Après Liliom, on peut dire que Borzage a fini de refaire ses preuves: il a assez confortablement passé la rampe du parlant. Son style de film distinctif de la fin du muet ne refait pas surface, mais il a un style bien à lui, qui se retrouve en particulier à la Fox avec ses trois dernières productions pour le studio, et surtout avec ce film. En racontant ici les aventures quotidiennes de Ed et Dot Collins, il se veut le peintre d'une Amérique simple, sans tambour ni trompette, et on a le sentiment qu'il rejoint un peu le Vidor de The Crowd, la dimension essentiellement dramatique en moins. Ici, tout finit par tourner à la comédie... Ce film est adapté d'une pièce, qui était nettement plus scandaleuse que ne peut l'être le film, et dans ce qui reste de l'histoire originale, on peut légitimement se demander ce qui motive le titre Bad girl...
Dot Haley et Ed Collins se rencontrent, s'aiment, et à la faveur d'une soirée qu'ils ont passé ensemble jusqu'à quatre heures du matin, prenent la résolution de se marier. ils s'installent ensemble, mais leur bonheur est entaché par des petits tracas, liés au fait que chacun d'entre eux se sent incapable de dire la vérité à l'autre: Dot n'ose pas dire à Ed qu'elle attend un bébé, et Ed n'ose pas avouer son bonheur. Pire: il est résolument incapable de lui avouer son amour... ce ne sont pourtant pas les preuves qui manquent.
Il n'y a pas un grand enjeu ici, si ce n'est d'attendre que ces deux tourtereaux cessent de se raconter des bêtises, et regartdent leur bonheur en face. Bien sur, ils sont très touchants, et Borzage s'est amusé à faire d'Ed un petit frère de Chico de Seventh Heaven (Il fait visiter à Dot une maison ou ils vont vivre, en n'oubliant pas de lui montrer l'accès au tout) et de Liliom (Il prend tout de haut, et fait le matamore en permanence, plutot que d'avouer ses sentiments. Mais Ed est fragile, et le dialogue l'aide à faire passer quelques fragments de ses émotions, en particulier quand il s'effondre en larmes devant un médecin auquel il vient demander à genoux de s'occuper de son épouse. Dot, elle, est une jeune femme qui côtoie la misère, dans une scène traitée depuis une cage d'escalier: Ed l'a raccompagnée chez elle mais elle ne veut pas rentrer, tant elle est bien avec lui. Tous les voisins passent et repassent dans l'escalier, les uns se disputant, les autres souffrant, et la vie dans toute sa simplicité apparait sans qu'on s'introduise chez les gens: on reconnait le talent de Borzage pour nous faire voir l'humanité par ses arrière-cuisines...
A noter, au début, une scène qui surprend par l'humour qui s'en dégage: on croit que Dot va effectivement se marier; elle est en costume, prête à se jeter à l'eau, fait part de sa nervosité à sa copine Edna, elle-même habillée en demoiselle d'honneur. Elle va ensuite, au son de la marche nuptiale, avec les autres demoiselles d'honneur... dans un défilé de prêt à porter, dont elle est le nouveau modèle. Borzage, très attaché au mariage fut-il de contrebande, nous a bien eu avec le début de son film. Il obtiendra pour ce travail excellement mené, même si mineur dans son oeuvre, l'Oscar du meilleur metteur en scène pour 1931...
Ce film se regarde comme un rien, malgré l'évidente émasculation due à un scénario aseptisé autant que possible. La comédie un peu triste basée sur l'accumulation de gentils mensonges d'Ed à la fin, finit par alourdir un peu le dénouement, mais tout s'arrange pour le mieux... Borzage est de toutes façons à l'aise face à ces petites gens (Sally Eilers, James Dunn) qui se marient presque par hasard, avec une demande faite entre deux portes, presque comme on se gratte le nez, par un gaillard incapable d'avouer son amour. Le thème de Cendrillon est bien présent, et l'ensemble est une charmante comédie; mais à voir ce film qui en préfigure certains aspects, sans jamais s'attacher au sacré, il nous tarde d'arriver à A man's castle...
Le plus gros succès de Chaplin est donc aussi son premier film parlant, celui dans lequel il va à l'instar de ses collègues metteurs en scène ouvrir les portes de son studio à des acteurs qui ne sont pas ses employés, mais des gens connus comme Jack Oakie, Reginald Gardiner ou Henry Daniell. Et puis il y a le facteur de la moustache... né quatre jours avant Hitler, Chaplin rappelle avec ce film que le premier moustachu, c'est lui. Enfin, il exorcise avec ce Dictateur son désir intense et constamment frustré de faire un Napoleon, sur lequel il a tant travaillé entre 1936 et 1939. Je pense que beaucoup de gens aiment particulièrement ce film, mais je n'en suis pas. Comme tous les films parlants de Chaplin, il me semble embarrassant, souvent emphatique, trop long. D'un autre côté je reste persuadé que des cinq oeuvres réalisées par Chaplin après Modern times, celui-ci reste le meilleur et de loin. Voilà, c'est posé, ça ne changera pas, mais il était important de le dire. Et puis paradoxalement, si je n'aime pas particulièrement le film, ou du moins s'il m'agace fort, c'est aussi un film important: rendez-vous compte, Chaplin se paie Hitler! ce n'est évidemment pas rien. Surtout à une époque ou Hollywood se faisait tirer l'oreille pour ne pas succomber au fascisme ambiant (Même si le dictateur préféré restait Mussolini); donc The great dictator reste plus que jamais un film nécessaire, une oeuvre mal fichue mais hautement respectable, un film dont la fin me reste en travers du gosier (et je ne suis manifestement pas le seul), mais dont on sait qu'il avait tout un tas de bonnes raisons pour la tourner telle quelle; ajoutons à ça que l'image de Chaplin en Hitler reste un grand moment de l'histoire du cinéma, tout comme ses discours hallucinants prononcés dans un Allemand de cuisine qui ne rate aucune occasion d'être drôle... tout ça pour dire que ce film est selon moi le cauchemar du critique!
Donc, le film commence avec la guerre, par des plans de bataille qui renvoient directement au burlesque de Shoulder arms, mais cette fois-ci les uniformes ne trompent pas: on est de l'autre côté, chez les Allemands, ou du moins les "Tomaniens". Le soldat interprété par Chaplin quitte le champ de bataille avec un officier, Schultz (Reginald Gardiner); leur avion est abattu, mais ils survivent, à temps pour Schultz d'apprendre la nouvelle de l'armisice. De son côté, le soldat n'a pas de chance: il est sérieusement touché, et amnésique. Lorsqu'il sort de l'hôpital pour retourner à son échoppe de barbier, 20 ans après, il n'est pas totalement guéri, mais la Tomanie est quand à elle totalement guérie de toute vélléité de liberté et de démocratie, s'étant donnée corps et âme à un dictateur moustachu... Le fait que Chaplin interprète les deux hommes ne servira qu'à la fin, c'est l'un de ces mystères de l'intrigue qu'il est très facile d'accepter. après tout, pendant environ 120 minutes, ce film reste une comédie, non? Et du reste, le jeu de Chaplin n'est pas le même suivant le personnage qu'il interprète, il est aussi impossible pour le spectateur de les confondre qu'il ne semble impossible pour les protagonistes de s'apercevoir qu'ils sont des sosies. Et bien sur, la dimension allégorique ne peut nous échapper: profondément humaniste et démocrate, Chaplin a longtemps été fasciné par Napoléon (cet enflé, avec son chapeau à la con), et il sait qu'un dictateur ce n'est finalement qu'un homme. Les deux personnages ne sont finalement que deux facettes d'un même animal. Une façon comme une autre de placer un message humaniste profond...
Comédie, disions-nous; si Chaplin qui se reposait tant sur l'improvisation à partir de la feuille blanche avant Modern Times, le recours à des dialogues passe désormais par un script. Mais le film est largement une collection de scènes, et de sketches même, qui font avancer l'intrigue par des chassé-croisés entre le palais de Adenoid Hynkel et le ghetto ou vit le barbier Juif. De fait, la collection de gags fonctionne plutôt pas mal, mais le rythme du parlant a sans doute posé des problèmes à Chaplin, qui repose beaucoup dans de nombreuses séquences sur la vitesse: beaucoup de scènes ont été tournées en muet, à moins de 24 images par secondes, et sont donc ensuite forcément accélérées, c'est très voyant. Le metteur en scène n'a donc pas totalement oblitéré ses méthodes héritées du muet. Sinon, s'il a recours à de nombreux acteurs extérieurs, c'est peut-être parce qu'il n'a justement pas pour habitude de diriger des acteurs qui parlent, il lui faut donc se reposer sur des interprètes aguerris, et de fait, il a su puiser dans le vivier de la comédie (Jack Oakie en dictateur Napaloni, Billy Gilbert en Maréchal Herring) et parmi les acteurs de second plan expérimentés (Henry Daniell en ministre Garbitsch, et Reginald Gardiner qui incarne le noble Schultz, collaborateur du régime qui s'insurge et est incarcéré.) Si Oakie et Gilbert sont excellents (Gilbert surtout, mais comment aurait-il pu ne pas l'être? il semble que Chaplin ne l'a pas vraiment dirigé, il est tel qu'en lui-même), Schultz joue un peu les militaires d'opérette, et Daniell est absolument atroce. J'ai longtemps été traumatisé par les trémolos insupportables de sa voix dans la scène ou Garbitsch suggère à Hynkel de devenir "emperor of the world"... A propos de Garbitsch, le film fait un grand usage du jeu de mots et de langage, notamment à travers certains patronymes. les plus voyants ont Herring (hareng) pour Goering, et Garbitsch (garbage, ordure) pour Goebbels; une façon pour Chaplin d'appuyer sa farce avec une forme d'humour héritée de la caricature de presse, tout en dénonçant dans l'entourage d'Hitler le vrai danger représenté pare l'idéologue Goebbels, et le côté bouffon de la vieille extrême droite militaire représentée par Goering. Plus généralement, le film tend à faire constamment le mélange entre la farce et la tendance joyeuse au gag burlesque d'un coté et le drame de l'autre des pays sous le joug. C'est un curieux mélange, et on a parfois le sentiment que Chaplin n'a pas su choisir dans son sac de gags... Beaucoup restent excellents, mais certaines scènes se trainent, et l'implication physique du gag selon Chaplin trahit ici un peu trop l'âge du comédien, qui n'est plus aussi souple... A noter aussi ici les recyclages d'idées mises de côté dans les années 20.
Bon, venons-en au sujet qui fâche, a toujours fâché, fâchera toujours. Chaplin le savait, ce qu'on ne lui pardonnait pas dans les années 30, c'était cette manie qu'il avait de commenter la crise, la politique, et (Il faut le reconnaitre) d'avoir généralement raison. Il était clairement marqué à gauche, ce qui allait le pousser dans les années 40 à soutenir activement la Russie dans sa lutte contre Hitler, et du même coup sérieusement énerver la droite Américaine. Mais tout cela c'est l'homme, le personnage public, pas le cinéaste. Ainsi, à la fin du film, l'homme Chaplin prend la place du comédien (Sachant que déja celui-ci joue deux rôles, et que le final reste basé sur le quiproquo inhérent au film, à savoir la méprise qui envoie Hynkel en camp de concentration, et le barbier Juif à la tribune) et délivre un discours sincère, senti, sans doute nécessaire au débat, oui, mais ridicule. Ca ne fonctionne pas, tant au niveau de l'intrigue, des personnages, de la situation. Mais bon: Chaplin vouilait le faire, on ne peut être qu'en accord avec ses sentiments. Ce n'était pas nécessaire, c'est redondant avec le film et ses gags et ça va lui être reproché... Ca l'est d'ailleurs encore. L'impression est que pour Chaplin ce discours final (Mis en scène avec une austérité toute Chaplinienne) justifie à lui seul le film...
Il est toujours dangereux de suivre les Américains dans leur simplification de l'histoire du cinéma, on dit des stupidités: ainsi, The Jazz singer n'est pas le premier film parlant, Steamboat Willie n'est pas le premier Mickey, Greed ne durait pas vingt-cinq heures, etc... De fait, The great dictator n'est pas le premier ou le seul film à aborder le sujet en 1940. C'est le premier à le faire sous la forme d'une superproduction comique, dans laquelle l'un des personnages principaux est un démarquage de Hitler. A ce titre, le film est gonflé, et on peut comme moi être sceptique quant au film dans son ensemble (Surtout en le comparant avec les vrais chef-d'oeuvres qui le précèdent dans la carrière de Chaplin) et considérer malgré tout qu'il était indispensable que quelqu'un se paye la fiole de cette ordure. Après, le film sorti en octobre 1940 ne pouvait pas anticiper sur toutes les découvertes ultérieures (Le camp de concentration, dans le film, fait un peu club de vacances comparé à la réalité), Chaplin a dit après coup que s'il avait su tout ce qu'il a appris sur le régime à la libération, il n'aurait jamais pu faire le film, et on le comprend. Heureusement dans ce cas, il n'est pas revenu en arrière. Mais d'autres films, sans prendre évidemment le ton de la comédie, avaient déja évoqué l'Allemagne de la Nazification, parfois avec une réussite éclatante: The mortal storm (1940), de Frank Borzage, est un exemple fameux de réussute dramatique, dont la comparaison révèle quand même une petite différence curieuse: certains des personnages y sont présentés comme 'non-Aryens', et non 'Juifs'. Ce mot faisait peur dans le Hollywood de 1940. Chaplin, lui, l'a utilisé, dans la bouche de son dictateur, et a au moins réussi à montrer que l'antisémitisme, comme tout racisme (Qu'il fut anti-noir, anti-maghrébin, anti-Auvergnat, anti-Rom...), est une pathologie de fou dangereux, qu'il est indigne de laisser un dirigeant quel qu'il soit en faire usage. Les meilleures scènes de ce film, restent donc les discours enflammés dans lesquel un homme montre que sa seule vraie motivation pour devenir le leader de toute l'humanité, c'est sa profonde haine pour les autres...
Une petite particularité de ce film, enfin, c'est que Chaplin montre dans une série de scènes un Adenoid Hynkel dépassé en matamoritude, en poids, en charisme idiot, par le dictateur Napaloni. De fait, il est aussi clair que Jack Oakie réussit, par petits moments, à voler la vedette à chaplin, qui ne lui en a jamais voulu. De fait, le fait de laisser Oakie tirer la couverture à lui, et composer une caricature hilarante de Mussolini permet à chaplin d'envoyer un message fort à Hollywood, et il lui sera amplement reproché...
Voilà, en tout cas après 1940, Chaplin a réalisé un film qui lui a permis de trouver le chemin de la parole, ce qui a du être difficile. Les équilibres fragiles du film (entre farce et tragédie, entre burlesque et actualité, entre réalisté et caricature) sont parfois mis en core plus en danger par une mise en scène qui, je me permets de le penser, n'est pas vraiment à la hauteur. sa légendaire austérité, ou son économie, sont prises en flagrant délit de trop peu dans certaines scènes, qui cadrent mal avec l'ampleur du projet. On aime les décors incroyables du palais, les scènes de grâce effrayante des ballets du dictateur, mais certaines scènes du ghetto donnent l'impression d'avoir été bâclées (Et on voit un micro dans un plan!), elles sont indignes de Chaplin. Si je voulais soutenir ce film contre tout, il me faudrait sans doute le juger uniquement sur les intentions... A ce niveau, le film est, pendant ses premières 120 minutes, quasi irréprochable.
Situé il y a très longtemps, dans un pays très lointain, ce film Japonais est la source bien connue d'une saga de science fiction et d'aventures qu'on ne présente plus, et dont il ne sera absolument pas question ici. Kurosawa y célèbre avec une énergie phénoménale le plaisir de narrer une fois de plus (Après Rashomon, Les sept Samouraïs et Le château de l'araignée) un conte mouvementé situé en plein Japon médiéval et tourmenté. Il ajoute à son bonheur de retourner à un monde dont il ne se lasse pas, le plaisir de tourner pour la première fois en écran large, dans un Scope luxueux et magnifiquement cadré. L'histoire est celle d'un clan qui peine à survivre au cours d'un voyage forcé, lorsque le général Rokurota Makabe (Toshiro Mifune) tente d'atteindre un territoire neutre pour refonder le clan Akizuki après l'effondrement de celui-ci. Il est accompagné de la princesse Yukihime (Misa Uehara), une jeune femme un brin hautaine ont il est parfois difficile de cacher l'impulsivité, et qui passe pour muette afin de ne pas se trahir; ils sont tous deux flanqués de deux paysans en fuite (Minoru Chiaki et Kamatari Fujiwara), qui ne connaissent pas toute la situation (Ils ont cru que Makabe les faisaient marcher en se présentant) et qui sont motivés par l'or du clan Akizuki, qu'ils transportent caché dans des fagots de bois...
L'aventure avec un grand A, c'est bien sûr ce qui frappe dans ce film qui coule tout seul, et dont les aventures trépidantes se suivent sans jamais que le spectateur doive se forcer. on est face à une situation spécifique à l'histoire du Japon (Au XVIe siècle, le pays divisé en familles et clans qui se font tous la guerre ou tout au moins une concurrence assez sauvage), mais qui appelle à tous les imaginaires par la simplicité de son enjeu: les Akizuki doivent survivre, passer et reconstruire. L'idée de confier les rôles de premier plan à deux imbéciles, qui plus est tellement désireux de sauver leur peau, qu'ils ne sont pas réticents à l'idée de trahir leurs compagnons, ce qu'ils font d'ailleurs, fonctionne à merveille et permet à chacun de trouver à se faire prendre dans ce film. Les deux anti-héros apportent à toute situation un éclairage décalé, et permettent à Mifune d'y aller à fond, dans un rôle sans compromis, qui le voit anticiper sur son Sanjuro, la discipline militaire et le sens de l'honneur et de l'allégeance en plus, sans parler du sacrifice: Makabe mène sans trop sourciller sa soeur à l'échafaud en la faisant passer pour sa princesse afin de sauver le clan... Quant à la jeune princesse, elle a une présence impressionnante, bougeant constamment avec une précision diabolique; Kurosawa la dirige comme une statue animée, lui fait regarder droit devant elle, souvent sur la caméra. il est à noter que le stratagème de la dissimuler vient d'un autre film de Kurosawa, son quatrième (Les hommes qui marchèrent sur la queue du tigre) et reviendra dans une saga dont j'avais dit qu'on ne parlerait pas.
A la fin du film, qui voit les deux paysans enfin comprendre l'histoire dont ils ont été partie prenante, chacun semble avoir acquis quelque chose; la princesse, descendue de son piédestal manifeste à l'égard de son général une certaine affection, que Kurosawa ne développe évidemment pas, fidèle à ses habitudes. Le général est désormais second en hiérarchie derrière la princesse, et les deux paysans partent du palais comme guéris de deux manies: leur appât du gain, et leur incorrigible tendance à se disputer pour un rien... De fait, en mineur, le conte a été non seulement une promenade pleine d'aventures, mais à sa façon aussi, une histoire un peu initiatique
Le fait est que Kurosawa, après avoir transcrit Shakespeare avec Le chateau de l'araignée, et avant de retourner au Gendai-geki (film contemporain) avec des films noirs plus durs (Les salauds dorment en paix et Entre le ciel et l'enfer, deux autres chef d'oeuvres), le réalisateur avait besoin d'un énorme succès. Non seuleemnt le film rapportera plusieurs fois sa mise, mais il est aussi l'un des plus réjouissants films de son auteur. Ce n'est pas peu dire...
De même qu'un film de guerre ne parle jamais de guerre et de guerre seulement, ce film n'est en rien la biographie de Mark Zuckerberg, ou une quelconque histoire ou dénonciation de Facebook. C'est un thriller, ce qui ne nous surprendra pas si on examine la filmographie de Fincher, son talentueux réalisateur, mais un thriller par la forme d'abord: si le film commence par un "crime social" (un ado attardé se venge par internet interposé de sa copine qui l'a largué), il se poursuit en jonglant avec la chronologie de façon experte. On passe du passé et de son évocation chronologique, de l'étincelle de départ jusqu'à l'irrésistible ascension du réseau dont il est question, à un double présent en forme de constat: deux affaires de justice dans lesquelles Zuckerberg est impliqué, et dont les tenants et aboutissants nous sont exposés au fur et à mesure; on sait donc dès le départ du film qu'il y a deux actions en justice, mais on apprend plus tard pourquoi exactement, et ce qui est en jeu... Comme Zodiac, qui mélangeait la chronologie, Seven qui la reconstituait ou Benjamin Button qui reposait sur un paradoxe temporel, The social network confirme la capacité de Fincher à se jouer des contraintes de la narration temporelle, faisant mentir Howard Hawks, qui aimait tant dire qu'un flashback ne faisait qu'un mauvais film...
A ce jeu brillant sur le temps, il ajoute une capacité à démultiplier les points de vue et la perception des personnages qui va de la spectaculaire interprétation par le même acteur de deux jumeaux, qui ne sont pas si semblables que cela et sont constamment ensemble dans la plupart de leurs scènes, à la différence notable de perception de deux personnages: Mark Zuckerberg ne sera pas le même... Geek fragile et pitoyable dans les premières scènes, il apparaît un insupportable gosse capricieux dans certaines scènes liées aux négociations en justice, sans rien perdre de sa cohérence. Sean Parker, le wonder-boy Californien qui va aider Zuckerberg à passer à la vitesse supérieure, est au moins triple: vu comme un sympathique séducteur qui se réveille auprès d'une inconnue, il va devenir un modèle envié pour Zuckerberg et au contraire un insupportable frimeur vide pour l'associé de ce dernier, Eduardo Saverin... Au contraire, le personnage de Saverin est le seul qui ne varie jamais d'une scène à l'autre, fidèle à lui-même en toute circonstance. C'est aussi le dindon de la farce...
Comme dans Zodiac et The strange case of Benjamin Button, ses deux oeuvres les plus accomplies, Fincher met en scène l'Histoire, et sa perception. Mais il est bien un film contemporain, se jouant avec dextérité des codes et modes de fonctionnement actuels, et de fait la progression repose énormément sur le dialogue, surtout quand il est vache et rapide. Un paradoxe de plus pour un film dont on attend que sa substantifique moelle se situe sur des écrans d'ordinateur... Mais le travail des acteurs est essentiel, débouchant sur des scènes de comédie méchante et réjouissante, la palme revenant selon moi à une entrevue surréaliste entre un doyen de Harvard et deux fils à papa surs de leur supériorité.
Ce sont précisément ces luttes de classe qui structurent toute la première partie, entre les nantis et les zéros, et qui sont l'une des clés du véritable enjeu du film, à savoir le fait de parler d'un monde dans lequel tout change; les deux jumeaux de la haute bourgeoisie sont les garants d'un monde de privilèges, qui ne conçoivent parler à quelqu'un comme Zuckerberg que pour s'en servir, et qui n'apprécient en rien de se faire doubler par celui qu'ils considéraient comme un valet. Mais le monde tel que les Zuckerberg ou Gates le refaçonnent n'a que faire des clubs sélect et des règles nobles d'Harvard. Il n'est pas pour autant forcément meilleur, et le fait est que le parcours de Zuckerberg, dans ce qui est un peu sa biographie, nous démontre qu'il passe de rien (pas d'amis) à pas grand chose. A la fin, il... Mais non, voyez le film.
Peu connu, Doctors' wives est un petit mélodrame quotidien qui par certains cotés renvoie parfois au canon
Borzagien de fort belle façon, tout en étant un brin suranné... Pour commencer, le titre, comme le film, renvoient à cette époque durant laquelle il n'y avait pas vraiment de femmes médecins.
Warner Baxter est un docteur très couru, en particulier par les dames, qui se marie avec une charmante jeune femme (Joan Bennett) mais celle-ci va très vite découvrir que l'emploi du temps de son
mari n'a que très peu de place pour elle, et la jalousie va s'installer, et faire son oeuvre, surtout lorsqu'une femme va jeter son dévolu sur le beau docteur sans aucune retenue. cette dernière
ne parviendra à détourner le bon docteur du droit chemin que dans l'imagination de l'épouse, mais cela précipitera quand même la séparation...
Inspiré d'un roman de l'époque, le film a donc bien vieilli, mais on en retiendra beaucoup de menues qualités. Le metteur en
scène commence son film en s'intéressant au docteur Penning, pour mieux passer à son épouse, dont le point de vue va dominer le film: son amour frustré, ses tentatives pour faire en sorte que le médecin lui consacre plus de temps, sa rencontre avec un médecin encore
plus absorbé dans son travail que son mari (Victor Varconi, plus histrion encore qu'à l'habitude)... Nina est un personnage dont l'amour inconditionnel peine à trouver le renoncement de soi qui
sauve le couple à la fin. Bien sur, des petits indices ça et là pourraient faire glisser le film vers une certaine forme de féminisme: le fait que Nina souhaite 'travailler' avec le docteur avant
qu'ils ne se courtisent, par exemple, ou encore le fait qu'ils ne se retrouvent après leur séparation que dans un milieu professionnel, lui en médecin et elle en infirmière. Mais non: l'idée,
c'est de les réconcilier en tant que mari et femme, et donc elle doit rester à la maison, et lui travailler... le mariage des deux, soudain et précéipité, obéit à l'inévitable loi des mariages
Borzagiens: à partir du moment ou baxter et bennett se sont retrouvés au restaurant face à face, il devient inéluctable qu'ils ne peuvent plus se quitter. La jeune femme est particulièrement
mutine: lorsqu'il veut la raccompagner à son taxi, il lui dit en blaguant que le chemin ne comporte aucun danger, et elle semble déçue. C'est elle qui insiste pour que le mariage ait lieu le soir
même si possible, et bien sur un objet symbole de leur amour, plus que du mariage va servir de fil rouge à leur union: une guirlande de fleurs portée par le jeune femme à sa robe lors de leur
premier rendez-vous est déposée sur un fauteuil juste avant le départ de la jeune femme, comme pour symboliser la rupture du lien.
Le personnage de Kane Ruyter, le scientifique obsédé par son travail, est un type Borzagien qui reviendra,
notamment dans Green light. Il fait preuve d'un sens du sacrifice très important: non content de vivre tout entier pour son oeuvre (Il travaille sur le cancer), il est
manifestement amoureux de Nina, et le personnage agit à la fin du film d'une façon extrême: il a un accident grave, ce qui va ensuite provoquer la rencontre entre les époux séparés: elle comme
infirmière, lui comme chirurgien. Bien sur, qu'il ait un accident dans sses expériences ou qu'il ait décidé d'attenter à sa vie, il n'aurait absolument pas pu prévoir la suite des évènements,
maison n'en a cure. de fait, le sacrifice symbolique auquel il consent ou dont il est la victime innocente est la seule façon de
concilier l'inconciliable, de faire en sorte que Nina vive l'abnégation de son mari de l'intérieur (D'autant que la jeune femme n'est pas exempte de contradictions, puisque Nina en veut à son
mari de ne pas lui consacrer assez de temps, mais admire cette même abnégation chez Ruyter), et consente enfin à passer parfois après le métier de son mari...
L'absence de
commentaires et d'études de ce film s'explique sans doute par le fait qu'il soit peu vu, peu disponible, et que d'après la copie que j'ai visionné, il est en très mauvais état, contrairement à la
plupart des films mis à disposition par la Fox dans le fameux coffret de 2008 (Dont il était mis à l'écart). C'est dommage, car si le film est avant tout une petite chose mineure, les
connaisseurs et admirateurs de Borzage y trouveront toujours leur compte, que ce soit dans les parcours de certains personnages, ou tout simplement dans une mise en scène qui épouse un rythme
plus vivant que dans ses précédents efforts, et construit à l'occasion une tension palpable, comme dans les nombreuses scènes situées dans la salle d'attente (Ou les conversations sont lourdes de
sous-entendus): comme souvent chez Borzage, les coulisses sont un endroit autrement plus intéressant que la scène elle-même. Toutefois un très beau plan résume à la fin le point de vue de Nina et
sa réalisation de l'importance du travail de son mari, alors qu'elle assiste celui-ci sur l'opération visant à sauver le docteur Ruyter: elle lève la tête et aperçoit, assemblés dans un silence
admiratif, un groupe de médecins venus assister à l'opération. devant leur admiration, elle baisse les armes, et se dévouera enfin de nouveau à l'homme qu'elle aime. Pas très féministe, tout
ça...
Les deux premiers efforts du réalisateur sont peut-être un reflet fidèle des années de défoulement qui ont suivi l'effondrement
du fascisme en Espagne, ils sont quand même des films de potache. Avec son troisième long métrage, Almodovar prend enfin le cinéma au sérieux, tout en poursuivant ses provocations. On peut voir
dans ce film qui nous conte l'arrivée d'une héroïnomane en fuite dans une communauté de soeurs déjantées le futur gout pour le mélodrame, et un talent particulier pour sublimer le
baroque...
Après le décès par overdose de son petit ami, la danseuse
Yolanda bel se cache dans le couvent des "rédemptrices humiliées", un ordre religieux assez pittoresque: toutes les soeurs y portent des noms humiliants, et sont toutes affligées de perversions
assez voyantes ou d'excentricité galopante. Le séjour de Yolanda va être l'occasion pour Almodovar de laisser libre cours à l'étalage d'un bestiaire grotesque digne de Luis Bunuel (A commencer
par le tigre qui hante les lieux sans beaucoup d'explication, et qui sert d'enfant de substitution à la soeur interprétée par Carmen Maura...), et d'une série de vignettes qui ne cherchent pas à
discréditer l'église, mais à la représenter daans toute sa monstruosité. Le film est le premier du réalisateur à soigner son cadre, et en dépit d'un script assez erratique, à créer une tension
mélodramatique basées sur les sentiments exacerbés, et à décliner ses figures du désir, de la frustration et de l'homosexualité (La mère supérieure, de toute évidence, nourrit à l'égard de
Yolanda un amour très brûlant qui ne sera jamais payé de retour)
Une fois indépendant, Mankiewicz a donc de son propre aveu souhaité se livrer tout entier à un film selon son coeur, et il serait difficile de ne
pas voir dans ce nouveau film un retour à ce qui reste à ce moment le plus grand succès du metteur en scène, son film All about Eve. Beaucoup de choses y renvoient en effet,
depuis le cadre du monde du cinéma qui rappelle un peu celui du théâtre, au principe des narrateurs qui se passent le relais. Mais si le film est indéniablement un grand moment, on n'est pas
devant un chef d'oeuvre absolu et sans conditions, encore moins sans concessions. Il y a de fâcheux bémols, qui n'entâchent pas trop le film mais finissent par se laisser voir...
Les narrateurs de ce film sont au nombre de trois, même s'il faut ajouter une quatrième personne. comme souvent chez Mankiewicz,
il s'agit de dresser le portrait d'un personnage vu par les autres, dans des dimensions différentes selon les points de vue. L'histoire est celle de la découverte en Espagne par des producteurs
d'une jeune femme, puis son passage éclair dans le monde du cinéma, enfin sa mort suite à un mariage avec un noble Italien à problèmes. le tout est conté par les trois narrateurs alors qu'ils
assistent à l'enterrement de Maria Vargas, dite Maria d'Amata (Ava gardner). Les trois narrateurs sont Harry Dawes (Humphrey Bogart), un réalisateur lessivé et repêché par un magnat à la Howard
Hughes, Oscar Muldoon (Edmond O'Brien), un agent de relations publiques travaillant au départ pour ce même magnat, et le comte Vincenzo Torlato-Fabrini (Rossano Brazzi), le veuf. Le quatrième
narrateur est Maria, qui raconte sa découverte du secret du comte Torlato-Favrini par le biais d'un flash-back intégré à la narration de Dawes. A ces personnages viennent s'ajouter celui de Kirk
Edwards (Warren Stevens), le multi-milliardaire (Maria vargas le définit comme 'le proriétaire du Texas'), mais aussi Alberto Bravano, un riche sud-Américain qui s'empare de Maria comme d'une
richesse.
Cendrillon est partout ici, tout d'abord, par la présence aux cotés de maria de sa "bonne fée", le réalisateur Harry Dawes, qui la convainc de tenter sa chance à Hollywood en la
protégeant contre le grand méchant Kirk Edwards, puis la transforme, et enfin respecte symboliquement sa liberté absolue par le rituel des chaussures (Un emprunt au conte souligné un grand nombre
de fois et bien sur mis en valeur par le titre du film); ensuite, le passage de la souillon aux palais est encore sorti tout droit d'un conte de fées, mais tempéré par le verve légendaire d'un
Mankiewicz toujours aussi méchant quand il le veut... La peinture du monde du cinéma est ici limitée aux coulisses, à ces échanges d'affaires et ces transferts d'argent. Le meilleur reflet de
cette situation est dans l'extraordinaire prestation dEmond O'Brien en Oscar Muldoon: ce type qui confond l'Italien et l'Espagnol (un illettré, donc quelqu'un de louche a priori dans un film de
Mankiewicz), donne des arcanes du hollywood en mutation des années 50 une version cauchemardesque et pour tout dire très réjouissante. On voit bien Howard Hughes à travers Edwards, bien sur, et
Harry Dawes pourrait être n'importe lequel des réalisateurs mythiques qui traversent une mauvaise période à ce moment. Maria vargas, en le rencontrant, montre sa connaissance du cinéma Américain
en comparant Dawes à Lubitsch, La Cava, Fleming, Van Dyke, ce qui inspire à Dawes un commentaire désabusé: ils sont, en effet, tous déja morts en 1954...
Dawes est donc un héros de la marge dans le film; s'il est au début le premier narrateur, depuis son trench-coat trempé de
pluie, Bogart n'aura toutefois que peu d'autres choses à faire que de compter les points. C'est assez insatisfaisant, mais Mankiewicz, pas du genre à se retenir pourtant dans la vie, a choisi de
faire de son alter ego un homme amoureux et fidèle vis-à-vis de son épouse Jerry. Ce qui fait immanquablement un vide dans le film, selon moi... Par ailleurs, sa double casquette de scénariste et
réalisateur est souvent mise en avant par le personnage, mais c'est surtout de script qu'il est question. Dawes agit peu en réalisateur, une fois qu'il a mis la star sur le plateau, mais se
réfère constamment à la construction de scripts et d'intrigues... Une sorte d'aveu de la part de Mankiewicz qui ne fait pas de mystères quant à ses propres priorités. Si le film est élégamment
mis en scène et présente des morceaux de bravoure indéniables (la première scène dans le cabaret en Espagne fait admirablement monter la tension sans aucun dialogue, le recours à une scène vue de
deux angles différents, par deux narrateurs), il doit finalement autant à la photo superbe de Jack Cardiff qu'à la mise en scène soignée, mais très soumise à un script qui fait la part belle à
des échanges parfois très longs, en particulier entre Bogart et Gardner. Cette dernière, de surcroit, n'est pas forcément aussi magnétique qu'on l'espérerait...
Si on retrouve tout l'univers de Mankiewicz c'est bien sur parce que
le réalisateur fait enfin selon ses propres dires, un film selon son coeur. il s'agit d'une production indépendante de Figaro Inc, qui ne vivra pas longtemps et qui est bien sur une création de
Mankiewicz, qui avait envie d'être son propre patron enfin. Parmi ses caprices de luxe, la photo en Technicolor (Première fois!!) de Jack Cardiff lui donne totalement raison; mais
certains points du script laissent planer un doute: le comte, donc, est impuissant, et tue Maria puisque elle trouve ses petits bonheurs avec d'autres (On soupçonne en particulier le chauffeur).
Mais Mankiewicz disait qu'il avait au départ l'intention de faire de Torlato-Favrini un homosexuel qui tuait sa femme parce que celle-ci découvrait son secret. Honnêtement, si c'était
effectivement son intention, on a de la chance qu'il ait fait machine arrière; d'une autre coté, il reviendra à l'homosexualité maladive dans au moins deux autres films ultérieurs, donc...
Pour conclure, le film est un classique, célébré en particulier en france, mais il n'est pas aussi satisfaisant qu'il aurait pu
être. Le pouvoir de fascination à l'oeuvre dans All about Eve est loin de fonctionner à 100% ici, même si le film reste un grand Mankiewicz.... Il a pu faire ce qu'il voulait,
c'est sur, mais il a fait mieux... Au moins, on retrouve de toute façon son univers et ses splendides joutes verbales avec un plaisir constamment renouvelé.
Il y a un avant et un après Bambi, c'est incontestable... il n'y a qu'à voir la virulence de la réponse de Tex
Avery à ce film (Screwball Squirrel, 1943) pour mesurer l'importance de ce long métrage en tant que film fondateur pour le srtudio Disney. Avant Bambi,
l'anthropomorphisme dominant se doublait de burlesque, et la rondeur du graphisme se mélangeait à un joyeux fourre-tout particulièrement bien représenté par le bric-à-brac surréaliste qu'est
Fantasia. Bambi fait naitre au sein du studio Disney une nouvelle unité, ainsi qu'une rigueur du style qui n'ont de précédent que certains courts métrages de la série Silly
symphonies.
A la base du film se trouve un roman de Felix Salten, paru en 1923, dans lequel l'auteur exaltait la nature et diabolisait furieusement l'homme, ce qui laisse des traces
dans le film, même si les commentateurs qui se sont penchés sur le livre et le film ont tous noté une appropriation très Disneyienne: on n'est pas éloigné de tout anthropomorphisme avec ce
film, mais j'y reviendrai. Les difficultés à mettre ce film en route sont d'autant plus palpables si on considère que Walt Disney voulait que Bambi soit son deuxième long
métrage, tout de suite après Snow White. Ce ne sera que le 6e, repoussé et constamment affiné: la comparaison entre Dumbo (1941) et ce film est édifiante: à un
graphisme rond, hérité des premières Silly symphonies, Bambi substitue un réalisme des personnages allié à une stylisation très subtile du décor, et tout en respectant
Dumbo, il faut bien reconnaitre que le studio a fait très fort avec ce nouveau film...
Le scénario est principalement dédié au passage d'une année, captée à travers 8 moments forts: la naisance de
Bambi; la découverte de la forêt grâce à la complicité avec le lapin Thumper (Pan-Pan); la découverte de la prairie avec la mère, incluant la première rencontre avec faline, la future Mrs Bambi,
mais également la rencontre mythique avec le "prince de la forêt", le père; l'arrivée de l'hiver, et ses développements, jusqu'à la fameuse mort de la mère; le printemps et son cortège de
changements, métamorphose physique et comportementale; les amours avec la jeune Faline et la lutte pour le couple; les hommes et le feu, séquence spectaculaire; enfin, le retour du printemps qui
coïncide avec la naissance de deux faons chez Bambi et Faline.
Passage des saisons,
évolution dans la nature et évolution du caractère rythment aussi naturellement que possible l'intrigue de cette histoire d'apprentissage, avec un aspect frappant: les seuls animaux dangereux que
nous apercevons sont les chiens (sales bêtes) d'ailleurs tous bâtis sur le même modèle, et aperçus fugitivement, en meute; ils sont aussi menaçants, effrayants et presque aussi stylisés que le
feu, l'autre grande menace vue dans le film. Quant aux hommes, ils sont vus de loin, assimilés symboliquement à une nuée de corbeaux qui les accompagnent, et à la fumée du feu qu'ils
ont allumés avant de partir massacrer les petits êtres de la forêt. Il est intéressant de comparer ce film à The Lion King, qui en reprend de nombreux traits; Si l'homme
disparaitra totalement du film de 1995, l'anthropomorphisme reviendra sous la forme de figures simili-Shakespeariennes, de la trahison du frère, et d'une société en proie à la monarchie douce
(même si suspecte) puis au fascisme sous la domination de Scar... L'allégorie en sera plus lourde aussi, là ou Bambi maintient un équilibre fragile entre la tentation anthropomorphe et le
naturalisme un rien béat.
Si le film reste un film Disney, et donc attribue à nos héros des pensées, un dialogue, des amitiés, et une
hiérarchie (Insupportable tendance à vouloir faire d'un animal le 'prince de la forêt', pour ce patriote Républicain qu'était Disney, non?), l'assimmilation passe ici par le caractère, et
l'animation se charge de capter un réalisme physique des animaux qui est assez révolutionnaire pour l'époque. Mais les vieilles manies ont la peau dure, et le personnage du père est intéressant à
plus d'un titre; il y a plusieurs façons en effet d'interpréter sa mise à l'écart: vu par quatre fois, il est constamment en hauteur, et mythifié; il est à la fois le père, le monarque, et Dieu.
Sa deuxième scène le voit d'ailleurs, après avoir saluéBambi, remonter, comme
une apparition; enfin, vu le comportement sexuel des cerfs évoqués dans la scène de bataille entre Bambi et un jeune anonyme, il
convient de rappeler que dans ces cas-là, le gagnant rafle plus que la mise: le père est éloigné de la mère, sans doute parce qu'il est le conjoint de toutes les biches alentour... Ce qui fait
probablement de Faline sa fille, de ce mythique et divin "prince de la forêt" un affreux polygame, et de Bambi et Faline des incestueuses bestioles. Dans ces cas-là, il valait mieux qu'il
séloigne...
La scène la plus traumatisante du film, la mort de la mère, témoigne bien sur d'une volonté d'aborder les problèmes sans pour
autant virer dans la violence. C'est une réussite graphique et cinématographique, dont le seul défaut est selon moi l'apparition du grand cerf à la fin: venus dans la prairie pour manger un
peu d'herbe qui a percé la neige, la mère et le fils sont tout à coup à porté e de fusils, et doivent s'enfuir; ils s'enfuient, on les voit ensemble; la caméra est cadrée sur Bambi lorsqu'on
entend un coup de feu, et le jeune faon sa réfugie çà l'abri, en forêt. La neige recommence à tomber, et devient vite une véritable purée de pois. L'intervention divine et pédagogique du père,
qui donne forcément corps à la notion d'apprentissage chère à Disney, est de trop,
alourdissant ce qui était une ellipse superbe...
Le roman était écrit en Allemand par un Hongrois, mais le film est furieusmeent Américain; pas dans un sens péjoratif, non, mais
dans la mesure ou le bon sens qui règne ici, allié à l'atat de nature, renvoie à une innocence cinématographique chère à Disney, déja présente dans les premiers Mickey Mouse très
ruraux, et présente aussi dans le cinéma depuis Griffith (A romance of Happy Valley, True Heart Susie), King (Tol'able David) ou même
Harold Lloyd (The kid brother). Le fait que cet Américanisme de bon aloi soit présenté dans une animation splendide est une valeur ajoutée. Mais si le film a eu une descendance
en particulier dans l'équilibre revendiqué entre humanisation et état de nature, il me semble qu'aucun de ses descendants ne s'approchera de sa perfection formelle.
Dans ce film tourné en Arizona, Peckinpah fait ses premières armes de réalisateur de long métrage. C'est un tout petit budget,
le film est passé inaperçu et est quasi inconnu, et pourtant on voit déja un grand réalisateur à l'oeuvre, qui aura beau ensuite pester sur ce scénario qu'on lui avait imposé, il contient
des idées qui reviendront...
Un mystérieux étranger qui répond au surnom de "Yellowleg" (Il porte un pantalon de l'armée, avec sa
bande jaune sur le côté) sauve un malfrat d'un lynchage, et part avec lui, et le compagnon de ce dernier. Ils font escale dans une petite ville, ou on apprend que l'homme que "Yellowleg" a
sauvé de la pendaison est un ancien soldat sudiste que le héros, ancien nordiste, recherche pour se venger de l'avoir à demi scalpé durant la guerre... Mais les évènements se précipitent, et
alors qu'ils sont en ville, Yellowleg en manipulant son arme pour empêcher un cambriolage, tue accidentellement le jeune garçon d'une fille de saloon. Flanqué de ses deux compagnons
d'infortune, il décide d'escorter la jeune femme en colère qui veut enterrer son fils au loin, à coté de son mari... La traversée incomfortable commence...
Les acteurs, à l'esception de Maureen O'Hara (Kit Tolden, la prostituée) ou de Chill Wills ("Turkey", le vieux malfrat
sudiste) sont plutôt inconnus, et le héros est interprété par Brian Keith, qui s'était lui fait un nom, mais à la télévision. Le film est authentique de bout en bout, tourné quasi
uniquement en extérieurs, et qui semble déja se concentrer non sur l'avancée de l'intrigue (qui avance toute seule, presque indépendamment du film) mais plutôt sur les digressions, les bivouacs,
les pauses. On retrouvera ça dans la plupart des westerns de Peckinpah, et c'est déja ce qui fait le sel de ce film, avec ses alliances complètement inattendues, entre l'homme qui cherche à
se venger et sa victime potentielle, et entre la mère d'un garçon mort et celui qui l'a tué... Le film sent le Sud-Ouest cher à Peckinpah, et c'est déja son univers... On jurerait d'ailleurs
que certains décors, comme la ville-fantôme à la fin, seront réutilisés dans Major Dundee.
La dette de Peckinpah à Ford, représenté à fortiori par la présence de Maureen O'Hara, et prolongée par son style alors assez
économique, se retrouve aussi dans le lyrisme qu'il sait trouver dans l'évocation des haltes et bivouacs, ou il nous montre chacun affairé à ses occupations à son rythme. il ya aussi une solide
empreinte du passé, en chacun de ces personnages, et la présence de rites qui la encore atteste d'une influence fordienne; mais là ou les rites (Funéraires, religieux ou autres) sont pris par
Ford au pied de la lettre, et traités avec un certain respect, chez Peckinpah, il se doublent d'un mauvais esprit gouailleur de mauvais élève; ici, c'est un saloon, qui se change une fois par
semaine en église pour l'office, qui est la cible de l'ironie...
Avec sa vengeance qui peine à s'assouvir, sa lenteur et sa musique qui va à l'encontre de l'action, ce film très attachant
est déja un western furieusment anti-confrmiste, un moyen idéal de venir à la rencontre de cet incorrigible fripouille qu'était Sam Peckinpah, avant qu'il ne devienne le champion du ralenti sur
des jets de sang en gros plan...
L'influence considérable de Murnau sur Ford ne doit pas nous faire oublier qu'avant la venue du magicien Allemand à la Fox, le futur metteur en scène sous influence de Four Sons ou Hangman's house a déja un sacré pedigree. Et surtout, il a participé d'une certaine façon à la résolution de la quadrature du cercle: réalisateur de westerns à la Universal, un genre considéré comme mineur dont il a pourtant dès 1917 été capable de révéler comme d'autres (William Hart, Thomas Ince) les beautés cachées, Ford est chargé en 1924 de filmer une oeuvre de prestige, The Iron Horse, qui va donner à ce genre mal considéré d'authentiques lettres de noblesse. Three bad men est la suite logique, un film dans lequel Ford conjugue avec talent la lecture épique et spectaculaire et sa vision de l'humain. C'est aussi un film qui reprend l'une de ses obsessions, déja explorées à la Universal avec Marked men, et qui reviendra avec Three godfathers: comment des mauvais garçons se rachètent en épaulant des êtres en péril, bébés ou jeunes gens, peu importe.
1877: Le Dakota, récemment racheté par les Etats-Unis aux Sioux, recelerait en plus de ses terres fertiles des montagnes d'or. Le gouvernement organise un Land rush, une course organisée pour permettre à des colons de venir s'installer en choisissant leur terre. Participent les Carlton, un père et sa fille, mais aussi Dan O'Malley, un jeune cowboy; on trouve aussi un sheriff marron et sa bande de malfrats qui gèrent la prostitution sur la frontière et ont des vues sur les gisements d'or. Enfin, trois bandits qui tentent d'échapper à la police se retrouvent également mélés à la course: "Spade" Allen, un tricheur professionnel, également voleur de chevaux à ses heures; Mike Costigan, un vieux soiffard, éternel complice du précédent, et "Bull" Stanley, un dur. Celui-ci est venu pour rechercher sa soeur qui a fui avec le shériff layne Hunter. Lorsqu'une attaque des hommes de Hunter prive la jeune Lee carlton de son père, les trois fripouilles la prennent sous leur aile, et lui trouvent bien vite un fiancé en la personne de Dan...
Le film est une fête constante, au rythme soutenu, dans laquelle Ford a su avec un immense talent entremêler les intrigues et les rebondissements. Il utilise aussi à merveille le contrepoint, afin de donner du sens à l'ensemble, comme Griffith mélangeant petite et grande histoire. Ce film qui a été souhaité par la Fox afin de rebondir sur l'énorme succès de The iron horse a été tourné dans d'authentiques plaines et montagnes, et les circonstances qu'il décrit sont rendues par un réalisme total. Ford a toujours eu un faible pour les histoires de groupes humains déracinés qui tentent de survivre d'une part, et de construire quelque chose d'autre part, comme en témoignent des films aussi divers que The lost patrol, Drums along the mohawk, Grapes of wrath, Wagon master et Cheyenne Autumn. Three bad men montre déja ce thème, avec un souffle épique, mais Ford n'est pas dupe: il est Irlandais. Un intertitre nous prévient: la "land rush" va démarrer, et au lieu de voir les chariots et les chevaux prèts à partir, il nous montre le groupe des Carlton et des trois bandits qui enterre la soeur de Bull... Pour construire quelque chose, il y a des sacrifices à faire, nous dit Ford. Le film montre, comme avec les ouvriers du chemin de fer dans The iron horse, une foule de gens provenant de tous les horizons, mais il met aussi l'accent sur les Irlandais. C'est que de même qu'avec The shamrock handicap la même année, puis avec The hangman's house deux ans après, le réalisateur a déja succombé à cette autre thématique. Donc, Dan, Bull, Allen, et Costigan seront tous Irlandais, comme unis vers le même objectif de par leur origine.
Ford lie d'ailleurs cet "Irlandisme" de ses personnages à une autre de ses petites manies: les gags liés à la forte consommation d'alcool qui donnent lieu à un slapstick grossier et vaguement paillard; c'est le principal travail de Frank Campeau et J. Farrell MC Donald (Spade et Costigan) avant qu'ils ne serévèlent des héros; mais il a su aussi mettre les bouchées double, et sa "land rush" est à ce titre un incoyable moment, parfaitement amené et mis en scène avec la grandeur qui sied au sujet. Combien de participants ont été mobilisés, on n'en sait rien, mais cette reconstitution de la ruée sur le Dakota n'a rien à envier à celle de la ruée sur l'Oklahoma par Ron Howard dans Far and away en 1992... On y trouve le même souffle, et un talent supplémentaire pour la petite histoire. Ford récupère aussi les caméras enterrées qu'il avait utilisées pour filmer l'avancée du train dans son film de 1924. Enfin, il utilise de façon étonnante le montage aletrné dans le but de ne pas produire de suspense, ce qui est assez étonnant. Mais pour bien comprendre ce qui se passe dans ces dernières scènes, il convient de revenir au début: Si Dan O'Malley(George O'Brien) apparait assez tôt, c'est que c'est le jeune premier mis en avant par la Fox, qui va former avec Lee Carlton (Olive Borden) un couple glamour. Mais les trois bandits au grand coeur qui donnent son titre au film sont vus pour la première fois ensemble, après un montage Anglo-Espagnol d'affiches qui les montrent recherchés des deux cotés du Rio Grande. Ils descendent ensembles de cheval, avec le même geste, et observent les chariots arriver du même oeil. Après les avoir ainsi établis comme inséparables et unis, le final les réunit sous un même sacrifice: chacun d'entre eux a pour rôle de couvrir la fuite de Lee et Dan, au péril de sa vie. Et chacun d'eux meurt, l'un après l'autre. Les plans de Dan et de Lee qui fuit ne génèrent de fait aucun suspense, il sont juste une façon de rappeler le contexte. L'important, ici, c'est le sacrifice magnifique; Dan et Lee ne s'y trompent pas, puisqu'ils nommeront leur premier enfant des trois noms des malfrats magnifiques... Mais si lors du sacrifice Lee a laissé faire, c'est Dan qui a eu du mal à accepter. On le comprend, il est nommément le héros du film... Nommément, parce que Tom Santschi, qui anticipe tant par le jeu que par son allure sur les plus beaux rôles de John Wayne pour Ford, est clairement le plus important des personnages du film...
Le rapport entre Bull (Tom santschi) et Lee est l'un des points forts de la caractérisation; lui cherche sa soeur, et la perd; elle perd son père; ils sont tous deux demandeurs d'une affection saine et filiale, et se trouvent en queque sorte, lorsque les trois hommes qui s'apprêtent à voler les chevaux Carlton sont pris de vitesse par les homme de Layne Hunter; de fait, il s'improvisent justiciers le temps de mettre les autres bandits en fuite, mais leur intention est de faire main basse sur les chevaux quand même; la vision de Lee, éperdue, va être la première pierre de la rédemption de Bull, et par là même, de ses deux copains... Ford, depuis Straight shooting jusqu'à la fin de sa carrière, a toujours montré qu'on doit juger les êtres à leur juste valeur, et pas selon leur qualification; il sauve ses trois "sublimes canailles", comme le dit le titre Français, mais il montre la mort de Hunter comme celle d'un coyote qu'on abat. Il a contribué comme Hart, comme James Cruze, à la création d'un western noble, fondateur; il lui donne avec ce film de nouvelles lettres de noblesse, qui anticipent sur ses plus grands westerns à venir: 13 ans avant Stagecoach, Three bad men sent autant la poussière et le crottin de cheval que ses futurs chefs d'oeuvre, et c'est d'ailleurs déja un de ses plus grands films.