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19 janvier 2025 7 19 /01 /janvier /2025 09:11

La jeune Else (Kiss Andersen) est une fille de bourgeois, mais c'est surtout une jeune femme de 17 ans un peu fantasque. Comme toute sa classe, elle est amoureuse de leur professeur de botanique, Petersen (Gorm Schmidt). Mais ce dernier répond favorablement à ses avances. Elle l'invite donc à la fête organisée par ses parents pour son anniversaire, et annonce leur union. Les parents sont effondrés, mais les amoueux s'enfuient...

Et Doublepatte (Carl Schenström) et Patachon (harald Madsen) alors? Ils sont, comme d'habitude, plus un satellite de l'intrigue qu'autre chose, et la loufoquerie totale de leur participation n'échappera à personne: dans un premier temps, ils sont deux chômeurs, qui renaclent à prendre le moindre emploi qui leur soit proposé par uyn bureau de placement, afin de continuer une partie de cartes particulièrement lucrative puisqu'ils trichent avec application. Mais ils sont mis en demeure d'accepter et seront tour à tour domestiques, des extras engagés pour l'anniversaire d'Else, et pas très doués (voir à ce sujet l'une des illustrations de cet article), puis deux détectives une fois les amoureux enfuis. Le plus étonnant c'est que la famille les ait laissé enquêter, au vu de leur inefficacité en tant que domestiques...

Le film est différent des oeuvres habituelles de la série, Lauritzen l'ayant pobablement tourné à une autre saison que l'été (même si une courte scène est située sur la plage, on y verra pour une fois très peu de personnes qui se risquent à arborer un maillot et surtout personne n'est dans l'eau, et sinon lors d'une scène au début, une sortie botanique se termine par un petit bain dans une rivière). La campagne Danoise m'a plus l'air de montrer qu'on est en automne ou au tout début du printemps, qu'on devine un peu frisquet. Et Kiss Andersen, jeune femme gâtée, mais déterminée, est dotée d'une belle énergie, même si clairement le personnage est une fois de plus très stéréotypé.

Gorm Schmidt, en professeur de botanique (il a donc des lunettes, qui sont supposées altérer son allure de jeune premier), joue assez bien l'embarras, et une scène "risquée" voit les deux amoureux se réfugier dans une auberge, où le jeune homme aura les plus grande difficultés à s'abstenir de venir frapper à la porte de la chambre de la jeune femme. 

La copie visionnée est incomplète, et en assez mauvais état: il est probable que le film a été même considéré comme perdu, il fait d'ailleurs partie d'une poignée de longs métrages de Lauritzen avec son duo vedette, qui n'ont pas été exploités à la télévision dans les années 70. Des six bobines initiales, il reste une version de 44 minutes, à la continuité parfois problématique: une sous-intrigue a probablement particellement disparu (un autre couple qui est recherché, et dont je pense que les deux "détectives" l'ont trouvé sans s'en rendre compte), et il y a des coupes flagrantes, les personnages quittant un hôtel dans un plan, pour se retrouver au matin dans un autre hôtel au plan suivant...

C'est un petit film, donc, moins accompli que bien d'autres, mais dont la loufoquerie, l'alchimie entre ses deux vedettes, le goût de Lauritzen et ses deux acteurs pour l'humour physique et les poursuites idiotes, et une scène absurde de déguisements, gardent un charme certain... Cette scène des déguisement sera partiellement reprise dans Filmens Helte en 1928, et le film Kys, Klap og Kommers de 1929, avec le duo, reprendra l'idée d'en faire de singuliers détectives. 

 

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Published by François Massarelli - dans Schenström & Madsen Lau Lauritzen Muet 1923
15 janvier 2025 3 15 /01 /janvier /2025 22:25

C'est l'été, au Danemark sur les bords de la Mer du Nord, et deux vagabonds (Fy et Bi, ou Doublepatte et Patachon) ont trouvé une combine intéressante pour se faire de l'argent: ils "photographient" les gens avec une boîte en carton vide, et se font payer les clichés en avance, avant de disparaître. Pour commencer, ils escroquent quelques jeunes femmes sur la plage, en prenant une série de "photos", mais finissent par ne pas avoir assez pour régler la note de restaurant... La patronne (Stina Berg) prend alors une décision inattendue: elle les sépare, et garde le plus petit (Harald Madsen) en otage, à charge pour l'autre (Carl Scenström) de revenir et de trouver de quoi payer la note. Mais quand il revient, il a la surprise de constater que son copain va bien, très bien même. On ne peut pas en dire autant de lui...

Pendant ce temps, dans le restaurant, deux drames se jouent: d'une part le comte local (Viggo Wiehe) a perdu il y a des années toute trace de son fils, or celui-ci a séjourné dans la même pension de famille que nos amis, et il y a laissé des traces... d'autre part la patronne emploie une jeune femme, Grethe (Grethe Rutz-Nissen, future Greta Nissen), qui est convoitée par deux jeunes sympathiques motards. Sympathiques? Disons que l'un (Gorm schmidt) est très bien, mais l'autre (Victor Montell)... il tente de forcer la main de la jeune femme, et le deux hommes se battent... 

 

Avec ce film, plutôt réussi, Lauritzen casse le moule de ses films, sans toutefois totalement déroger à ses traditions. Pour commencer, il sépare les deux héros, et c'est étonnant de voir que le film devient presque une aventure en solo pour le petit Harald Madsen, qui retenu en otage, devient carrément l'amant de la patronne du restaurant! Il va même prendre les choses en main, et régler l'histoire d'amour quand elle dérape à cause du jeune félon! Ce qui n'enlève rien au sel des mésaventures hilarantes du contorsionniste de génie qu'était Schenström: il essaie de "prendre en photo" un boucher pendant qu'il dévalise sa camionnette, et quand celui-ci s'en aperçoit, il voit rouge: le plan durant lequel le vagabond se fait rouer de coups a été chorégraphié avec génie... Et plus tard, réduit à trouver les pires moyens de subsistance, il se retrouve à interpréter le chaînon manquant dans un cirque... Il est très convaincant.... dans une scène particulièrement raciste, n'ayons pas peur des mots!

Lauritzen fait comme il le faisait d'habitude pour ces premières comédies du duo vedette: tournage en été, le plus près possible de la mer, avec une prédilection pour les séquences en plein soleil. Parmi ses passages obligés, il se livre à l'inévitable débauche de jeunes femmes en maillot de bain, et à une poursuite entre les deux rivaux, en moto cette fois. Il se dégage de toute façon de ces films particulièrement bien éclairés et très soignés, une impression de bonheur inattendue pour un habitué du cinéma Danois des origines! Et Lauritzen se laisse volontiers aller à donner à la future Greta Nissen une séquence "petite sirène" d'une coquinerie très assumée, l'ayant déshabillée allègrement, ce que ses films Hollywoodiens ne se permettront pas.

Pour finir, il existe deux copies du film à peu près complètes qui ont circulé sur internet, l'une sur le site du cinéma muet danois (https://www.stumfilm.dk/stumfilm/streaming/film/16073) et l'autre qui a été brièvement disponible sur la page Vimeo du DFI. Cette dernière est sonorisée, et possède un montage différent, ainsi que des séquences exclusives (près d'une bobine entière au début du film). Elle est aussi plus éclairée. Ce remontage, à en juger par le son, a du être fait dans les années 30 ou 40...

 

 

 

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Lau Lauritzen Schenström & Madsen Muet 1923
13 janvier 2025 1 13 /01 /janvier /2025 14:52

Hitchcock avait lu Poe, et s'amuse à nous faire une variation sur The Pit and the Pendulum avec ce film court, réalisé pour la télévision. 48 minutes: voilà le temps dont le metteur en scène dispose pour nous raconter une histoire extrêmement bien exposée, on connait son talent en matière de pédagogie lorsqu'il s'agit de donner au spectateur toutes les informations nécessaires au suspense. Il installe donc l'histoire de cet horloger irascible (E.G. Marshall) qui envoie paître ses clients le temps de s'essayer à la construction d'une petite bombe... Resté seul, il ponctue l'expérience de remarques qui trahissent sa colère... Il se rend chez lui, et cuisine son épouse sur tous les détails qui clochent dans la maison: un fromage que tous deux détestent, des bières qui disparaissent trop vite, un mégot suspect dans le cendrier... autant d'indices qui lui permettent de conclure à l'infidélité de son épouse, et qui disent au spectateur ce qu'il faut attendre: il va faire exploser les amants infidèles avec sa maison!

...Lorsqu'il met son plan à éxécution, l'homme a tout prévu, sauf qu'après avoir installé sa machine infernale, et rêglé son réveil sur 16 heures, il serait assailli dans sa cave par deux cambrioleurs, ligoté et baillonné puis installé devant le cadran qui égrène les minutes qui mènent à l'explosion de sa bombe et donc à sa propre mort. D'autant qu'il entend au-dessus de lui une conversation entre son épouse et un inconnu qui lui prouve qu'il avait faux sur toute la ligne quant à ses soupçons!

Le film devient forcément extrêmement prenant, prouvant s'il en était besoin que ce dont on a besoin pour obtenir un vrai suspense, c'est de maitriser les tenants et aboutissants d'une situation à 90 ou 95 %: on connait ici le risque (L'issue fatale), la future victime, l'heure... On sait aussi que ligoté et baillonné, il ne peut ni appeler à l'aide ni arrêter la marche inéluctable de la mort; alors reste à espérer avec lui qu'une intervention extérieure lui permettra de s'en sortir. Le temps passe, inexorablement...

Certes, le personnage est désagréable, et le fait qu'il se soit trompé sur son épouse n'arrange rien, mais le sel de la situation, c'est que l'on se surprend à le plaindre, et comme souvent, on souhaite évidemment qu'il s'en sorte. Hitchcock nous rend solidaires d'un sale type qui était prèt à transformer son épouse et son hypothétique amant en poudre, mais il faut bien reconnaitre que c'est au mieux un minable, au pire un pauvre type! Et on le plaint sincèrement parce que c'est comme ça que l'homme réagit devant une telle situation.

D'une certaine manière, dans la bulle confortable de la télévision, débarasseé de l'obligation de faire briller ses stars, Hitchcock se laisse aller à une transgression que ses films de long métrage ont du attendre un peu plus longtemps, même si on a par endroits une vraie solidarité de suspense inquiet pour le Norman Bates de Psycho (La scène durant laquelle il fait disparaitre une voiture dans un marécage), le prochain sale type de l'oeuvre d'Alfred Hitchcock, c'est un peu Jon Finch dans Frenzy. ...quoique lui au moins n'avait pas d'intentions homicides!

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Published by François Massarelli - dans Alfred Hitchcock TV Alfred Hitchcock presents
13 janvier 2025 1 13 /01 /janvier /2025 14:31

Hitchcock a réalisé trois films en 1957, tous pour la télévision... C'est sans doute que le travail sur le long métrage qui s'annonçait (Vertigo) a posé des problèmes inédits de préparation, mais il se peut aussi que le médium l'intéressait de plus en plus: j'imagine qu'il a été décidé de lui confier la direction et la supervision d'une série afin de retranscrire son style à la télévision, mais il me semble que la série est devenue un laboratoire dans lequel il a puisé de nouvelles idées... Ce film de la série Alfred Hitchcock presents anticipe sur un chef d'oeuvre: Psycho. Il recyclera dans le long métrage cette économie de moyen, cette rigueur et cette évidence de la mise en scène, tournée vers trois objectifs: narration, économie de moyens et effet maximum...

On est prévenu par la séquence d'introduction, comme d'habitude présentée par le maître: "il s'agira ici de régler un problème: l'épouse". Peut-être faudrait-il dénombrer les cas où le suspense ou les données criminelles tournaient autour du meurtre conjugal (Suspicion, Young and innocent, The Paradine Case, Under Capricorn, Stage fright, Rear window, ou Mr Blanchard's secret, et après cette période, Frenzy... Je suis sûr d'en oublier); mais ce film révolutionne l'affaire en commençant par une séquence, aperçue depuis l'extérieur d'une fenêtre: un mari est excédé par l'agacement verbal constant de son épouse, et la tue dans un mouvement de colère. La musique pren toute la place sur la bande-son, première audace, car la télévision, bien souvent, c'était (et c'est toujours) de la parlote. Ici, le son est utilisé strictement pour des raisons de réalisme, et toute la première partie à l'exception de la dernière minute se passera de dialogue intelligible. Deuxième audace: en une minute, on a tout, depuis le prétexte (ce qui n'excuse rien du meurtre) jusqu'au meurtre lui-même...

Puis le monsieur doit agir et se débarrasser du corps, il va donc le placer dans sa voiture, et partir, la trouille de se faire prendre chevillée au corps... Alors quand un policier l'arrête, il a peur... mais c'est que sa voiture a un problème. Durant tout ce qui va suivre le suspense est phénoménal, bien qu'il ne s'agisse que de discussions entre un policier, un garagiste, et un conducteur... Nous ne pouvons nous empêcher d'être à son côté, bien que nous sachions qu'il a le cadavre de son épouse dans le coffre...

Et quand le danger revient pour lui, nous constatons avec ironie que ce qui risque bien de lui coûter sa liberté, c'est un simple problème mécanique. Le réalisateur, suprème audace, ne nous montrera même pas la coda du film, l'arrestation, car c'est inutile: le visage du personnage principal et sa réaction nous siffisent à comprendre qu'il a perdu la partie...

Ce quotidien nocturne des routes de la campagne Californienne, cette audacieuse assimilation du criminel à un héros, et la façon dont la mise en scène nous embarque avec lui, mais aussi la peur du gendarme (un aspect évident de Psycho), tout ici tient d ela synthèse de l'univers trouble du metteur en scène, et ces 25 minutes sont à leur façon un chef d'oeuvre... noir.

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Published by François Massarelli - dans Alfred Hitchcock Alfred Hitchcock presents TV
12 janvier 2025 7 12 /01 /janvier /2025 20:58

Une jeune femme (Mary Scott), autrice de scripts pour des émissions policières, finit par être obsédée par le crime... Au point de développer une théorie délirante à propos de son voisin, M. Blanchard (Dayton Lummis): il est poli, un peu froid, et... où donc se trouve son épouse? Elle commence à soupçonner que ce dernier a décidé de la supprimer... Puis quand Mme Blanchard (Meg Mundy) se manifeste, elle reste persuadée que son grand escogriffe de mari va la tuer un jour ou l'autre...

Le film est passé à la télévision au lendemain de la sortie en salles du dernier film de long métrage d'Hitchcok, The wrong man. Si ce dernier est particulièrement sous l'influence apparente de la série Hitchcock presents, il n'empêche qu'on ne peut imaginer deux films plus dissemblables: dans un cas un homme parfaitement normal doit faire face à l'irruption du soupçon et de l'accusation, ce qu'il n'est pas du tout prêt à comprendre, et en subit toutes les conséquences dans un exposé souvent proche d'un document. Dans l'autre, une femme fantasque laisse son imagination remodeler le monde autour d'elle et s'invente des voisins particulièrement délirants!

Bien sûr il est compliqué de ne pas penser à rear window, mais ici, le metteur en scène a poussé la comédie de la situation sur le devant de la scène, et c'est une réussite. Hitchcock, qui sait de quoi il parle, nous raconte ici une affaire d'obsession particulièrement carabinée! En choisissant de faire l'inverse de ses habitudes, il en profite pour peindre avec humour des petites scènes du quotidien d'un couple, entre l'épouse qui se lève la nuit pour s'introduire par effraction chez ses voisins, et le mari qui voudrait tant... dormir.

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Published by François Massarelli - dans Alfred Hitchcock Alfred Hitchcock presents TV
12 janvier 2025 7 12 /01 /janvier /2025 13:32

Le premier long métrage de Pedro Almodovar en anglais, ce film s'intéresse à deux femmes, deux amies qui se retrouvent: Ingrid (Julianne Moore) est une autrice à succès qui apprend la maladie de Martha (Tilda Swinton), une reporter de guerre qui est atteinte d'un cancer intraitable. Elle la contacte et les deux amies renouent. Bien qu'Ingrid ait un complexe phénoménal, une peur de la mort irrémédiable, elle accepte la demande de Martha, qui souhaite choisir le moment de sa mort, et a besoin d'une personne de confiance pour vivre ses derniers jours...

Le thème de l'euthanasie n'est pas à proprement parler le principal motif du film, qui l'utilise comme un fil rouge, mais aussi pour fournir un élément dramatique: en achetant une pilule de suicide sur le dark web, Martha a enfreint la loi, il faudra donc à l'enquêteur principal (un fondamentaliste, ce qui est bien pratique!) déterminer si Ingrid a trempé dans l'affaire en sachant ou non, que son amie souhaitait mettre fin à ses jours. Mais cette approche et ce choix philosophique de la mort permet à Almodovar de renouveler une thématique riche, qui lui a permis déjà nombre de films importants: la mort, programmée ou non, annoncée ou simplement vécue, un long processus ou un simple passage, de la mort naturelle au meurtre, est omniprésente dans son oeuvre. Plus encore d'ailleurs, depuis que le réalisateur-auteur a pris de l'âge...

En choisissant ses personnages, il s'est aussi permis de retrouver des motifs très présents dans son oeuvre, depuis la présence de deux femmes créatives (et d'un troisième personnage, interprété par John Turturro, un ancien amant des deux femmes), et amoureuses des lettres. On est en territoire familier, mais chez Almodovar (contrairement à 151% des films français), ce n'est jamais un simple aspect esthétique ("attends, on va te filmer devant la bibliothèque, avec un ou deux livres de la collection blanche de la NRF dans le champ"). Les deux personnages ont fait se confondre leur art et leur vie, et d'ailleurs on sent que si Martha décide de se tuer, c'est parce qu'elle n'arrive plus ni à lire, ni à écrire. Et Ingrid a la tentation costante d'écrire...

Ces deux personnages, deux femmes dont une à son crépuscule, rejoignent donc sans révolution esthétique majeure une galerie chatoyante d'êtres humains, qui tous renvoient donc à la curiosité ou la peur de vieillir, l'approche de la mort, la nécessité de la sensualité (on ne saura pas si les deux femmes auront des relations charnelles, le metteur en scène en ayant juste posé la possibilité dans le film à travers une jolie scène qui marche aussi bien pour l'hypothèse de leur amitié), mais aussi la question existentielle de la filiation: Martha a une fille, qu'elle a conçue par hasard à la fin de son adolescence, avec Fred (Alex Hogh Andersen), un garçon qu'elle tentait de consoler de s'être complètement abimé la tête au Vietnam...

Mort depuis (dans une anecdote troublante qui nous est montrée dans un flash-back, avec une allusion au tableau de Wyeth, Christina's world, dont on sait aujourd'hui que le modèle souffrait de la maladie de Charcot), la question du père est au coeur de la "rupture" entre mère et fille... Michelle, la fille de Martha, est interprétée elle aussi par Tilda Swinton. Cette filiation est une fois de plus une obsession du réalisateur, qui en a fait de bien des façons le coeur de tant de ses films.

Mais ici, cette filiation est bien plus vécue par une tierce personne, en l'occurrence Ingrid, qui est sans doute par bien des côtés plus le personnage principal que Martha. A travers son point de vue, nous affrontons sa propre peur de la mort, à laquelle elle va devoir faire face dans une expérience terrifiante d'accompagnement affectif... la petite vie tranquille menée par les deux femmes du côté de Woodstock, devient pour elle un champ de bataille. La présence à l'inérieur du film de Michelle, la fille qui arrive trop tard pour renouer avec sa mère, clôt presque en douceur un cycle baroque de sa vie. Un cycle baroque symbolisé par la mise en scène permanente (maquillage, choix des vêtements) de Martha. On se doutait au vu du petit film sans conséquence tourné en 2020 par Almodovar (La voix humaine) avec elle, que Tilda Swinton avait tout d'une grande actrice d'Almodovar... C'est donc confirmé.

Reste la curiosité, pour ne pas dire l'éléphant dans la pièce: il faudra sans doute à Almodovar de retenter l'expérience d'un film en Anglais pour convaincre totalement à ce niveau. J'ai quelques doutes sur la partie légale (les lois de l'état de New York sont-elles aussi drastiques, ou s'agit-il simplement de l'obsession d'un enquêteur zélé? En tout cas cette partie est peu probante), et quelque embarras devant le nombre de protagonistes secondaires qui ont un accent Espagnol ou Hispanique... Mais pour le reste, en Espagnol, Français, sanskrit ou Anglais, un film d'Almodovar reste de toute façon un film d'Almodovar...

 

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Published by François Massarelli - dans Pedro Almodovar
11 janvier 2025 6 11 /01 /janvier /2025 17:19

Un soir, les deux vagabonds Doublepatte (Carl Schenström) et Patachon (Harald Madsen) rencontrent dans une taverne un jeune homme, Per Hammer (Gorm Schmidt), qui boit pour essayer de se remettre d'un chagrin d'amour: sa fiancée est partie précipitamment, emmenée au loin par son père qui désapprouvait leur possible union... Mais après une soirée de beverie mémorable, les deux amis qui squattent un container sur le port de Comenhague, sont emportés jusqu'en montagne... Ils vont avoir la surprise de tomber, si j'ose dire, sur Ellen (Violet Molitor), la petite amie disparue, qui vient de s'enfuir de chez son père...

Ce film est réduit à moins d'une demi-heure, et on peut émettre l'hypothèse que cette demi-heure corresponde en fait à ce qui a été diffusé par la télévision Allemande, qui proposait dans les années 70 des programmes sonorisés de versions abrégées des comédies du duo. Cette abréviation a-t-elle été la cause de la perte de plus de la moitié des 1920 mètres du film, ou cette perte a-t-elle poussé les producteurs de l'émission à produire pour une fois une version intégrale en l'état d'un film de Lauritzen? Il ne m'appartient évidemment pas de répondre à cette interrogation probablement peu importante. Mais on déplore qu'un film comme celui-ci puisse avoir perdu une bonne part de son métrage, ce qui reste assez courant pour les films Danois de Doublepatte et Patachon du reste...

Ce qui manque? D'une part, je suis sûr qu'il y a eu suppression d'une bonne partie du flash-back déclenché lorsque Violet Molitor commence à raconter ses mésaventures avec son père. Et sinon, toute la résolution du drame: en l'état le film montre surtout l'essentiel des trente premières minutes! Et des séquences disjointes et assez illogiques qui lui servent de final.

C'est dommage, pour deux raisons: la première est que pour une fois, on n'a pas d'intrigue répétitive située en été, près de la mer, avec des hordes de jeunes femmes en maillot, ni le faciès peu ragoûtant d'Oscar Stribolt! Le film, qui est probablement une co-production avec la Suède (Violet Molitor est Suédoise) a été tourné en montagne, dans la neige, et il est splendide... La photo d'Hugo Fischer en particulier profite avec élégance des décors naturels. On se doute, au vu de ses méthodes de travail, que Lauritzen allait bientôt alterner les films d'été et les films d'hiver!

L'autre avantage, lié bien sûr, est que cette fois, contrairement à ce qui reste des films précédents, on voit bien que les deux acteurs stars ont été replacés au centre de l'intrigue, et... la neige les sert bien! L'un comme l'autre ne perdent pas une occasion de placer des gags physiques, parfaitement exécutés. Et lors de leur arrivée en montagne, les deux hommes ont même droit à une superbe scène de suspense dans une série de tunnels, avec un train à leur poursuite...

 

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Published by François Massarelli - dans Lau Lauritzen Schenström & Madsen Muet 1923
11 janvier 2025 6 11 /01 /janvier /2025 16:16

S'il est un thème omniprésent dans l'oeuvre d'Hitchcock, c'est bien celui du faux coupable. Ca commence avec The lodger en 1926, et ça n'attendra pas qu'Hitchcock revienne au thriller pour continuer: dès 1927 et Downhill, cette vision obsessionnelle de la fausse culpabilité d'un protagoniste revient dans un grand nombre de films. Murder, The 39 steps, Young and innocent en particulier proposent dans le cadre du film policier et d'aventures une vision de cette thématique.

Les films Américains du metteur en scène vont ajouter de façon sophistiquée des intrigues basées sur la non-culpabilité d'un suspect, à travers l'élégance trompeuse du film noir flamboyant Suspicion, du petit film d'aventures et d'espionnage Saboteur, ou de l'étude grinçante de moeurs I confess, tout en continuant à fournir des policiers plus classiques sur le même thème (Dial M for murder), en continuant à faire des variations sur le cas de figure (Stage Fright), et en raffinant son art jusqu'à d'impressionnants chefs d'oeuvre (Strangers on a train). Les années 50 sont la période la plus heureuse de la carrière du metteur en scène, qui a créé son propre univers, et est désormais à l'aise pour utiliser son nom et sa réputation, et confectionne amoureusement des films d'une rare classe (To catch a thief, et son faux coupable une fois de plus) dans le cadre rassurant de la Paramount. Mais Hitchcock ne s'arrête jamais, et ce thème qui le turlupine, il y revient (Et y reviendra, dans North by northwest en 1959 et dans Frenzy en 1972) avec un film en apparence totalement à part, qui s'intitule justement The wrong man.

Le titre (Traduit pour une fois fort judicieusement Le faux coupable) nous indique ce qu'on n'a pas besoin de nous dire trop longtemps à la vue du film, à savoir que le personnage de Manny Balestrero, l'infortuné contrebassiste accusé à tort de plusieurs attaques à main armée, et autres cambriolages, est parfaitement innocent. Mais il est surtout malchanceux: venu chez un agent d'assurances pour emprunter sur la police de son épouse, il est reconnu par plusieurs employées comme étant l'homme qui a commis une attaque sur le bureau, et les boutiquiers amenés à témoigner vont aussi le reconnaître, pour la plupart. N'étant pas un professionnel de l'alibi, Manny ne parviendra pas à se disculper, et sa famille va devoir subir l'humiliation de la justice dans toute sa splendeur.

Hitchcock nous a prévenus au début, il fait une sorte d'apparition bien différente de ses "cameos" habituels: vu depuis le plafond d'un studio, une simple silhouette qui se dégage au milieu d'un plateau. Dans son univers en quelque sorte... Il insiste sur le réalisme de l'histoire qu'il va nous conter. Apparemment similaire à ses présentations télévisée, mais très éloignée en fait, cette introduction est un peu trompeuse: les faits rien que les faits, nous promet-il... Mais le metteur en scène est aussi un vieux renard qui sait communiquer. Le film aura l'apparence du "docudrama", mais c'est un film superbement mis en scène dans lequel la touche Hitchcockienne se fait certes discrète... Mais elle est là. Tout comme sont là les fidèles, le producteur Herbert Coleman, le chef-opérateur Robert Burks, et bien sur Bernard Herrmann, compositeur attitré, dont le rôle dans ce film austère est pourtant réduit à la portion congrue. Mais à part Vera Miles, qui reviendra dans Psycho, on n'est pas confronté ici à un casting "hitchcockien". En lieu et place de, disons, Cary Grant ou James Stewart, on a Henry Fonda.

Manny Balestrero est un personnage formidable, par sa gaucherie, son inadaptation à sa situation délirante dans laquelle il est fourré totalement malgré lui. Italien d'origine, il est catholique, et c'est un des fils rouges de ce film, dans lequel en proie au doute on le voit se tourner vers la religion au moins de deux façons: en contemplant un petit tableau de Jésus dans sa chambre, et en priant silencieusement durant son procès, égrenant son chapelet. J'y reviendrai. Mais le personnage est aussi un brave homme, timide et effacé, et totalement conforme à la vision de l'homme de la rue par Hitchcock, qui dès les années 20 et 30 aimait à peupler ses films de petites gens, comme dans Sabotage, dans Blackmail, dans l'ouverture de The 39 steps, et on peut bien sûr continuer avec des films comme Shadow of a doubt. Notre contrebassiste un peu austère fait partie de cette catégorie, et sans nul doute c'est un homme sans histoire: il a trouvé un travail qui lui plaît, il a une épouse aimante, deux enfants, ils ont quelques difficultés, mais ce n'est pas bien grave. Fidèle à sa manière, Hitchcock caractérise Fonda en quelques plans: il joue de la contrebasse dans un orchestre de danse au Stork Club, finit son set, et silencieusement sort, prend les transports en commun: les pages du journal qu'il feuillette nous renseignent sur son cas: il consulte les résultats des courses, et tombe sur une publicité qui détaille des prix exorbitants. Une conversation avec son épouse nous éclaire un peu plus: elle souhaite se faire extraire les dents de sagesse, mais recule devant le prix de l'opération. Voilà qui motive en effet l'emprunt sur l'assurance. Le problème de Manny, c'est que ça motive aussi les crimes qui lui sont imputés.

Fonda, c'est le petit homme par excellence, celui qui ne sortira de sa réserve que si c'est nécessaire, trop grand pour le monde, un peu comme James Stewart, mais plus enclin à rentrer dans le rang pour ne pas se faire voir... C'est aussi un acteur plus doué que Stewart pour l'ambiguïté: il y a toujours, derrière le Stewart "sombre", des motifs nobles, mais le Fonda de The Ox-Bow incident est un alcoolique bagarreur sans raison apparente, et dans The Grapes of Wrath, Tom Joad a tué un homme. Les personnages de Advise and consent (Un politicien soupçonné de trahison), de There was a crooked man (Un homme de loi qui se laisse corrompre de façon très inattendue), et bien sûr de Once upon a time in the west iront plus loin encore dans cette part d'ombre. Donc Hitchcock joue un peu, au début, avec cette possibilité, ou du moins si nous n'avons que peu de doute quant à son innocence, il apparaît plausible que ce grand gaillard qui ne sait pas où se mettre, soit après tout coupable. Vera Miles de son côté joue le rôle de l'épouse qui craque, plongeant dans l'hystérie puis le mutisme, d'une façon très convaincante. Elle n'en fait justement jamais trop, au contraire. Et Hitchcock la fait aussi jouer sur son apparence, en la faisant se maquiller de moins en moins, alors que le personnage plonge lentement mais sûrement dans la folie. Elle est l'ingrédient dramatique, un autre fil rouge, le plus important sans doute: lorsqu'elle perd le nord, Manny perd son soutien principal. Elle offre une image navrante, confirmant l'enfer dans lequel Balestrero est conduit... Et lorsque Manny est confronté au vrai coupable, la seule chose qu'il puisse lui dire est "Vous savez ce que vous avez fait à mon épouse?". L'autre ne dira rien. Que voulez-vous qu'il dise?

Je parlais de la mise en scène de ce film, comme bien autre chose que ce prétexte de réalisme avancé par Hitchcock lui-même. Bien sûr, Hitchcock ne peut pas faire autrement, il a la maîtrise absolue du cadre, sait parfaitement ce qu'il veut, et s'il n'hésite pas à forcer en effet sur le contexte hyper-réaliste, à mille lieues du glamour, sa mise en scène s'affiche comme d'habitude formidable: son jeu sur le point de vue par exemple, la façon dont dans une scène Manny entre, et nous avons désormais le point de vue d'une employée qui le voit à travers les barreaux de son guichet (Ce qui nous annonce ce qui va lui arriver), et la main dans sa poche, comme une inquiétante menace. Le point de vue sur l'affaire sera toujours celui des autres, les policiers (Qui font leur travail sans aucune flamme, ni aucune énergie phénoménale. De bons fonctionnaires sans histoire en réalité!), les témoins... Lorsque, au cours du procès, on a le point de vue de Manny Balestrero, c'est essentiellement pour nous indiquer, en caméra subjective, qu'il ne comprend rien à ce qui se passe, et qu'il est presque absent de ce procès qui semble même ne pas le concerner. Ce principe de caméra subjective est aussi présent lors de l'arrestation proprement dite, qui est privée de tout drame, et de tout dialogue, et qui est un tour de force. Le propos d'Hitchcock est bien sur de nous donner le pire rôle, celui d'être dans la peau du pauvre type sur lequel l'injustice s'abat et qui n'a après tout aucun argument à opposer...

Car Hitchcock avait semble-t-il une raison d'être obsédé par cette vision de la culpabilité comme un phénomène du hasard, prêt à s'abattre sur n'importe lequel d'entre nous. Il l'a souvent expliqué comme venant d'une anecdote célèbre: son père avait arrangé avec des copains policiers d'enfermer son fils pendant cinq minutes pour le punir, provoquant chez lui une trouille farouche et persistante à la fois de la police, et de l'erreur judiciaire. Que cette anecdote soit vraie ou fausse, il est sûr qu'Hitchcock avait vis-à-vis de la police une peur claire et nette, et que sa vision de l'erreur judiciaire était qu'elle était à la portée de n'importe qui! Mais Hitchcock, Catholique, savait que l'homme est par essence assimilé au crime, coupable par association parce qu'il fait partie de l'humanité. Une scène formidable, la plus notable sans doute du film, voit Fonda se tourner vers le fameux tableau de Jésus dans sa chambre, là même où un soir il a retrouvé son épouse prostrée, passée de l'autre côté de la folie: il est en gros plan, et il prie. En surimpression, une rue de la ville, la nuit. Un homme s'approche. D'abord en silhouette, puis on le voit de mieux en mieux, il porte les mêmes vêtements que ceux généralement portés par Fonda, et son visage vient se placer dans les contours de ceux de la star. C'est le bandit, le vrai. Il ne lui ressemble pas tant que ça, mais la confusion est possible. Réponse à sa prière, ou simple rappel du cinéaste pour dire qu'un homme et un autre homme, finalement, c'est la même chose? Tous coupables?

On est loin de Kafka, grâce justement à Hitchcock qui sait ne pas s'aventurer trop loin dans l'onirisme (Il le prouvera bientôt dans les deux films fantastiques qui sont parmi les plus réalistes de son oeuvre!), mais Hitchcock, avec ce film singulier, et dégagé de l'influence trop lisse des studios (C'est une production indépendante, distribuée par la Warner), me semble avoir une fois pour toutes établi son thème majeur, et le fait avec une classe incroyable, dans une démonstration qui réussit à ne jamais être austère. Il le fait aussi en redéfinissant son art et sa manière, et ce film tranchant et noir comme l'encre aura, qu'on le veuille ou non, des conséquences. qu'il l'ait fait en réagissant à une nouvelle donne du cinéma mondial (Le film ressemble souvent à une oeuvre européenne dans son réalisme froid) est une évidence, mais une fois de plus il sera à son tour le plus influent: Scorsese s'inspirera de cette vision sans concessions de New York (Taxi Driver), Friedkin y puisera la source de son style développé dans ses films French Connection et The exorcist (!!!).

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Published by François Massarelli - dans Alfred Hitchcock Noir
8 janvier 2025 3 08 /01 /janvier /2025 18:33

Dans un petit pensionnat pour jeunes filles très comme il faut, une élève, Eva (Lyssen Bendix) est particulièrement turbulente: c'est qu'elle se targue de faire du théâtre et profite parfois de la nuit pour organiser des représentations, aidée par des copines, et par deux employés de l'établissement, deux "hommes à tout faire" (Carl Schenström, Harald Madsen) qui ont de la tendresse pour elle. Mais elle est punie et décide de s'enfuir pour tenter sa chance sur les planches. Ses deux amis partent à sa suite, pour la protéger... Mais en chemin ils sont confondus avec deux marins en vadrouille.

C'est l'un des premiers films des aventures de "Doublepatte et Patachon", Fy og bi en Danois. Les intertitres en ont complètement disparu, et n'ont pour l'instant pas encore été reconstitués... Lauritzen y raffine sa formule: d'un côté, une intrigue qui tourne autour d'un (ou plusieurs personnage de jeune femme de la bonne société, en butte à l'autorité soit parentale, soit d'une institution... De l'autre les deux personnages complémentaires de Schenström (le grand échalas, dit Doublepatte) et Madsen (le petit râblé, surnommé Patachon), qui resteront un satellite de l'intrigue principale, et fournissent l'essentiel des gags, souvent très physiques.

C'est souvent un spectacle assez hallucinant à voir, surtout Madsen qui a une façon totalement à lui de se comporter physiquement en toutes circonstances, et comme Laurel avait des yeux d'une nuance que la pellicule de l'époque ne photographiait pas totalement... Il en résulte un comportement lunaire fascinant. 

Une faute de goût à mon humble avis, que cette partie de l'intrigue qui fait intervenir deux "sosies" qui ressemblent autant à Doublepatte et Patachon, que Donald Trump au roi Charles! Par contre, cette fois, l'intrigue, moins estivale que printanière, évite le passage (jusqu'alors obligé dabs ces films très populaires de Lau Lauritzen) par les hordes de jeunes femmes en maillots de bain trop grands!

Ce n'est pas le meilleur de leurs films, mais Lauritzen l'aimera suffisamment pour en proposer une relecture parlante en 1932... Reste à attendre une hypothétique restauration de ses intertitres pour aller plus loin dans la subtilité, on sait que dans ses comédies, Lauritzen reposait beaucoup sur l'humour verbal simple, ce dont les premiers films de la série attestent.

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Published by François Massarelli - dans Schenström & Madsen Muet 1922 Lau Lauritzen
6 janvier 2025 1 06 /01 /janvier /2025 14:44

Moins connue que ses films fédérateurs tournés plus tard, cette histoire d'amour déguisée en film d'aventures exotiques est l'un des plus beaux Capra. Sorti en 1933, en pleine période dite pré-code, c'est un film qui joue constamment avec la censure, et qui affiche des possibilités surprenantes, mais c'est aussi un tour de force technique qui laisse pantois.

Dirigeant une nouvelle fois Barbara Stanwyck, qui décidément l'inspire, Capra use de tout son savoir-faire en matière de mise en scène pour recréer une Chine fantasmée, dans laquelle Megan Davis, une jeune femme Américaine vient se marier avec un missionnaire; mais juste avant le mariage, elle le suit dans une équipée improvisée qui tourne au ridicule: ils souhaitent sauver des enfants, et n'ont comme sauf-conduit qu'un papier soit-disant signé par un soldat félon, le général Yen. Celui-ci leur a en fait donné un papier sans valeur, et dans la confusion qui s'enfuit, Yen fait enlever Megan Davis, qui se retrouve donc à ses cotés, plus ou moins prisonnière, hostile vis-à-vis de Yen qu'elle prend pour un homme cruel (C'est surtout un militaire) mais irrémédiablement attirée par lui, d'abord sexuellement, puis de plus en plus clairement amoureuse.

Le film aurait pu être l'histoire d'un échange, ou pire d'une conversion de Yen, qui aurait dit adieu à ses manières barbares pour les beaux yeux de la belle Megan Davis. Pourtant, et c'est ce qui fait la force du film, si conversion il y a, ce n'est pas Yen qui la subit. Les indices ne manquent pas dans le film pour nous montrer l'étrange sympathie (pour la période) manifestée par Capra à l'égard de Yen et de ce qu'il représente. Au début, bien sûr, le Général est un homme cultivé, versé aussi bien sur la culture occidentale que sur la civilisation Chinoise, et il est d'ailleurs en uniforme, autant dire en habits occidentaux. Mais Capra s'ingénie, au fur et à mesure que les barrières qui empêchent Megan d'admettre son amour sautent les unes après les autres, à nous montrer Yen habillé de façon de plus en plus traditionnelle. Des phrases confirment, entendues dans des conversations entre Yen et Megan, ou entre le général et son conseiller financier Jones, un Américain (le savoureux Walter Connolly): Lorsque Yen affiche son ambition de conquérir la belle missionnaire, Jones lui demande s'il a réalisé qu'elle est blanche, faisant une allusion à l'interdit moral de mélange des races, vieux tabou poussiéreux si prisé dans les années 30. Ce à quoi Yen rétorque: "ce n'est pas grave, je n'ai pas de préjugés..."

Le sujet est donc bien l'hypothèse du rapprochement entre les êtres, toutes couleurs confondues, vu d'un point de vue qui n'exclut pas une reddition de la femme blanche sans condition. C'est ce qui est contenu en filigrane dans les dernières scènes du film, qui nous montrent Megan Davis qui a compris d'une part la vraie personnalité de Yen, mais aussi qu'il ne lui forcerait pas la main. Il y a des coupures manifestes, qui traduisent sans doute les soucis entre Capra et la Columbia, qui devait trouver le sujet explosif et a peut-être essayé de freiner les audaces du metteur en scène. Mais le film est déjà, à 87 minutes, rempli de beautés et de trésors tel quel. Si un jour on en sait plus sur ces petites sautes dans la continuité, on y verra peut-être plus clair. En attendant, dans le dispositif tel qu'il est, elles sont d'autant plus évidentes. la plus notable est celle qui voit Stanwyck se détacher de Yen soudainement, après que celui-ci l'ait enlacé. Il manque quelque chose, une explication, ou une réaction. Tel qu'il est dans le film, ce geste est ambigu.

Au-delà de l'érotisme (Barbara Stanwyck a non seulement une discrète scène de déshabillage, mais surtout un rêve assez drôle dans lequel elle nous expose son trouble sensuel vis-à-vis de Yen), le film est notable pour son rythme rapide et sa beauté picturale. La photo de Joseph Walker est toute en nuances de gris, et la Chine en désordre a été superbement recréée avec les moyens du bord, une profusion de détails. Au-delà d'un certain réalisme, ce film est un digne successeur des oeuvres qui étaient tournées dans un studio fermé à double tour à l'époque du muet, et le sens de la composition de Capra fait merveille, ainsi que son sens du montage, aussi bien de l'image que du son: les scènes de Capra dans les années 30 sont parmi les plus réussies techniquement, et son ingéniosité pour influer sur le rythme est légendaire. Et avec Walter Connolly, Capra montre un personnage délicieusement ambigu, un financier sans scrupule qui incarne les égarements parfois conscients d'un occident qui se sert de la Chine sans aucune humanité...

Le film, selon moi, n'a peut-être qu'un défaut: la composition de Nils Asther souffre un tant soit peu de sa voix, et de sa diction. Il est à peu près visuellement acceptable en Chinois, et son regard est utilisé avec beaucoup de talent, mais quand il parle, on décroche un peu. Et face à lui, il a Barbara Stanwyck, donc, il ne fait pas le poids... elle est parfaite, comme d'habitude!! D'une part elle s'est jetée corps et âme dans le rôle, avec la passion qu'on lui connaît, mais en plus, le film est là pour nous montrer son abandon, tous les discours de charité et de bienfaisance, de christianisme bien-pensant, sont comme un château de cartes, qui ne pourra pas tenir face à la logique assez tendre de Yen. L'actrice se sert de toute sa force de persuasion pour nous montrer une personne qui se trompe, et ce admirablement. Réussir à rendre une histoire d'amour entre un Chinois et une Américaine, dans un film des années 30, en nous prouvant que la logique Chrétienne ne vaut pas grand chose, et fédérer le public autour de ces présupposés, et après ça on va dire que Capra n'est qu'un incorrigible prêcheur? Non, et rendons-lui justice, avec ce merveilleux film.

 

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Published by François Massarelli - dans Frank Capra Pre-code Barbara Stanwyck