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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 10:32

Après voir réalisé, en se cantonnant à la limite d'une bobine, de nombreux courts métrages, Capellani souhaitait faire profiter son cinéma de l'aura de prestige dont bénéficiaient les productions de la S.C.A.G.L. pour Pathé: cette filiale du film d'art était le prolongement de la politique ambitieuse de produire des films plus longs et plus "nobles". Et cette tentation d'allonger la sauce, devenue nécessaire quand on voit la façon dont les péripéties s'enchaînent et se bousculent dans les films d'une bobine, devait selon Pathé et Capellani passer par les grands écrivains populaires que sont Zola et Hugo... Hugo viendrait plus tard (Un Notre-dame de Paris de 36 mn, en 1911), mais pour commencer, le metteur en scène résume un classique des Rougon-Macquart. Son choix lui permet de maintenir vivant l'esprit de Pathé qu'il avait lui même créé: la peinture de conditions sociales défavorisées n'y passait pas par une diabolisation systématique des pauvres gens. Ici, le terrain était glissant, avec l'alcoolisme, mais l'écueil a été, heureusement, évité... au prix de quelques raccourcis, devenus indispensables quand on résume un roman de 400 pages en 35 minutes.

Cette adaptation de Zola en trois bobines est excellente. La maîtrise de l'ensemble est impressionnante. En dépit de sa brièveté, on suit ici l'évolution de personnages, et le décor, tant humain que matériel, est très réaliste, ou pour reprendre l'expression consacrée, tant pis pour le cliché, "naturaliste". c'est du Zola, après tout, et pas encore passé par la censure, on y appelle un chat un chat. il y est question de vie 'à la colle', de saoulographie, de crise de delirium, d'absinthe, de basse vengeance, le tout dans une atmosphère ô combien populaire. Le choix de Capellani a été de concentrer sur Lantier et sa maîtresse d'un temps Virginie, toute la méchanceté: ce sont eux qui précipitent Lantier dans l'alcoolisme; une scène, celle de la découverte de l'absinthe, me frappe parce que Lantier, qui est extérieur au cercle d'amis ouvriers qui compose le principal noyau de personnages, est au café, avec les copains de Coupeau, et il est habillé d'un costume plus bourgeois que les autres. Et il devient le tentateur, et pour finir c'est lui qui versera l'absinthe. Je pense que Capellani savait ce qu'il faisait...

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Published by François Massarelli - dans Muet 1909 Albert Capellani *
7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 18:05

Dans les quelques films qu'on a conservés de l'oeuvre de Bauer (environ un quart de l'ensemble), il se produit une fracture nette, entre les oeuvres si totalement russes, qui vont de 1913 à 1916, et ses derniers films, dont Vers le bonheur, Le révolutionnaire, ou le roi de Paris. Cette fracture est d'ailleurs parfaitement incarnée par ce film, dans lequel le metteur en scène confronte une fois de plus un personnage fragile à l'image de la mort, mais cette fois, il se lâche et en profite pour charger avec une ironie cinglante un personnage de "passeur", un artiste une fois de plus, qui est justement celui qui est obsédé par l'au-delà... Du coup, le film franchement baroque tranche sur les deux précédents, qui eux restaient à une certaine distance...

Un séducteur (Vitold Polonski) rencontre une jeune femme d'une grande beauté (Vera Karalli), mais qui est muette. Ils deviennent amants, mais le jeune homme tend à abrutir la jeune femme de fadaises, et lassé de ce manque de répondant, il la remplace sans autre forme de procès... Gizella, meurtrie, cherche à oublier, et décide de le faire par la danse, sa passion. Elle devient une vedette, avec en particulier une interprétation de la Mort du cygne du ballet de Tchaikovsky... C'est lors d'un de ses galas qu'un artiste obsédé par la mort (Andreï Gromov) la voit: il est à la recherche de la plus parfaite expression de la beauté de la mort, et il est persuadé de l'avoir trouvée. Il invite Gizella à poser pour lui... Ce qu'elle accepte.

Mais elle a des angoisses, liées à ce qu'elle a vu dans l'atelier du peintre: une présence surnaturelle et envahissante de la mort., ce qui provoque des cauchemars... Dont elle se sort sans trop de problèmes avec une nouvelle rencontre avec son séducteur, qui ne l'a en fait jamais oubliée, et lui demande sa main. C'est donc une Gizella radieuse qui se rend au rendez-vous chez le peintre halluciné, dans le but de se laisser peindre en cygne mourant. Je vous laisse deviner la suite.

Bauer fait tout pour séparer, différencier ses deux protagonistes principaux: la beauté fragile de Vera Karalli, qui non seulement est une excellente actrice, mais en plus danse pour de vrai, est mise en scène avec lyrisme, et une certaine retenue aussi. L'idée d'en faire une muette fonctionne à merveille, donnant à tout excès d'expressivité une justification parfaite... Mais le peintre, avec sa perruque et sa barbe à la Raspoutine, tient de la parodie pure et simple! Et son atelier est du plus haut ridicule. Le metteur en scène en avait-il soupé de "l'âme Russe"? Ses films suivants tendraient à le prouver. Mais ce qui aurait pu gâcher le film joue malgré tout en sa faveur, car le contraste entre les deux permet à Bauer de nous éblouir dans une séquence de cauchemar très élaborée, qui combine l'art consommé du réalisateur pour le placement des personnages dans le décor, l'utilisation de lumières, le cadrage et la caméra mobile. Et Karalli confirme qu'elle n'était pas qu'une note en bas de page (En particulier dans l'histoire compliquée de Raspoutine, mais je vous laisse chercher), mais bien une actrice de tout premier ordre.

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Published by François Massarelli - dans Muet Yevgueny Bauer 1916 *
2 juillet 2017 7 02 /07 /juillet /2017 18:18

Commençons une bonne fois pour toutes par affirmer que ce film n'est pas, contrairement à ce qui est souvent affirmé de façon appuyée, le premier long métrage de l'histoire du cinéma... Par contre c'est bien un long métrage, c'est sûr, et prévu, assumé et montré comme tel: contrairement par exemple à La naissance, la vie et la mort du Christ d'Alice Guy par exemple, ce film était bien prévu pour une séance qui le contiendrait en entier, sans option de voir les tableaux séparément les uns des autres.

J'ai dit "tableaux", et c'est en effet une caractéristique héritée de la décennie précédente, que de diviser le film en plusieurs tableaux qui tiennent lieu de séquences, d'ailleurs généralement annoncés par des intertitres qui nous disaient tout ce qu'on allait voir. Mais La Divine Comédie s'y prête plutôt facilement, et les réalisateurs du film se sont donc décidés à utiliser le cinéma pour transcrire la visite hallucinée du poète Dante aux Enfers, avec pour guide l'âme de Virgile...

Inspirées de Gustave Doré, les images font un grand usage de décors naturels, laissant les mots des intertitres faire une part du boulot... Mais il y a aussi une part de truquages parfaitement fonctionnels, surimpressions, caches, images composites. Les figurants nombreux qui interprètent les damnés ne sont probablement pas des acteurs, mais ils ont beaucoup donné pour le film, car le moins que l'on puisse dire c'est que la production ne les a pas ménagés! N'empêche, le film impressionne justement par ce jusqu'au-boutiste dans la volonté de suivre les illustrations établies et de fournir au texte un équivalent visuel à peu près aussi fou. On pense par moment à un Méliès qui aurait mis sa fantaisie au service d'une peinture violente et irréaliste, mais qui saurait non seulement doser ses effets, mais aussi ne pas se retenir parfois... Bref, ce film plus que centenaire est certes antique, mais il est aussi d'une grande beauté visuelle.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1911 *
5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 08:58

L'un des derniers films muets Chinois, La divine (Appelé The Goddess, soit "La déesse", en Anglais) est un pur produit du cinéma de Shangai: soigné, mélodramatique, et totalement sous l'influence des grands maîtres du cinéma Américain de la fin des années 20, Borzage en tête! Le film ne quitte jamais son environnement citadin, qui pourrait être Shangai by night: l'héroïne (Ruan Lingyu) est une jeune mère qui tous les soirs, s'occupe de son fils, le nourrit, le borde... avant de mettre une robe de soirée et de confier la garde du petit à sa voisine, parce qu'elle doit partir pour son travail. On se doute qu'elle n'est donc ni boulangère ni avocate, mais elle effectue son travail, jusqu'au soir où, pour fuir un raid de la police, elle doit se réfugier dans une habitation... Là, l'homme qui vit sur place accepte de la protéger contre la police le temps que la rafle se termine... Puis lui impose de passer le reste de la nuit avec lui. Elle est prise au piège, parce qu'il décidera de devenir son souteneur. Et surtout de se servir dans sa caisse dès qu'elle gagnera le moindre sou. Ce qui contrecarre prodigieusement les plans d'avenir d'une jeune mère qui se voyait déjà fournir une éducation décente à son fils... Elle va donc tenter le tout pour le tout, et fuir...

Le film entier est accroché à la performance de sa star, la grande actrice Chinoise Ruan Lingyu (1910 - 1935), dont la vie présente de façon troublante des échos de ce rôle, celui pour lequel elle est aujourd'hui encore reconnue. Ce sont précisément ces échos qui la décideront, suite à un scandale du à l'attitude indélicate de la presse (Qui aimait à la confondre avec ses rôles de prostituée!) mais aussi à celle d'un ancien amant. Mais justement, ce que le film montre, c'est le sacrifice absolu, total, d'une mère à son fils: elle sacrifie sa réputation, dans une scène perturbante, lorsque le directeur de l'école vient la cuisiner pour savoir si les rumeurs la concernant sont vraies, elle choisit de dire la vérité pour montrer justement qu'elle a tout donné pour son fils. Et elle va aller jusqu'à faire le plus ultime des sacrifices dans une scène inattendue, qui est le point culminant du film. On est confondus devant le talent de la dame, qui monopolise le regard de la caméra et le nôtre. Maintenant Yonggang a un oeil, et ce n'est pas un manchot: montage, cadrage, composition, mouvement... Il avait tout appris des meilleurs, et il avait tout retenu. Bref: un classique, un chef d'oeuvre... Foncez!

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Published by François Massarelli - dans Muet 1934 *
17 mai 2017 3 17 /05 /mai /2017 16:43

Les premiers films de Borzage, ceux du moins qui ont été conservés, témoignent de la vitalité de sa vision du western, un genre auquel il souscrit dans tous ses développements (Villes sur la frontière, personnalités entre le bien et le mal, plus versées sur ce dernier, conditions précaires et éveil pionnier d'une conscience civilisatrice), mais auquel il ajoute une part toute personnelle: bien sur, les sentiments y ont leur place. Ce film dont la vedette est la cow-girl Texas Guinan, une actrice qui a tourné brièvement, mais uniquement des westerns, montre bien cet aspect...

Dans la ville de La mesa, située sur la Frontière, il y a bien un shérif, mais celle qui fait la pluie et le beau temps, c'est la patronne de The devil's kitchen, le saloon local. On l'appelle La tigresse, et le moins qu'on puisse dire c'est qu'elle mérite son surnom... Mais l'arrivée de deux étrangers va bouleverser la ville, et chambouler sa reine: l'un d'entre eux, un pied-tendre comme on dit, surnommé "Le Bostonien", a été victime sur la route des méfaits du bandit local, "Le collectionneur", et du coup Le Bostonien décide de devenir adjoint au shérif. L'autre étranger, un homme élégant aussitôt surnommé The gent, devient l'amant de La tigresse, et ils échafaudent des plans d'avenir... Mais plus dure sera la chute.

On connaît Borzage en chantre de l'amour fou, celui qui soulève les montagnes, et transforme les hommes. Ici, il s'intéresse à l'amour comme facteur de civilisation, avec son héroïne qui devient de plus en plus 'respectable' au fur et à mesure de sa relation avec l'homme de sa vie. sauf que Borzage va également mettre en scène, plus tard, la tempête d'un amour déçu, et c'est là qu'on voit que pour la compagnie Triangle, Texas Guinan était un eu le pendant féminin des westerns de William Hart... Ca va donc canarder. Et c'est un petit bout de femme qui va sortir les armes.

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Published by François Massarelli - dans Muet Western 1918 Frank Borzage *
6 mai 2017 6 06 /05 /mai /2017 16:13

Sjöström a beaucoup tourné durant les années 10, mais très peu de films ont survécu. A part les trente minutes disjointes de Dodskyssen (1916), on n' a rien gardé de ses films (beaucoup ayant disparu dans un incendie) réalisés entre Ingeborg Holm (1913) et Terje Vigen (1917)! Et la vision de ce dernier film prouve que le metteur en scène a mis à profit ces années de formation pour faire évoluer son style! Terje Vigen ne fonctionne pas, comme Ingeborg Hom, selon une progression linéaire, par tableaux, mais intègre le montage ainsi que des flash-backs dans sa structure, flash-backs dont on sait l'importance qu'ils vont acquérir avec son film le plus célèbre... Et Terje Vigen se situe totalement dans sa thématique sombre, avec une histoire de vengeance, inscrite dans les conditions météorologiques houleuses d'une ville côtière de la mer du nord...

Adaptée d'un poème de Henrik Ibsen, l'histoire est située en Norvège. La guerre fait rage, et le petit port ou vit le marin Terje Vigen avec sa petite famille est victime d'un blocus: les gens meurent de faim, et Vigen sent que son fils ne survivra pas longtemps. Il prend la décision de tenter de forcer le blocus et de se rendre seul au Danemark, afin de récupérer du maïs, pour tenter de nourrir la population... Comme il n'a qu'un frêle esquif, il parvient au Danemark sans problème, mais il est repéré sur le chemin du retour par un bateau Anglais, et les marins décident de le prendre en chasse pour s'amuser un peu; le bateau est coulé, et Vigen se morfond de longues années en prison...

A la fin de la guerre, il sera libéré, et rentrera chez lui, mais les nouvelles ne seront bien sur pas bonnes. Le film inscrit cette intrigue dans un flash-back, motivé  par la vision de Terje Vigen (Victor Sjöström) vieilli, aigri, qui a donc perdu son épouse et son enfant, et survit tant bien que mal, en maudissant quotidiennement la mer... C'est un rôle dont on ne peut pas dire qu'il soit tout en subtilité pour Sjöström! Mais l'acteur est souvent isolé par la composition, dans le film, qui du reste est assez court: ses quatre actes (En fait, plus trois et un épilogue) se déroulant sur moins de 53 minutes. Et le film est clairement l'histoire d'une malédiction personnelle, car tout y est vu du point de vue de cet homme qui a tout perdu, et qui se réfugie dans un espoir de revanche impossible... Comme Körkarlen, ou comme He who gets slapped, il est l'histoire, à heure du bilan, de quelqu'un qui a vécu pour pas grand chose! ET le metteur en scène choisit d'utiliser à fond la nature qui entoure son héros, notamment la mer, faisant un usage dramatique des conditions de la mer du nord.

Donc, tout ça n'est pas très gai... Heureusement, dans l'intrigue qui a prévu également une rencontre tardive entre Vigen et le capitaine Anglais responsable de son emprisonnement, c'est la présence d'un enfant qui rendra à Terje Vigen la raison, au terme d'une tentative de vengeance qui n'aboutira pas.

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Published by François Massarelli - dans Muet Victor Sjöström 1917 *
1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 16:38

Au début du siècle à Vienne, Le capitaine Karl Von Raden (Conrad Nagel) se rend à l'opéra, et doit se contenter de partager sa loge avec une mystérieuse jeune femme (Greta Garbo) pendant toute la représentation de La Tosca... dont il ne verra rien, subjugué par la présence de la dame à ses côtés. Il la ramène chez elle après la représentation, il accepte son invitation "d'un café, ou d'un Cognac", et... il rentrera chez lui le lendemain. Mais quand il rencontre le jour suivant son oncle, le chef des services secrets (Edward Connelly), il a la désagréable surprise d'apprendre ce dont nous nous doutions déjà: Tania Fedorovna n'est pas n'importe qui... C'est une espionne du tsar en même temps que la maîtresse d'un des hommes les plus dangereux qui soient, le général Boris Alexandroff (Gustav Von Seyffertitz). Dégradé, emprisonné, Karl obtient de son oncle de sortir de prison et d'être envoyé en Russie pour sa revanche...

Trois actes, dans ce film à la foi impeccable et complètement idiot: une première partie développe le début d'une idylle, qui s'avère authentique, entre les deux personnages principaux. puis l'intrigue devient celle d'un film d'espionnage, avec ses coups fourrés, ses coups de théâtre... avant de revenir au bon vieux style des films de la "formule" Garbo: romantique et dangereux, mais avec en prime une denrée rare: un authentique happy-end!

Je le disais plus haut: idiot, car on est vraiment dans le grand n'importe quoi, dans ce genre d'histoire improbable qui permet à Garbo de porter des robes qui sont autant d'invitations à les enlever, et à ses amants de lutter à mort pour elle! on assiste ici, en pleine prohibition, à des dégustations de litres de champagnes, dans Vienne et Moscou reconstruits à Culver City, et... on en redemande. Parce que Fred NIblo, qui n'a pas bonne presse (mais pourquoi??), est généralement considéré comme un tâcheron, et franchement si ce film ne convainc pas la terre entière du contraire, alors je ne comprends pas: il soigne chaque scène, ne lâche jamais so rythme, et sait donner de l'intérêt à n'importe quelle action avec un montage parallèle parfaitement assumé dans la partie moscovite. Et il permet à Garbo d'effectuer une scène d'anthologie, avec une sacralisation de la nuit d'amour à venir, au moyen de bougies... Le genre de scène dont Garbo avait le secret, et Mamoulian s'en souviendra en 1933 pour Queen Christina. Non, définitivement, des deux films d'espionnage de Garbo, ce n'est pas Mata-Hari mon préféré!

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Published by François Massarelli - dans 1928 Fred Niblo Muet Greta Garbo *
1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 09:22

Pour commencer, Ingeborg Holm montre une image du bonheur: on se doute que ça ne durera pas, surtout quand on commence à connaître la noirceur de l'oeuvre de Sjöström... La famille Holm, donc, prépare gentiment l'avenir, dans une bourgade indéterminée. L'action n'est jamais explicitement localisée, et le caractère mélodramatique évite de se situer dans un milieu urbain qui serait immédiatement connoté... M. Holm, pendant que son épouse Ingeborg (Hilda Borgström) se consacre à leurs trois enfants, a contracté un prêt pour pouvoir payer l'épicerie qu'il projette de lancer. Tous les voyants, comme on dit, sont au vert, mais... Sven Holm a la tuberculose, et ça s'aggrave tout à coup, et il meurt. Pendant son agonie, la boutique est fort mal tenue, et suite au décès, Ingeborg doit faire face à des créanciers qui la mettent en demeure de payer, ce qu'elle ne peut pas faire. La déchéance est inéluctable, et la séparation d'avec ses enfants aussi...

L'intrigue est assez Dickensienne, à ceci près qu'il n'y a pas d'échappatoire, ni d'aid extérieure pour sauver Ingeborg Holm de la destitution, en lui tendant la main; elle est parfois secondée oui, comme par exemple lorsqu'elle apprend que ses enfants, placés dans des familles d'accueil différentes, sont malades, elle s'enfuit de l'hospice ou elle vit et travaille, et reçoit une certaine compassion de la part d'une des famille qui tente même de la cacher des fonctionnaires qui sont à ses trousses; mais on sent bien un système qui se referme sur elle comme il se referme sur d'autres, et un manque général de compassion, qui est véhiculé dans le film par la composition des plans. Sjöström utilise en abondance des plans qui situent la caméra à l'écart d'une ligne de perspective, incorporant ainsi dans la profondeur du plan une porte ou une fenêtre, et créant un espace dans lequel, le plus souvent, Ingeborg Holm est située à l'écart: à l'écart des autres, à l'écart des nantis, à l'écart du bonheur. Ainsi la première occurrence de ce dispositif a beau nous montrer le couple dans son bonheur, la construction de l'image anticipe sur la déchéance future.

Et bien sur, on est en 1913, donc le réalisateur ne compte pas encore sur le montage, donc il repose énormément sur ses acteurs, et principalement sur Hilda Borgström; celle-ci interprète une femme qui vieillit sur vingt-con années environ, et porte une large responsabilité du film sur les épaules. Les séquences sont largement dominées par les tableaux, et la distance adoptée par la caméra accentue l'impression d'une certaine dose de réalisme - certes, tempérée par certaines conventions de placement, de jeu, de raccourcis... Il s'agit de concentrer parfois des scènes (Notamment la mort du père) en des plans d'une minute environ. Mais lorsque le mélodrame joue en plein, et qu'à la fin Ingeborg reçoit à l'hospice la famille d'accueil de sa petite dernière, et que celle-ci ne reconnait pas sa maman, c'est déchirant!

Ingeborg Holm est donc bien un mélo assez classique, mais il se distingue par son traitement frontal, et sa dénonciation d'une société qui ne s'indigne pas assez des misères qu'elle crée. Peu de moralisme là-dedans, juste l'oeil aiguisé d'un artiste et le talent conjugué d'une équipe qui sait ou elle va...

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Published by François Massarelli - dans Muet Victor Sjöström 1913 *
26 avril 2017 3 26 /04 /avril /2017 18:28

Des premiers films tournés par Sjöström aux Etats-Unis, il ne reste rien: celui-ci, très connu et suscitant souvent l'admiration des critiques, est donc le plus ancien témoignage de cette période féconde et brillante, mais durant laquelle le metteur en scène Suédois a du céder de plus en plus de terrain à la MGM, sans pour autant acquérir de manière significative de grands succès... Et c'est aussi un grand moment historique pour la compagnie, qui héritait du contrat Goldwyn du réalisateur: c'est en effet très officiellement avec ce film que la Metro-Goldwyn, qui sera bientôt allongée en Metro-Goldwyn-Mayer, débutait sa production.

Le lion de la MGM, dès 1923, annonçait au public que le long métrage qu'ils allaient voir était un "Goldwyn picture". ce n'est pas avec ce film qu'il a donc fait son entrée en piste. Mais l'animal joue malgré tout un rôle dans He who gets slapped, aux côtés, rien que ça, de Norma Shearer, John Gilbert, Tully Matshall, Ford Sterling, Marc McDermott... et Lon Chaney. Adapté de Leonid Andreyev, le film a une intrigue très européenne, qui aurait fait un film Russe, Français, Allemand... ou Suédois tout à fait conforme à ce qu'on attendait du cinéma de ces pays: un scientifique, Paul Beaumont (Chaney) a dédié sa vie à prouver des théories scientifiques, et il arrive enfin à son but. Avec l'aide de son mécène, le baron Régnard (McDermott), il va présenter à l'académie des sciences de Paris sa trouvaille... Mais le jour venu, le baron, qui bénéficie du soutien de Mme Beaumont (Ruth King) elle-même, s'approprie purement et simplement le crédit de la découverte, allant jusqu'à gifler Beaumont lorsque celui-ci essaie de se défendre. Le rire qui s'empare de l'auditoire va lui donner, par la suite, une idée morbide...

On retrouve Beaumont à Paris, divorcé et devenu incognito le clown vedette d'un cirque. Sous le nom de "He who gets slapped (Celui qu'on gifle)", il rejoue invariablement cette scène, lâchant face à soixante clowns assis devant lui, les unes après les autres, des théories scientifiques vagues et contradictoires, qui finissent invariablement par lui attirer une gifle. A la fin du numéro, Chaney se fait tuer, et on arrache symboliquement son coeur... Il remporte un immense succès, et tout se passerait assez bien, s'il ne tombait pas amoureux de la belle Consuelo Mancini, fille d'un comte désargenté (Shearer et Marshall), qui est venue travailler en tant qu'écuyère pour le cirque. Car non seulement Consuelo aime l'acrobate Bezano (Gilbert), qui le lui rend bien, mais en prime, elle est appelée à se marier à un noble...

...Le baron Régnard, qui en goujat parfait a rendu sa liberté à la traîtresse Mme Beaumont. A ce stade, Beaumont qui n'a jamais cédé au désespoir, va cette fois céder, purement et simplement, à la folie de la vengeance...

Le film suit fidèlement, ou presque, un schéma d'intrigue qui a souvent servi pour les histoires construites autour de Lon Chaney: The penalty, de Wallace Worsley, ou West of Zanzibar de Tod Browning font partie de ce cycle. Le personnage subit un traumatisme initial, qui revient pour lui imposer un désir de vengeance, dans lequel il va se perdre, mais risquera aussi de perdre avec lui une femme: un amour, ou éventuellement dans le film de Browning, sa fille. Plus généralement, 'idée de vengeance fait partie intégrante de la mythologie de l'acteur... Mais ici, Sjöström nous intéresse à ce drame étrange, autant pour ses ramifications dramatiques, que pour la vie des artistes qui sont amenés à le rejouer soir après soir. Et le film utilise un leitmotiv, celui d'un clown hilare qui fait tourner un globe terrestre, pour passer d'une étape à l'autre. Le prologue du film fait s'enchaîner la vision du clown, et celle de Beaumont qui effectue ses expériences; l'épisode qui nous présente le cirque, quant à lui, introduit un nouveau motif: des clowns qui descendent sur un ring, au moyen de cordes, et qui s'installent en spectateurs muets mais mobiles de la répétition de mouvements par un petit aspirant clown qui est malmené par son professeur. Cette anecdote nous permet de faire la connaissance de Bezano, le coeur d'or, soit John Gilbert: le rival de Chaney échappera à sa vengeance...

Car le film nous intéresse beaucoup au cirque, qui devient le principal, et non le seul, ancrage des personnages, et donc du drame. Vrai, le cirque est dominé par "He" et son succès, mais il n'est pas le seul à se promener en permanence en costume. La vie, le cirque, il n'y a plus de différence. C'est d'ailleurs le sens de ces constantes références au clown qui fait tourner sa mappemonde, et de ce ring qui se mue à la fin en globe terrestre. Pour appuyer ceci, Sjöström s'amuse à multiplier les présences de cercles dans un grand nombre de plans. Il utilise aussi beaucoup la cruauté, pour raconter le parcours tragique de cet homme dont l'histoire ici commence par une humiliation qui aurait du être sa fin... Pourtant Beaumont survit, et accomplira son destin dans la vengeance et dans la mort... en passant par l'échec de l'amour: avec son épouse, d'abord, qui ne lui témoigne qu'une froide indifférence au début, puis avec Consuelo, qui prend la déclaration enflammée du clown pour une nouvelle blague... En riant, elle lui décoche donc... une gifle; mais par gentillesse! Norma Shearer et John Gilbert sont bons, un peu en retrait sans doute, mais on voit que la MGM a demandé à Sjöström de leur donner un peu d'espace, afin de préparer l'avenir: le film, rappelons-le, est un labratoire de la "formule" MGM, et doit contenir tout le savoir-faire du studio. L'un et l'autre joueront un rôle important dans l'avenir de la firme.

Venons-en à ce paradoxe: s'il est courant de voir que le personnage de Chaney ne survit pas au film, ici, il met quand même deux bobines à mourir. On pourrait même argumenter du fait qu'il en met sept, puisque tout le film va vers sa disparition, d'abord sociale, avant d'être physique. Mais Chaney reçoit un coup d'épée fatal au début de la sixième bobine, et va ensuite agoniser lentement, assistant d'ailleurs au repas d'un lion (Qui mange McDermott et Marshall), dans une scène morbide. Enfin, il se relève,e t mourra en scène dans une scène à la cruauté démesurée... Pour finir, les clowns réunis dans un plan symbolique le jettent à l'extérieur du ring. Le film est noir, et nous présente la vie comme une loterie, dans laquelle l'humiliation, l'échec et la jalousie, entremêlés de vengeance, entament devant nous une danse de mort interprétée... par des clowns. Sjöstrôm avait réussi un chef d'oeuvre.

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Published by François Massarelli - dans Muet Victor Sjöström 1924 Lon Chaney *
24 avril 2017 1 24 /04 /avril /2017 13:36

Ce film qui est le premier des 5 tourné par Lillian Gish pour la MGM entre 1926 et 1928 est aussi un moment intéressant dans l'oeuvre de King Vidor pour cette même firme, situé entre deux films importants, The big parade (1925) et The crowd (1927), si on oublie le (sympathique mais mineur) Bardelys the magnificent (1926), considéré comme une récréation par son metteur en scène. Intéressant, mais certainement pas une pièce maîtresse. Disons qu'il nous éclaire sur la capacité de Vidor à mettre en scène de façon talentueuse un film qu'il n'a pas choisi, et pas vraiment piloté non plus.

De surcroît, il est aussi représentatif de ce que la firme voulait faire à cette époque, après seulement deux ans d'activité: réaliser des films de qualité avec des gens compétents, sur des sujets de qualités, en faisant avancer l'art cinématographique et en plaisant au public: bref, continuer sur la lancée du sublime He, who gets slapped (1924) de Sjöström, le premier film de la MGM. La Bohême est aussi et surtout représentatif du type de films que Lillian Gish avait à coeur de créer, car il est évident tout au long de ce mélodrame que tout le monde, de Vidor à John Gilbert en passant par le directeur de la photographie (Hendrik Sartov, au service de Miss Gish depuis Griffith) et l'ensemble du casting (Renée Adorée, Karl Dane, rescapés de la Grande parade, et choisis expressément par l'actrice après le visionnage privé du film; ou encore Roy d'Arcy, méchant attitré des mélos MGM qui prête son sourire carnassier au "villain" aristocrate) s'est soumis à la volonté de l'actrice. Vidor n'a jamais dit le contraire, La Bohême, c'est Lillian Gish. 

Celle-ci ne pouvait qu'être intéressée par ce mélodrame dans lequel la frêle Mimi, tuberculeuse, se tue à la tache, sacrifiant tout à son fiancé, le dramaturge Rodolphe; au moment ou celui-ci atteint le succès, elle meurt, et se dit heureuse. On le sait, Vidor s'est senti incapable de diriger la dernière scène, tellement les préparations physiques de l'actrice la rendait effrayante de maigreur: plutôt que d'avoir recours au maquillage, elle s'est sous-alimentée, et a à peine bu afin d'arriver à jouer la scène de façon réaliste. Vidor a cru qu'elle mourait vraiment, et cette émotion, qu'on est en droit de trouver risible, ce qui n'est pas mon cas, est palpable aujourd'hui. Autre conséquence d'un tel dévouement, la dame n'a eu aucun mal à diriger moralement la production, ensorcelant au passage son réalisateur, et sa co-vedette. Gilbert n'avait pas encore rencontré Garbo... 

On ne s'étonnera donc pas que tout au long des 93 minutes ce film soit un festival lillianesque, non seulement par sa présence, mais surtout par son style. Elle a dit, et écrit de plus, qu'elle souhaitait essayer avec ce film des scènes d'amour qui sortent de l'ordinaire, et demandait à Gilbert, avec l'approbation un peu méfiante de Vidor, de ne jamais la toucher, ou de ne s'approcher d'elle qu'à condition de pouvoir placer un obstacle dans le champ (Un arbre, une chaise...), l'idée étant bien sur de créer une dimension de désir palpable sans passer par des poses vulgaires ou des intertitres trop voyant. Après intervention du studio, des scènes plus physiques (Des baisers notamment)seront ajoutées (And I ended up kissing John Gilbert, dira Lillian amusée), mais le but de l'actrice est, à mon sens, atteint: lors de leur batifolages, si les deux acteurs dansent, ils n'en donnent pas moins l'impression de ne jamais concrétiser totalement leur désir, ce que confirme la scène ou Mimi défend (Gentiment mais surement, comme Mae Marsh dans Intolerance) à Rodolphe d'entrer chez elle. Leur seule confrontation totalement physique sera une scène de violence dans laquelle Rodolphe frappe Mimi, puis se rend compte que celle-ci crache du sang, justifiant du même coup les réticences de Mimi de se laisser approcher. 

L'apport principal de Vidor, c'est le choix de faire confiance aux acteurs, les impliquant physiquement dans le film, plutôt que de leur demander d'incarner un type, comme il était souvent demandé, en particulier dans un studio aussi compartimenté que la MGM. Gilbert, malgré tout, est un peu gauche, malgré sa sincérité lors de ses scènes en duo avec la diva, durant lesquelles elle l'a laissé la malmener assez sérieusement. Roy D'arcy (Mirko dans La Veuve Joyeuse, Manos Duras dans La Tentatrice) est plus subtil qu'à son habitude, ce qui n'est pas très difficile, il faut le dire... On obtient souvent le même naturel que celui obtenu par Vidor dans les scènes quasi-improvisées de son film précédent. On lui doit aussi d'avoir su tirer parti de la photographie éthérée de Sartov, qui épure les décors au profit des acteurs. Un gros regret par contre, la MGM pratiquait à l'époque une politique de normalisation qui les poussait à imposer la vitesse de 24 i/s, alors que plusieurs scènes en pâtissent (Cette normalisation avait été initiée par les comédies, et les exploitants avaient besoin d'un vitesse standardisée. 24 images permettaient une action plus fluide, et les film plus courts pouvaient permettre plus de représentations); de toute évidence ce film en souffre, notamment les scènes délicates de danse dans les prés, qui virent à la cavalcade...  

Quoi qu'il en soit, le film reste un grand moment grâce à la prestation de Lillian Gish, qui habite littéralement le décor, notamment dans la scène où elle tente de rejoindre Rodolphe, et s'accroche à tout ce qui passe à sa portée, alors qu'elle est mourante; le plan ou elle tombe de la voiture qu'elle avait agrippée, et reste quelques instant par terre, en plein vent, donne la pleine mesure de l'engagement physique de la dame; et le fait que les acteurs semblent tous occuper le décor de la même façon confirme qu'elle avait imposé des répétitions de la pantomime à toute l'équipe. 

Quant à Vidor, il réussit ici à maintenir de façon convaincante un ensemble cohérent, fluide et convaincant alors que le matériau mélodramatique ne lui convient probablement qu'à moitié, et la thématique pas du tout. C'est certainement aussi, pour lui, une forme de sacrifice... De son coté, Lillian Gish allait confirmer ses promesses avec The Scarlet Letter, dans lequel elle allait à nouveau diriger la production en étroite collaboration avec Victor Sjöström. 

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1926 King Vidor Lillian Gish Edward Everett Horton *