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26 avril 2025 6 26 /04 /avril /2025 15:06

Un meurtre a eu lieu à Nightmute, Alaska. La police locale a fait appel, sur conseil d'un supérieur local qui les connait bien, à deux cracks de la police de Los Angeles, les inspecteurs Dormer (Al Pacino) et Eckhart (Martin Donovan) pour aider à résoudre l'affaire. Dans un premier temps, les deux hommes sont un peu en territoire conquis, leur expéertise étant évidente, surtout Dormer, un policier à l'ancienne, persuadé de son intégrité, et agacé par les manigances des instances policières de contrôle. Mais le jour permanent de la saison ensoleillée de l'alaska le met très vite mal à l'aise, au point où, lors d'une conforontation avec le tueur au matin, dans la brume, Dormer tue son partenaire par erreur... Un seul témoin, le tueur (Robin Williams).

A l'origine de ce film, il y a un classique norvégien de ce qu'on appelle le Nordic noir... Insomnia de Erik Skoldbjaerg a fait l'effet d'un électro-choc, au point que plusieurs metteurs en scène se sont mis sur les rangs, dont Steven Soderbergh, pour en faire un remake. On peut toujours se poser la question de la pertinence d'un remake, à cinq années de distance, mais c'est ainsi... Et pour Nolan dont c'est le troisième film (après Following et Memento), le fait d'effectuer cet exercice double (d'une part un remake d'un film identifié à un genre bien précis, et d'autre part un film qu'il n'a pas écrit) lui permet sans doute d'ajouter un atout de prestige (si j'ose dire) à son Curriculum Vitae...

Dès le départ, le sens de la structure apparait de façon éclatante, dans un film qui annonce énormément de ce qui va faire le sel de l'intrigue. Car après tout, pour un film policier, il est avare en scènes de crimes, en meetings au commissariat, en indices et en avancées d'une enquête qui semble perdre en substance au fur et à mesure du déroulement du film. Et la façon dont dès le départ le flic prestigieux de Los Angeles perdpied à cause du manque de sommeil, de la fatigue et de son incapacaité à se faire à son environnement, est souligné par la façon dont tout le monde, finalement, manque systématiquement de précision sur tout: toute mention du temps, en particulier, est toujours floue... Ne sachant si c'est la nuit ou le jour en permanence, partagé entre ce qu'il perçoit et ce qu'il voit vraiment, Dormer perd pied dans l'enquête mais aussi dans sa vie. ...Quand il est contacté par le tueur, Walter Finch (Robin Williams), Dormer semble presque fraterniser: comme si ce qui s'est passé avait effacé toute différence entre eux.

Un grand film? Quelque part oui, même s'il faudrait, pour le juger honnêtement, voir le film original. D'ailleurs Nolan le tient pour un de ses films les plus personnels... Mais même s'il s'agit d'une histoire importée, le sens de la mise en scène de Nolan le met parfaitement à l'aise avec cette intrigue dans laquelle tout est affaire de ressenti, et de point de vue, dans une histoire de confrontation et de manipulation qui se joue entre deux protagonistes. Un domaine où, The Prestige le confirmera, il excelle.

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Christopher Nolan
25 avril 2025 5 25 /04 /avril /2025 23:09

Ce n'est finalement que le premier film de Clint Eastwood, mais tout est déjà en place: une plongée dans un genre spécifique avec ses propres codes, une certaine façon de se mettre en scène en un personnage très proche de lui-même, une tendance grinçante au masochisme rigolard, une envie de se laisser influencer par le cinéma contemporain, une vision marquée du suspense qui reviendra sans cesse, et un goût pour le baroque sans équivoque... Un film noir, ou néo-noir comme on dit parfois, qui n'est certes pas exempt de défauts, mais ils font définitivement partie du paysage, et on appelle ça le style, tout bêtement...

Dave Garver (Clint Eastwood) est un DJ, un animateur de radio qui habite Carmel. IL a ses fans, mais ce n'est pas forcément une vedette: pour commencer, il anime la nuit sur KRML, une émission durant laquelle il passe du jazz soft, de la soul et du rhythm and blues léger, pour les amants, dit-il dans on accroche initiale. Il a ses fans pourtant, notamment une fille qui appelle souvent, toujours pour demander à Dave de passer Misty, de Erroll Garner dans son show. Dave, qui a une histoire compliquée avec sa petite amie Tobie (Donna Mills), reste un séducteur, et il rencontre une jeune femme, Evelyn (Jessica Walter) avec laquelle il passe la nuit. C'est sa fan numéro un, celle qui aime tant Misty. Et malgré tous ses efforts pour lui faire comprendre que leur aventure n'était qu'une passade, Evelyn a décidé que Dave lui appartenait, et son tempérament excessif va vite se déchaîner...

Je me permets une digression: à propos de "fan numéro un", il y a des analogies intéressantes ici, avec le roman de Stephen King Misery, qui emprunte d'ailleurs cette expression "number one fan". celle-ci est désormais passée dans la culture populaire, mais c'est probablement du au film homonyme de Rob Reiner adapté de King. Et justement, celui-ci cite un plan spectaculaire de Play Misty for me, celui de Jessica Walter, le regard illuminé, tenant en pleine nuit un couteau dans la main, et vue en contre-plongée...

Dave Garver habite Carmel, vit seul, tout en ne se privant jamais de compagnie féminine, parle peu, et a des goûts très arrêtés sur le jazz, la musique, et éventuellement la façon dont les autorités s'occupent des malades qui passent au crime. C'est Clint Eastwood sur bien des points, bien sur, tout en n'étant pas lui... Le metteur en scène prend déjà l'habitude de se projeter dans ses films, juste ce qu'il faut, et le profil de Garver, l'homme qui vit reclus dans un bric-à-brac à Carmel, correspond assez bien à une caricature de Clint, tout comme le personnage de William Holden, bien qu'ayant quinze années de plus, dans Breezy. Clint Eastwood, que tant de mal-comprenants imaginent quasi fasciste en ces années Nixoniennes, est en fait un observateur mûr et adulte, clairvoyant, de cette époque libertaire, d'amour libre et d'ouverture culturelle qui débouche parfois sur le n'importe quoi. Le film se fait par moments l'écho ironique d'une époque, comme si Eastwood savait -il le sait sans doute- que cette phase post-hippie ne durera qu'un temps... Tobie, de son côté, plus jeune que Dave a l'air aussi naïve que le seront la plupart du temps les personnages de jeunes qui accompagneront les héros Eastwoodiens.

Play Misty for me est un film qui ressemble furieusement à une oeuvre de 1971, avec son style de narration pas pressée, ses pleins et ses déliés, et cette tendance à arrêter l'action pour un peu de contemplation: des images volées au festival de jazz de Monterey à l'été 1971 (Le film est sorti en novembre), avec rien moins que l'ensemble de Cannonball Adderley et de son frère Nat saisis en pleine action, et une séquence d'amour esthétique dans les bois qui dépasse un brin les limites du ridicule (Nudité composée, ralenti, et chanson de Roberta Flack)... Mais je suppose que ça fait partie des charmes particuliers du film, et ça sert aussi à montrer de quelle façon le personnage de Dave se vautre un peu dans une certaine confusion sur son âge. Après tout, ce film est aussi le portrait d'un homme qui est arrivé au bout de sa jeunesse, et qui paie le prix de sa supposée indépendance, et d'une longue période de papillonnage. Il affirme à Tobie vouloir se ranger à ses côtés, mais ça a un prix. Et comme souvent, Clint le metteur en scène semble s'amuser comme un fou à mettre Clint l'acteur dans les ennuis jusque au cou, une tendance qui ne va pas disparaître dans les films ultérieurs... Clint le libertarien laisse son personnage se mettre dans les ennuis, mais Eastwood le conservateur se tient à l'écart, en levant ostensiblement les yeux au ciel!

Et puis le film possède sa progression, la lente mais nécessaire exposition, le développement, la façon dont Evelyn (Jessica Walter est formidable en folle furieuse, bien sûr) va d'une étape à l'autre révéler sa folie destructrice, et la façon dont Clint Eastwood va utiliser le suspense en lâchant tout, et en plongeant dans le baroque, comme son mentor Don Siegel dans le film très contemporain (Puisque sorti un mois et demi plus tard) Dirty Harry. Les deux films sont liés, et ce n'est sans doute pas un hasard si au hasard d'un plan dans ce dernier film, le personnage d'Harry Callahan se trouve dans une rue où il y a un cinéma, qui passe justement Play Misty for me... Les deux films, d'ailleurs, commencent et finissent avec exactement le même type de mouvement de caméra: dans l'ouverture, elle descend vers les côtes de la Californie du Nord (Les hauteurs de Carmel dans l'un, le port de San Francisco dans l'autre) et dans la fin, la caméra s'éloigne en prenant de la hauteur. Une façon de signer son propre film et le film de son copain, ou un clin d'oeil... Ou une vision morale aussi, dont les deux films sont empreints sans nul doute et qui ne quittera jamais le cinéma de Clint Eastwood. Vous voyez? Tout est déjà là...

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Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood Noir
23 avril 2025 3 23 /04 /avril /2025 21:56

Simone, lieutenant de police à Dijon (Léa Drucker) travaille sur une cellule féministe, les "Hardies". Elle qui est assez traditionnelle, voire conservatrice, elle se fait passer pour une prof de musique au collège, pour les infiltrer. Elle est persuadée que le groupe a apporté une complicité à l'assassinat d'un mari violent par son épouse abusée... Quand le groupe se rend compte qu'il y a des fuites, elle est soupçonnée... Pour détourner l'attention, elle n'a pas d'autre solution que de trouver le premier bobard à sortir, et elle désigne un homme qu'elle a vaguement croisé au square où elle emmène ses enfants prendre l'air, comme un homme qui l'aurait violée...

...alors qu'on ne peut pas touver homme meilleur et plus compréhensif des femmes que Paul (Benjamin Lavernhe), homme au foyer, acteur minable marié à une vedette des planches, Charlotte (Julia Piaton), un homme qui a dédié sa vie à permettre le bonheur professionnel à son épouse, pendant que lui souffre en silence, mais sagement, de son cruel manque de reconnaissance...

On a peur, quand au pays de Robert Lamoureux, Philippe Clair, Claude Zidi et Robert Pouret, une comédie parle de féminisme. A plus forte raison quand dès le départ, dans une manifestation assez hilarante, les femmes qui forment un groupe de choc se révèlent assez vite être d'assez irritantes pasionarias, toutes dotées d'un problème d'égo caractérisé, sous la houlette d'une meneuse (Judith Chemla) avec autant de souplesse qu'un militant du PCF en 1955... Car Michel Leclerc (qui avait dressé un curieux mais tendre portrait du Jospinisme dans le sympathique Le nom des gens en 2010) fait partie avec sa compagne, partnaire et co-scénariste Baya Kasmi, des cinéastes observateurs de la société Française, et il s'est refusé à peindre un portrait trop angélique des femmes qui luttent, préférant la caricature à l'hagiographie. Qui aime bien châtie bien, dit-on...

Mais voilà, il n'y pas qu'un portrait tendrement vache des féministes, et d'une policière qui va perdre peu à peu ses illusions conservatrices à leur contact: il y a aussi les hommes, divisés en trois groupes. D'un côté, les masculinistes, une bande de terroristes en puissance rassemblés autour d'un collectif misogyne et homophobes, les  Vrais papas, menés par Maxime Barka (Théo Costa-Marini), des cinglés qui sont persuadés que les médias et le gouvernement obéissent en secret aux femmes pour changer l'ordre du monde! De l'autre, les policiers et collègues de Simone: l'un d'entre eux, Jean-Jacques (Vincent Elbaz) est son supérieur d'ailleurs, ainsi que son mari. A une exception prêt (une jeune recrue, qui sert semble-t-il de "caution maghrébine de gauche") ils sont tous très à droite, et très peu enclins à montrer un tant soit peu de patience à l'égard des féministes, de leur collègue féminine... Ou d'une femme battue, comme va le révéler un épisode dramatique du film.

Enfin, au milieu, le personnage sensible, mais lunaire, décalé et foncièrement poétique par sa différence totale d'avec tous les autres mâles du film: Paul est vraiment féministe, au point de conseiller à un réalisateur (Michel Leclerc) qui vient de l'engager pour une série, d'engager une femme pour le remplacer... Un acteur raté qui se contente de jouer les malades pour des photos anti-tabac, mais qui est agréablement surpris quand on le reconnait... Ce qui lui tombe dessus devant une accusation de viol, est imprévu, mais va révéler un monde insoupçonné de pensées et théories inattendues chez ce frustré qui s'ignorait...

Bref: un joli film... souvent gentiment loufoque, et qui va dans le bon sens. Et en plus on y tape sur des militants d'extrême droite, donc ça fait du bien...

 

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Published by François Massarelli - dans Michel Leclerc Comédie
22 avril 2025 2 22 /04 /avril /2025 22:46

Dans ce film anthologique, on a droit à une succession de quatre histoires différentes, dues à quatre réalisateurs différents. Ce segment, le troisième, est sans doute le plus extrême, le plus intrigant aussi... C'est un remake d'un épisode de la série originale de Rod Serling, intitulé It's a good life et diffusé en 1961.

Helen Foley (Kathleen Quinlan) est une jeune femme libre qui a décidé de partir à l'aventure. En chemin, elle provoque sans intention aucune un accident mineur, roulant sur le vélo d'un jeune garçon. Elle le ramène chez lui, et d'emblée, dans cette grande maison délirante envahie de téléviseurs qui diffusent des courts métrages mythiques des Looney Tunes, elle remarque qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Sous le discours volontiers positif du petit Anthony, qui répète à l'envi que "tout va bien", que sa vie est merveilleuse et que sa famille est heureuse, Helen s'aperçoit très vite qu'Anthony est tellement gâté que c'en est très louche. Elle voit aussi que ceux qu'il présente comme sa "famille" sont en réalité terrifiés par lui...

L'idée de génie, qu'il nous faut donc attribuer à Rod Serling, le créateur original de la série Twilight zone initiale, est d'avoir fait d'un enfant la menace ultime, celle qui rend tout son environnement veule, obéissant à l'extrème, et peu solidaire: en cas de pépin, toujours accuser un autre. C'est terrible, terrifiant ou hilarant selon les cas... La conclusion adoucit la donne, mais quand même: le constat est sans appel, les enfants des années 50 et 60 étaient bien les rois.

On sent que Joe Dante, qui navigue constamment entre l'horreur décalée et la comédie dérangeante dans ces quelques 20 minutes, s'est particulièrement fait plaisir en s'appropriant ce petit film...

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Published by François Massarelli - dans Joe Dante Boo!!
21 avril 2025 1 21 /04 /avril /2025 15:24

Une tranquille journée s'achève, et Tom, dans l'inconscience d'un félin mené par son estomac, entame sérieusement le poulet familial... Le père de famille déclare que ce sera donc l'occasion de déterminer lequel des deux animaux (du moins, les deux officiels, car Jerry est bien sûr installé en contrebande) se sert dans le frigo: Tom le chat ou Spike le chien... Pour se protéger, Tom profite du sommeil de Spike pour lui tendre un piège, et sème des indices qui accusent le chien... 

...Qui est expulsé du foyer, sans autre forme de procès. Ce que Tom ne sait pas dans son triomphe, c'est que Jerry a pris une photo de sa manipulation...

Le reste du film est donc l'occasion pour Tom de tenter d'échapper à l'inéluctable révélation apportée par la photo. C'est très drôle, et si l'animation reste raide, car ça ne va pas en s'améliorant, il y a énormément d'idée formidables pour montrer comment Tom se débrouille de la situation, empêchant les nombreuses tentatives de Jerry de révéler le pot-aux-roses...

Jusqu'à un certain point bien entendu.

 

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Published by François Massarelli - dans Animation Tom & Jerry
21 avril 2025 1 21 /04 /avril /2025 09:21

Rêver, en film... Bon, ce n'est en aucun cas nouveau: les exemples sont nombreux, de Sherlock Jr à Brazil en passant par Ouvre les yeux, Rêves, et bien sûr tous les films qui sont bâtis sur une illusion imposée au spectateur ("Oh, alors c'était un rêve? Ca alors!"). Je mets de côté, volontairement, les films de Michel Gondry (Eternal sunshine of the spotless mind, La science des rêves), pour une raison que je garde pour plus tard, et les films de David Lynch parce que chez lui les rêves ne sont jamais une astuce de scénario, mais la matière première même de ses oeuvres...

Ce film est entièrement bâti sur une idée étrange, et particulièrement contraignante: dans un monde qui ressemble fort au notre (non, je n'écrirai pas "un futur proche". C'est quoi, cette obsession de refuser que la science-fiction puisse être contemporaine? Mais passons), des chercheurs et psychologues ont développé une méthode de partage de rêves, qui permet à une équipe de s'introduire dans le rêve d'une personne durant son sommeil, et d'y recueillir des informations. Cobb (Leonardo DiCaprio) est l'un des meilleurs truands/espions qui ont réussi à s'approprier cette méthode pour en faire un business, les informations qu'on cherche à extraire d'une victime désignée étant le plus souvent des secrets économiques ou des éléments liés au business ultra-sécurisé...

Le rôle d'extracteur doit se faire en équipe, afin de garantir de garder un minimum de contrôle sur l'univers des rêves ainsi provoqué: l'architecte est la personne qui génère l'environnement dans lequel le rêve est sensé se dérouler; d'autres personnes vont agir sur les personnages, et "incarner" ceux qui permettront au rêveur de croire en la réalité de ce qu'il ou elle expérimente. Enfin, les rêveurs doivent être monitorés afin de permettre un retour en cas de problème... 

Pour bien comprendre tout ce qui précède, je pense qu'il s'agit tout simplement de retourner au film The prestige: tout numéro d'illusionnisme doit se doter de règles, d'un contexte qui sont autant de poudre aux yeux d'un côté, de distractions pour le spectateur de l'autre. Parce qu'Inception, comme The Prestige, n'est rien d'autre qu'un film d'illusionniste, qui est lui-même, par définition, une illusion. Les règles sont donc là pour donner au spectateur l'illusion de la logique, en sachant qu'on va le mettre à rude épreuve: à chaque fois qu'on pourra, on lui explique que les personnages rêvent, bien sûr, et qu'ils iront, pour parvenir à leurs fins, jusqu'à rêver qu'ils rêvent, voire à rêver qu'ils rêvent, qu'ils rêvent.

Dans ces conditions, tout est permis, et c'est là la limite du film, à mon humble avis. Car en imaginant un personnage (DiCaprio ne peut pas incarner quelqu'un qui n'est pas miné par des failles qui vont lui mener la peau dure, que voulez-vous) qui est lui-même passé par tous les stades du rêve au point d'y avoir perdu son épouse (Marion Cotillard), Nolan brouille un peu plus, un peu trop, les pistes. Cette irruption, le plus souvent avec son "air renfrogné numéro 12", de Marion Cotillard, ni moins bonne ni meilleure que d'habitude, devient l'inévitable obstacle, dans chaque rêve, et ça fatigue. 

Non, ce qui tient la route dans cet étrange film, c'est la faculté qu'a un cinéaste d'oser faire un film, encore une fois, à partir de l'ultime objet du cinéma, qui est son ultime principe fondateur: la manipulation, la mise en scène, l'illusionnisme. Donc le film fonctionne clairement, avec ses incroyables moyens techniques, comme un compagnon valable, mais parfois un rien irritant, à The Prestige... Et par endroits, la poésie pure du cinéma vient prendre toute la place: la plus belle scène de ce film reste le moment où Cobb qui s'apprête à engager Ariadne (Elliot Page) comme architecte, lui fait comprendre par des visions extraordinaires qu'ils dorment tous deux, et que leur conversation est en fait purement effectuée dans le cadre d'un rêve partagé, est magique: la façon dont Ariadne fait ensuite ployer l'environnement, la ville se refermant sur eux, vient en droite ligne de Phantom (1922), de Murnau, un film qui d'une façon fort différente, explorait le subconscient. On pourrait citer de nombreuses autres scènes, dont ce moment qui renvoie cette fois à Ouvre les yeux (ou si vous avez envie de fouiller les poubelles, à son remake Vanilla Sky): toute l'équipe devisant dans le calme sur l'un des boulevards les plus passants de Los Angeles, où aucun véhicule ne vient troubler leur conversation...

Et pourtant pour tous les rêves les plus délirants, les plus élaborés, avec ou sans effets spéciaux, pour toute la poésie de ces mondes parallèles, le film ne parle finalement que de l'humain, de ses failles, de ses doutes et de ses frustrations: l'extracteur virtuose, qui vit boursouflé de regrets (pourquoi croyez-vous que la chanson par défaut qui permet aux "extracteurs" de reprendre pied dans la réalité est Je ne regrette rien?) au point de les laisser envahir ses rêves, le jeune héritier (Cillian Murphy) d'un empire d'affaires qui a toujours souffert de l'indifférence de son père qui vient juste de mourir... Tous les personnages ont choisi d'évoluer dans le milieu, les rêves, qui expose justement toutes leurs failles... Ces failles ce sont celles de l'humain, comme la peur (Dunkirk), comme l'ambition ou l'ego d'un prestidigitateur (The Prestige), ou la tentation de vengeance au-dela du raisonnable (Memento), ou bien sûr le doute pur (Oppenheimer).

Mais voilà: parmi les détails de trop, il y a cette utilisation horripilante des sourcils froncés de Marion Cotillard, dont je parlais plus haut, et cette obsession de vouloir perdre le spectateur: point trop n'en faut, c'est cette tendance à vouloir constamment prendre le dessus sur celui qui regarde le film qui restera toujours un peu irritante dans le film. C'est la raison pour laquelle je pense qu'en matière de film consacré au pouvoir du rêve et au pouvoir de l'humain sur le rêve, Eternal sunshine of the spotless mind reste le chef d'oeuvre indépassable, dont la poésie vénéneuse va tellement plus loin que ces constructions impressionnantes mais souvent trop flamboyantes. Pas ce film, qui possède d'immenses qualités, certes, mais à trop vouloir faire le malin, on perd son public...

 

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Published by François Massarelli - dans Science-fiction Christopher Nolan
20 avril 2025 7 20 /04 /avril /2025 14:36

Ca commence de façon spectaculaire, par une scène de casse (organisé par le "joker", un personnage qu'on n'a pas encore vu ni dans le film, ni dans Batman begins, son prédecesseur...): une merveille de mise en scène, d'assemblage de surprises, d'attractions enchaînées avec maestria...

Et d'ailleurs s'il est un problème dans le film ce ne sera en aucun cas la mise en scène, car il faut le concéder, Nolan est diaboliquement doué. En terme de timing, de composition, d'utilisation du montage, et la structure de son film, constellé de surprises et de coups de théâtre, il me semble qu'il ne craint personne.

Alors où est le problème, pourquoi ce film me laisse-t-il froid? 

Je crois que le problème des films de super-héros, c'est le fait qu'ils parlent précisément de super-héros. Et depuis que le public est supposé (mais c'est largement un mythe) être devenu plus intelligent, il semble qu'il soit devenu impossible de faire des films de super-héros dans lesquels on ne questionne pas le fait d'être un super-héros. Si j'ai bien compris (car dès qu'il y a un super-héros, je peine à m'intéresser à l'histoire, c'est comme ça: c'est irrésistible, en quelque sorte), il est question de...

La lutte du bien et du mal. La belle affaire...

Mais je ne peux pas, ne pourrai jamais prendre au sérieux une intrigue dans laquelle le justicier qui souhaite faire profil bas se promène partout déguisé en chauve-souris. 

Bref, du goudron et des plumes, film suivant!

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Published by François Massarelli - dans Christopher Nolan
19 avril 2025 6 19 /04 /avril /2025 23:29

La série Amazing stories, dans les années 80, était une tentative de transcrire le "style Spielberg" dans l'univers d'une série d'anthologie, menée par un ensemble étonnant de réalisateurs, certains plutôt connus pour leur affiliation dans le monde de la télévision (Lesli Linka Glatter en particulier), d'autres plus identifiables pour leur importance dans le cinéma américain (Clint Eastwood, Paul Bartel, Martin Scorsese et Steven Spielberg lui-même...). Donc, autant de courts et moyens métrages fantastiques, pour toute la famille, et qui plus est soignés... Mais pour lesquels les auteurs ont sans doute joué leur propre partition...

C'est le cas de l'inévitable Joe Dante: celui-ci a toujours refusé de différencier réellement son travail de réalisateur pour la télévision ou pour le cinéma. En résulte une oeuvre abondante, mais dont le morcellement la rend parfois difficile à appréhender en entier. Ce film de 24 minutes, un épisode sympathiue, mais sans aucun doute l'un des moins intéressants de la série, nous montre que décidément, Dante sera toujours un trublion...

Il imagine une famille, les Tucker, qui ont toujours vécu dans une maison dont ils savent qu'elle est hantée, mais n'ont jamais vraiment admis que c'était le cas... Car il faut dire que ces fantômes (Eddie Bracken et Evelyn Keyes), attentifs à la vie de leurs charmants hôtes vivants, sont gentils et bienveillants... Mais pas envers les nouveaux locataires: les deux affreux acheteurs de la maison sont deux cinglés, vulgaires à souhait, lui producteur de porno, et elle actrice... pour les hanter, il faut se lever de bonne heure.

Dante a toujours été à son aise dans la satire banlieusarde, le film fonctionne donc très bien. Le format court sied bien à l'histoire qui est pour ainsi dire minuscule, mais Dante se trouve généralement plus inspiré quand il peut prendre son temps. Cela dit, il s'est fait plaisir avec Sheena (Wendy Schall) et son mari Tony (Robert Picardo), deux acteurs familiers de ses films...

 

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Published by François Massarelli - dans Joe Dante TV
19 avril 2025 6 19 /04 /avril /2025 21:33

A San Francisco, Tuck Pendleton (Dennis Quaid), pilote d'avion quelque peu lessivé, a signé avec un laboratoire qui cherchait un volontaire pour  une mission délirante: se faire miniaturiser avec un petit vaisseau, pour naviguer à l'intérieur d'un... Lapin. Mais lors de l'expérience, le labo est attaqué par un groupe hostile, qui cherche à voler le matériel... Le professeur responsable a juste le temps, pour éviter que Tuck ne tombe entre leurs mains, de l'injecter à l'intérieur d'un... Humain.

Ce dernier, Jack Putter (Martin Short), est un vendeur de supermarché hypochondriaque, et si effectivement il me semble qu'il n'existe pas de possibilité pour qu'un humain puisse être préparé à une telle éventualité, il faut dire que Jack est sans doute l'une des pires options pour accueillir un pionnier miniaturisé...

Dans les années 60, Richard Fleischer avait réalisé pour la Fox le célèbre Fantastic Voyage, un film de science-fiction parfaitement premier degré, un classique. Techniquement, ce nouveau film n'est en aucun cas un remake, même s'il repose sur le même principe: amener un être humain dans un simili-vaisseau spatial, dans le corps d'un autre humain, et le confronter à ce qui se passe à l'intérieur: le flot sanguin, les réactions de l'hôte et leurs conséquences corporelles... Mais cette fois, dans le cadre d'une comédie. On ne s'étonnera donc pas que derrière l'accomplissement de ce long métrage, on trouve le nom de Steven Spielberg, dont la compagnie Amblin Entertainment était déjà en 1984 derrière Gremlins, du même Joe Dante...

D'une part, Dante, qui n'avait pas encore gâché ses chances avec Gremlins 2, the new batch (ce serait pour 1990), est un metteur en scène doué aussi bien pour le film de science-fction, que pour l'horreur, que pour la comédie, et le fait de mélanger les genres ne l'a jamais gêné: il le prouve avec brio du début à la fin de ce film, où comme pour tant d'autres de ses oeuvres il trouve d'emblée le ton et le rythme... 

D'autre part, Martin Short et Dennis Quaid, dans ce film, fonctionnent comme un duo parfait, l'un à l'intérieur (Tuck, le héros sans barrière ni limite, qui a fait de son hyperactivité un fonctionnement par défaut), l'autre à l'extérieur (Jack, le vendeur timide, effacé, lent et complètement obsédé par sa santé). On ne pouvait rêver deux héros plus dissemblables, et ils sont admirablement complétés (on est dans les années 80, les actrices sont encore secondaires, hélas!) par Meg Ryan, qui interprète Lydia, une journaliste qui devient le seul lien de Tuck avec la "surface", à travers son association avec Jack. 

Tel qu'il est, le film renverse le postulat du film de Fleischer: d'une sorte d'ode à la science toute-puissante, qui va vers le sublime même quand elle va trop loin, Dante en fait un complément à d'autres de ses films: une plongée dans le n'importe quoi, provoquée par des humains pas forcément incompétents, juste trop peu concentrés, et/ou trop avides... Mais surtout, il fournit de la comédie, totalement irrésistible, en même temps qu'une jolie capsule temporelle des années 80, déjà passées au travers de l'oeil de Dante (qui s'amuse beaucoup à placer ses acteurs fétiches, l'inévitable Dick Miller (de tous ses films depuis Hollywood Boulevard), Henry Gibson, Kevin McCarthy, et la cerise sur le gâteau, Robert Picardo dans le rôle hilarant du "cowboy", un bandit complètement imbu de lui-même, qui se déguise en permanence avec des habits western... et, petit rappel qu'on est dans les années 80, une scène voit Jack parler à Tuck, à l'intérieur de sa tête, quand il est aux toilettes, ce qui lui occasionne une réplique d'un voisin de pissotière: "Jouez avec, mais ne lui parlez pas..." 

...Mais les myriades d'idées qui font ce film comptent aussi l'une des surprises les plus poétiques de toutes les années 80, un retournement de situation fantastique, qui nous rappelle que quand on a Meg Ryan sous la main, on ne se contente pas, finalement d'en faire une potiche!

 

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Published by François Massarelli - dans Joe Dante Science-fiction
18 avril 2025 5 18 /04 /avril /2025 14:50

Une famille (la maman seule avec ses deux fils, un lycéen et un beaucoup plus jeune) déménage: ils ont quitté Brooklyn pour s'sinstaller dans un tout petit patelin, et bien sûr, le grand fils Dane (Chris Massoglia) est frustré d'avoir dû laisser derrière lui toute sa vie. Lucas, le petit frère (Nathan Gamble) est nettement plus positif; c'est lui par exemple qui montre la voie à son aîné en allant saluer la fille (lycéenne elle aussi) qui vit à côté... Les deux frères trouvent et montrent à Julie (Haley Bennett) la trappe dissimulée sous un tapis dans leur nouveau garage: immense, froide, sans fond... Une fois ouverte, la trappe semble avoir précipité la vie des trois jeunes gens dans le chaos et la terreur: des apparitions, des phénomènes inexpliqués commencent à se produire autour d'eux...

C'est un tout petit film, avec probablement un budget ridicule, réalisé pour un petit producteur indépendant par un des réalisateurs géniaux des années 80... Je sais, Joe Dante est probablement un personnage excessif, et il est sans doute exagéré de vouloir impérativement faire de l'auteur de Piranha et de Gremlins une sorte de Eric Von Stroheim des années 2000!

...Pourtant c'est troublant de voir à quel point il a été amené à renoncer, après avoir été l'un des plus appréciés des metteurs en scènes Américains, sous la houlette de Steven Spielberg. La façon dont un film et un seul (Gremlins 2) l'a amené à devenir un paria est exemplaire d'une certaine vision industrielle du cinéma, qu'il accepte... Mais qui ne l'a jamais empêché d'être un artiste, ni de le revendiquer. Sa force est d'avoir le cinéma dans le sang... Comme Hitchcock, Coppola, Lucas... Ou Spielberg.

Cantonné aux séries TV (Masters of horror), aux films d'anthologie (Trapped ashes, un navet sans âme), aux pilotes sans avenir, et aux contrats d'un film sous haute surveillance (Looney Tunes back in action), il s'est donc trouvé, de moins en moins, aux commandes de quelques films depuis le début du XXIe siècle. Celui-ci est sans doute le meilleur, le plus représentatif, le plus personnel et définitivement le plus réussi...

En route donc pour un vrai petit film d'horreur sans prétentions, centré sur le spleen si particulier des adolescents Américains confrontés dans leurs banlieues si délicieusement sans âme, à un imaginaire qui revient leur mordre les fesses et leur chatouiller les pieds. Dante l'a si souvent prouvé (Piranha, The Howling, Gremlins, Innerspace, The Burbs, Matinée): il sait parfaitement mélanger le léger et le gothique, le lumineux et le sombre: donnez-lui une histoire improbable de fantômes dans un garage avec quelques personnages d'ados, et il sera de toute façon dans son élément... La preuve. L'atout principal de son cinéma? Simple: il a de l'humour, beaucoup d'humour. Mais quand il vous montre quelque chose, il ne fait jamais semblant... Et sous les tourments si risibles de deux ados et demie, tout un monde de frustration, d'ennui... et une imagination sans limite.

 

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Published by François Massarelli - dans Joe Dante Boo!