Le vieux Pearson (J. Edwin Brown), un vétéran de la Guerre de Sécession se plaint tout le temps, dans la maison de retraite où il vit: tout est toujours plus beau chez son neveu (Charles Hammond)... Il passe donc son temps à tout critiquer... Parallèlement, sa famille se dit qu'il y a de la place dans leur maison: ils vont donc lui proposer de vivre avec eux: le neveu, donc, son épouse (Katherine Griffith), son fils, un jeune pasteur (Alva Blake), et sa fille (Mary Walcamp)... Ce qui aurait pu tourner au conte de fées pour le vieil homme va tourner au cauchemar pour la famille, qui voit arriver un vieil aigri qui se mêle de tout...
En deux bobines, Lois Weber, autrice du scénario et co-réalisatrice, passe de l'évocation respectueuse des vétérans à la comédie cruelle. Rappelons qu'en 1916, beaucoup de septuagénaires survivent, qui ont participé à la fameuse guerre civile. Ils font partie du décor... Le personnage de Pearson est intéressant, parce qu'il pourrait avoir tous les aspects de la caricature, surtout quand il vient chez le neveu et commence à donner son avis à tort et à travers, chamboulant chacun dans ses habitudes: par exemple, il signale à son petit neveu qu'il ne doit certainement pas avoir beaucoup d'autorité en ministre du culte, il dit à l'épouse de son neveu que son mari passe vraiment beaucoup de temps à son club, et il montre à la petite-nièce que son fiancé n'est pas assez grand... Mais il est attachant, et la fin du film en fait tendrement le héros.
Mais de toute façon, ce que voulait Weber, c'est sans doute beaucoup plus évaluer la dynamique familiale qu'autre chose, et l'enjeu dans ce film va vite devenir de dépasser la crise (Durant laquelle tout le monde se fait la tête), en se découvrant vraiment comme une famille unie. Le tout est un joli film, en tout cas, qui témoigne une fois de plus de la vitalité du cinéma de Lois Weber, et de l'étendue de sa gamme.
Ca devient une habitude, mais je vais encore commencer par dire que ce film a beaucoup souffert des vicissitudes du temps qui passe et de la négligence calculée des ayant droit... Donc il ne subsiste aucune copie en bon état, encore moins complète, de Scandal, ou de Scandal mongers (le titre utilisé lors de la ressortie de 1918). Mais au moins on a une assez bonne idée, à travers deux copies qui rassemblent des fragments 35mm qui étaient en voie de décomposition quand ils ont été localisés, de ce que le film était...
Pour commencer, Scandal est situé à un tournant: c'est après un contrat de quelques films (Dont le fameux Hypocrites) pour Hobart Bosworth, que Lois Weber qui a ainsi pu passer au long métrage, est revenue au bercail de la Universal avec une certaine tranquillité quant à sa liberté de choisir les sujets de ses films. Elle a donc décidé de continuer à creuser le même sillon, et de tourner en priorité des films à caractère social. Le premier est justement Scandal, consacré à la façon dont la communauté peut utiliser n'importe quel prétexte pour se tourner vers un de ses membres, avec ou sans raison objective. Le film est moraliste au même titre que Hypocrites, et plus basé sur le constat d'un fait que la recherche d'une réponse aux questions qui se posent: une habitude chez Weber qui aime à faire bouillir son public.
Tout se passe bien dans la petite communauté banlieusarde: tous les matins, les gens se rendent à leur travail; Mr Wright (Phillips Smalley) quitte son foyer, salue ses voisins, son épouse se félicite de la réponse positive de son père à leur demande de prêt. Daisy Dean (Lois Weber), sa secrétaire-sténographe, quitte la maison où elle vit avec sa mère, suivie du regard par l'un des voisins (Rupert Julian), un célibataire qui aimerait bien l'approcher pour la demander en mariage. Ce que sa soeur (Adele Farrington) désapprouve, car la jeune femme n'est pas de son goût! Bref, tout va bien, jusqu'à ce que la secrétaire ait un accident en sortant du bureau. Son patron ayant proposé de la reconduire, c'est la goutte d'eau qui va faire déborder le vase des ragots... Et les répercussions seront terribles...
Comme elle l'avait fait avec le mannequin Margaret Edwards qui parcourait les dernières bobines de Hypocrites dans le plus simple appareil en jouant "la vérité", Weber a choisi pour représenter les ragots un personnage hirsute sorti (selon elle, mais on demande à voir!) de l'imagination du dessinateur Winsor McCay, ce qui est pour le moins étrange, mais en phase avec les tendances allégoriques de l'époque. Mais surtout elle situe son drame dans l'intimité des consciences, et chaque personne se révèle en fonction de sa jalousie, de sa facilité à suivre le troupeau bêlant des commères... ou tout simplement comme Wright à deux reprises en fonction de sa gentillesse et de son altruisme. En choisissant d'incarner l'infortunée Daisy, Lois Weber donne à voir une nouvelle héroïne qui souffre parce qu'elle est mise au ban de son entourage...
Le film ne fait pas dans la dentelle, mais il prouve au moins que grâce à des metteurs en scène comme Weber, aucun sujet ne semble résister à la cinématographie... et on retrouvera avec The blot (que Miss Weber écrira et tournera pour la Paramount en 1921) une autre façon de traiter le stigmate social, avec une maîtrise confondante cette fois...
Tout commence, dans un décor rarement évoqué dans le cinéma Américain, par l'arrivée d'une jeune femme, Molly (Lois Weber), chez les ouvriers du pétrole, à Oilfield la bien nommée. Sur un champ de derricks, elle vient s'installer et devient l'une des attractions des moments de détente: ne vous méprenez pas, Molly travaille à la cantine, et est très populaire, mais elle sait se faire respecter: tout le monde aime Molly, ses collègues, les hommes qui viennent souffler dans leur travail pénible, et surtout Bull (Phillips Smalley)... Mais le problème de Bull, c'est que quand il aime, il ne souhaite pas se retenir. Et c'est un problème aussi pour lui, car quand il a les mains baladeuses, Molly sait se défendre...
Après l'acide film Hypocrites, réalisé lui aussi en indépendance pour la compagnie d'Hobart Bosworth et distribué par Paramount, Lois Weber se serait-elle lancée dans la comédie? Pas tout à fait, car si le ton de Sunshine Molly est souvent enjoué, elle y maintient un intérêt pour une cause à défendre, et s'attaque au harcèlement sexuel "normalisé", celui qui fait dire à Bull que quand une femme est jolie, pourquoi se priver? Une certaine forme de tentation de la domination masculine par la violence, qui est légèrement atténuée par le fait, après tout, que Molly sait se défendre, comme je le disais plus haut... Mais le film est intéressant pas son rejet de tout manichéisme, car derrière ses mains baladeuses et son désir qui prend toute la place, le film (ou du moins ce qu'il en reste) nous montre Bull comme un brave type...
La direction de Lois Weber est entièrement conditionnée au fait que nous sommes confrontés (dans les trois bobines restantes, du moins, soit les deux premières, et la cinquième et dernière) à peu de décors, et tous situés sur les lieux cités: le champ de pétrole, les baraques, et la cantine. Ces gens qui vivent sur leur lieu de travail, et dont la vie est rythmée par l'extraction de cet or noir, me semblent souvent proches d'un Germinal à l'Américaine. Je ne sais pas dans quelle mesure c'est une coïncidence. En tout cas, une fois de plus, on va se plaindre: qu'un film soit mutilé par le temps, c'est toujours rageant. Quand en plus il est formidable, c'est à pleurer...
Sorti en 1914 (le 20 janvier), mais le copyright indique 1914, ce film est une cause célèbre, dans l'histoire du cinéma. Tout ça à cause de la Vérité...
...je m'explique: une bonne part d'Hypocrites se situe dans une communauté des Etats-Unis contemporaine de la sortie du film. Durant l'office, le pasteur commet un sermon accusateur qui pourfend l'hypocrisie de ses paroissiens. Ce qui a pour effet de les liguer contre lui. C'est un écho du prologue du film, une allégorie qui montre l'histoire d'un prêtre, l'ascète Gabriel, qui avait souhaité exposer les habitants de sa région à une statue de la vérité... nue comme au premier jour. Il avait tout bonnement été tué par la foule en colère...
Le pasteur resté seul alors s'imagine en réincarnation du prêtre Gabriel, accompagné d'une version vivante de la statue, passant de salon en salon pour aller montrer à tous qu'ils vivent dans le pêché... Mais il est retrouvé mort le lendemain, seul dans l'église.
D'une part, si le film a rencontré le public à sa sortie (la distribution, incidemment, était prise en charge par la Paramount, donc la plus grosse structure de l'époque, on pouvait leur faire confiance pour que le film soit montré partout), il laisse un peu perplexe aujourd'hui, d'abord parce que comme à chaque fois qu'un film muet cherche à nous montrer le pêché, il nous montre essentiellement des gens en train de s'amuser, pas beaucoup plus... mais surtout les intentions de Lois Weber sont parfois peu claires, tant son envie de démontrer la puissance du cinéma l'emporte sur sa capacité à énoncer clairement ses griefs. C'est particulièrement vrai dans la partie finale, lorsque le prêtre (Courtenay Foote) demande à la Vérité (Margaret Edwards) de montrer avec son miroir le vrai visage de ceux qu'ils accusent ensemble. Ces vignettes sont visuellement d'une immense richesse, mais on finit par se perdre...
L'autre question non tranchée est bien sûr dans l'usage de Margaret Edwards, qui avait été élue la femme la mieux proportionnée des Etats-Unis et qui était, comme Audrey Munson avant elle, modèle nu pour tableaux et statues nobles; elle tentait alors de percer dans le cinéma: le fait est que dans toutes ses apparitions, bien que translucide car tous ses plans sont basés sur des surimpressions, elle est totalement nue. Lois Weber s'en est défendue sur tout le reste de sa carrière. A visionner le film aujourd'hui, on doit admettre qu'il n'y a rien de concupiscent là-dedans, mais il est évident que chacun savait, au moment de la sortie, ce que serait l'effet d'un bouche à oreille relatif à la présence d'une femme entièrement nue sur plus d'un tiers du métrage d'un film: Paramount devait compter là-dessus, le producteur Hobart Bosworth avait laissé faire, et Lois Weber elle-même, qui avait vaillamment combattu pour garder sa femme nue, et obtenu gain de cause, devait bien se douter que le film serait un énorme succès... Et ce fut le cas.
Mais ce serait trop facile de rejeter le film ne ne se basant que sur ces aspects: au-delà de l'intrigante structure en allégories emboîtées les unes dans les autres, Hypocrites fascine par la façon dont Lois Weber montre, souligne, avec une aisance déconcertante, ce qu'elle veut nous montrer, utilisant sa caméra comme d'autres la parole ou leur talent pour le dessin. Et elle sait ce qu'elle a à dire, et bien que ce film soit sa première incursion dans le long métrage, elle n'a aucun problème à trouver les moyens de le dire: surimpression, mouvements de caméra chargés, utilisation inventive du décor, et montage inattendu, cette dame connaissait fort bien les possibilités du cinéma... D'ailleurs, à travers cette femme qui tient un miroir représentant la vérité cachée en chacun de nous, il n'est pas difficile d'y voir un autoportrait. Son cinéma est étonnamment moderne, non seulement par sa technique et ses audaces, ou encore son sujet, mais il étonne tout bonnement par la puissance évocatrice de ses plans, son montage, et la richesse inventive de son univers, présent en particulier dans un plan extraordinaire du prologue: les braves gens réunis attendent que la statue mystérieuse du prêtre Gabriel soit révélée: la caméra commence alors un long travelling latéral, qui révèle chacun des corps de métiers, chaque membre de chaque strate de la société médiévale. Le plan est répété après le dévoilement de la statue et les mêmes nous sont montrés, les uns fuyant la Vérité, les autres abasourdis, certains se signant, d'autres détournant le regard. Quelques-uns sourient, voire s'approchent... On voit que chaque acteur, chaque figurant s'est vu assigner une mission bien spécifique, donnant ainsi à la séquence une fabuleuse vie intérieure. Lois Weber avait en effet tout compris à la puissance de son art cinématographique.
Après le plus que décevant The Hereafter, qui s'intéressait de trop près à du surnaturel, un domaine avec lequel Clint Eastwood n'est que peu à l'aise, et qui avait le défaut de se situer un peu trop dans des pays dont Eastwood ne connait manifestement pas grand chose, le metteur en scène revient avec ce film à des préoccupations qui renvoient à toute une thématique, tout un ensemble de films, de Honky Tonk man à Unforgiven en passant par Bird: quel legs un homme laisse-t-il après son passage? Avec le grand manipulateur de génie qu'était Hoover, spécialiste des fiches documentées sur n'importe qui et n'importe quoi, on touche à une parabole sur le vrai pouvoir aux etats-unis au 20e siècle, non sans humour...
Ce film n'est pas un biopic de J. Edgar Hoover (Leonardo DiCaprio), grand manitou du FBI durant quarante ans, mais une variation rendue possible par les recoupements d'information auxquels on a pu se livrer. Et de fait un certain nombre d'anecdotes présentes dans le film y sont plus tard formellement démenties... C'est, sinon un Eastwood majeur, en tout cas un film formellement excitant, dont la structure en 'stream of consciousness' renvoie directement à Bird. Mais le personnage, joué par un DiCaprio comme toujours habité par le rôle, nous promène au gré de ses fantaisies, et on se rend vite compte que l'homme, spécialiste du renseignement et d'une certaine fome d'espionnage, avait sur la vérité une maitrise parfois fluctuante...
Le film est l'un des plus sombres (au sens visuel, bien sûr) des films d'Eastwood des dernières années, et son rythme lent commande un effort que les habitués fourniront sans aucun problème... Ses réels défauts tiennent à deux points: si on ne peut qu'applaudir la prestation de tous les acteurs, on regrettera des maquillages rendus peu convaincants par des ressources prosthétiques un peu limites, et une absence de clarté qui confine parfois à la sécheresse pour qui n'est pas toujours au fait de la petite histoire du FBI... Mais on ne demande qu'à s'instruire, justement.
Pourtant, le film privilégie toujours une lecture à distance des événements, qui ajoute une solide dose de flou. Pour preuve, il est difficile, par exemple, de suivre la façon dont le kidnapping, suivi du meurtre, de l'enfant Lindbergh, engendre ensuite un feuilleton judiciaire, dans lequel ce qui surnage bien plus que la justice, clairement, c'est la manoeuvre politique autour de ce traitement d'une affaire criminelle...
Cette plongée dans les coulisses de l'histoire, chez un obsédé du communisme, qui a toujours utilisé le terme sans jamais, probablement, comprendre exactement de quoi il retourne, reste un exercice de style poids léger, qui permettra surtout d'assister à un numéro d'acteur de DiCaprio, qui n'a pas son pareil pour interpréter des personnages aux failles profondes... Et Clint Eastwood semble s'amuser de faire les poubelles de la frange la plus à droite de la droite Américaine... autant dire que ce film appartient désormais plus à l'histoire encore que son sujet!
Mehdi (Younès Boucif) est cuisinier, pour le bistrot le Baratin, à Lyon... Il avance: il a une petite amie, Léa (Clara Bretheau) et c'est très sérieux; elle travaile au même restaurant, où elle fait le service. Grâce à l'aide financière des parents de la jeune femme, ils vont pouvoir racheter le bistrot à leur employeur Bernard (Gustave Kervern)... Bref tout irait pour le mieux, si Mehdi n'avait pas des réticences sévères à mélanger sa famille avec cette petite vie tranquille. Sa mère Fatima (Malika Zerrouki), veuve, a élevé seule ses quatre enfants, Mehdi et ses quatre soeurs, et elle souhaite ardemment retourner en Algérie, car elle souffre de ce qu'elle considère comme un exil. Elle a donc une certaine tendance à se réfugier dans des traditions importantes: la circoncision de son petit-fils, les mariages plus ou moins arrangés...
Mais si Mehdi ne souhaite pas imposer cette famille-là à Clara, cette dernière estime qu'il est grand temps de rencontrer la mère et les soeurs. Quand la petite dernière Faïza vient au restaurant pour une visite surprise, Clara qui la rencontre pour la première fois apprend donc que son petit ami lui a menti, en lui disant que sa mère était retournée depuis longtemps en Algérie. Elle devient insistante et pour donner le change, Mehdi s'invente une autre mère: Souhila (Hiam Abbass), qui tient un petit bar Algérien auquel Mehdi aime à se rendre, va jouer sa mère, mais Mehdi n'est pas au bout de ses surprises car sa mère de substitution va improviser sans limites, et va interpréter une mère bien moins conservatrice que la vraie... Et elle va séduire tout le monde au passage.
Quel bonheur! Une comédie dont les influences se trouvent aisément entre la screwball comedy (combien de ces comédies loufoques, avec Cary Grant, Gary Cooper voire James Stewart, sont-elles basées sur un bobard un peu trop assumé, aux ramifications impossibles?), et le cinéma de Pedro Almodovar (la peinture tendre et sans oeillères d'une communauté, saisie dans sa vérité bien plus que dans ses clichés), ce film est une bouffée d'air frais, une vraie comédie bien sûr, au dialogue vivant, et qui sonne constamment juste, les acteurs étant tous excellents; le rythme de ce film, aussi, est soutenu sans esbroufe, sans effets inutiles, entièrement soumis à l'idée de laisser les acters raconter cette histoire avec leur propre dynamisme, et les pleins et les déliés nécessaires. C'est une telle réussite qu'on a du mal à croire que ce soit un premier film... Même pas le premier long métrage d'un réalisateur doué, non: son premier film, tout simplement, qui vient d'une longue réflexion, d'un désir de cinéma qui se matérialise sous nos yeux de la plus belle des manières...
La thématique, entre la peinture d'un microcosme saisi dans sa vérité (des Algériens de France, entre assimilation tranquille et traditions vivaces), et l'exploration plus générale des liens d'une personne à sa culture, passe à travers une utilisation magistrale de ce décor de restaurants, car on mange et on cuisine beaucoup dans ce film: il commence d'ailleurs par la vision des mains d'un cuisinier au geste sûr, qui coupe des légumes pour un préparation. Cette vision du travail comme premier contact avec Mehdi et sa vie est une belle idée, mais la cuisine devient aussi le symbole de son intégration, puisque Mehdi cuisine ce qu'on lui demande, et son répertoire est plus dans le bistrot que dans sa culture. Inévitablement, il y a un lien entre cuisine et tradition, puisque Mehdi, qui n'a jamais demandé à sa mère de lui confier ses secrets culinaires, va approcher Souhila, sa "fausse mère", autour de la préparation d'un couscous magistral! Et la cuisine prolongera le lien entre Mehdi et sa -vraie- mère (lors d'une scène, celle-ci lui confie les secrets des plats préférés de son mari disparu), tout en offrant à Mehdi, un dialogue gustatif avec celle qu'il aime, dans une fort jolie scène où il lui offre un dîner qui mélange recettes de la cuisine française, et savoir-faire Algérien.
Bref, un film où l'on mange, et parfois l'on boit: c'est le cas dans l'une des nombreuses scènes hilarantes de comédie, qui souvent sont menées avec un incroyable brio par Hiam Abbass, l'actrice-réalisatrice Franco-Palestinienne qui prête son tempérament solaire et volcanique à ce film... Une démonstration d'oenologie dans une cave (Laurent Stocker joue le père de Léa, un passionné du vin) débouche sur des gags liés aux rites de consommation du vin, et c'est un enchantement... Comme l'est l'admirable séquence située dans un train, où la fausse mère de Mehdi, qui poursuit sa mission de séduction de celle qui n'est donc pas sa vraie belle-fille, donne à un wagon entier, pris dans la danse, une leçon de danse du ventre...
Si on rit beaucoup (mais alors beaucoup), le film n'est pas une comédie qui joue sur des grosses ficelles. Le rire n'est pas que la politesse du désespoir, et ici il est surtout affaire de pudeur, celle d'une famille qui se réfugie dans les embrouilles (les soeurs de Mehdi, qui font la tête à leur mère, ont toutes enfreint en douce quelques-unes des règles sacro-saintes du conservatisme familial, et le mensonge n'est jamais très loin): car derrière la comédie, affleure un décalage, celui de gens (Mehdi, ses soeurs, mais aussi Souhila, leurs amis), entre ceux qui sont assimilés, et la mère de Mehdi, qui reste accrochée à l'espoir de retourner au bled, de revoir sa maison en Algérie, qu'elle espérait laisser à ses enfants. Ce décalage est souvent une souffrance pour la mère autant que pour ses enfants. Combien de films (Américains ou autres) nous auraient-ils offert une conclusion facile, autour d'un "maman je t'aime" assaisonné de violons? La pudeur du film passe non seulement par la comédie, mais aussi par la musique, qui complète les non-dits, accompagne les gestes qui ne seront pas effectués, et si dans le film jamais ou presque Mehdi n'embrassera sa mère, la bande-son nous informe suffisamment de leurs sentiments, compliqués, mais réels.
J'ai parlé de Hiam Abbass, une actrice chevronnée, mais Malika Zerrouki est étonnante de naturel; ce n'est une actrice que depuis peu, elle a effectué quelques petits rôles. Son personnage est très émouvant, de par son historique, mais elle est aussi très drôle, dans ses émotions autant que dans ses petits travers: elle a une certaine tendance à jouer un peu la comédie, et fait des crises qui sont parfois du bidon. Certains de ces petits drames se finissent à l'hôpital où immanquablement la comédie reprend ses droits....
Je termine cette chronique avec une scène qui est superbe, et qui vers la fin du film (mais je n'en dis pas plus), nous offre une vision rare: à l'écran, beaucoup de monde se tiennent dans le restaurant, et parmi les présents, c'est l'une des rares fois où Souhila, Fatime et Léa sont toutes là. Elles sont toutes trois détachées des autres personnes par un détail vestimentaire commun, elles portent le même bleu. Nombreuses sont les scènes où Amine Adjina a eu recours à d'invisibles petites touches, aussi simples qu'efficaces, pour créer un monde, avec des couleurs, à la façon d'un Almodovar. Ce bleu unit les trois femmes, réellement les trois femmes de la vie de Mehdi: sa mère, sa fausse mère, et sa future épouse... Le jeune homme nous adressera un regard caméra comme pour nous prendre à témoin de son avancée dans la vie, finalement assez tranquille, pittoresque, cocasse et foncièrement assez tendre, qui est la sienne.
Ce film, qui nous parle de "la diversité", ce mot passe-partout qui cache tant de choses, sans jamais avoir recours aux clichés, est une merveille, à voir sans restrictions. On y rit sans remords, et au passage ne vous inquiétez pas, si cette bande-annonce semble en dire beaucoup, elle ne vous dit pas tout!
La bande annonce du film, qui sort le 10 décembre 2025: https://www.youtube.com/watch?v=TMW1H8R0FZc
C'est sans doute, à en juger par les quatre minutes dont on dispose aujourd'hui de ce film, une comédie inhabituelle pour le tandem Weber-Smalley. D'ailleurs, le crédit officiel, cette fois, met Smalley avant Weber. On n'ira pas plus loin dans la spéculation, Smalley ayant par ailleurs signé des films tout seul... Ils jouent tous les deux, mais Lois Weber joue un personnage apparemment secondaire ...
Mais ce film, dans lequel selon le synopsis la présence d'un homme flamboyant dans la bonne société relègue tous les autres au second rang, est intéressant pour les concepts visuels: la façon dont on nous présente les protagonistes en rang d'oignon, en les faisant répéter le même geste, débouche sur une mise en scène burlesque, qui anticipe certains films (Keaton en tête) de quelques années, et donne envie d'en savoir plus... Hélas...
Ce film est assez connu, pour de mauvaises raisons: une rumeur a couru, qui attribuait un rôle à Lon Chaney, qui courait effectivement les cachets du coté de Universal à cette époque. Je n'ai pas vu Lon Chaney. Mais il y a suffisamment de bonnes choses ici, pour s'interdire de faire la fine bouche.
La présence, ou non, de Lon Chaney n'est d'ailleurs pas le seul mystère de ce petit film: qui l'a mis en scène? Il semble que les papiers de la firme ait retenu le nom de Philip Smalley (Mr Weber), mais il y a fort à parier que Lois Weber est la principale force derrière ce film: dans la mesure ou elle joue dedans, elle a sans doute confié la supervision des plans ou elle apparait à son mari, un peu à la façon dont Buster Keaton se décharge sur Donald Crisp ou Eddie Cline suivant les films (Ou à la façon dont Chaplin confie une partie de la mise en scène à Monta Bell ou Robert Florey). Quoi qu'il en soit, le nom qui restera dans l'histoire du cinéma, c'est Weber.
Suspense: il ne s'agit que de ça; une femme laissée seule avec son enfant dans une maison isolée, par une domestique apeurée, reçoit précisément la visite indésirable d'un vagabond malintentionné; elle a juste le temps d'avertir son mari que quelque chose se trame avant que le villain ne coupe le téléphone. La suite se joue sur trois plans: le vagabond et ses tentatives d'infraction, les stratégies paniquées de la femme et ses efforts pour protéger l'enfant, et la course effrénée du mari pour arriver à temps. On n'est pas loin du Griffith de Death's marathon, mais le film de Lois Weber (Ou de Philip Smalley) va plus loin que Griffith en offrant du suspense à l'intérieur du suspense: lors de sa ruée, le mari se fait poursuivre par la police, et renverse un vagabond (Qui n'est pas Lon Chaney)...
Ce qui frappe, au-delà du suspense caféinomane et Parkinsonien, et du montage très précis de ce petit film parfait, c'est l'incroyable ressource en matière d'angle de prise de vue: chaque plan accomplit une tache précise, et pour cela des vues inhabituelles (En 1913 du moins) ont été créées: à un plan du vagabond qui s'avance lentement vers la caméra, qui nous rappelle les Musketeers of Pig Alley de Griffith, succède un plan pris depuis la voiture du mari, qui cadre le rétroviseur sur lequel on peut voir la voiture de police qui le poursuit... Ou encore on remarquera ces plans qui suivent le vagabond depuis l'étage, lorsque celui-ci, tout à coup, se retourne et fixe la caméra d'un oeil mauvais (Et non, ce n'est pas Lon Chaney non plus...). L'ensemble crée un dynamisme dont bien des films de cette époque manquent cruellement, et permet au spectateur d'adhérer à ce qui se passe de la plus belle façon. Un film qui ne fait aucunement mentir son titre, donc...
Dans ce qui est sans doute l'un de ses films visuellement les plus remarquables, Lois Weber trouve un moyen de traiter un sujet, qui poussait les metteurs en scène dans une dimension épique (rien que The Birth of a nation deux années plus tard, mais on pourrait aussi citer The Coward), en lui gardant un côté intimiste, voire privé; le film prend la forme d'un poème dont chaque vers est visualisé dans un plan en cache: un chapelet est enroulé autour d'un "hublot" par lequel on peut voir des plans du film se succéder, tous fondus les uns dans les autres.
Un homme (Smalley) et une femme (Weber) s'aiment, c'est le printemps, la nature est en fête... Mais c'est aussi la guerre civile, et les Sudistes sont aux portes du village: il fait se défendre. L'homme part donc au combat, et les deux amants gardent le contact par leur chapelet... Jusqu'au jour où la nouvelle de la mort du jeune homme est annoncée à la famille. Alors bien sûr qu'il est vivant. Le coeur brisé, elle décide d'entrer dans les ordres...
C'est un ressenti personnel que le film donne à voir, celui de deux êtres séparés par le destin et la guerre; le choix de tout filmer comme si on le voyait à travers un chapelet est incongru, mais ça donne une imagerie très particulière au film. Et l'objet, qui sert de lien entre les amants, va devenir le symbole cruel de leur séparation lorsque le chapelet de la jeune femme servira non plus le souvenir de ses amours, mais plutôt son sacrifice personnel vers la religion... Très plastique et un peu vain, le film a eu un énorme succès et était considéré à son époque comme un modèle de mise en scène.
Dans un monde normal et apaisé, on ne devrait même pas mentionner ou relever que la réalisatrice de ce film est une femme... Mais en dépit de son rôle évident de pionnière, de sa crédibilité de productrice installée à l'époque, malgré le fait qu'on redécouvre ses films, dont certains sont passés au rang de classique, on continue aujourd'hui à souligner cet aspect qui la rend si spéciale au regard du nombre impressionnant d'hommes metteurs en scène. Imagine-t-on aujourd'hui de dire "Nous allons voir aujourd'hui un film de Akira Kurosawa. C'était un réalisateur masculin"?
Ce constat posé, ce tout petit film, qui fait une demie-bobine (soit la moitié d'une "split-reel", une bobine de quinze minutes qui contenait deux films de court métrage choisis pour être exploités ensemble), fait partie de son oeuvre des débuts, quand le long métrage ne faisait que balbutier. Sous la bannière de Crystal films, sa propre société, Weber tournait alors des courts de complément de programme qui étaient distribués par Universal. Les films étaient réalisés le plus souvent par elle et officiellement du moins par son mari Philip Smalley (Qui partage avec Herbert Blaché, le mari d'Alice Guy, le poste étrange de "Pierre Curie du cinéma").
On y voit une petite vignette charmante sur les rapports amoureux de cette fin de XIXe siècle qui s'éternise, et le film jette un regard narquois sur les amoureux mondains, moqués par une jeune journaliste qui prépare un article sociologique sur la façon dont les hommes effectuent des propositions de mariage. Pour les besoins de sa recherche elle feint d'accepter les demandes de trois amis, qui sont très étonnés de découvrir qu'elle les a acceptés tous les trois... La comédie est certes un peu gauche, mais elle est drôle au détriment des trois hommes, qui d'ailleurs n'ont pas l'air d'avoir autre chose à faire de leurs journées que de traîner dans les salons mondains! Elle, par contre, elle travaille... Elle s'adresse aussi souvent à nous, par le biais de la caméra, et nous rend complices de sa petite blague... Pas mal pour six minutes.