harold est timide, très timide. il est aussi lâche, et laisse tout passer à coté de lui: sa fiancée, pourtant suffisamment dégourdie pour lui envoyer des messages on ne peut plus clairs, la ville entière qui n'en fait pas grand cas, son rival qui profite de la situation, et sa grand-mère qui se désespère le savent bien. Jusqu'au jour ou, alors que le jeune homme réquisitionné par Noah Young est devenu adjoint du shérif pour aider à une chasse à l'homme bien mal partie, sa grand-mère lui confie un talisman qui a aidé son grand père aussi lâche que lui à devenir un héros de la confédération en 1862... Les ailes lui poussent alors de façon spectaculaire.
Bien sur, le talisman est un stratagème: la grand mère (Anna Townsend) lui a donné en vérité la poignée d'un vieux parapluie et a inventé son histoire. Mais l'essentiel est de montrer Harold convoquer la force qui est en lui. Comme d'habitude, la progression du personnage fait le sel du film, avec des gags bien intégrés à l'ensemble, et qui ne sont jamais contre lui. On notera que si la manipulation était souvent présente dans les courts métrages, c'est la première fois qu'elle est effectuée à son insu, mais pour son bénéfice; par ailleurs, avec ce film, Lloyd s'invente bel et bien un deuxième personnage, par opposition à ce gandin trop sur de lui qui n'avait aucune émotion dans A sailor made man, ou par opposition à l'arriviste prêt à tout pour assumer son rêve Américain dans Safety last. Mais ce type de peinture tendre de l'Amérique rurale reviendra, dans Girl shy (1924), mais surtout dans le très beau The Kid brother de 1927. En attendant, il montre ici une valeur essentielle parmi celles qu'il partage, très Américaine, une glorification simple du vrai courage. Ca n'est pas révolutionnaire, mais c'est l'un des thèmes qui vont revenir de film en film. Par ailleurs, le soin apporté aux décors du village, et l'intégration d'un flash-back sur la guerre de sécession, finissent de faire du film une plaidoyer intemporel.
Véritable épure, parue entre son film le plus extrême depuis longtemps (Kika) et une plongée étrange dans le film noir, La fleur de mon secret est un film-clé de l'oeuvre d'Almodovar, à tel point qu'il y reviendra de façon inattendue dans Volver. Leo (Leocadia, apprend-on à la faveur d'une scène familiale de retour aux sources, justement) est une femme écrivain, qui publie sous un nom de plume des romans à succès qui se vautrent volontiers dans le mélodrame et les pulsions à la Barbara Cartland: Amanda Gris. personne, ou presque, ne connait son secret; mais elle traverse une double crise, conjugale et personnelle, et cherche à diversifier ses écrits; ele obtient une chronique littéraire dans le journal El pais, ou travaille un admirateur d'Amanda Gris, Angel. En même temps, elle va découvrir la vérité sur la double vie de son mari, Paco, un officier engagé en Bosnie qui la délaisse un peu trop facilement...
Bien sûr, le résumé typiquement empreint de mélodrame qui précède ne semble pas s'éloigner de façon trop importante des canons Almodovariens, d'autant que parmi les acteurs on trouve par exemple Rossy de Palma et surtout, bien sur, Marisa Paredes (Leo), souvent de rouge vétue, qui incarne en plus une autrice torturée, en crise. Mais de même que Leo n'est pas célèbre autrement que sous un nom d'emprunt, contrairement à tous les artistes déja rencontrés de films en film chez Almodovar, sa crise ne passera que très superficiellement par une explosion. La mise en pièces de sa vie et son confort passe plus par l'implosion. C'est aussi souvent révélé par les personnages extérieurs, Angel notamment, ou encore la famille proche: la soeur et la mère qui apportent par leurs chamailleries futiles un peu de comédie bienvenue.
La mise en scène, faut-il le rappeler, est confiée donc à un homme en pleine possession de son génie, et qui passe par des idées discrètes, subtiles, mais particulièrement efficaces, pour suggérer le chaos de la vie de Leo; celle-ci est le plus souvent laissée à elle-même pour contempler les portraits nombreux et assemblés en un espèce d'autel dédié à son mari absent. Une visite de celui-ci se passe essentiellement entre deux portes (Littéralement), et elle apprendra vite qu'il est en fait entièrement accaparé par une autre. Les rapports des deux sont souvent vus à travers des miroirs disjoints, les carreaux d'une porte, comme les pièces injoignables d'un puzzle. Leo étend ce problème à d'autres, tel Angel, auquel elle refuse son amour durant une bonne partie du film, alors que lui serait contrairement à Paco plus disponible.
Il faudra à Leo le film entier pour réaliser que rien n'est ce qu'il parait être, mais nous nous le savions dès le début: ces gens dans la première séquence qui doivent annoncer une mauvaise nouvelle à une femme ne sont pas des médecins, et cette femme qui semble écrire un roman écrit en réalité ses sentiments et émotions du moment. De même, Amanda Gris n'est pas Amanda Gris (Encore moins après qu'Angel ait pris l'nitiative d'écrire deux romans sous ce nom sans consulter Leo...)... Paco n'est pas en Bosnie, et Leo qui s'abîme dans l'alcool et les somnifères n'y trouvera rien. Par contre Almodovar est bien lui-même, en dépit des apparences: cette science du moment, cette politesse du désespoir de placer aux bons endroits, ou mieux aux pires endroits possibles des renvois sur terre sous forme de rappel du sexe, de la saleté, du terre-à-terre de l'existence (cette merveilleuse mère toujours là à point pour parler de ses difficultés à déféquer quand Leo éprouve justement une crise de la créativité), ces intermèdes musicaux de moins en moins décalés, mais qui renvoient à une possibilité de sacré (Mélange superbe entre Miles Davis et le Flamenco, via un ballet au son d'un extrait du superbe album Sketches of Spain), et cette fin ouverte, qui nous évite de présenter Leo en totale rémission quant à sa déprime, font tout pour notre bonheur.
Volver, disais-je, reviendra sur ce film par deux aspects: d'une part, en recyclant le même décor de maison, où vit ici la maman de Leo. D'autre part, un petit mystère récurrent dans La fleur de mon secret concerne un scénario de film (Attribué à Bigas Luna!) curieusement inpiré d'un roman non publié de Leo: l'intrigue de base de Volver, avec le meurtre du mari par l'épouse qui n'a pas supporté que celui-ci s'en prenne à sa belle-fille, puis le fait que le cadavre soit caché dans un congélateur... Un lien étonnant entre deux chefs d'oeuvre d'Almodovar, qui passe évidemment par les ficelles du crime et de l'exagération mélodramatique...
Continuant avec prudence à allonger ses films, Harold Lloyd arrive avec ce film à quatre bobines, comme dans une dernière étape avant le long métrage, qui viendra effectivement avec les films suivants. D'une durée de 48 minutes à peu près, cette petite comédie ne révolutionne rien, ni en matière de comédie, ni dans l'oeuvre de Lloyd, mais on peut au moins y avoir une double satisfaction: d'une part, le comédien s'y livre à une sorte d'adieu à la comédie burlesque débridée de ses débuts sans pour autant délaisser une certaine sophistication. D'autre part, il y a eu un effort pour développer certains personnages au-delà de la simple caractérisation immédiate. Le personnage de Noah Young en particulier bénéficie de cette tendance...
Sommé par le père de la jeune femme qu'il convoite de prouver sa valeur en trouvant un travail, un jeune homme riche et oisif s'engage dans la marine, et apprend à la dure la valeur du travail. Il sympathise avec la grosse brute du bord, et retrouve dans une contrée exotique sa "fiancée" (Mildred Davis, bien sur...), en croisière, qui est dangereusement convoitée par le sheik local... Il va pouvoir utiliser son courage...
Dès le titre, on est dans le monde du burlesque d'avant, celui que les courts métrages de chez Hal Roach et Mack Sennett veulent continuer à faire survivre en dépit des efforts des comédiens pour en sortir: un titre en forme d'abominable jeu de mots pour jouer sur le thème du film et son décor: la marine... Pourtant, l'effort de Lloyd et de ses scénaristes s'est porté sur l'énonciation d'un contexte intéressant, avec ce personnage de lamentable oisif, dénué d'émotions et d'intérêt dans la vie, qui se livre à tout comme s'il s'agissait d'une formalité. Les premiers plans qui nous le présentent, typiquement en trompe-l'oeil, comportent une ouverture partielle à l'iris sur le jeune homme, en veste élégante et canotier, qui semble s'adonner au plaisir de peindre... Mais la caméra nous révèle vite le pot-aux-roses: ce n'est pas lui qui tient le pinceau, et Harold est en fait en train d'observer un peintre, pas de peindre. C'est finalement typique de l'inaction dénoncée chez un homme qui n'agit en rien. Et bien sur son passage dans la marine va en faire un homme... Bien sur, il va surtout utiliser les faux-semblants et sa débrouillardise plus que ses poings.
L'intérêt principal de ce film, une comédie sympathique qui comme on l'a vu esquisse l'un des thèmes de prédilection de Lloyd, sans pour autant en faire beaucoup plus qu'un prétexte, reste pour moi l'opportunité qui est donnée à l'un des plus fascinants acteurs du studio Roach de pouvoir jouer un rôle plus long et plus nuancé que d'habitude: Noah Young, éternelle brute qui croisera souvent les routes de Charley Chase voire de Laurel et Hardy, et qui a très souvent joué les grosses brutes épaisses chez Lloyd avant ce film, est le copain du héros. Les deux hommes s'affrontent, puis sympathisent lorsque Harold prend la responsabilité de leur querelle devant un officier. Maquillé (Il est presque méconnaissable), très en avant, Young est quand même surtout le faire valoir, mais il met tout son poids dans la balance. C'est sans doute l'une des plus belles opportunités qui lui aient été données de toute sa carrière de grand baraqué génial chez Hal Roach...
Voilà, il n'est donc pas une grande étape, mais ce film a au moins servi à prouver que Chaplin n'était pas seul à pouvoir s'aventurer sur la durée, et que Lloyd était prêt à aller plus loin, et chercher à construire des films qui lui permettent d'explorer les personnages plus en profondeur. Le prochain film de sa filmographie est en fait une réussite, qui doit sans doute beaucoup à l'assurance acquise lors de l'élaboration des cinq films de 1921.
Au-delà de la polémique sur le nom de l'auteur (Le vrai titre complet a beau être "Tim Burton's Nightmare before Christmas", l'auteur de Beetlejuice n'est pas, n'a jamais été, et ne sera jamais le réalisateur de ce qui est souvent appelé son chef d'oeuvre.), le très beau film un peu anachronique de Henry Selick est devenu en peu de temps un vrai classique, et mérite d'être vu et revu avec obstination. On l'attribue si facilement à Tim Burton, mais c'est sans doute l'oeuvre de trois hommes, plus qu'autre chose. A Tim Burton, auteur de l'anecdote et des dessins originaux, pourvoyeur d'ambiance et inspirateur, viennent s'ajouter Danny Elfman, génie musical qui crée une oeuvre quasi opératique, complexe et qui colle au film à 100%, et Henry Selick, qui a su donner corps à ces deux visions de deux génies ombrageux (Qui étaient d'ailleurs fâchés à l'époque de la conception du film, comme en témoigne la sortie en 1994 du seul film de long métrage de Burton dont la musique n'était pas de son alter ego), en un film superbe, fait à l'ancienne, et qui réussit à tenir la dragée haute à bien des films d'animations en images de synthèse...
Le projet initial était un vieux rêve de Burton, qui croyait pouvoir convaincre quelqu'un chez Disney de donner son feu vert. C'est finalement chez la défunte branche Touchstone (Créée afin de financer des films atypiques dans le giron de Disney) que le projet a atterri, mais sans Tim Burton. celui-ci, entre deux Batman, ne pouvait plus prendre le temps nécessaire à la création d'un dessin animé. Il est producteur exécutif sur le film, ce qui veut tout dire, ou rien... Selick, quant à lui, est un animateur authentique, qui a réalisé plusieurs films depuis, dont James and the giant peach ou Coraline. Burton a même essayé de co-réaliser un film d'animation (The corpse bride) sans parvenir à oblitérer le souvenir du classique qui lui a échappé... Mais Disney, qui a depuis récupéré le film, s'évertue à faire oublier le souvenir de Selick en plaçant le nom de Tim Burton (Désormais établi) un peu partout.
Le projet doit beaucoup au Grinch, du Dr Seuss, un livre (Et un dessin animé de Chuck Jones ) qui a beaucoup inspiré Burton dans sa vision, mais le film de Selick rend à la fois hommage à Seuss dont le héros tentait lui de saboter Noël en volant tout ce qui s'y rapporte, et à toute la littérature et le dessin animé pour enfants qui aime à verser dans l'épouvante, et partant à toute l'histoire du cinéma fantastique: les décors clairement inspirés du Cabinet du dr Caligari, Jack Skellington qui se dresse dans son cercueil tel Nosferatu, et bien sur le recours obsessionnel à Frankenstein, sont augmentés de nains joviaux et multicolores, et de références discrètes (La tombe d'Hazel la sorcière qui a beaucoup rencontré Bugs Bunny chez Chuck Jones, par exemple...). L'animation en volumes était un voeu formel de Burton, et Selick y excelle justement. Si les dessins de base sont à attribuer à Burton, il faut applaudir le rendu extraordinaire du mouvement, et la vie qui se dégage de ces marionnettes...
Danny Elfman s'est vraiment enthousiasmé pour le projet, allant jusqu'à interpréter les rôles antithétiques et plus grands que nature de Jack Skellington, et bien sur de Oogy Boogie, le méchant de l'histoire. Mais la progression, qui accompagne avec génie l'intrigue, s'enrichit d'une relecture amusée de styles classiques (Duke Ellington chez Oogy Boogie, une version déprimante de Ain't we got fun, par l'orchestre de suicidaires de Halloweentown). Mais la musique, comme le film, c'est du sérieux, et c'est au premier degré qu'il faut prendre le dosage subtil d'émotion et de frissons: le chef d'oeuvre de Danny Elfman, donc!
Il est des images moins marquantes au cinéma que celle de ce couple étrange, elle créature recousue à la Frankenstein, lui squelette citrouilloïde et filiforme, réunis enfin sur une colline en spirale, au son de l'apothéose composée par Elfman: plutôt qu'une fanfare avec 60 musiciens, il a choisi pour finir le film d'ignorer les foules, et de laisser deux personnes se parler à l'oreille, ce qu'ils n'ont jamais réussi à faire durant les 70 minutes qui précèdent. un immense sentiment d'accomplissement vaguement mélancolique accompagne à cet instant un spectateur comblé, qui vient de voir l'un des plus beaux films qui soient...
Un roi en exil, chassé par une révolution, qui se retrouve coincé à New York entre deux mondes, et pris au piège d'une vie Américaine moderne, à lquelle il ne comprend rien: forcément, sur ces fondations, on s'attend à l'expression d'une vengeance de celui qui a été longtemps l'idole du public, le roi de Hollywood, et qui est un proscrit depuis quelques années: non seulement on ne veut plus de ses films, qui ont fini par révolter (M. Verdoux) puis par lasser (Limelight), mais on ne veut plus de lui, et dans la chasse au sorcières, Chaplin savait bien qu'il y avait une petite place pour lui... Après ce qui est bien un exil en Suisse, il a choisi d'en parler dans son premier film Anglais (Mais oui), mais ce n'est pas via son personnage que cette partie du règlement de comptes va avoir lieu... Ca restera du chaplin, toutefois.
Bon, soyons franc, ce film n'est pas bon. il est poussif, ennuyeux, trop démonstratif, et fait trop vite dans un contexte ou Chaplin n'était pas à l'aise. Pour s'en convaincre, regardons les scènes de comédie de la dernière partie, qui voient le roi Shadohv essayer d'achapper à un homme qu'il soupçonne de vouloir lui refiler une convocation au tribunal: c'est essentiellement de la comédie muette, mais tout se passe comme si le metteur en scène avait été incapable de trouver le bon angle; le résultat, c'est que la scène ne fonctionne que de façon lointaine, un peu comme ces recréations échappées de la télévision américaine des années 50, lorsque les comédiens de Sennett, de Roach, ou Buster Keaton étaient invités à recréer leurs gags... Un comble.
Le roi Shadohv d'Estrovia a fui la révolution pour aller à new York. Escroqué par un homme de confiance, il a du mal à joindre les deux bouts, et est plus ou moins recruté par une publicitaire, Ann Kay, pour faire de la réclame. Lors de ses activités protocolaires, il rencontre un jeune garçon, Rupert Macabbe, dans un foyer pour jeunes enfants doués. ses parents ont des ennuis avec la justice pour leurs opinions, et rupert, qui lit Marx, a des vues très arrêtées sur la politique de son pays...
D'une part, le metteur en scène règle donc ses comptes avec les Etats-Unis d'un point de vue général, la vie moderne, l'obsession du capital, l'escroquerie permanente des médias, et bien sur la méfiance à l'égard des étrangers, épinglée à travers l'une des premières scènes du film, lorsque Shadohv vante l'accueil des Américains tout en laissant un fonctionnaire lui prendre ses empreintes digitales. Le manque cruel de sophistication (le choix des accents est ici primordial), et un cinéma qui se mord la queue, tout y passe. C'est parfois drôle, surtout dans la première demi-heure, et Chaplin est à son aise dans le petit jeu du roi décalé lâché chez les lions tous plus ignares les uns que les autres. Mais on ne construit pas un film entier avec ça...
Donc, d'autre part, l'autre attaque du film, plus virulente et plus amère, vise l'obsession anti-communiste, encore virulente en cette fin d'années 50. Rupert, incarné par un Michael Chaplin assez franchement irritant avec son index sentencieux levé avec obstination, affirme haut et fort être communiste, non pas parce qu'il l'est, mais parce que dit-il, il en a marre de répondre aux mêmes questions sur ses parents. Autant l'être, puisque c'est ce que tout le monde veut, affirme-t-il... En représentant l'absurde soupçon qui a pesé sur tant de gens dont le simple souci était de construire un monde meilleur, semble dire Chaplin (qui sait de quoi il parle dans la mesure ou il a été aux premières loges), Michael Chaplin incarne non seulement son père, mais aussi tous les gens victimes du soupçon, et on peut aller jnusqu'à imaginer qu'à travers les maccabee, la famille de Rupert, le pas tendre Chaplin parle aussi des Rosenberg, les époux exécutés en 1953 pour espionnage. Si ici les deux époux échappent ne serait ce qu'à la prison, le traumatisme de l'enfant qu'on a forcé à parler est suffisant pour que le constat soit amer. Donc on est bien loin de la comédie burlesque, avec un Chaplin qui confirme sa dent dure...
Mais bon, tout cela fait un film qui a du mal à tenir debout. Ce qu'on a du mal à accepter de Chaplin, avouons le. En voulant rire de l'anachronisme qu'il est devenu, il montre aussi le fait qu'il ne comprend lui même as grand chose aussi bien au cinémascope qu'au rock 'n Roll (En avait-il déja entendu? on se posera la question...). Pourtant l'acteur est bien là, avec sa grâce naturelle pas trop contenue par l'age et un début d'embonpoint, si on a bien sur les inévitables références au corps et aux fonctions corporelles: l'odeur en particulier, à travers les deux publicités dites en direct par Ann Kay lors de la scène du dîner, ou encore l'utilisation du postérieur comme réceptacle de pâtisserie (Qui contient beaucoup de choses, puisque la pâtissier juvénile se met les doigts dans le nez), ou comme cible d'un jet d'eau. Mais tout ça, vite fait dans un studio ou il n'a pas la possibilité de reconstruire un New York à sa convenance, sans ses petites habitudes, sans la possibilité de faire son film deux ans durant s'il le faut, il peine. Et nous aussi.