Tout en étant un film très mineur dans la carrière de Borzage, cette dernière collaboration du cinéaste avec Charles farrell est
marqué par un certain nombre d'aspects qui ne trompent pas. au-delà du caractère théâtral de ce film, il est situé dans l'Amérique de 1932 marquée par la crise, et son titre renvoie à la
situation des deux héros: Pete (Farrell) et Sidney (Marian Nixon), finacés depuis une éternité, vont devoir constamment reposusser leur mariage par la faute des circonstances: leur modestie
économique, d'abord, qui les oblige à la prudence; leurs parents, la mère de Pete qui est une insupportable mégère (Josephine Hull) et qui vit aux crochets de son fils, les parents de Sidney qui
vont se séparer durant le film (la mère, interprétée par Minna Gombel, ayant décidé de fuir son mariage avec leur locataire); la santé fragile du père de Sidney interprété par William Collier,
exacerbée par le départ de sa femme... Ils trouvent, comme souvent les jeunes Américains dans ces films, refuge dans une chanson, After tomorrow, qui devient
presque leur hymne d'espoir: demain, ils se marieront, et après tout deviendra possible.
Si on attendrait de la photo, signée du grand James Wong Howe, qu'elle fasse preuve de plus d'originalité, le
style frontal choisi (Et largement dicté par le fait qu'il s'agit d'une adaptation théâtrale) sied assez bien à cette chronique douce-amère de la dépression. Et le film se distingue (Y
compris de certains films assez prudes de Borzage, dont Bad girl) par une tendance à la franchise. on n'est bien sur pas devant un film paramount, mais il est souvent question de
sexe, depuis le gag d'une conversation cauchemardesque entre la mère fofolle et son fils ("Un homme est parfois une bête...") jusqu'à une scène de chamailleire tendre entre les deux amoureux qui
se transforme en une câlinerie horizontale un peu désordonnée entre Farrell et Nixon. Bien sur, Farrell est comme souvent un grand dadais optimiste, purement adorable, et Nixon est
charmante...
Sinon, le mariage, Mac Guffin du film, est l'objet de toutes les conversations, et tous les aspects en sont abordés.
L'ironie à l'oeuvre (Un voisin se remet vite de l'enterrement de son épouse, et a l'air comme ragailllardi, les époux Taylor qui ne se comprenent plus, ne s'aiment plus, se séparent, la mère et
sa conversation décalée sur a sexualité comme un cauchemar...), n'empêche pas le mariage d'être cette finalité sacro-sainte, cette officialisation de l'amour tendre qui unit les deux héros. Et on
sait que chez Borzage, ce n'est pas rien...
L'ange ivre se faisait remarquer par son atmosphère, et par la peinture fascinante du Japon disloqué d'après-guerre, pour un metteur en scène qui rêvait de réaliser LE film néo-réaliste ultime sur le Japon d'alors. Il ne sera, de son propre aveu, pas satisfait de Chien enragé, probablement parce qu'il ne s'en tiendra pas à cette interprétation, et qu'il s'interposera entre la réalité de ce qu'il montre et la vision du spectateur. Pourtant, il est passé assez près d'un film partiellement documentaire, avec ses longs passages montrant Toshîro Mifune déguisé, enquêtant sans relâche dans les bas-fonds, lâché dans les rues de Tokyo. Des passages bruts, sans dialogues, presque sans rythme autre que l'enchevêtrement de plans. Pour cette histoire de jeune policier qui perd son arme, devenant de fait responsable des crimes commis avec, et confronté à un vétéran de la police méthodique, lent, façon Maigret (Simenon était une source avérée, admise par Kurosawa lui-même pour ce film), quoi de mieux que de revenir à la confrontation entre Mifune et Shimura? Mais cette fois-ci, comme dans le Duel silencieux, la précédente collaboration des trois hommes, le rôle de premier plan serait tenu par Mifune, faisant de ce film vécu par un homme en devenir, un voyage initiatique douloureux par delà les frontières du bien et du mal.
Le couple "jeune flic, vieux briscard " était sans doute l'atout majeur du cinéaste, qui choisit précisément de retarder la rencontre, et par la même l'entrée en scène de Takashi Shimura en commissaire Sato. d'une certaine manière, le jeune policier Murakami (Mifune) a brulé ses dernières cartouches au moment ou il est assigné aux cotés de son collègue expérimenté à une enquête en rapport avec la perte de son arme. C'est frappant de voir le contraste, déja présent dans la première partie du film, entre Mifune rongé par sa faute, et ses collègues désabusés, qui tendent toujours à minimiser son geste. Shimura ne va pas surdramatiser, ayant recours à son petit bonhomme de chemin (L'acteur est un maitre pour ce qui est d'incarner les pragmatiques méthodiques, même s'il sait parfois allier une certaine fulgurance à sa façon de faire, comme dans les Sept samouraïs. Ici, il ne quittera pas son train de sénateur, ce qui lui sera presque fatal.). Comme avec L'ange ivre, une grande partie de l'essence du film se niche justement dans la confrontation entre les deux hommes. Mais cela reste l'histoire de Murakami, qui doit résoudre son problème seul une fois Sato mis de côté. mais la méthode du vieil homme a triomphé de toutes les hésitations de son subalterne, et porté ses fruits... A temps pour une confrontation finale enetre Murakami et son double, le bandit qui lui a volé son arme.
La perte d'une arme devient dans ce film la perte des repères. Ou est le bien? ou est le mal? Murakami, vétéran de la guerre, aurait tout aussi bien pu finir gangster, et son "doule" provient lui aussi des troupes démobilisées, porte les mêmes vêtements, pourrait être lui. Cette égalité des personnages est parfois oralisée dans le film, elle fait partie des enseignements que Murakami doit acquérir; On retrouve cette idée dans une scène de "profiling", durant laquelle le jeune policier est assis au milieu de tout un groupe d'hommes, tous plus ou moins habillés comme lui, et dont il sait qu'e l'un d'entre eux est l'homme qu'il recherche. Il doit mentalement reconstruire le cheminement du tueur pour construire les indices (traces de boues sur la pantalon, par exemple) qui lui permetront de le reconnaitre. Comme de juste, le moment de la reconnaissance n'est pas univoque, les deux hommes se lèvent simultanément... Cette notion elle se confirme dans une scène à la beauté vénéneuse: dans un champ, Muralami et le tueur se font face; comme souvent dans ces scènes de duel, la nature est très présente; on voit le sang qui coule d'une blessure au bras de Murakami tomber sur un fleur... Le centre de la scène, c'est l'arme, l'objet qui a uni les deux hommes. Le bandit tire, blesse l'autre, mais celui-ci ne bouge pas, puis se jette sur le son double et le menotte. Epuisés, l'un et l'autre prenent un petit temps pour se remettre de leurs émotions, avec le même halètement, couchés dans l'herbe. comme seule musique pour cette séquence, du piano se fait entendre: c'est une jeune femme qui joait, et qui s'arrête de jouer quiand elle voit ce qui se trame à l'extérieur.
Cette tendance de laisser les musiques ambiantes envahir la bande-son fait partie des stratégies de réalisme du film. Kurosawa, qui a beaucoup fait tourner son film L'ange ivre autour d'un décor très marqué de méracage péri-urbain pollué et nauséabond, s'autorise avec ce film à multiplier les décors et lieux, arguant du fait que c'est dans un tramway que l'inspecteur Murakami s'est vu subtiliser son arme, et qu'il va donc devoir errer dans la ville à la recherche d'indices. Cette promenade dans la vie se prolonge du début à la fin du film, alternant descriptions de lieux, surtout nocturnes (cabarets, restaurants, hôtels), et galerie de personnages (Laissés pour compte, prostituées, danseuses, trafiquenats en tous genres...). Avec le parcours de Murakami pour entrevoir la fragilité de son choix moral, cette galerie nous montre la survie de tout un peuple en proie à des conditions précaires, permettant de relativiser la responsabilité criminelle du "chien enragé", le bandit.
Film noir "à la Kurosawa" classique et prenant, c'est un nouveau chef d'oeuvre, tant pis si le maitre lui-même en était peu satisfait. C'est aussi l'un des films qui illustre le mieux le refus du manichéïsme, la vision profondément humaniste de Kurosawa, son attrait pour l'initiation aussi peu orthodoxe que possible. Et de Sugata Sanshiro à Madadayo, les relations maitre-élève sont omniprésente chez Kurosawa. Celle-ci est l'une des plus belles...
Quelle que soit l'importance de l'histoire de Robin des Bois en tant qu'image d'Epinal, et ce n'est pas rien, quelles qu'aient été les tentatives nombreuses pour renouveler, voire parodier le mythe, on revient toujours à ce film comme à une référence absolue. Le tournage de The adventures of Robin hood a commencé sous la direction de William Keighley, qui venait avec Flynn de réaliser The prince and the pauper, un excellent divertissement. La Warner étant déterminée à retenter l'aventure de la couleur (le contrat d'exclusivité de la compagnie Technicolor avec Disney pour l'utilisation du Technicolor trois bandes ayant pris fin en 1935), le film allait pouvoir bénéficier d'une avantageuse palette. Mais Keighley ne satisfaisait pas le studio, et il a été décidé de le remplacer (Après environ un tiers du tournage, mais selon toute vraisemblance, des scènes seront retournées par le nouveau metteur en scène) par rien moins que Michael Curtiz: celui-ci a pratiquement inventé Errol Flynn, il est d'une efficacité légendaire, et il a une habitude enviable de la couleur, qu'il utilisait dès 1930, et du Technicolor trois bandes, qu'il vient d'utiliser pour Gold is where you find it... A partir du moment ou Curtiz était à bord, Robin Hood est devenu un film mythique. Il l'est toujours.
Le film, contrairement au précédent Robin (Celui de Dwan et Fairbanks, en 1922), commence dans le vif du sujet, avec une série de scène d'exposition d'une incriyable efficacité. En particulier, la présentation des protagonistes en situation permet à Flynn de donner la pleine mesure de son talent bondissant dès la fin du premier quart d'heure... Le film expose non seulement la traitrise du Prince Jean, comme le précédent, mais il la place dans un contexte politique plus affirmé, avec la rivalité entre les Saxons (Loyaux au Roi Richard, derrière Robin de Locksley) et les Normands qui souhaitent avec Jean prendre le contrôle: on est donc devant le même contexte politique que dans Ivanhoe, de Walter Scott. Une autre marque de cette contextualisation politique est la référence à l'enlèvement du Roi Richard, contrairement une fois de plus au film de Dwan dans lequel Wallace Beery, en roi au coeur de lion, revient victorieux d'une croisade...
Aux cotés d'Errol Flynn, on trouve parmi les Saxons Alan Hale (En Little John, qu'il jouait déja dans le film de Dwan en 1922), Patric Knowles en Will Scarlett, un personnage purement décoratif, et Eugene Palette en Frère Tuck, le redoutable religieux querelleur; après le film de Dwan dans lequel Jean était le traitre en chef, sir Guy son exécuteur des basses-oeuvres, et le Shériff de Nottingham une silhouette, ce film divise le camp des félons en quatre personnages de premier plan, parfaitement campés: Claude Rains est un prince John admirablement retors, Basil Rathbone un admirable Sir Guy, véritable âme damnée, Melville Cooper un Shériff couard et un peu ventripotent, et enfin le vétéran Monatgu Love un évèque Normand sur de son bon droit et de ses privilèges. Parmi les Normands, donc les "méchants" du film, Lady Marian Fitzwalter(Olivia de havilland) joue un rôle particulier. Loyale à Richard, elle découvre au fur et à mesure de l'intrigue que Robin n'est pas un brigand, et que Jean manigance des conchonneries avec son âme damnée Guy de Gisbourne. Son cheminement permet au film de mettre en avant le choix personnel de l'héroïne de se mettre aux côtés de Robin, et de participer à sa façon à la résistance; de fait, cela donne au film un personnage féminin intéressant, un suspense final tangible (Elle est emprisonnée, et Robin n'est pas content), un enjeu qui va donner à Gisbourne et Robin une raison d'être rivaux au-delà de la politique, et au cinéphile une occasion supplémentaire de se prosterner aux pieds de la grande Olivia de Havilland... Face à un Robin engagé dès le départ aux cotés de Richard, contre Jean et ses politiques iniques, elle humanise sérieusement l'intrigue, et l'actualise même. Comme toujours, le film est typique de la Warner de l'époque et de sa politique humaniste...
Il peut s'avérer épineux de déterminer la paternité d'un tel film, comme cela l'est devant Spartacus, par exemple, ou encore Gone with the wind. Avec celui-ci, on a peu de scrupules à l'attribuer au seul Curtiz. Bien sur, Keighley est mentionné au générique, une façon de rappeler qu'il n'est pas resté les bras croisés... Mais ici, on n'a aucune peine à voir que c'est bien Curtiz qui a signé ce film, depuis le rythme très enlevé de l'action, au luxe de détails utilisés pour peupler le chateau, avec ces plans d'exposition qui commence par montrer les mitrons qui s'emparent des plats, avec rathboe et rains au fond du champ, et qui finissent... sur les chiens qui se disputent les carcasses! Et puis il y a le duel final, qui oppose bien sur Flynn et Rathbone, et qui a pour objet non pas le futur de l'Angleterre, mais bien la main de marian. Curtiz les filme dans une confrontation effrenée, à travers escaliers et donjons, et les perd un moment pour mieux cadrer leurs ombres qui se battent à leur place, comme deux immenses titans. l'ombre de ce film n'a pas fini de se faire sentir, admirable film d'aventures universel, parfait, un film qui rend toujours aussi heureux celui qui a le bonheur de le voir. C'est tout.
Un jour, Barry Sonnenfeld était l'un des hommes les plus importants à Hollywood, réalisateur de 4 succès énormes consécutifs: The Addams family, Addams family values, Get shorty, MenInBlack. Puis vint l'excès: Wild wild west, film moins réussi (En dépit de moments de grâce burlesque), qui ne répondait pas aux attentes du public, ou de sa star, Will Smith. Depuis, en dépit d'un MIB2 plutôt réussi, plus rien, ou presque. Et pourtant le monsieur a continué à tourner, sans jamais cesser de diriger ses acteurs en les rendant les plus froids possible, n'exprimant d'émotion que si on ne peut pas faire autrement. Big trouble raconte une soirée durant laquelle tout se goupille très mal pour:
-un ex-journaliste divorcé, reconverti en publicitaire
-deux tueurs vaguement bêtes venus à Miami pour un contrat , et qui sont très vite allergiques à Miami en raison du nombre hallucinant de tuiles qui leur tombent dessus
-un conservateur Républicain ultra-méchant trafiquant d'armes à ses heures, et amoureux de Xena(la princesse guerrière, oui, oui)
-deux délinquants locaux imbéciles au QI rétro-actif
-deux Russes corrompus (et forcément trafiquants d'armes)
-l'épouse du Républicain
-la fille de l'épouse
-le fils du journaliste , camarade d'école de la précédente
-un hippie sans abri fan de Fritos
-une bonne Hispanique victime de harcèlement sexuel, amoureuse du précédent qu'elle prend un peu pour Jésus
-un crapaud hallucinogène
-quatre chèvres
-un chien très stupide: attention, chien crétin!
-deux policiers, une femme et un homme dragueur et lourd
-une bombre nucléaire
et enfin, un gros con.
Le tout dans une intrigue qui a l'air improvisée au fur et à mesure, et en 82 minutes. C'est une merveille. Hélas! le film a été tourné avant, et distribué après le 11 septembre 2001, et cette histoire de comédie débridée qui joue avec une prise d'otages armée à la bombe a forcé Disney à ne pas faire la moindre publicité pour le film...
Matadorest le cinquième film de Pedro Almodovar, et après l'intermède "vie quotidienne" un brin destroy de Qu'est-ce-que j'ai fait pour mériter ça, il reprend le chemin du mélodrame flamboyant là ou Dans les ténèbres l'avait laissé. Mais les provocations, constante malpolie de notre metteur en scène à cette époque par ailleurs très permissive qu'étaient les années 80, sont toujours là, et à ce niveau, Almodovar se surpasse: dès l'ouverture, ce film est placé sous le signe d'un sexe mal vécu, qui laisse un goût de frustration, jusqu'à un final en forme de libération liée au meurtre et à l'orgasme... Pourtant, le début est déroutant: Diego, ancien matador (Nacho Martinez) qui a tout abandonné sur un coup de corne, se masturbe allègrement devant des vidéos de films d'horreur de bas étage, et on assiste via son téléviseur à des démembrements et autres joyeusetés perpétrés sur des femmes nues, pendant qu'il continue son activité solitaire... Puis on s'intéresse à un autre frustré, le jeune Angel (Antonio Banderas), un étudiant en tauromachie étouffé par sa maman ultra-catholique, qui en pince probablement pour Diego, et qui voudrait tant l'imiter qu'il viole la petite amie de celui-ci en pleine rue, puis s'accuse du viol (raté) mais aussi d'autant de meurtres qu'il peut. Ces meurtres, en fait ont été effectués par Diego, et Maria (Assumpta Serna)une de ses admiratrices. Chacun trouve son plaisir en disposant d'êtres humains, mais on le sait: un jour, ces deux à se croiseront... Bref, un salmigondis assez indigeste.
Déja porté sur le mélodrame sans retenue, Almodovar s'amuse à enchaîner rimes et allusions internes, en montrant Diego et Maria se croiser sans se voir, entrant tous les deux à la fin d'une séance de Duel au soleil de King Vidor, au moment précis ou Jennifer Jones et Gregory Peck se tuent mutuellement, ou encore en montrant au début un cours de Diego durant lequel il explique le rituel de la mort du taureau, alors que sur l'écran on voit maria perpétrer un meurtre, qui rime assez étrangement avec ce que dit le matador. Il accumule aussi les situations invraisemblables, au point ou il devient difficile de rester capté par le film... Son petit monde est là aussi, avec Carmen Maura en psychologue qui prend Angel sous son aile, et un directeur de défilé n'est autre qu'une Almodovar en rajoutant dans le registre fofolle... Difficile de garder son sérieux. E, 1986, un film comme Matador permettait à de nombreuses personnes de porter leur attention sur Pedro almodovar. Aujourd'hui, cette énième provocation mal fagotée, en dépit de véritables couleurs de mélodrame assumé, est bien pénible à voir...
Surtout qu'il y est question de tauromachie, une activité fort peu recommandable (Sauf lorsque le taureau gagne: les seuls bons matadors sont les matadors morts.).
Parfaite synthèse de l'oeuvre de Michael Mann, ce Public enemies est un film prenant et à la rigueur diabolique; on ne s'en étonnera pas... Johnny Depp y est John Dillinger, ce bandit né en 1903 et mort en 1934, exécuté par le FBI au sortir d'un cinéma qui projetait Manhatttan Melodrama de Woody Van Dyke (Dont le titre Français, ça ne s'invente pas, était L'ennemi public n°1...); On suit la cavale du braqueur de banques depuis une évasion spectaculaire orchestrée de l'extérieur par Dillinger jusqu'à la fatidique nuit de 1934, ou comment le cinéma renvoie la balle à la légende en mettant en scène la légendaire séance de cinéma, citant abondamment le film et montrant même les réactions faciales de Dillinger à toutes les répliques de Clark Gable, son quasi double dans le film qui est projeté... On y voit aussi, sans doute un brin gonflée à des fins de romantisme (Ce dont on ne se plaindra pas) la dernière romance de Dillinger, avec une chanteuse interprétée par Marion Cotillard, Mary Evelyn Frechette, dite Billie. Le film ne serait pas complet, on connait Michael Mann, sans une incursion chez l'ennemi, et on assiste à la mise en place de nouvelles méthodes du jeune "Bureau d'investigation" mené par Hoover (Billy Crudup), et incarné par Melvin Purvis (Christian Bale), l'homme qui a consacré toute cette période à Dillinger, et qui a dirigé l'assaut final.
Chez Michael Mann, la morale est omniprésente, pas celle qui nous gouverne tous, et qui d'ailleurs n'existe pas, non: celle qui est intrinsèque, propre à chaque histoire: la morale derrière les pérégrinations d'un chauffeur de taxi récalcitrant véhiculant un tueur (Collateral), la morale en crise de deux flics entre deux chaises (Miami Vice), ou les questions morales liées à des méthodes condamnables, dans les cas de deux films: Heat et The insider: on y voyait Al Pacino en flic douteux, puis en journaliste qui sacrifie un homme à une cause, aussi défendable soit-elle. Et Mann n'a pas son pareil pour filmer avec un scalpel, au plus près du coeur. Pas de surprise ici, on suit autant Dillinger, interprété avec génie par Depp, et Purvis dans sa croisade, commanditée par Hoover qui souhaite imposer sa vision de l'ordre et développer le FBI, alors en danger face au protectionnisme de tous les états en matière de sécurité. C'est parce que les états sont indépendants les uns des autres et parce que la corruption est à son comble que des gens comme Dillinger ont pu non seulement prospérer, mais aussi devenir des héros légendaires, comme le montre si bien le film. La solution apportée par Hoover était de n'engager que des gens acharnés à faire régner la justice, incorruptibles, de faire sauter cette limite des états en créant une agence fédérale (le F n'est jamais prononcé dans le film, c'est toujours 'Bureau of investigation'... Tout un symbole) et de laisser libre cours à toutes les méthodes en matière de justice, comme le prouve d'une part une scène qui voit Hoover citer Mussolini en exemple, et d'autre part un interrogatoire de Billie Frechette très musclé (Alors qu'elle n'était qu'un pion par rapport à l'investigation en cours). En prenant le parti de montrer un Dillinger certes porté sur la violence et l'illégalité mais également mu par une certaine morale, justement, Mann a également mis l'accent sur le fait qu'en 1933, 1934, aux Etats-Unis, la lutte contre la criminalité n'a pas hésité à recourir à des méthodes fascistes, telle cette hallucinante exécution en pleine rue. L'époque...
On est dans un film à thèse: l'idée défendue est que le FBI, quelle que soit sa légitimité aujourd'hui, s'est construit sur une culture fasciste du résultat, qui nous rappelle l'obsession maladive du chiffre des reconduites à la frontière érigé en réussite explicite dans notre beau pays actuel il n'y a pas si longtemps. Pour Hoover, il fallait imposer un état fort, qui ait tous les droits, afin de faire régner l'ordre et la justice. Ce portrait en creux du bonhomme est fascinant, et le film de fait n'a pas besoin de prendre parti pour Dillinger pour nous entraîner dans cette direction... On se retrouve une fois de plus, après Manhunter, Heat et The insider, devant le portrait d'une justice probablement nécessaire mais qui fait mal à l'âme. Le choix de dire, à la fin du film, que Melvin Purvis s'est suicidé (en 1960), va dans le sens d'une ambiguité qui sert finalement bien le propos du film. Tant pis si ce suicide était en réalité plutôt lié à son cancer inopérable: on voit dans le film un justicier de plus en plus marqué par le doute au fur et à mesure que la violence de la réplique à Dillinger s'intensifie... De son côté, Dillinger sait à quoi s'en tenir: une scène le voit rire lorsqu'un de ses amis blague sur le fait que la FBI veut le bandit "Dead, or dead"... Depp le montre en jusqu'au-boutiste, dans une fuite en avant dont il faut bien dire qu'elle ne manque pas de panache... Bref, le film est passionnant, et comme il allie cette rigueur du point de vue, cette excitation de défendre une cause aussi insidieuse qu'elle puisse être, à une mise en scène bouillonnante et riche en morceaux de bravoure (Des fusillades réglées avec expertise par l'auteur de Heat!!), on en redemande, de toute façon...
La maison Matuschek est une boutique de Budapest ou il fait manifestement bon travailler. Alfred Kralik (james Stewart) y est le bras droit du patron, Hugo Matuschek (Frank Morgan), depuis longtemps, quand arrive une jeune femme qui souhaite se faire embaucher, Klara Novak (Margaret Sullavan); celle-ci et Kralik ne s'entendent pas et sont assez souvent engagés dans des conflits d'ego. Paralèlement, ils écrivent l'un et l'autre à des inconnus, tombant rapidement amoureux de leur correspondant respectif qu'ils n'ont jamais rencontré... bien sur, Klara et Alfred sont destinés à se rendre compte un jour qu'ils sont ces correspondants mystérieux. En plus de ces aventures sentimentales, on voit la vie au jour le jour de la maison Matuschek, ses employés, ses petits tracas, ses ventes miraculeuses...
Je ne laisserai à ce sujet aucune ambiguité: je considère ce film comme l'un des plus beaux jamais réalisés... Une boutique en Hongrie en 1940, il y a la une inévitable symbolique, mais la vie telle qu'elle se déroule sous nos yeux n'a apparemment pas de rapports avec la tourmente alors en cours dans l'Europe de 1940. Le monde qui est dépeint dans ce beau film est une sorte de bulle préservée, dans laquelle chaque être est respecté, a droit à s'exprimer. L'humanité affleure de chaque échange, et le sentiment est que le pire des dangers pour Matuschek et compagnie, c'est cet insupportable vadas, l'employé séducteur (Joseph Schildkraut) qui a profité tant et si bien des largesse de son patron qu'il couche avec l'épouse de celui-ci, et avec la complicité de me Matuschek, lui éponge le portefeuille... n'empêche, aussi risible cette menace sit-elle, elle est prise avec le plus grand sérieux par Hugo Matuschek, qui soupçonne Kralik et va jusqu'à licencier celui-ci à cause de ces soupçons infondés. mais apprennant la vérité le vieil homme tente de se suicider. Les autres employés font alors corps autour de leur patron, et Kralik est réembauché, et enfin portyé à un poste de plus haute responsabilité. C'est cette humanité qui est en danger, en 1940, en Europe. Saisie dans son quotidien, avec la plus grande des tendresses, elle ne demande qu'à être préservée, c'est pourquoi il lui sied tant d'être contée dans une histoire aussi intemporelle.
L'histoire d'amour entre Klara et Alfred Kralik (Il me semble logique d'appeler la jeune femme Klara, mais je peine à écrire un simple "Alfred" ici; personne, il me semble, n'appelle James Stewart Alfred dans le film, comme s'il avait trop longtemps été M. Kralik...) est l'une des plus belles qui soient, d'abord parce que Lubitsch a sans aucune difficulté la complicité du public, auquel il révèle sans efforts le pot-aux-roses; ensuite, parce qu'il a choisi des acteurs qu'on n'a pas envie de ne pas suivre, dans leur troisième film ensemble. La capacité de Stewart à passer d'employé modèle un rien pompeux à amoureux transi d'une inconnue sasn tomber dans le ridicule, la métamorphose permanentede Margaret Sullavan de bourrique qui aime tant à se payer la tête de son supérieur Kralik, en une jeune femme secrètement amoureuse d'un idéal, sans tomber dans la mièvrerie, sont pour Lubitsch des atouts de poids. Le metteur en scène sait plus que tout autre faire oublier la mise en scène, par un travail extraordinaire sur les acteurs, dans lequel tout compte: texte, diction, rythme, expression... Bref, un travail de direction hors-pair, de mise en scène ultra-précise qui bien entendu ne se remarque jamais. Et le tout baigne dans une atmosphère constamment entre micro-tragique et comédie tendre: l'un des plus beaux films de Ernst Lubitsch, et l'une des plus belles comédies de tous les temps.
The red shoes, d'une certaine façon, nait de Black Narcissus. Le finale quasi muet et très musical du superbe film de 1947 a inspiré à Powell une idée toute simple: intégrer un ballet à un film, si possible sur la danse. Cette idée, à son tour, fera des petits, il suffit de voir le ballet final d'An American in Paris (Minnelli, 1951) pour s'en convaincre... Mais The red shoes n'est pas plus que Black Narcissus un film musical; c'est un film sur l'élan vital de la création, le conflit entre l'art et la vie privée, les priorités personnelles des artistes, un film partiellement autobiographique pour le grand Michael Powell, et une parabole sur tous les arts. Bref, un moment important dans la carrière des deux artistes réunis une fois de plus sous le vocable The Archers. Une bonne fois pour toutes, je ne vais pas revenir sur Pressburger: oui, bien sur, il a co-signé le film, en tant que producteur, réalisateur et scénariste, mais chacun sait à quoi s'en tenir au sujet de cette équipe, et chacun sait à qui on doit vraiment la mise en scène. Pressburger est bien présent dans le film, ne serait-ce que dans la multitude de collaborateurs cruciaux du personnage joué par Anton Walbrook dans ce film, et dans les accents le plus souvent Russes qu'on entend, mais s'il faut trouver un double à ce Boris Lermontov, ce sera bien sur Michael Powell, qui venait de se remetre d'une énième tentative de raccomodage avec son égérie Deborah Kerr, avec laquelle il avait des conflits qui ne sont pas sans rappeler ceux de Vicky Page et Boris Lermontov, et ceux de Vicky avec Julian Craster dans ce film...
Deux jeunes talents Britanniques sont engagés en même temps par Boris Lermontov (Anton Walbrook), dirigeant d'une influente troupe de ballets basés à Monte-Carlo: Julian Craster, compositeur (Marius Goring), est surtout chargé de faire répéter l'orchestre, mais Lermontov sait qu'il pourra lui confier plus de responsabilités; quant à Vicky Page (Moira Shearer), Lermontov s'est fait un peu tirer l'oreille pour l'engager, et s'il la confine dans un premier temps au corps de ballet, il est confient dans ses possibilités et lui confie vite le premier rôle dans un ballet créé exprès pour elle, inspiré du conte d'Andersen Les Chaussons rouges, et qui fait d'elle une star en un clin d'oeil. Mais l'amour des deux jeunes artistes va interférer avec les désirs de leur directeur, et la tragédie couve...
Pour Boris Lermontov, pas d'art sans un abandon total de tout ce qui n'y est pas utile, à commencer par l'amour et ses symptômes, mariage ou couple, frustration ou sexe. Lorsque sa prima ballerina (Ludmilla Tcherina) se marie, il est odieux avec elle, face à ce qu'il considère comme une trahison. Il engage Vicky Page après que celle-ci lui ait dit clairement que danser, pour elle, est un besoin vital, et traine autour de lui des collaborateurs nombreux qui ne vivent que par leur art, ceux qu'il appelle sa "famille". Mais Lermontov cultive à l'égard de la jeune femme des sentiments ambigus: il manifeste à plusieurs reprises une certaine jalousie, comme dans la scène de l'anniversaire: alors que Grischa, l'un des danseurs-vedettes (Leonide Massine) fête son anniversaire en compagnie de la troupe, Lermontov fait une apparition dignement fêtée: en effet, de son propre aveu, ce n'est pas souvent qu'ils se mêle ainsi à ses artistes. Mais une fois assis, il cherche du regard Vicky Page, et ne la voit pas. Julian Craster est aussi absent: les deux sont partis faire une escapade en amoureux. Lermontov avait remarqué l'absence de Vicky, pas celle de Julian...
Vicky Page est très ambitieuse: la première apparition du personnage est dans une loge, avec sa tante, face à la loge de Lermontov; les deux femmes souhaitent lui tendre un piège, l'inviter à une party ou elle dansera. Elle a une philosphie assez similaire à la sienne, et déclare vivre pour danser. Et si elle est amoureuse de Julian, le sacrifice qui lui est demandé (Julian souhaite se consacrer à la composition, et demande à Vicky de ne pas danser en public) est trop fort. Piégée par Lermontov, elle semble dans un premier temps choisir la danse plutôt que Julian... Avant de se raviser. Julian, artiste très ambitieux lui aussi, a un tempérament très fort, et s'oppose à Lermontov après s'être mesuré au monde entier. Il est imbu de lui-même, et admiré par à peu près tous. Sauf Lermontov, bien sur, mais il y a de la jalousie dans le dédain manifesté à l'égard du jeune musicien une fois que le patron a compris le secret des tourtereaux.
Danser: inutile de faire un film sur ce sujet sans s'armer convenablement; c'est la raison qui a poussé Powell à choisir avec soin des artistes dignes de ce nom, et on retrouve dans le rôle de Vicky Page une jeune ballerine qui est aussi une actrice, plutot que le contraire. Moira Shearer m'apparait comme un talent singulier, doté d'une énergie et d'une nervosité impressionnantes... Maintenant, entre les mains de Powell, elle peut aussi avoir bénéficié de certains trucs: n'utilise-t-il pas un ralenti pour la magnifier? Elle peut aussi avoir été légèrement accélérée dans certaines scènes. Elle donne convenablement corps, en tout cas, à ce qui reste le fil rouge du film: son talent exceptionnel devient une conviction du spectateur. Ajoutons à cela les autres danseurs et danseuses, de Ludmilla Tcherina à Leonide Massine, en pasant par le plus conrtoversé Robert Helpmann (Chorégraphe du film). Le style de Helpmann, plus académique, tranche avec le style très personnel et volontiers disjoint de Massine. Celui-ci a d'ailleurs pris en charge sa propre chorégraphie... Avec tous ces talents, l'immersion est complète, et magnifiée par les autres aspects artistiques du film: le Technicolor rutilant de Jack cardiff et la musique de Brian Easdale, qui est intégrée via Craster au film. Voir à ce sujet la séquence d'ouverture, à l'issue d'un long générique: les étudiants s'amassent pour une matinée consécrée aux ballets lermontov, et Powell cadre les instruments de l'orchetre. La musique est souvent discutée, reprise; certains éléments du ballet "The red shoes" sont évoqués dans une conversation entre Craster et Lermontov, et on les entend bien clairement durant le ballet lui-même. Brian Easdale, au passage était l'auteur du score de la fameuse scène muette de Black Narcissus.
Le ballet est le centre du film, à tous les sens du terme. Toute l'intrigue y mène, et des indices vont et viennent, avant et après le film, pour constamment renvoyer à cette 'pièce de résistance', ce moment de bravoure: ce ballet qui "fait" Vicky Page, qui devient le symbole même de son art, dont Lermontov dit qu'aucune autre danseuse ne l'a jamais dansé, et qu'aucune ne le fera jamais. Un journal pris par le vent dans une scène durant laquelle Craster compose, devient un élément dansé dans le ballet lui-même. L'enterrement représenté au coeur du ballet est un autre indice qui renvoie à la vraie vie de Vicky Page. L'art et la vie son inextricablement mêlés dans le film, et permettent à Powell de faire le grand saut, de violer sans vergogne le réalisme de la représentation et de faire voler en éclats les frontières de la représentation théâtrale dans les 16 minutes centrales. Commme dans les films de Busby Berkeley, le ballet ne se cantonne pas à la scène, et le film est une immersion complète dans les possibilités offertes par le mélange entre ballet et cinéma. le fait qu'il conte le destin tragique d'une ballerine tentée par des chaussons magiques, qui la feront danser mieux, au détriment de sa vie affective, n'est évidement pas un hasard, ni une ironie. Esthétiquement, le ballet est un sommet, une entreprise de conviction, et Powell s'en souviendra avec plus ou moins de bonheur dans ses Contes d'Hoffmann pour lesquels il va reconvoquer aussi bien Helpmann que Shearer, et qui sera une immersion complète dans l'art de l'opéra, sans le prétexte de la représentation théâtrale.
Extravagant, superbe et à couper le souffle, ce film qui depuis fort longtemps est l'un des films Britanniques les plus universellement aimé du monde (Prends ça, Truffaut) est donc une superbe parabole sur l'art qui doit à un memnt ou un autre prendre le pas sur tout le reste, au risque de se perdre. J'ai fait mon possible pour laisser au lecteur la découverte de la fin du film, mais celle-ci, annoncée par de nombreux détails du film, est inévitablement tragique: l'art vécu intensément est la perte des artistes. Le vrai finale du film, c'est au ballet qu'on le doit, dans une idée qui montre un aspect à la fois ridicule et émouvant de Lermontov, le héros paradoxal de ce film magnifique et cruel...
L'art,
si c'est fait avec sérieux et si on y croit vraiment, nous mange une considérable partie de notre vie, de notre être. Les films sont là pour nous le rappeler, de Bird (Eastwood,
1987) à Mystery of the wax museum (Curtiz, 1933), pour prendre deux exemples très éloignés l'un de l'autre. C'est le principal sujet du film d'Aronofsky... Bien sur, on n'est pas
ici devant le premier film sur la danse, ni le meilleur, The red shoes (Michael Powell, 1948) est déja passé par là. Aronofsky en prend le contrepied sur un certain nombre
de points, en particulier en évitant la symphonie de couleurs (Même si la façon dont la palette est utilisée est très parlante), et aussi en laissant l'imaginaire et l'inconscient de l'héroïne
prendre le pouvoir sur le film. Ce qui aurait pu dégénérer en un conte sanglant et par trop baroque reste, grâce au contrôle du metteur en scène, une narration maitrisée jusqu'au bout, et nous
entraine avec lui...
Nina (Natalie Portman), une jeune ballerine couvée par sa mère, elle-même ancienne danseuse, rêve d'être au premier plan, et se
voit offrir par Thomas Leroy, le chorégraphe (Vincent Cassel) au début de la saison le rôle de la reine des cygnes dans le chef d'oeuvre de Tchaïkovski. Elle entre alors dans le rôle, avec
une angoisse récurrente: comment, elle qui sait si bien maitriser le rôle du cygne blanc, tout en majesté, va-t-ele pouvoir incarner le double noir et maléfique? Elle doute, mais aussi elle perd
sérieusement les pédales, à cause d'un certain nombre de facteurs: la présence envahissante de sa mère (Barbara Herschey) qui a transféré toutes ses frustrations de n'avoir pas réussi en tant que
ballerine sur sa fille; le 'fantôme' de la précédente prima ballerina (Winona Ryder), poussée contre son gré à prendre sa retraite par Leroy, ce qui fait sérieusement culpabiliser Nina; Lily
(Mila Kunis), une autre ballerine arrivée récemment et que Nina perçoit comme une menace, imaginant qu'elle convoite le rôle autant sinon plus qu'elle...
Aronofsky a choisi la progression d'un thriller, tendance horreur classique, pour son film, et repose avec force sur Natalie
Portman; celle-ci est absolument à la hauteur des attentes du réalisateur, et du public. Depuis longtemps on le savait, mais là elle y a mis les formes: physiquement, le rôle est très exigeant,
elle s'en sort haut la main. Nina vit dansun monde fait, finalement, de deux univers très éloignés l'un de l'autre, qu'Aronofsky a choisi de différencier: le monde austère, en noir et blanc, du
théâtre, et le monde plus coloré de l'appartement que Nina partage avec sa mère, et notamment sa chambre, toute de couleurs douces, qui renvoient à l'enfance dont le personnage n'est pas sorti
depuis longtemps. Dans un premier temps la chambre lui apparait comme un refuge, lorsque le travail acharné qui lui est demandé pèse son poids; mais de plus en plus, au fur et à mesure de la
progression, la chambre va devenir un lieu hostile, pour aller jusqu'à une scène anthologique de calins dangereux filmée au plus près des corps entre Nina et Lily. La force exceptionnelle du film
provient aussi du choix de tout filmer du point de vue de Nina; Black swan devient de fait le triomphe d'une caméra subjective parfaitement dosée... Ajoutons à cela la
crédibilité du travail physique, dans ce qui est un art de l'abandon: pour danser, il faut se donner corps et âme, c'est le sens du film; Natalie Portman permet ainsi à Nina de donner son
maximum, et même plus... Enfin, il convient d'ajouter à ce survol que rarement la métamorphose d'un artiste aura été rendue aussi belle que dans la scène hallucinante durant laquelle, sur scène,
la jeune danseuse qui doute depuis 90 minutes devient littéralement le cygne noir.
Un écueil auquel il aurait été facile de succomber dans ce film,
celui de la vraisemblance rassurante, a été évité. On a tous en mémoire (et si on ne l'a pas, il faut y remédier tout de suite, c'est impératif) le laius final du psychologue chargé de tout
expliquer à la fin de Psycho (1960), d'Alfred Hitchcock. Bien sur, il casse tout, et le film aurait pu en souffrir. Mais Aronofsky ne nous fera pas l'insulte de nommer,
expliciter toutes les scènes de dégradation mentale de Nina, qui passe par la schizophrénie la plus brutale. Mais le metteur en scène, encore une fois, a su doser sa progression. Comme Nina qui
peine à montrer toute l'étendue de ses possibilités à Leroy, entrainant remarques blessantes et frustration accumulée, qui la mettent en danger, Aronofsky procède par petites touches, allant
toujours plus loin dans la démonstration de la folie créatrice de la jeune femme, qui va à un moment ou un autre se retrouver phagocytée par le cygne noir.
Bien sur, le film n'est qu'une allégorie, un conte noir, qui prend le parti de passer par la terreur et l'horreur (Au sens classique du terme, on n'est heureusement pas devant
la fabrique de Saw 6) pour faire passer un messsage sur la l'abandon nécessaire à l'artiste. Mais comme Nina, comme le sculpteur de cire de Michael Curtiz, comme le Charlie
Parker de Clint Eastwood, comme Moira Shearer dans ses Chaussons rouges, un artiste doit être prèt à aller jusqu'au bout, tant pis pour les obstacles, tant pis pour les pièges,
et tant pis pour ce qu'il ou elle découvrira au passage. Pour ce faire, il fallait aller au plus près de la physicalité de l'expérience, et c'est donc ce que le metteur en scène et ses acteurs,
surtout sa prima ballerina, ont fait... Aronofsky multiplie les références au physique, depuis les inquiétudes de Nina et sa mère devant les étranges plaies qui apparaissent et évoluent sur son
corps, jusqu'à la chair de poule qui apparait de façon très visite lorsque le plaisir sexuel auquel elle s'est trop refusée apparait, en âssant par les soins particuliers de la bellerine pour
l'extrémité de ses membres: les ongles de ses doigts, qu'elle ronge sans cesse, et les préparations rituelles des chaussons afin d'épargner leffet du travail sur ses pieds. Message reçu,
Black Swan est un film magnifique et indispensable.
Avec son septième film, paru après Je ne regrette pas ma jeunesse et Un merveilleux dimanche, Kurosawa passe vraiment à la vitese supérieure, trouvant dans le film noir et atmosphérique un vecteur efficace pour continuer son évocation du japon de l'après-guerre, et couplant deux merveilleux acteurs qui vont, séparément ou ensemble, énormément lui apporter. de fait, aucun des 16 films qui suivront ne se fera sans l'un, l'autre, ou les deux: takashi Shimura est la star de clui-ci, ce qui est notable dans la mesure ou il était plutôt abonné aux petits rôles avant ce film. Kurosawa lui donnera souvent un rôle important, dans les Sept Samouraïs et Ikiru en particulier. Sinon, dans le second rôle du yakuza tuberculeux soigné par le docteur alcoolique de Shimura, on voit enfin Toshiro Mifune apparaitre chez Kurosawa... faut-il le présenter? Un choix heureux, qui selon moi a changé la course du monde, pas moins!
Le docteur Sanada vit dans un taudis, autant par choix (il veut soigner les laissés-pour-compte) que parce qu'il est lui-même un peu une épave; il se prévient contre les infections et les maladies en absorbant des doses massives d'alcool. Un soir, alors qu'il soigne la plaie par balle d'un yakuza, Matsunaga, il constate que celui-ci, comme beaucoup de ses "clients", est atteint de tuberculose, à un stade très avancé. Il va tout faire pour intervenir, et du même coup les deux hommes vont se confronter, et abolir ensemble d'une façon étonnante les frontières entre le bien et le mal....
Un médecin alcoolique, des mares de boues fumantes, des êtres déclassés (Le premier plan est sans compromission, montrant des prostituées qui jettent des cigarettes devant un lac de détritus), et la tuberculose qui rôde: maladie de l'intérieur, on sait que de tous temps cette maladie a été particulièrement eficace dans le cinéma de fiction, représentant à elle seule tous les maux de l'être humain, ceux qui le mangent de l'intérieur. A ce titre, la métamorphose du très dangereux et violent Matsunaga en un ange mortel de la vengeance dans ce film âpre est un très grand moment de cinéma. La peinture d'un monde en pleine panade, dans lequel un vieil alccolique tente de faire ce qu'il peut pour améliorer le sort d'autant de personnes possible. Après une sepctaculaire flambée de violence, la fin tend à montrer que c'est effectivement possible, grâce à la guérison d'une petite fille qui désormais peut elle aussi avancer. mais c'est au prix de nombreux sacrifices: combien de Matsunaga mourront? Et combien de temps l'ange ivre va-t-il tenir, compte tenu de sa consommation impressionnante de liquides? Un très grand film, qui est un peu la seconde naissance d'un très grand cinéaste.