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29 décembre 2011 4 29 /12 /décembre /2011 19:14

Le coffret définitif sur Lloyd, sorti en 2005 aux Etats-Unis, comptait surtout les longs métrages muets, tous en fait, et un certain nombre d'autres films. Le choix des courts métrages était dicté par la volonté de mettre en valeur le comédien, à travers ses meilleurs films. on peut bien sur considérer cela comme une cvertaine forme de révisionisme, mais le résultat en vait la chandelle. Retour donc sur les meilleurs courts de lloyd, dans un re-vision qui est une source constante de bonheur... Notons que d'autres films de Lloyd ont été édités, notamment chez Kino: on y reviendra, bien sur.

 

Ask father (Hal Roach, 1919) Avec Bebe Daniels, Lloyd réussissait à faire en 13 minutes des films d'une inventivité et d'une énergie très impressionnantes. Ici, il cherche à demander à un père la main de sa fille, et c'est on ne peut plus difficile.

 

Billy Blazes, esq. (Hal Roach, 1919)
Lloyd parodie les westerns avec beaucoup de bonheur, mais aussi avec un hors-la-loi digne de ce nom: le grand Noah Young. Petit film, mais on est à l'aube d'une grande carrière.

 

From hand to mouth (Alf Goulding, 1919)
Le troisième court métrage de deux bobines de Harold Lloyd possède un je ne sais quoi d'embarrassant... Je crois que le fait, d'une part, de voir notre personnage pauvre, et d'autre part qu'il y ait interaction avec une petite fille tout aussi démunie se rapproche trop dangereusement du territoire de Chaplin. C'est bien enlevé, rythmé, souvent drôle, très carré, mais la magie n'opère pas , comme si le comédien n'était pas dans son élément.

 

Haunted Spooks (Alf Goulding, 1920)
Tous les comédiens de l'époque du muet, sauf Chaplin, se sont amusés à un moment ou un autre, à jouer avec la comédie de maison hantée. Mais le meilleur, c'est ce film: Lloyd ne se contente pas d'imaginer une intrigue de fantômes, il y place ses personnages: un jeune homme est "engagé" pour être le mari d'une riche héritière, puisqu'il importe que celle-ci soit mariée pour toucher le pactole; toute la première bobine est entièrement consacrée aux déboires amoureux du jeune homme et ses tentatives pathétiques de suicide... On est loin du personnage conquérant généralement associé à l'acteur. La deuxième bobine montre les machinations menées par l'oncle de la jeune femme pour les éloigner de la maison familiale, et de l'héritage. Beaucoup de gags qui font mouche, dans une mise en scène très soignée. pourtant, lorsque le tournage de ce film était en cours, Lloyd a eu un accident très grave, qui l'a éloigné des plateaux pour plusieurs mois et a rendu sa main droite quasi invalide. Ca ne se remarque pas...

 

An eastern westerner (Hal Roach, 1920)
Une ènième parodie de western, cette fois avec Lloyd en garçon de l'Est qui débarque dans un cadre westernien, ou il n'a rien à faire. Très vite, il a maille à partir avec l'abominable Noah Young. Pas un chef d'oeuvre, mais un film qui remplit son office, et dans lequel Lloyd utilise à fond son gout pour le gag en trompe-l'oeil, probablement sa spécialité...

 

High and dizzy (Hal Roach, 1920)
Ce film est très important dans la carrière de Harold Lloyd. Non que ce soit le meilleur film, voire le meilleur court, non; mais l'idée de départ, de suivre la vie au jour le jour de deux jeunes hommes dans les années 20, dont l'un, médecin à lunettes, allait tomber amoureux, ne prédisposait pas ce film à devenir l'étincelle qui allait permettre à Lloyd de devenir cette image iconique de jeune homme bien sous tout rapport suspendu au vide... Et pourtant! dans la première bobine, on assiste à une salve de gags liés à la personnalité du jeune médecin, qui fait sa pub en se grimant et en jouant des "faux clients" sauvés par le docteur miracle... Une cliente arrive, amenée par son père: elle est somnanbule. dans la deuxième bobine, Lloyd et son meilleur copain doivent liquider tout les résultats d'une expérience de distillerie clandestine (N'oublions pas qu'on est en plein Volstead Act, donc fini l'alcool!); dans la soûlographie qui s'ensuit, Lloyd se retrouve face à la somnambule, au dessus du vide. Les réactions du public plus du tout amusés mais captivés par le danger ont persuadé Lloyd de retenter le truc dans un film de l'année suivante, Never weaken, puis de faire encore plus fort avec Safety last... L'histoire tient parfois à peu de choses...

 

Get out and get under (Hal Roach, 1920)
Lloyd joue ici avec un accessoire typiquement associé aux années 20: la voiture individuelle. les personnages joués par Lloyd ne sont pas passés à coté de l'opportunité et du progrès, ils les ont adoptés. Dans ce film, le jeune homme a pour adversaire une voiture, généralement récalcitrante, alors qu'il est pressé: sa vie sentimentale en dépend. Du cinéma classique, qui n'adopte pas la forme que ce type de films prendra chez Laurel & Hardy, plus destructeurs...

 

Number please? (Hal Roach, Fred Newmeyer, 1920) Un Lloyd prédisposé à la déprime rencontre dans un parc d'attraction une jeune femme hélas courtisée par un autre. Elle leur donne une épreuve afin de les départager, qui va les pousser à beaucoup de mouvements, tricheries, et même à quelques actes illégaux. La vitesse, le jusqu'au-boutisme, la débrouillardise de chaque instant... Tous ces éléments sont du pur Lloyd, pour le premier film co-réalisé par Fred Newmeyer, un réalisateur qui a l'oeil. Le film aurait du être le dernier film en deux bobines, l'acteur et son équipe se sentant pousser des ailes.

 

 I do (Hal Roach, 1921)

Comédie sur le quotidien, un style dans lequel Lloyd excellait, le film commence par le mariage des deux héros. Les 23 minutes qui suivent concernent l'enfer quotidien du jeune marié, qui doit se coltiner le petit cousin, un insupportable garnement, et une nuit d'horreur durant laquelle les deux jeunes mariés croient la maison cambriolée par un homme patibulaire interprété par Noah Young. Le manque d'unité est assez peu problématique, mais Lloyd retentera avec succès le mélange des genres dans un de ses chefs d'oeuvre, en 1924, le superbe Hot water. Sinon, le début n'est qu'un résumé, I do était à l'origine un moyen métrage, dont Lloyd a décidé de supprimer la première bobine, celle qui racontait la rencontre et la cour des deux tourtereaux...

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Published by François Massarelli - dans Harold Lloyd Muet Comédie
28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 19:08

Avec son cinquième long métrage, Amenabar ne rend pas son chef d'oeuvre, mais un objet filmique ultra-cohérent dans lequel, fidèle à ses convictions, il assène une thèse rare dans un film sur l'antiquité: la religion, c'est mal. Partout où il y en a, ça fiche tout en l'air, c'est incompatible avec la science et les avancées humaines, et ça ne rapporte que du proto-fascisme, donc il vaut mieux s'en débarrasser, même si ça part parfois d'idées généreuses.

A Alexandrie, au quatrième siècle de l'ère dans laquelle nous vivons, la ville vivait un équilibre fragile, dans un empire Romain qui avait profondément changé; l'un des changements les plus perceptibles était la tolérance nouvelle, voire l'encouragement à l'égard de la Chrétienté. Autour de la bibliothèque, et de l'université, lieux de tolérance oecuménique symbolisée par Hypatie, la philosophe, les derniers païens, les Juifs et les Chrétiens s'affrontent. Parmi les protagonistes du film, deux hommes qui vont finalement se convertir au Christianisme tournent autour d'Hypatie, incarnée avec talent par Rachel Weisz dans un rôle plutôt délicat. Oreste (Oscar Isaac), amoureux de longue date de celle qui reste son professeur, deviendra un préfet Romain tolérant dont la tolérance va finalement se heurter à l'obscurantisme d'un Chrsitianisme de plus en plus fondamentaliste, s'en prennent aux païens, à la science, et aux Juifs. Et Davus (Max Minghella), ancien esclave d'Hypatie venu au Christianisme par dépit, va rejoindre une fois libre les rangs des soldats de la nouvelle religion.

Une scène d'affrontement d'orateurs au début du film ne laisse pas présager de la violence que la lutte va prendre au cours du film. De fait, le cours de l'histoire est le plus souvent tourné autour de l'idée que la Chrétienté a épousé une certaine forme de progrès, et le talent d'Ammonius, le plus zélé des fous de Jésus dans le film, emporte presque l'admiration... Sauf qu'il va s'avérer dangereux, extrémiste, manipulateur, pillard... Et le propos d'Amenabar, qui n'a pas caché dans The others le peu d'amour qu'il a pour la religion, nous montre au contraire que son développement en ce cas précis va à l'encontre du progrès, désignant la science comme un ennemi en la personne d'Hypatie, la femme qui a enseigné aux hommes ne pouvant être qu'une sorcière. Il affirme par ailleurs dans sa mise en scène l'obsession du cercle, forme parfaite, trop parfaite, admirée des scientifiques égarés avant qu'Hypatie ne révèle dans une scène splendide l'orbite de forme elliptique de la terre autour du soleil... Le cercle, reproduit par ces nombreuses vues aériennes de la bibliothèque (au fait, on ne la quitte quasiment jamais), relayé par ces scènes de foule organisées de façon concentriques, avec ces foules qui suivent le premier venu du moment qu'il parle plus, et lance mieux les cailloux que son voisin...

Le personnage le plus symbolique du film est sans doute Davus, l'esclave amoureux, qui a suivi la Chrétienté parce qu'il a compris que c'était là le sens de l'Histoire. Il a admis la science, l'a pratiquée par amour, mais l'a rejetée lorsque son amour lui a été refusé. Il est sauvé par Amenabar, qui le montre empêchant le martyre d'Hypatie d'une façon assez radicale, mais il faut se rendre à l'évidence, après le sac de la bibliothèque d'Alexandrie (une scène filmée comme un viol avec toute la science d'un grand cinéaste), après la prise de pouvoir d'une caste intolérante, les reniements de ses propres convictions scientifiques par un homme qui a choisi de se laisser aller au dépit ne sont que la preuve que l'histoire ne marche pas toujours droit...

Le classicisme de la mise en scène est une garantie de clarté, et on ne regrette pas le souffle épique d'un film majestueux qui s'inscrit merveilleusement dans l'oeuvre d'Alejandro Amenabar.

 

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Published by François Massarelli - dans Alejandro Amenabar
27 décembre 2011 2 27 /12 /décembre /2011 08:23

Bumping into Broadway est le premier des courts métrages de deux bobines de Harold Lloyd. Pour ceux qui ne sont pas accoutumés à ce système de mesure, on compte les films muets de plusieurs façons: en mètres en France, en pieds dans les pays Anglo-Saxons, en bobines un peu partout. La difficulté de mesurer leur durée en heures et minutes provient du fait qu'il n'y avait pas de vitesse standard. Ce qui était par contre standardisé, en particulier dans le domaine de la comédie, c'était le nombre de bobines: une équipe qui commençait une série faisait, chez Hal Roach en tous les cas, des courts métrages d'une bobine, soit 10 à 13 minutes. Pas le temps d'aller très loin, la structure restait donc soumise à une idée forte. A deux bobines, on avait le temps d'installer une intrigue de façon plus sérieuse, voire on le verra plus bas de diviser en deux actes. A trois bobines, on est dans l'antichambre du long métrage, comme par exemple avec Shoulder arms et A dog's life de Chaplin... Lloyd a commencé en 1915 avec un personnage imité de Chaplin, Lonesome Luke; les quelques films qui survivent de cette période sont peu vus, mais laissent le sentiment d'un comique volontiers grossier et peu concluant. Les premiers films ne faisaient qu'une bobine, puis les sujets sont passés à deux bobines, avant l'abandon du personnage; en 1917, lorsqu'il a chaussé des lunettes, Lloyd est donc retourné à la case départ, en tournant de nouveau des films d'une bobine. Certains étaient aussi grossiers que leurs prédecesseurs, mais après un certain temps, l'allure de son nouveau personnage a eu une influence sur les films, qui sont devenus moins grotesques, moins vulgaires. En fin 1919, Hal Roach et Lloyd sont donc passés à deux bobines, avec ce petit bijou...

 

Créditer un metteur en scène pour les films Sennett ou Roach est toujours délicat; d'une part, la copie n'est pas toujours renseignée à ce sujet. Ensuite, il y avait surtout chez Hal Roach une subdivision assez spéciale, qui menait chaque film sous deux responsabilités: celle d'une directeur nommé pour chaque film, et qui pouvait changer d'un film à l'autre au sein d'une série (Voir à ce sujet la liste des réalisateurs de Laurel & Hardy, par exemple), et d'autre part un superviseur, généralement un réalisateur chevronné monté en grade, avait le rôle de diriger la direction... F. Richard Jones et Leo McCarey par exemple, occuperont ce poste entre 1927 et 1929. Pour les Lloyd d'avant 1920, on trouve principalement deux metteurs en scènes officiels: Alf Goulding, et Hal Roach lui-même. Dans certaines filmographies, on voit s'ajouter le nom de Lloyd. Ma spéculation est que Lloyd se dirigeait largement lui-même, la réputation souvent justifiée de Roach comme metteur en scène très moyen étant curieusement souvent démentie par les films de cette série crédités au patron... Celui-ci en perticulier, qui met en oeuvre tout ce qui va, durant tout le reste de la période muette, faire le sel des films si soignés de Harold Lloyd...

 

L'intrigue de ce film est asez classique: deux coeurs solitaires, pauvres et courageux, vivent en voisins dans une pension de famille menée par une tyrannique matrone; payer son loyer est difficile, mais esquiver toute rencontre avec le dragon et son impressionnant homme de main l'est encore plus. Mais les deux tourtereaux se débrouillent quand même, elle pour trouver un travail de "girl" dans un théâtre, lui pour tenter de placer la pièce qu'il a écrite, sans succès. Après bien des déboires, le jeune homme gagne une fortune au jeu, avec laquelle il va forcément pouvoir se lancer dans la vie au coté de la jeune femme... Celle-ci est interprétée par Bebe Daniels, dans son dernier rôle auprès de Lloyd. L'alchimie entre les deux acteurs est palpable (Quatre ans de collaboration), et beaucoup plus convaincante que ce qui va venir ensuite, avec Mildred Davis, la future Mrs Lloyd. La propriétaire de la pension renvoie à la tradition plus grotesque de la comédie burlesque, mais elle est interprétée de façon solide par Helen Gilmore, assistée par le grand Noah Young, qui a trimballé sa silhouette durant 20 ans chez Roach, apparaissant en monstre, en athlète, en psychopathe, en géant demeuré chez Chase, Laurel & hardy et d'autres: ici, il est très inquiétant... Enfin, un autre acteur, l'Australien Snub Pollard, complète la distribution; il était déja le partenaire de Lloyd dans les Lonesome Luke, et en 1919, est largement cantonné au rôle peu convaincant de faire-valoir; ici, il est un metteur en scène de comédie, et reste assez secondaire. Il n'apparait que dans la deuxième bobine.

 

La structure du film est très soignée; comme chez Chaplin, chaque bobine est montée de manière à être aussi bien partie intégrante du tout que relativement indépendante, ainsi elles peuvent être exploitées séparément; la première se termine par le fait que le héros réussit à quitter sa maison sans se faire attrapper par la propriétaire, apportant ainsi une résolution à la mini-intrigue de la première moitié; la deuxième bobine concerne la partie "Broadway" du film, tournant autour du théâtre d'une part, et de la frustration de la pauvreté d'autre part, Bebe et Harold se retrouvant l'un et l'autre dans une maison de jeu clandestine, au milieu de tous les bourgeois qui y jouent. Les deux personnages servent bien sur de fil conducteur, mais le film commence par une petite introduction qui installe l'idée des riches Américains et de leurs distractions; ainsi, ce qui aurait pu être deux films collés l'un à l'autre devient une oeuvre beaucoup plus cohérente...

 

Survivre, le maitre-mot des films de Chaplin, ne s'applique pas autant aux films de lloyd. Parfois, c'est bien le sujet, comme par exemple dans From hand to mouth (Alf Goulding, 1920), mais c'tes rare. Non, l'idée principale est celle d'élévation: devenir un homme (Grandma's boy, 1922), devenir un personnage respecté de la maison (The Kid Brother, 1927), monter les échelons d'une entreprise, au propre comme au figuré (Safety Last, 1923)... Lloyd croit au rêve Américain, ses personnages le vivent souvent. Son volontarisme affiché et communicatif, basé sur un engagement total, physique et mental, le rapproche de Douglas Fairbanks, celui des comédies davant Mark of Zorro: même optimisme, même volonté de se mesurer physiquement au monde... Mais là ou Fairbanks ne prend que peu le temps de s'apitoyer sur lui-même, Lloyd incorpore du doute dans ses films. S'il reviendra souvent sur ces moments qui le gênaient a posteriori en coupant dans ses films comme Chaplin l'avait fait, il est intéressant de voir dans les versions originales le personnage douter, voire abandonner la partie ici ou là. Lloyd n'est pas un surhomme, et les personnages qu'ils jouent, s'ils finissent par triompher avec cluot et débrouillardise, sont passé par des moments difficiles: on ne l'en aime que plus.

 

Enfin, dans la copie la plus courante de ce film, on a la chance de voir à quel point les comédies n'étaient pas qu'un simple comlément de programme. Non seulement le film est très soigné, ressemblant après tout dans ses valeurs de production à un long métrage dramatique; mais en plus, avec ses teintes sépia et ses intertitres dessinés et commentés, il est superbe. Lloyd et roach jouaient gros avec ce film, qui mènera à une série de deux bobines souvent brillants (Tous ont survécu, heureusement), puis des films de trois bobines, puis bien sur une série de longs métrages qu'il faut absolument voir... Donc Bumping into Broadway est indéniablement une très grande date...

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Published by François Massarelli - dans Harold Lloyd Muet Comédie
26 décembre 2011 1 26 /12 /décembre /2011 17:50

Le Mal est au coeur de l'oeuvre de David Fincher... et bien sûr au coeur de chaque être humain; c'est d'ailleurs le sujet de bien des films, à commencer par ceux d'Hitchcock, donc on conviendra qu'il n'y a rien de nouveau, ou du moins qu'il ne devrait rien avoir de nouveau à traiter un sujet comme celui de Zodiac. Il a déjà fait l'objet d'un film, après tout: Dirty Harry ne se battait-il pas à la fois contre un tueur fou et contre la bureaucratie molle dans le film de Don Siegel de 1971? Et comme de juste, dans cette chronologie maniaque des événements, la sortie du film en 1971 est mentionnée, et rendue plus historique encore par la rencontre entre deux des protagonistes du film... Ca aurait du être un film en trop, Fincher ayant déjà tâté du serial killer avec Seven, mais non: c'est un film crucial, exemplaire, moral, et le chef d'oeuvre de David Fincher. Tout simplement.

En 1969 dans la région de San Francisco, le meurtre d'une jeune femme, accompagnée d'un petit ami qui ne sera que blessé, déclenche une enquête durant laquelle la police va s'approcher de plusieurs possibilités, sans jamais réussir à coincer le suspect, qui s'est auto-proclamé "Zodiac", et apprécie cette tribune de façon évidente. La presse, en particulier deux hommes, vont également être de la partie, tournant parfois autour des mêmes hypothèses. Le passage des années, la transformation de ce qui était une enquête en obsession, tout ce qui a trait à l'histoire connue de l'affaire du Zodiac nous est contée via la point de vue de Bob Graysmith, cartooniste au San Francisco Chronicle et auteur d'un livre à succès sur le meurtrier et l'enquête malheureuse...

Fincher était un jeune garçon en Californie au moment des faits, qui l'ont inévitablement marqué. Cela se sent en particulier dans l'impression de réalité qu'on a en voyant le film, et dans les parti-pris de réalisme du point de vue: une décision simple a été prise, celle de ne montrer que les meurtres et les tentatives que si une victime ou un témoin avait survécu. De même, on sait que Fincher est un virtuose (Les journalistes de Télérama ne manquent aucune occasion de s'en plaindre à la sortie de ses films), mais pas de délire ici: tout point de vue est justifié, chaque angle est étudié, et la caméra bouge peu. L'utilisation du fondu au noir est un autre truc de mise en scène qui prend un relief particulier: symbolisant la rupture de l'acte de mémoire, la fin de chaque scène évite un montage brusque, et la douceur des transitions surprend; certaines choses ne sont tout simplement pas nécessaires; mais un fondu au noir se prolonge durant trois minutes (Du moins dans la "director's cut"), accompagné de fragments sonores d'histoires, et nous informe d'un long passage de temps: quatre années... Au-delà donc  de la reconstitution maniaque des événements tels qu'ils ont pu être ressentis à l'époque, et de la restitution pour une fois parfaitement morale et rigoureuse d'un fait lié à des meurtres en série, le propos de Fincher est de traiter du temps qui passe, et d'incorporer l'enquête sur le Zodiac dans ce qui est une spirale de l'échec...

Rejoignant les anti-héros des autres films de Fincher qui se terminent bien mal, Bob Graysmith le cartooniste, Dave Toschi le flic lessivé et Paul Avery le journaliste sont dépassés par l'âge, par le manque d'actualité de l'affaire, par les faits parfois contradictoires. cette quête pour la vérité se heurte à des obstacles troublants, des recoupements illogiques, des suspects trop parfaits qu'un simple détail suffit parfois à écarter. Finalement, la vérité semble tenir à bien peu de choses, comme lors de cette scène finale, presqu'une coda, au cours de laquelle un survivant, 22 ans après les faits, identifie formellement un coupable, ce qui ne donnera lieu à rien puisque le suspect en question mourra peu après. Fincher choisit de finir brusquement son film, comme il souhaitait tant le faire pour Seven: une façon de boucler la boucle sur une histoire qui a bien du durer 38 ans, de Zodiac, les meurtres, en 1969, à Zodiac le film, en passant par le livre de Graysmith en 1991, et... Seven, histoire effrayante d'un meurtrier en série qui se joue de la police de San Francisco en 1995.

Mais l'essentiel de ce film n'est pas la quête de la vérité par des justiciers; encore moins l'abnégation des hommes qui cherchent la vérité; il s'agit plutôt de montrer comment le mal finit par être contagieux, à tel point qu'on a le sentiment que les hommes qui cherchent le coupable ne veulent parfois qu'un prétexte pour décrocher, le plus important étant de finir cette 'oeuvre' qui ne sera jamais achevée officiellement de toute façon. Chacun des protagonistes en vient à choisir à un moment ou à un autre entre sa vie privée et l'enquête. Paul Avery (Robert Downey Jr) se détruit à petit feu, Dave Toschi (Mark Ruffalo) perd l'estime de ses supérieurs, et Graysmith (Jake Gyllenhall)  perdra sa famille... Mais le mal continue à courir, d'ailleurs une scène de suspense située vers la fin tourne volontairement à vide, montrant à quel point tout peut arriver, y compris rien: Graysmith enquête sur un suspect, et se rend compte que l'homme affable et un brin efféminé qui est face à lui est lui aussi un coupable potentiel. La menace ne débouche sur rien, juste l'idée que finalement on n'a plus aucun repère tangible. La force de Fincher, sa morale aussi, lui permettent ainsi de finir un film sur une enquête inachevée, sans forcer la main à l'histoire. Reconstitution du temps, des années passées, du temps qui passe, de chaque lundi, mardi et de chacun des jours suivants, des moments où il a plu, des moments où il y avait du brouillard sur le Golden Gate, ce film extraordinaire est un témoin essentiel des capacités phénoménales du cinéma, voilà.

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Published by François Massarelli - dans David Fincher
23 décembre 2011 5 23 /12 /décembre /2011 17:40

Célébré à juste titre comme le grand retour de Ridley Scott après une décennie plutôt vide, ce film a emporté haut la main le trophée du meilleur film aux Oscars de 2000. On devrait presque s'arrêter là, puisque ce film est en fait un objet à prendre au premier degré; ce n'est en aucun cas une critique, tant la volonté de Scott sur ses films est de donner à voir un spectacle fermé, dans lequel l'interactivité n'a pas sa place; il crée (Alien, Blade Runner, Legend) ou recrée (Duellists, Gladiator, Kingdom of Heaven, Robin Hood) des mondes aussi complets que possibles, et donne à voir des histoires dont les liens et coutures sont bien ténus.

Si on peut être amené à voir ici et là tout une mythologie parallèle (Ici, un commentaire sur la démocratie, et une utilisation du monde de l'arêne qui renvoie à nos médias de divertissements et bien sur à la sacro-sainte télévision), c'est une lecture totalement accessoire, Scott semblant s'intéresser au moment et au personnage plus qu'à son histoire. Et le réalisateur a mis le paquet, son obsession de recréer Rome et sa vie ont été plutôt bien inspirés. on peut d'ailleurs penser que ce film a été un précédent spectaculaire pour beaucoup de film et séries: Agora d'un coté, et Rome de l'autre... Cela dit, la reconstitution s'accompagne d'une adaptation de l'hitoire, soumise aux besoins du scénario, ce que Scott refera pour deux autres films qui forment une sorte de trilogie avec celui-ci: Kingdom of Heaven et Robin Hood.

Si donc la reconstitution (Ou reconstruction) prime, et que l'instant prime sur le fond,tout cela n'empêche pas une réflexion plus ou moins consciente sur le pouvoir, un thème qui sous-tend nombre des films de Ridley Scott, et qu'on retrouve dans Kingdom of Heaven, avec des figures similaires: comme Lucilla ici, Kingdom of Heaven nous montre la vie de Sybilla et son fils, qui tentent de vivre à l'écart du pouvoir mais y sont inextricablement liés. On pourra voir aussi une tendance de Scott à peindre les échecs sublimes, le destin de Maximus étant là encore proche de celui de Ballian (Kingdom of Heaven), voire Christophe Colomb dans 1492... La tentation du pouvoir hégémonique est aussi au coeur d'un film comme American Gangster avant que Denzel Washington ne passe "de l'autre coté", et sous-tend certains passages de Robin Hood (L'alliance entre Jean et les gens de Sherwood, avant que le roi ne se ravise, par exemple).

Tout ça, de toutes façons, n'est qu'accessoire: Gladiator est un spectacle à prendre en pleine figure, un tour de manège soigné, qui renvoie Michael Bay et ses attractions, ou Jerry Bruckheimer à leurs bacs à sables respectifs. Un bonheur de cinéma, quoi, comme souvent avec les bons et très bons films de Ridley Scott... Oscar largement mérité, donc, ce que je ne dirai pas souvent.

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Published by François Massarelli - dans Ridley Scott
22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 17:48

Film de la décennie? King Kong est, à tous points de vue, un miracle. D'une part, il est le symbole d'un cinéma Américain qui relève la tête, en pleine crise mondiale, en proposant un spectacle de plus d'une heure et demie, planifié et accompli trois années durant par des artistes et des techniciens au sommet de leur art; ensuite, il représente une rareté (pas absolue, il y a d'autres exemples, mais sont ils aussi flamboyants?): un film fantastique qui ne repose sur aucun texte, aucune légende, aucun précédent, et qui va générer un mythe encore valide aujourd'hui, comme le prouve la bonne tenue du remake du fan Peter Jackson; enfin, il est un autoportrait de Merian C. Cooper (Carl Denham) doublé d'une allégorie sur l'homme et la nature, dont la structure est absolument parfaite; l'intrigue avance à un rythme soutenu, et fonctionne malgré les visions répétées. Et en prime, le film offre une vision frontale de la crise dès ses premières 10 minutes! Une accumulation de performances, qui sont à trouver dans l'excellence technique de l'animation et des effets spéciaux, tous accomplis avec maestria. N'oublions pas la beauté de la musique de Max Steiner, qui sait accompagner l'inquiétude des personnages et générer l'angoisse du spectateur lorsque celui-ci ne sait pas encore ce qu'il va voir (L'avancée du S.S. Venture à travers le brouillard, par exemple, à l'aproche de l'île), amplifier l'impression d'horreur baroque (Lorsque les indigènes de l'île donnent Fay Wray-Ann Darrow à Kong, Steiner soutient, prolonge le rythme des tambours) et passer au point de vue de Kong, lorsque la musique des indigènes s'arrête, la partition de Steiner l'accompagne en se substituant au bruitage du monstre!

Voilà, tout ce préambule pour énoncer des évidences: King Kong est un chef d'oeuvre, et bien sur il date de 1933, et donc la vision des indigènes de l'île y est volontiers caricaturale. Sauf que... On a beaucoup parlé des séquences disparues du film, et de celles qui ont été retrouvées. On sait que la version actuellement disponible contient tout ce que Cooper a voulu laisser dans le film (Il semble que la fameuse scène des araignées ait été enlevée avant la première par les auteurs, qui trouvaient qu'elle ralentissait le film. Sorry, Peter Jackson!!); mais parmi les scènes longtemps censurées, il y avait d'une part les séquences à connotation sexuelle, et d'autre part les bribes d'une scène de massacre, lorsque Kong dépasse le mur et commence à tout casser et à tout tuer, avec une certaine cruauté, dans le village de ses adorateurs. Mais cette scène certes cruelle mais indispensable trouve un écho parfait dans le massacre des New Yorkais par le gorille géant, de même que la detsruction des huttes trouve un écho dans les agissements du singe lâché en ville.

Ce ne sont pas les seuls parallèles à trouver dans le film. ils abondent, dans une structure riche en rebondissements, mais à la cohérence à toute épreuve: la tête exaltée de Denham lorsqu'il "trouve" Ann Darrow au début du film, et qu'il constate qu'elle a la silhouette idéale pour être son héroïne (Robert Armstrong la regarde en détail, partout ou il faut), est répétée par le visage réjoui de Kong, vu en gros plan après son affrontement avec l'allosaure. On songe d'ailleurs aux paroles de Zaroff dans The most dangerous game, qui parle de l'importance de la femme en tant que récompense du chasseur victorieux... De même, l'offrande faite à Kong, avec Ann attachée à deux poteaux, trouve-t-elle un écho dans la scène du théâtre, avec cette fois Kong en victime sacrificielle; regardez les tous les deux se dégager de leurs liens, l'une motivée par la peur, l'autre par la colère...

Denham, c'est Cooper, on le sait. L'auteur de l'anecdote a mis suffisamment de lui-même dans le personnage obsessionnel de ce showman de génie qui croit avoir trouvé le spectacle ultime en la persone de Kong. Mais c'est intéressant de réfléchir à la raison d'être de ce voyage: comment Denham sait-il ce qu'il va trouver sur l'île? c'est un point qu'il ne vaut mieux pas creuser, mais on constate qu'il vient en toute connaissance de cause, avec sa fameuse réplique: "Did you ever hear of...Kong?". lorsqu'il demande cela au capitaine du Venture, il a lui une idée du monstre qu'il vient chercher. Il a les plans d'une île mystérieuse, oui, et a du recouper des on-dits et des légendes locales pour finir par être persuadé de l'existence d'un gorille géant. On sait, grâce à la fameuse scène anaphorique (Un flash forward, donc) du test caméra de Ann Darrow réagissant à un monstre invisible qui n'existe que dans sa tête, que le danger qui est dans la tête de Denham est contagieux. Mais une fois arrivé dans l'île, on est chez le docteur Freud. Bien sur la montagne ressemble à un crâne humain, mais on est quand même bien loin dans l'inconscient. Après tout, cette pauvre Ann Darrow est ressentie, on s'en doute comme un passe-temps de premier choix par les indigènes qui vont la donner en pature à leur divinité poilue. Et le singe, on le sait, tombe amoureux d'elle, ne négligeant pas une occasion de l'inspecter, la humer, la toucher de ses gros doigts boudinés, et bien sur de la déshabiller entre deux palpages; revenus à New York, le singe et ses kidnappeurs vont à nouveau se confronter au sexe et à la pulsion, avec atteinte à la masculinité (un train stoppé dans sa course), masturbation métaphorique (Le dit train brisé et vidé de ses occupants), pénétration manifeste doublée de viol (Le bras de Kong vient chercher Ann là ou elle se croit sauve), et bien sur la plus belle érection de toute l'histoire du cinéma, qui se terminera mal: l'Empire State Building sera d'ailleurs réutilisé par Warhol avec ce même sens. De quoi en conclure que tout gorillle lâché dans New York attire forcément les effusions...

A la fin du film, faut-il voir une forme d'humour auto-critique lorsque Denham semble prêt à triompher d'avoir eu raison ("It was beauty killed the beast", dit il depuis 90 minutes) alors qu'il est responsable de la mort d'un grand nombre de personnes, de destructions inouïes, et pour tout dire du chaos? en même temps, le film s'accomplit sous la forme d'un double crescendo qui est encore très efficace, 78 ans après. Mais Denham reviendra, pour le pire et pire encore, avec le film suivant de Cooper et Schoedsack, une suite vite faite et bien mal faite, qui ne fait honneur à aucun des artistes géniaux qui ont suivi le duo jusqu'à cette deuxième aventure: Son of Kong est un abominable navet. Pas King Kong; son statut royal, ce film ne l'a pas volé!

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Published by François Massarelli - dans Pre-code Merian Cooper Groumf
22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 08:57

"This world's divided into two kinds of people: the hunter and the hunted. Luckily I'm the hunter. Nothing can change that."
(Ce monde est divisé en deux catégories: le chasseur et celui qui est chassé. heureusement pour moi, je suis le chasseur; on n'y peut rien changer)...

Cette phrase prononcée par un Bob Rainsford sur de lui (interprété par le si convenablement transparent Joel McCrea) sert si bien d'exergue au film qu'on s'abstiendrait facilement de la commenter. Seulement elle contient un intéressant lapsus. Rainsford est une espèce aujourd'hui disparue, mais qui prospérait encore dans les années 30, en particulier dans la fiction des plus romantiques, comme le reporter: le chasseur de gros gibier, doublé inévitablement d'un journaliste et auteur à succès. Spécialisé dans les chasses spectaculaires, ce chasseur qui semble n'avoir aucune espèce de respect pour les animaux qu'il chasse utilise pourtant volontiers un vocable (People) qui humanise bizarrement ses proies. Ou alors, il reconnait implicitement le monde comme un endroit de souffrance ce qui ne le dérange nullement dans la mesure ou il est du bon coté de la barrière. Mais le film va, on l'espère, le faire changer d'avis...

Rainsford, comme finalement tant de héros du film fantastique (Voir Vampyr, de Dreyer, ou The island of lost souls, de Erle Kenton, tous deux sortis la même année), est un personnage apparemment vide, dont la caractérisation est surtout un moyen de lancer le thème de la chasse, et d'attiser l'intérêt de son adversaire dans le film: le Comte Zaroff, interprété avec un certain sens de l'excentricité par Leslie Banks. Celui-ci, toute personne ayant entendu parler du film le saura déja, est un chasseur d'humains, qui profite de récifs disposés au large de son île ou il vit en reclus pour recueillir les naufragés et les chasser sur son île. Il expose ensuite les têtes de ses victimes dans sa salle des trophées, un endroit dont il ne se vante qu'auprès de ses futures victimes... L'arrivée de Bob Rainsford, seul rescapé d'un naufrage, est d'autant plus goûtée par l'étrange noble Russe qu'il le connait et l'admire. De fait, il a lu ses livres, pense comme lui, et la partie de chasse qui s'annonce est pour zaroff l'occasion de se mesurer à un égal. De plus, il y a une femme, qui va devenir bien vite le véritable enjeu de la lutte: chasser et triompher de l'autre, c'est remporter la femme, jouée bien sur par Fay Wray.

Avec une durée de seulement 63 minutes, toutes extrêmement bien pesées, le film se situe en plein dans la tradition des films fantastiques et d'horreur des années 30. il serait facile d'y voir un simple film de série B, ce qu'il n'est en aucun cas: la production très soignée de David O. Selznick, la musique du grand Max Steiner, la photo superbe de Henry Gerrard, qui dans la tradition du genre utilise la lumière et les éléments avec génie, et bien sur la mise en scène nerveuse, sans temps morts, complétée par un montage millimétré, ce film est au pire de l'excellent travail. Le principal problème qu'il a aujourd'hui, c'est précisément qu'il est tombé dans le domaine public, il est donc trop facile d'y accéder, via des copies incomplètes, ou catastrophiques... Mais l'étrange cauchemar qui est ici représenté, qui tient uniquement à l'humain, pas d'autre monstre n'y fréquente cette île, doit être vu dans de bonnes conditions, sous peine d'être dévoyé, rapetissé, réduit à une anecdote vaguement horrifique. Dans de bonnes conditions, le postulat gonflé devient une course-poursuite haletante, et au suspense jamais démenti... et le film, fort de toutes ses qualités, est un si merveilleux cauchemar.

Et puis, il est inévitable de le mentionner, bien sur, derrière Schoedsack et Pichel, metteurs en scène, il y a Schoedsack et Cooper, producteurs, dans leur première excursion dans le fantastique, alors qu'une autre de leurs oeuvres est déja en préparation, pour cette même RKO, co-produite par le même Selznick, avec la musique de Steiner, et trois acteurs similaires dont Fay Wray et Robert Armstrong qui joue ici un personage secondaire. On y réutilisera même certains décors! Et dans The most dangerous game, il est question d'un bateau plein d'aventuriers qui s'échoue auprès d'une île étrange dont la réputation de vague malédiction est évoquée... et bien sur un monstre, fut-il humain, rode sur cette île, monstre dont on finira par triompher, mais qui nous ressemble tellement: il convoite la même femme que nous, il use des mêmes armes, et il a les mêmes défauts, à commencer par la vanité et la cruauté. Le film est plus, mais il est aussi déja un galop d'essai de Shoedsack et Cooper pour leur film le plus ambitieux, le plus important, et l'un des chefs d'oeuvres absolus du cinéma.

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Published by François Massarelli - dans Pre-code Criterion Merian Cooper
21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 09:32

Outre sa capacité à s'immerger complètement dans le mélodrame, Frank Borzage est aujourd'hui reconnu pour ses films allégoriques, dont on trouve une trace dès ses premiers courts et moyens métrages: ses petits westerns de 1917 sont à la fois des histoires réalistes et symboliques, et ensuite des films comme Humoresque, Lazybones ou d'autres agissent assez clairement comme des fables. Avec ce deuxième film réalisé pour Columbia, dans la foulée de Man's castle, il passe à la vitesse supérieure, et accomplit un film totalement de son temps, qu'il nous faut voir aujourd'hui non seulement comme un plaidoyer pacifiste, ce qu'il était consciemment -on sait l'horreur qu'avait Borzage pour la guerre, ce trouble-fête numéro 1 dans Seventh Heaven et Lucky star - mais aussi comme un film anti-fasciste par bien des cotés, ce qui va être prolongé par d'autres oeuvres, notamment Little man, what now, Three comrades et bien sur The mortal storm.

Le film est adapté d'un roman de Ferenc Molnar publié en 1906. Molnar est surtout connu pour sa pièce Liliom, ce qui fait de lui un déjà vieil ami... A Budapest après la première guerre mondiale, le film suit les aventures d'une bande de gamins, les Paul Street boys, qui se sont organisés en bande: ils ont un chef, l'autoritaire Boka (Jimmy Butler), une structure hiérarchique qui incorpore des officiers, des promotions...et un simple soldat, un seul, d'ailleurs souffre-douleur de la bande, le brave soldat Erno Nemecsek (George Breakston). Ils ont aussi un terrain à défendre, et des ennemis, les chemises rouges, des garçons plus vieux, et plus menaçants, menés par Feri Ats, interprété par Frankie Darro, un adolescent déjà vu dans de nombreux films Warner des années 30. Chaque groupe est fidèle à son leader charismatique, dont on sait que l'un d'entre eux est élu par son groupe: on assiste à l'élection de Boka, à la quasi-unanimité. Mais il y a un traître, le trouble Gereb (Jackie Searl); celui-ci va espionner pour le compte des "chemises rouges" après avoir perdu l'élection face à Boka.

Le personnage principal, c'est Nemecsek: bien que subalterne d'à peu près tous ses camarades, il met tout son coeur dans sa bande. Chargé systématiquement des sales besognes, il a une grande ambition, devenir un officier à son tour, afin de cesser d'être constamment à la traine, et lui aussi porter une casquette. Mais il sera reconnu à sa juste valeur, lors d'une de ses innombrables missions suicide, par les ennemis: Feri voit en lui un garçon courageux, admire sa loyauté; ce qui ne l'empêche pas de précipiter le garçon à l'eau, en guise de punition lorsqu'il le surprend à espionner les "chemises". Nemecsek est atteint très vite d'une pneumonie, après ses séjours dans l'eau, dus aussi bien à la bande de Boka qu'à celle de Ats, et il est très malade lorsque les choses s'enveniment entre les deux groupes. Il prend sur lui et décide d'apparaître au combat, et...

On connaît La guerre des boutons, et autres contes gentiment guerriers de l'enfance et de ses affrontements montés en épingle; mais ce film est dès le départ placé sous le signe dramatique de la guerre, avec un convaincant fondu-enchainé entre une vision du front de la première guerre mondiale, ou un homme s'interroge sur le bien-fondé de la guerre, et une salle de classe, ou le même homme plus vieux est représenté en maitre d'école chargé de faire passer la pilule, et d'indiquer aux enfants l'importance de mourir pour la patrie. Après, on sera constamment aux cotés des enfants, les seuls adultes qui aient vraiment un rôle dans le film étant les parents de Nemecsek, conscients de la santé déclinante de leur fils. On n'est donc pas dans un film qui s'abandonne à contempler avec indulgence les agissements proto-guerriers des enfants. En dépit des efforts des enfants pour s'amuser à faire leur petite guerre, le ton est très rapidement grave. Un gardien du terrain vague (Sur lequel des matériaux sont entreposés, en vue de la construction d'un immeuble) qui est un vétéran manchot du conflit mondial, a très vite fait le rapprochement. Le film nous montre donc que la guerre, ça tue, et le génie de Borzage pour être à la fois allégorique et réaliste fait une fois de plus des merveilles. Il s'approche au plus près des enfants, montre bien leurs intentions, qui sont de singer la guerre au plus près, sans prendre trop de risques (leurs armes sont après tout relativement inoffensives, contrairement à la pneumonie de Nemecsek); mais le mal est là: c'est afin de participer à la bataille héroïque que Nemecsek quitte son lit...

Il n'y a pas, parmi les deux bandes, de bons et de méchants: tous sont mis dos à dos, par un certain nombre de pratiques et d'anecdotes. Bien sur, dans un premier temps, on est du coté des Pal Street Boys,  d'autant qu'ils vont agir démocratiquement, en mettant constamment l'accent sur les notions de loyauté et de droiture. de plus, ils sont démocrates! Alors, après avoir vu les manières de Feri Ats et de sa bande, on pense avoir trouvé le bon coté; et puis... d'une part, c'est Ats qui verra le premier les qualités humaines de Nemecsek, c'est lui aussi qui osera le visiter durant sa maladie, mais restera respectueusement à la porte de la boutique... De leur coté, les Pal Street Boys organisent un simulacre d'élection, plus basé sur la personnalité incontournable du leader Boka immanquablement réélu, et leur organisation hiérarchique qui incorpore un souffre-douleur renvoie à des groupes tristement actifs et célèbres en ces années 30. Le fait que Nemecsek soit à 100% complice de ses bourreaux, et tâche de faire peser sa loyauté dans le but de s'élever, ne change rien: il est une victime d'un système para-militaire, qui est basé sur le vide, pratique le culte du chef, et envoie des jeunes gens à leur perte. A ce titre, consciemment ou non, le film est une critique explicite d'une mécanique fasciste para-militaire, ou du moins d'une armée, ce qui je m'en excuse, revient pour ma part exactement au même...

L'interprétation est excellente, et ce en dépit de l'âge de la plupart des acteurs. Bien sur, Breakston, sur les épaules duquel le film repose presque tout entier, n'est pas en reste; Borzage s'est une fois de plus choisi un lieu apparemment à l'écart du monde, une marge avec ce terrain vague en transition, un endroit ou va pourtant se jouer le petit théâtre de l'humanité comme tant d'autres qu'il s'est choisi comme décor de ses films. 

Ce très beau film rare vient une fois de plus nous montrer l'oeuvre d'un cinéaste attaché à montrer son horreur de la guerre et son attachement au respect de la dignité humaine. L'émouvant parcours de Nemecsek, le garçon qui a cru trouver un idéal dans la défense d'un terrain vague,  se termine dans une série de plans très beaux, qui renvoient à bien des images allégoriques sur les conséquences de la guerre: au premier plan, la maman de Erno Nemecsek, son enfant sans vie dans les bras, et derrière elle tous les enfants des deux bandes rivales, unis derrière le symbole. Une coda qui voit les deux camps célébrer la mémoire du disparu, avec un clairon sur la joue duquel une larme coule, renvoie selon moi plus à un pessimisme déclaré sur la suite que prendront les évènements qu'à une volonté de montrer une célébration de l'héroïsme: ces garçons iront tous au conflit suivant, et beaucoup mourront, parce qu'il y aura toujours des leaders pour entrainer les autres, et toujours des petits soldats comme Erno pour aller au casse-pipe. Ce fut d'ailleurs le cas du jeune George Breakston. D'autres ont aussi participé, dont Jimmy Butler, qui contrairement à Breakston, y est resté.

Bref, No greater glory est un nouveau film essentiel de la veine "inquiète" de Frank Borzage... Et aussi l'un des plus déchirants.

 

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Published by François Massarelli - dans Frank Borzage Pre-code
20 décembre 2011 2 20 /12 /décembre /2011 12:25

"Qu'est-ce qui fait un homme, M. Lebowski? faire ce qu'il faut au bon moment, quel qu'en soit le prix?"

"Eh bien... ça et une paire de testicules."

 

Cet échange entre deux hommes du même nom, mais aux histoires radicalement différentes est à bien des égards très représentatif de ce qui fait le sel de ce film indispensable des frères Coen, qui appartient pourtant à leur veine la plus légère, contrairement à Miller's crossing ou No country for old men. La critique n'a pas été tendre avec ce film, à sa sortie; il faut dire qu'après Fargo, on attendait de l'or: satirique, drôle voire méchant, mais pas un film foutraque de deux heures qui suit la destinée inattendue d'un incapable auto-proclamé... Et pourtant il y a plus.

 

La notion de genre est depuis toujours au centre de l'oeuvre des deux frères qui aiment à imiter et détourner les films des années 40 et 50. Il y a deux catégories de films toutefois, ceux qui sont faits avec un surplus de rigueur, dont Miller's crossing, True grit ou Blood simple, voire The hudsucker Proxy qui sont à la fois des parodies et des films renvoyant authentiquement au genre. A coté, il y a des parodies parfois soignées, mais qu'il est difficile de prendre autant au sérieux. Lebowski est souvent considéré comme le moins soigné de tous ces films au second degré... le plaisir qu'on y prend, soyons juste, tient beaucoup au mauvais esprit, à l'idée de lâcher dans une enquête sordide un faux détective totalement dépassé par les événements, chaussé de sandales en plastique, et qui trouve des solutions entre deux joints, par hasard, tout en achevant de foutre sa vie en l'air avec une application admirable. Ca repose aussi sur les dialogues qui sont parmi les meilleurs des deux frères Coen, avec leurs bons mots, leur grossièreté ciselée et militante ("Do you really have to say so many cuss-words?" " What the fuck are you talking about?", soit "Tu es vraiment obligé de dire autant de grossièretés?" "De quoi tu parles, ********?"); Et puis il y a les personnages, apparemment lachés dans une situation qui les dépasse, alors qu'en fait les Jeff "the Dude" Lebowski et Walter Sobchak sont ici parfaitement à leur aise. Ce chaos, c'est finalement leur vie toute entière...

 

Bon, revenons au genre: ce film est un film noir déguisé. Pas n'importe lequel, il s'agit de The big sleep (le titre avec "the big" est très clair à ce sujet) de Howard Hawks dans lequel Bogart est appelé par un millionnaire estropié pour vérifier les agissements de ses deux filles, l'une délurée, l'autre plus raisonnable, quoique. La première est effectivement assez clairement nymphomane, mais la deuxième (interprétée de façon opportune par Lauren Bacall face à Humphrey Bogart) va fondre pour le détective bourru. Le reste, l'enquête proprement dite, est assez incompréhensible. Mais peu importe: ce que les Coen ont imité ici, c'est le schéma général, puisque l'histoire située en pleine crise du Golfe est celle d'un homme (Jeff Lebowski, surnommé The Dude, un hippie jamais redescendu de ses trips d'acide, interprété par Jeff Bridges) qui se retrouve associé à un autre qui porte exactement le même nom que lui (Charles Durning); celui-ci, un homme riche et paralysé, va lui demander de l'aide lorsque son épouse, une jeune tigresse irresponsable, se fait kidnapper. Le Dude doit récupérer la fille et véhiculer l'argent, mais il a la mauvaise idée d'en parler à son meilleur ami, un partenaire de bowling, le très impulsif et incontrôlable Walter Sobchak (John Goodman); celui-ci, agent de sécurité, prend les choses en main de telle manière que la situation devient vite catastrophique. Ajoutons des rencontres répétées avec des hommes de main qui tapent avec application sur le pauvre Dude, des nihilistes Allemands prêts à tout, un furet qui en veut à la virilité du héros, un pornographe véreux, la fille légitime du riche Lebowski qui se donne à notre héros dans des circonstances troublantes, un vrai détective qui enquête sur la fugue de la jeune Fawn Kneutson, du Minnesota, une échappée de Fargo donc, et enfin du bowling, avec l'inutile Donny (Steve Buscemi), le compagnon éternel de Walter et le Dude.

 

Comme souvent chez les frères Coen, deux Juifs qui ont grandi dans le Minnesota, le film est un commentaire amusé sur l'omniprésence de l'immigration aux Etats-Unis, sorte de démenti cinglant à l'obsession nativiste d'une certaine frange de la population, largement représentée dans le camp Républicain sous Reagan et les deux Bush. On notera ainsi que les trois "héros" eux même, le Dude, Walter et Donny sont issus de toute évidence de l'immigration Européenne au sens large, Sobchak étant Polonais (originellement catholique, il complique encore plus le melting pot dans la mesure où il s'était converti au judaïsme pour son ex-épouse), et Donny d'origine Grecque. de leurs coté, les autres Lebowski sont bien sur de la même origine vaguement centrale Européenne que le Dude, ce qui n'empêche nullement le vieux Lebowski de jouer au W.A.S.P. condescendant, habitant d'ailleurs à Pasadena, chez les riches, donc. Mais Bunny, de son vrai nom Fawn Kneutson, provient de l'immigration Scandinave via le Minnesota, ce que révèle un détective nommé Da Fino, donc franchement Italien. D'autres protagonistes venus d'ailleurs incluent le trio de nihilistes Allemands (l'un des trois est joué par le Suédois Peter Stormare, un autre par Michael Balzary, mieux connu pour son excellent travail dans les Red Hot Chili Peppers sous le pseudonyme de Flea), dont les accents excessifs en rajoutent une bonne louche, et parmi les hommes de main du pornographe Jackie Treehorn (Interprété par Ben Gazzara, et un nom comme "Jackie Treehorn" doit être un pseudo), on trouve un homme souvent mentionné ensuite, pour avoir uriné sur un tapis, et qui est d'origine Asiatique, ce que les dialogues ne nous font jamais oublier: "The chinaman peed on my rug." Bref, tous ces américains, rassemblés dans un conte par le narrateur westernien joué par Sam Elliott, viennent d'ailleurs, le martèlent avec insistance, et font une belle bande d'ahuris... mais nous rappellent que si le rêve Américain a décidément une drôle de tête, il n'en reste pas moins valide, comme le prouve le plan de Jeff "The dude" Lebowski se reflétant dans un miroir qui imite la fameuse couverture de Time magazine, man of the year... Oui, tous ces gens sont donc des Américains.

 

Un autre thème insistant du film, c'est clair très vite, est celui du pénis. Les scènes qui tournent autour de ce petit objet tubulaire à taille variable suivant les circonstances sont légion, depuis la scène durant laquelle le Dude doit faire face à trois hommes qui débarquent chez lui pendant qu'il prend son bain, lâchent un furet dans la baignoire, et menacent de lui couper sa virilité. Le nombre de fois où le terme "Johnson"(Popaul) est ensuite prononcé est impressionnant. Mais cet événement revient de nombreuses fois au souvenir du spectateur, en particulier via un rêve durant lequel le Dude se voit poursuivi par les allemands armés de ciseaux géants. Et le motif est répété, dessiné par Ben Gazzara machinalement alors qu'il est au téléphone, dessiné à l'écran par une quille et deux boules de bowling, et même exhibé dans une histoire édifiante racontée par Walter Sobchak pour expliquer la perversion du personnage de bowler (Jesus Quintana) joué par John Turturro. Le terme renvoie aussi, après tout, à l'examen de l'appareil génital du Dude commandité par Maude Lebowski, qui souhaite s'en faire un partenaire pour faire un bébé qu'elle élèvera. Tout ceci renvoie donc à la conversation citée plus haut, pourtant commencée dignement entre Charles Durning (the Big lebowski) et Jeff Bridges (the Dude), au son de la musique de Mozart dans son versant sacré:

"What makes a man? Is it being ready whatever the cost? "

"Yes, that and a pair of testicles."

 

Cette thématique sub-pelvienne est un motif récurrent, ce qui n'empêche pas d'autres éléments de se faire jour durant le film. Evidemment ils sont moins provocateurs, mais le dialogue leur permet d'être présents sans trop avoir à les chercher. Le plus surprenant est qu'on les trouve le plus souvent dans la bouche de Walter Sobchak, voire de l'intrigant Jeffrey Lebowski: il est ici largement question d'éthique, de valeurs, de règles, de ce qui se fait et ne se fait pas. Comme le dit Sobchak, converti au Judaïsme, à propos du nihilisme: au moins le nazisme ça a une éthique, il faut le reconnaître, tandis que le nihilisme... Les personnages des trois Allemands et leurs tentative pathétique d'extorsion de fonds sur la personne des milliardaires Lebowski, la petite Bunny qui s'est mariée à un estropié dans le but de le saigner à blanc, tout en couchant avec tout ce qui bouge (A des prix odieux, comme en témoigne son unique échange dialogué avec le Dude), le petit Larry Sellers qui a volé le tas de boue roulant du Dude, ou encore les adversaires de l'équipe de Sobchak au bowling, tous sont marqués par une tentation de contourner les règles... Le pire, c'est lorsque Sobchak explique aux nihilistes que leur plan ne marche pas parce que les règles d'un enlèvement ne sont pas respectées s'il n'y a pas d'otage. Plus sérieusement, la première entrevue entre les deux Jeffrey Lebowski (Deux facettes d'un même homme? Très éloignées, alors. A eux deux on a toutes les couleurs du spectre...) tourne vite à l'affrontement entre deux Amériques, l'une contestataire et bloquée dans ses riches heures du passé, comme en témoigne l'affligeant CV du Dude, l'autre consacrée par les années Reagan qui viennent de s'écouler et condescendante à l'égard des autres: "C'est habillé comme cela que vous allez chercher du travail?". Pourtant, avec toutes ses valeurs éthiques, le vieux Lebowski qui se vante d'avoir fait son devoir en Corée (Comme Walter Sobchak a d'ailleurs laissé une partie de sa santé mentale au Vietnam) n'est pas tout propre. S'il n'a manifestement aucune idéologie, au moins le Dude a une morale...

 

Notre anti-héros, qui ne donne même pas son nom au film, puisqu'il s'agit d'un autre Lebowski, est pourtant présenté au début du film par le narrateur invisible (On le verra toutefois deux fois, et il s'adressera directement à nous) comme l'homme de la situation. On ne peut pas rêver introduction plus absurde que d'entendre l'accent Westernien de Sam Elliott nous dire "Sometimes, there's a man..." en voyant Jeff Bridges, en peignoir, short et sandalettes, boire du lait en douce au supermarché...

Ce personnage qui a échappé à tout, on imagine qu'il n'a pas fait le Vietnam, mais il est ami avec Sobchak tout de même. Il ne travaille pas, mais a travaillé, en tant que roadie pour Metallica. Il ne fait rien de ses journées, met des sandales en plastique pour sortir, mais garde des Adidas neuves à la maison, où il écluse cocktail sur cocktail en fumant des joints, en écoutant des cassettes de relaxation, et de la musique des années 60 et 70: une certaine prédilection pour Bob Dylan, et The man in me (Le thème mâle une fois de plus), voire Creedence Clearwater Revival au volant. Il aime bien aussi My condition, de Kenny Rogers, qu'il utilise en bande-son de son désastreux musical psychédélique en rêve, où il voit Saddam Hussein (n'oublions pas que la guerre menace), et Maude Lebowski en Walkyrie... Bref, il est coincé dans un passé mythique qu'il se plaît à embellir quand il raconte ses faits d'arme en tant que hippie.

Un trait important de son caractère est la façon dont la situation semble glisser sur lui, alors qu'en réalité, il va résoudre l'enquête qui lui a été confiée. Mais une chose qui apparaît, c'est la prise que le langage a sur lui: d'une part, Sobchak le manipule facilement, pour lui faire faire ce qu'il veut. D'autre part, le Dude répète tout ce qu'il entend, à la manière d'un perroquet. De la phrase anti-Saddam prononcée par George Bush (Senior) à la télévision lors de la scène de la supérette ("It will not stand, this agression") à un certain nombre de mots prononcés par Maude hors contexte (Vagina, Coitus), le Dude répète tout, dévoyant le plus souvent les phrases qu'il s'approprie de leur contexte jusqu'à les rendre surréalistes, embarrassantes et bien sûr burlesques. La grande force de cet homme qui recycle la pensée des autres est d'être quasi inexistant...

 

Ce personnage parfois présenté à tort comme un génie en sa partie (le détective Da Fino lui voue une admiration sans bornes) est aussi voué à la haine des uns et des autres, voire au mépris: le "big" Lebowski lui conseille de tatouer "Fuck it" sur son front, ce qu'il estime être sa réponse à tout, et le chef de la police de Malibu lui tient un discours clair, le traitant de "Jerk off" (Traduit par gros con, mais en fait c'est pire.). Donc, contrairement au cowboy étrange qui nous sert de narrateur, tout le monde ne semble pas aimer cet homme...

 

En montrant dans ce film l'Amérique de 1990, entre les mains de margoulins comme Jackie Treehorn, Jeffrey Lebowski, ou les "amateurs" nihilistes Allemands qui ont tâté de la musique (Façon Kraftwerk), puis du porno, enfin de l'escroquerie, mais dans laquelle trois hommes qui ont échappé à tous les radars du progrès continuent de se réunir tous les jours pour une entreprise aussi cruciale que le bowling, les frères Coen ont su réaliser un portrait d'une Amérique en fin de siècle (Racontée par un homme qui date du siècle précédent; ça a des allures cosmiques...) qui ne se réfugie pas dans les lieux communs, et qui reste bien sur soumis à la condition d'avoir l'humour nécessaire pour le voir. Ces hommes non-héroïques engagés dans une affaire qui les dépasse, vont perdre l'un des leurs, mais seront, à la fin, inchangés. Ils auront d'une certaine façon rendu la justice, mais la face du monde n'en sera pas changée. Par contre, le film, lui, est bien plus riche qu'on a voulu le voir. Tout ça pour un tapis sur lequel un chinois avait uriné...

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Published by François Massarelli - dans Joel & Ethan Coen
19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 17:28

1925, c'est vite dit... The Phantom of the opera fait partie d'une poignée de films qui découragent la critique à bien des niveaux... trois pour être précis:

D'une part, le film est placé au centre de la carrière de Lon Chaney, dont il est la vitrine la plus emblématique, et les gens qui depuis sa première sortie en 1925 le voient, l'aiment et le revoient y sont attirés par la performance extraordinaire de l'acteur, au mépris finalement de tout le reste.

Ensuite, c'est un patchwork dont l'assemblage s'est déroulé sur plusieurs années, mobilisant plusieurs équipes et plusieurs réalisateurs (principalement Julian, mais aussi Edward Sedgwick), certains d'entre eux n'étant d'ailleurs même pas identifiés...

Enfin, ce film à l'histoire déjà passablement chargée, a survécu en deux versions, toutes deux lourdement différentes: une de 1925, correspondant à ce qui est sorti sur les écrans Américains après plusieurs previews toutes plus compliquées les unes que les autres; cette version préservée sur des copies 16mm ne rend absolument pas justice à la superproduction spectaculaire que l'on attend; et une version de 1929, correspondant à la ressortie parlante du film, qui mélangeait des portions importantes de la version de 1925 à de nouvelles scènes. Mais cette version reste muette, aucune copie parlante n'en ayant été retrouvée (Sinon sous forme fragmentaire)... Conservée en 35 mm, c'est la version la plus souvent vue, qui incorpore aussi des séquences en couleurs (Une scène en Technicolor, et deux en couleurs appliquées, selon un procédé de pochoir, qui a été restauré récemment, en plus de teintes)... Les couleurs, bien que disponibles désormais uniquement sur cette version de 1929, proviennent en droite ligne de la première version du film, qui ajoutait à ces pochoirs, ces teintes et ce Technicolor le recours au Prizmacolor dans des scènes de ballet (qui ont été retrouvées, le Eye museum d'Amsterdam en ayant publié récemment la preuve: une photo en témoigne ici).

Et au milieu de tout ça, le film reste malgré ce pedigree en forme de puzzle, l'acte de naissance véritable de l'horreur made in Universal: sans Phantom, pas de Frankenstein, pas de Dracula, pas de The Mummy... il convient donc de jeter plus qu'un coup d'oeil à ce vénérable objet.

L'histoire présentée dans le film est une adaptation simplifiée du roman de Gaston Leroux, dont les romans sont toujours un dosage de gothique mesuré, de romantisme échevelé, et d'humour décalé. Ici, l'humour est présent, mais dans une veine plus slapstick (Ce qui s'explique très facilement, voir plus bas...). Le romantisme est réduit à une portion congrue, l'habitude des scénaristes vis-à-vis de Lon Chaney était d'en faire un amoureux déçu, voire trahi; le fantôme de Leroux était, lui, aimé; Chaney ne sera que repoussant. Donc en matière de romantisme, on n'a droit qu'aux amoureux transis interprétés par Norman Kerry et Mary Philbin. Par contre, le studio s'en est donné à coeur joie au rayon gothique...

A l'opéra de Paris, un mystérieux personnage agit en coulisses qui se fait lui-même appeler "Le fantôme" et sème la terreur. Il entend imposer à la direction une jeune chanteuse, Christine Daaé, ce qui n'est pas du gout de la direction, et encore moins de la prima donna, Melle Carlotta... Mais "Erik" le fantôme met ses menaces à exécution, et ruine une représentation, avant d'enlever Christine dont il est amoureux. bien vite, il lui impose une retraite à son seul profit, et elle doit dire adieu à son soupirant, le vicomte Raoul de Chagny: celui-ci ne l'entend pas de cette oreille, et avec le concours d'un mystérieux personnage, Ledoux, il se met en quête de retrouver le fantôme et sa bonne amie...

Contrairement à d'autres adaptations, celle de Brian de Palma en particulier, le parallèle entre Faust (manifestement, le seul opéra jamais joué à Paris...) et ce fantôme de l'opéra n'est jamais exploité. L'opéra n'est finalement qu'un décor, permettant de superbes variations de décor, de composition et d'éclairage... Par moment on a le souffle coupé devant l'invention visuelle du film (A plus forte raison lorsqu'on le voit enfin en HD après tant de copies répugnantes)... au point d'avoir envie d'en créditer l'auteur, ce brave Rupert Julian. Mais chacun sait que c'est compliqué, d'une part parce que le metteur en scène autocratique (Il était tous les clichés possibles et imaginables du personnage, avec sa moustache, un humour absent, un plaisir fou à terroriser les acteurs les plus timides, comme cette pauvre Mary Philbin, et un manque de talent souvent mentionné) n'a été que le metteur en scène de la toute première version de ce film, mais aussi parce que le film est surtout une production dans laquelle Lon Chaney, de notoriété publique a été un lien entre les techniciens, et ne l'oublions pas le véritable ciment du projet. Le film ne se serait pas fait si le grand acteur n'avait pas été là pour créer ce maquillage exceptionnel. Il y a des spéculations sur le rôle de l'acteur qui aurait éventuellement pu "diriger" une partie de ce film. On sait par ailleurs que B. Reeves Eason, Edward Sedgwick et d'autres (pas toujours crédités) ont dirigé des retakes de ce film, retakes qui sont plus des séquences complètes qu'autre chose. Sedgwick (Assistant de Chaplin, puis de Keaton) aurait été responsable de nombreuses séquences burlesques dont peu restent dans le film, mais aussi de la fin sur-vitaminée telle qu'on la voit actuellement. De nombreuses scènes avec Chaney auraient été tournées en l'absence de ce brave Julian. Quant à la copie de 1929, elle comporte aussi des scènes retournées en l'absence de Chaney et de Julian... donc la notion d'auteur est ici impossible à attribuer, comme pour le Ben-Hur tourné la même année. Si le film est une fête visuelle (Les scènes de souterrain, les jeux de lumières, les ombres gigantesques...) il le doit sans doute d'abord à des chef-opérateurs qui avaient carte blanche: ils étaient trois sur la production, Milton Bridenbecker, Virgil Miller et Charles Van Enger. Remarquez, une bonne part de ces moments importants, notamment ceux montrant Chaney, ont été tournés à l'époque où Julian était encore le capitaine...

Enfin, le film tient la route surtout grâce à Lon Chaney, il est l'un de ses rôles les plus emblématiques, mais aussi les plus paradoxaux: en effet, les premières trente minutes sont une succession de petites apparitions de l'ombre de l'acteur, de sa silhouette, de ses mains, avant qu'on le voie enfin, dans toute sa splendeur... derrière un masque. Dans un réflexe publicitaire, l'acteur a délayé au maximum l'apparition de son maquillage le plus élaboré, d'autant qu'il était réputé si douloureux qu'il ne fallait pas en abuser. Mais l'effet est d'aboutir à une scène située d'ailleurs en plein milieu, durant laquelle lentement, une jeune femme effarouchée n'en revenant pas de sa propre audace lui arrachait son masque, et... le regrettait aussitôt. Regardez le film...

Bien que pas forcément extraordinaire, voire parfois médiocre dans son interprétation, ce film est l'un des plus célèbres films muets Américains, l'un des plus répandus aussi. C'est que la somme de ses qualités est finalement plus importante que ses défauts. Et puis le choix de se reposer, même partiellement, sur l'esprit feuilletoniste de Leroux, a porté ses fruits: le mystère passe, s'installe et demeure grâce à de merveilleuses scènes de pièges, de relents de tortures, de catacombes, de jeunes petits rats qui se font peur en faisant des pirouettes... tout cela a un goût de plaisirs coupables, qui sont la base d'un genre, dont tant de films importants sont ensuite sortis...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Lon Chaney 1925 Rupert Julian Technicolor **