L'inventeur Crackford reçoit la visite d'un alchimiste, Alcofribas (George Méliès) qui lui vend des pilules qui lui permettront de voyager instantanément et sans effort... Mais le magicien mystérieux n'est autre que le Diable, et Crackford et son fidèle valet ne sont pas au bout de leurs surprises...
C'est un film assez long et ambitieux, surtout dans sa restauration la plus récente qui est basée sur une copie partiellement colorée, assemblée à partir de fragments dont beaucoup sont tirés de copies 35 mm. L'intrigue est essentiellement un prétexte à trucs et gags, qui se déroulent sur un certain nombre de tableaux et Méliès y recycle beaucoup de ses dispositifs théâtraux qu'il avait testés sur scène, et qu'il utilise pour nourrir ses illusions: à ce titre le film est spectaculaire, avec des scènes qui toutes passent par une construction similaire: Crackford et son valet arrivent dans un endroit, et tout se passe bien jusqu'à ce qu'un événement spectaculaire, loufoque ou burlesque ne vienne tout gâcher, et à partir de là tout devient n'importe quoi...
Pourtant, même si le film semble être un catalogue de délires à la Méliès, il est une adaptation d'une féerie de 1839, Les Pilules du diable. Et si le film, comme tant de Méliès longs, ne tient pas forcément la distance, il a au moins le mérite d'accumuler les changements de ton, et de montrer (surtout dans cette belle copie) le sens du détail qu'un examen parfois un peu trop distancié de l'oeuvre du maître nous fait oublier: la façon dont un détail de décor, une petite lune, semble tout à coup assumer une vie propre dans un plan compliqué qui a fait l'objet de plusieurs surimpressions, par exemple. Méliès demandait beaucoup à ses acteurs en troupe, ça n'empêchait pas des petites choses d'arriver, qui sont partie intégrante de son univers.
Et pour finir, le pauvre Crackford finit quand même littéralement sur la broche, et ça c'est quand même gonflé... La fin est le triomphe du mal dans toute sa splendeur, par un auteur qui a décidément envie de ne surtout pas faire comme tout le monde!
La principale raison qui pousse Méliès à rester le plus souvent possible en studio est qu'il ne peut rien laisser au hasard, et les effets spéciaux qu'il utilise reposent en particulier sur une maîtrise absolue de l'espace. Ici, il a besoin de cet espace sombre au milieu du plan, qu'il va ensuite aménager au gré des tours de magie de l'illusionniste qui en est le principal protagoniste... Il va donc se servir de ce fond noir pour faire apparaître une femme spectrale, puis de part et d'autre des deux piédestaux, des "bulles" qui ne sont autres que des têtes de femmes...
Histoire de rester dans le ton, avant de disparaître, il va à son tour se changer en bulle de savon. Ca ne sort pas du thème...
Confirmant une inspiration populaire et même assez vulgaire, ce film commence par l'arrivée d'un voyageur de commerce fin saoul à son hôtel, où le personnel a décidé de lui jouer un bon tour: profitant de ce qu'il est sorti de sa chambre pour aller se soulager, ce que le film rendrait presque explicite tant la gestuelle, et la présence d'une pancarte (WC à l'étage) sont clairs sur ce point, ils vont placer dans son lit un mannequin. A la fin, le pauvre homme est chahuté par tout l'hôtel, client(e)s comme personnel... Puis il explose.
Oui, il explose: peut-être que Méliès aussi, qui avait tourné un film entier sur du comique de situation... Donc en guise de résolution, la porte de sortie qu'il offre à son héros est un vieux truc coutumier de son cinéma, le fait de faire exploser le protagoniste, après tout, n'est rien dans la mesure où le bon goût a lui aussi explosé en vol!
Plus sérieusement, dans le film le champ est pour une fois coupé en deux dans le sens de la hauteur, avec un couloir de l'hôtel à gauche et la chambre à droite. Au fond du couloir, le fameux escalier qui mène aux commodités. A gauche, deux portes qui ne s'ouvriront que vers la fin, dont une qui laissera apparaître une jeune femme particulièrement court vêtue. Là encore, on sent ici comme une volonté de se situer dans la comédie à son versant le plus salace...
Seules 25 secondes subsistent de ce film, dans lequel Méliès nous montre une séance de Guignol: voyez le photogramme ci-dessus, à gauche, le petit théâtre, à droite les enfants... En apparence, rien de plus, et si on tient compte de la disposition du proscénium, tout se passe comme si Méliès régressait e retournant à un niveau qui se situerait en dessous des frères Lumière!
Mais bon, c'est à ça que sert l'histoire du cinéma, à rectifier le tir parfois... Car la disposition dans le plan s'explique très bien, l'espace apparemment inutilisé au centre servira fort bien pour accueillir les effets spéciaux, et le titre est assez clair: cette séance de guignol va donc déboucher sur l'anarchie puisque les marionnettes vont sortir du cadre et se taper dessus au sein du public, du moins dans le film tel qu'il n'est plus...
Jusqu'à ce qu'on retrouve une copie plus complète.
Reprenant le fil de ses grands sujets (avec narration obligatoire), Méliès s'attaque à un fait divers sanglant, qui a défrayé la chronique nous dit-on: des bandits ont incendié une ferme, et la police a donné l'assaut sur leur repaire. Ils se sont enfuis, et seul le chef a survécu. Arrêté par la police, il est exécuté...
On se rappelle un peu de L'histoire d'un crime de Ferdinand Zecca, qu'on a souvent accusé d'ailleurs de plagier Méliès. Mais cette fois ce sera impossible, d'une part parce que le film de Zecca, probablement sous double inspiration (Méliès pour le principe de narration cinématographique, et Hugo pour le titre et une certaine tendance au militantisme) est sorti en 1901; d'autre part le film de Méliès repose pour sa part sur un autre type de sensationnalisme: là où Zecca faisait tout reposer sur la réflexion du condamné, et l'approche de l'exécution saisie dans tout le symbole de son drame, Méliès semble tout faire pour exciter son auditoire. Le bonimenteur et montreur d'ours n'était jamais très loin chez Georges Méliès...
Et de fait, si le film repose sur une utilisation de tournages en extérieurs, ce qui est une bouffée d'air frais dans son cinéma, Méliès n'est pas un militant, comme il avait pu l'être en son temps pour son Affaire Dreyfus par exemple. Ici, il serait plutôt en train de préparer son public à saliver un peu en attendant la séquence à effet spécial que tout le monde souhaite: l'exécution par la guillotine. Celle est, si j'ose dire, parfaitement exécutée! ...Et c'est vrai que ce film a été tourné avec comme motivation principale d'épater le bourgeois, et... de montrer le "décollement" dénoncé en 1981 par Robert Badinter.
Sur un mur rempli d'affiches, deux colleurs déposent une nouvelle image. Une fois qu'ils sont partis (et en faisant attention à la patrouille occasionnelle de deux agents qui veillent à l'ordre établi), les personnages sur les publicités s'animent et commencent à se retrouver les uns avec les autres...
C'est un tout petit film, qui nous rappelle un certain nombre d'aspects de l'oeuvre de Méliès; d'une part, il repose sur des effets spéciaux cette fois choisis et peu nombreux: des arrêts de caméra, pour passer de la représentation des affiches à des images des personnages qui s'y animent; ensuite, une incrustation, probablement avec un cache, de trois peintres (une allusion évidente à la publicité pour Ripolin)...
D'autre part, il nous présente le chaos d'une situation comme étant un évident trouble à l'ordre public, comme en témoignent les deux pandores. Dans ces cas-là, Méliès est toujours du côté des trouble-fêtes, et il le prouve une fois de plus.
Ensuite, il y a là-dedans une certaine coquinerie, à travers la représentation de ces fausses affiches de femme décoiffées au boudoir, dans les "affiches" montrées. Une coquinerie qui chez Méliès n'allait jamais bien loin...
Enfin, le film repose sur une solide connaissance graphique, celle d'un auteur non seulement prestidigitateur, non seulement cinéaste mais aussi dessinateur de presse et publicitaire. Et il s'est bien amusé à détourner les marques et slogans, en "extrait de bidoche Poirot", "Tripaulin", ou bien sûr l'ineffable "Quinquina au caca o", avec son o fermement séparé du reste du mot!
Trois personnes travaillent dans la rue à la fabrication de matelas, et ils sont situés juste à côté d'un débit de boissons. Ils prennent une pause, et pendant ce temps un vagabond éméché arrive, et s'installe dans un matelas confortable qui n'a pas encore été cousu. Quand les ouvriers reviennent, l'une d'entre eux achève le matelas... Qui désormais est doté d'une vie propre et va semer la panique et la désolation dans la rue et chez le marchand de vins (qui s'appelle, dans une tentative rare de franchise alcoolique, "Vinasse")...
Ce n'est pas un grand film du tout, et on constate que la mécanique utilisée est plutôt celle, imitée des films des autres, du burlesque et du gag à tout prix, et de plus le gag en question est systématiquement d'assez mauvais goût. Mais par dessus le marché le film se termine par une invitation à boire, donnée par un type tellement maquillé en poivrot qu'il en devient répugnant... Quand Méliès quitte son terrain de jeux à ce point (pas un seul effet spécial), on se dit que la lassitude s'installe...
Egalement appelé The Luny Musician (une orthographe due à Méliès lui-même, ou en tout cas à quelqu'un de la Star-films), ce film est une comédie à trucs, dans laquelle en un seul plan, un musicien doit faire face à des caprices à répétition de ses instruments... et des lois de la physique.
Car les instruments, mais aussi le mobilier et les pupitres n'obéissent plus, et grandissent, rapetissent, apparaissent et disparaissent au gré de leur humeur. La dextérité de effets spéciaux est comme d'habitude bluffante, et ce film représente sans doute un exemple de la maîtrise impressionnante de Méliès en matière d'animation des objets...
Intéressant, d'ailleurs, de constater qu'aucun photogramme du film ne peut le représenter, tant il est ici question de transformation, et d'instabilité de la matière et des objets. Toute photo arrêtant par définition un mouvement dans l'espace, elle ne peut rendre compte de ce qu'est le film.
En Pologne en 1939, l'armée Allemande avance, au grand dam de la population. Dans la famille Szpilman, des Juifs de Varsovie, on accueille la nouvelle de la déclaration de guerre par les Anglais et les Français avec une grande satisfaction. Quelques mois plus tard, le pays s'enfonce dans l'occupation et les lois raciales commencent à se révéler...
Dans la famille, les parents, les quatre enfants, vont devoir faire face à la nouvelle donne comme les autres membres de la communauté: forcés d'arrêter leurs carrières, de porter un brassard distinctifs, soumis aux caprices de l'occupant puis forcés de quitter leur maison pour se rendre dans le ghetto de Varsovie créé en 1940: l'idée pour les nazis était de créer un laboratoire pour le reste de l'Europe, de séparer les juifs du reste de la population. Mais très vite ce n'est pas suffisant: nous voyons les incursions intempestives de soldats Allemands, les rafles, les exécutions sommaires...
Une résistance s'organise, et le principal personnage, Wladislaw Szpilman (Adrien Brody), voudrait participer... mais comment? Il n'est que pianiste: comme lui dit un ami, les musiciens, vous ne pouvez pas participer à ça vous feriez trop de bruit...
Ce que va vivre Szpilman, c'est pourtant une étonnante survie, qu'il a raconté dans un livre adapté par Roman Polanski précisément parce qu'il lui a permis de raconter le Ghetto de Varsovie, et la suite des événements (le ghetto a été fermé en mai 1943, suite à une insurrection spectaculaire d'un mois, qui était plus un baroud d'honneur qu'une tentative de prendre le dessus) à hauteur de témoin, et surtout à hauteur d'homme. Car dans ce film où on nous parle de la manie qu'ont certains imbéciles de vouloir ranger les hommes en fonction de leurs supposées différence, l'histoire qui nous est contée n'est pas seulement la survie d'un témoin, hallucinante, à travers les anecdotes de sa drôle de vie sous la menace, mais surtout la façon dont, face à la disparition de la décence et de l'humanité, une certaine résilience est toujours possible...
Mais ça passe par une profonde amertume, devant les traitements subis par la communauté Juive dans le film, ballotée, maltraitée, chacun des individus étant constamment sélectionné: pour un travail décent dans le ghetto, puis pour un travail tout court, puis soit pour survivre ou partir "loin vers l'Est" (donc vers Treblinka, notamment)... Puis nous voyons grâce aux yeux d'un homme qui peu à peu perd presque toute son humanité, l'histoire se jouer, cruelle, sordide, et finalement la vie se figer. Un plan, un seul, semble résumer tout le film, celui d'un homme qui saute au mur pour fuir, et se retrouve de l'autre côté, dans un quartier qui autrefois était celui d'une ville: plus que des ruines... Steven Spielberg s'en souviendra pour The war of the worlds, lorsque après s'être cachés, Tom Cruise et Dakota Fanning découvrent la terre refaçonnée par le désastre apporté par les extra-terrestres...
Le choix d'avoir rigoureusement laissé le point de vue d'un homme qui se cache nous donner les événements dans leur chronologie hasardeuse, et dans leur terrifiant morcellement, est sans doute l'un des deux actes cruciaux de la mise en scène de ce film, l'autre étant bien évidemment de confier le rôle principal à Adrien Brody, masque hallucinant d'être humain amené à se retrancher au plus profond de lui-même au coeur d'un monde qu'il ne comprend plus.
Le film est noir, et représente à mes yeux un témoignage puissant contre la barbarie, avec ses moments étonnants, et ses quelques haltes: quand un couple aide Szpilman, par exemple... ou quand un officier anonyme (Thomas Kretschmann) ému par son interprétation au piano (Brody, affamé, hagard, déboussolé, jouant des touches comme il jouerait sa vie) va lui permettre tout bonnement de rester en vie. Parce qu'il voulait se garder une garantie à l'approche des Russes, ou par simple décence et humanité? Nous pouvons nous faire une opinion en voyant le film, mais ce sera celle de chacun d'entre nous.
En attendant, opinion ou pas, le film est une étape essentielle du devoir de mémoire de ce siècle dernier qui n'en finit pas de révéler sa noirceur, et dont nous constatons chaque jour que le danger de revenir aux mêmes comportements est toujours bien présent. Bref, un chef d'oeuvre engagé, dont la décence et l'humanisme sont à l'épreuve des balles.
Ce film est en deux parties et totalise 10 minutes. Actuellement, il est disponible dans une copie incomplète, sans ses couleurs et sans boniment, ce qui gène le visionnage, pour qui ne connaît pas l'intrigue... Méliès étant en 1906 toujours aussi déterminé à se passer d'intertitres explicatifs, il va falloir se contenter de ce qu'on trouve sur Internet!
Jack est donc un ramoneur, un garçon kidnappé qu'on a placé dans ce travail. Il rêve d'un séjour dans une maison enchantée au milieu des fées et de ballets tous plus extravagants les uns que les autres, mais se réveille et doit retourner à la dure réalité. Lors de son travail, il découvre un trésor, et décide de s'enfuir avec...
La première partie (actuelle) est donc celle du rêve, et j'imagine que Méliès avait aussi monté une partie qui mettait le personnage en contexte, et bien sûr je ne l'imagine pas se passant des péripéties de l'enlèvement! La partie du rêve est d'une veine classique chez Méliès, et le fait de voir le film commencer par ces ballets et autres effets spéciaux, tournés dans le studio de Montreuil, déséquilibre complètement l'impression que le film fait sur le spectateur.
Mais la deuxième partie plus mouvementée est étonnante: non par sa qualité car ça reste très moyen, mais parce que Méliès et ses acteurs ont tourné en extérieurs... Il est difficile ici d'éviter de penser que Méliès tente une nouvelle inspiration en suivant les nouvelles comédies de chez Pathé, Gaumont, Eclair, Eclipse, Hepworth ou Vitagraph...