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23 janvier 2022 7 23 /01 /janvier /2022 15:32

Deux clowns essaient de prendre une photo d'une statue qui a la bougeotte, et leur joue à sa façon des tours...

Que la statue ne soit pas immobile est connu dès le départ par les deux autres protagonistes, puisqu'ils essaient d'en régler la position à l'aide d'une manivelle... Mais il faut plus le deviner que le voir, ce qui pose la question de la lisibilité de ce cinéma premier, dans lequel la caméra se mettait à bonne distance d'un inamovible proscénium. Mais la statue qui bouge aurait pu donner lieu à des gags nettement plus satisfaisants si ça avait été à l'insu des deux clowns... Au lieu de cela, on a face à nous un interminable film de cinq minutes...

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Published by François Massarelli - dans Comédie Alice Guy Muet
23 janvier 2022 7 23 /01 /janvier /2022 15:27

C'est, à l'origine, un spectacle donné par des acrobates burlesques: ceux-ci interprètent des maçons qui sont sur un échafaudage, et qui en se passant des sacs de ciment, en projettent un peu partout y compris sur des gendarmes qui passaient par là.

Comme souvent dans la comédie contemporaine de ce film, c'est assez frustrant, et pour tout dire fortement basique. Notons quand même que même à la très respectable Gaumont, le pandore en prend plain la figure...

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Published by François Massarelli - dans Alice Guy Muet Comédie
23 janvier 2022 7 23 /01 /janvier /2022 15:21

Alors que Gaumont cherche à développer des sujets sonores, qui seront effectivement dirigés par Alice Guy, cette dernière tente de concilier sa mission culturelle et le format court du cinéma qu'elle pratique, en proposant en moins de deux minutes un condensé de Faust de Gounod. Sans la musique, s'entend...

Nous avons donc ici droit à un certain nombre de tableaux vivants, plus ou moins mobiles, extraits d'un opéra qui jouera un rôle crucial dans le cinéma, y compris muet, avant longtemps... Pour qui souhaiterait se concentrer sur l'intrigue de l'opéra, un conseil: une bonne télécommande et de bons yeux, plus un synopsis vous seront certainement utiles.

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Published by François Massarelli - dans Alice Guy Muet
23 janvier 2022 7 23 /01 /janvier /2022 15:16

Un homme tente de se déshabiller pour prendre un bain, mais il en est empêché par le fait qu'à chaque fois qu'il enlève un de ses vêtements, un autre le remplace... comme par magie cinématographique.

Continuant à observer les tendances du cinéma de son époque, Alice Guy a donc, avec ce film, donné sa propre version du Déshabillage impossible, de Méliès, un film qui date quand même de 1903. Elle y utilise la technique chère à Méliès d'arrêter la caméra au bon moment et d'en reprendre l'activité afin de donner à voir des transitions fantastiques... Un truquage (ou un effet spécial, rien que pour embêter ceux qui pensent que ce terme a du attendre l'arrivée de l'informatique dans le cinéma!) déjà fort bien connue à cette période

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Published by François Massarelli - dans Muet Alice Guy Comédie
22 janvier 2022 6 22 /01 /janvier /2022 11:22

David Golder (Harry Baur), faiseur de fortunes ou de misères à la bourse, richissime et redouté, est entouré de rapaces qui n'en veulent qu'à son argent, dont sa famille: son épouse Gloria (Paul Andral), qui vit toujours le plus loin possible de son mari, mène grand train de vie, et sa fille Joyce (Jackie Monnier) a pris l'habitude de l'argent. L'âge est là, et il a un malaise alarmant: son épouse profite de sa faiblesse pour lui annoncer que Joyce n'est pas sa fille. Il prend la décision de tout arrêter...

C'est le premier film parlant de Duvivier, et celui qui fait clairement la synthèse de son style acquis du muet. Le metteur en scène, qui a maintenu sa production de films muets chez Vandal et Delac jusqu'au bout des possibilités et de la patience de ses commanditaires, ne voulait pas passer au cinéma sonore, mais a été bien obligé: on voit avec ce film qu'il n'y perd ni son âme ni ses moyens... Le film est impressionnant, moins pour son interprétation qui est typique de 1930-1931 (on y parle volontiers lentement, sauf bien sûr Harry Baur qui est déjà remarquable, pour son premier rôle parlant) que pour un découpage typique de Duvivier: montage serré, utilisation de gros plans digressifs, compositions constamment inventives, et cette stylisation de l'espace par la lumière et l'ombre, qui le suivra jusqu'au bout de sa carrière. David Golder transpose l'assurance tranquille d'Au bonheur des dames dans le cinéma parlant...

Le film est, à sa façon, une ironique tragédie sur la fin d'un géant, tout en montrant un passage de témoin en guise de conclusion: Golder, qui n'a presque plus rien en revenant d'un voyage en Ukraine, donne tout ce qu'il a sur lui à un jeune immigrant qui lui rappelle sa jeunesse... Le jeune homme se rend à Paris, et envisage d'aller plus tard à New-York...

Ce final éclaire le film, qui souffre d'une réputation compliquée en raison de la présence de personnages jugés négatifs, issus de la communauté Juive, d'une diaspora qui va de Kiev à Paris en passant par Biarritz. Le final, avec son évocation d'un destin de parias condamnés à tout tenter pour survivre, nous renseigne sur le fait qu'avant d'être un sale type (ce qu'il est, la séquence d'ouverture le voit provoquer la ruine et le suicide d'un de ses "amis"), Golder a été lui aussi un petit immigrant venu de nulle part sans rien qui a du se construire seul et se maintenir contre tous les écueils. Il est montré d'abord en financier et homme d'affaires, et accessoirement en juif. Duvivier (qui ne tombe pas dans les pièges caricaturaux de son époque, mais ne s'interdit pas non plus de prendre la complexité de la communauté Juive de front) ne pourrait de toute façon pas être soupçonné d'antisémitisme, son parcours parle pour lui. Le roman qu'il adapte, écrit par Irène Nemirovsky, effectue déjà avec acuité et sans prendre de gants une étude de moeurs, en choisissant de plonger le spectateur dans le quotidien richissime mais empoisonné de cette famille Juive dont le père se rend compte qu'il n'a quasiment que des parasites autour de lui, ce qui ne l'empêchera jamais d'aimer sa fille plus que tout.

 

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Published by François Massarelli - dans Julien Duvivier Criterion
21 janvier 2022 5 21 /01 /janvier /2022 19:13

Par bien des côtés, ce court métrage prolonge et complète le fameux Snow white des Frères Fleischer, avec Betty Boop, sans pour autant pouvoir rivaliser avec lui: Betty Boop y est presque une invitée, comme dans l'autre film, et son allure lui vaut d'être repérée et courtisée (pour rester poli, mais on entre dans un territoire toujours aussi libidineux) par le "vieil homme de la montagne" du titre, et bien sûr, il y a de la musique...

Mais justement: la musique, comme pour l'autre film, est confiée à Cab Calloway et ses hommes, grâce au fructueux contrat qui lie la Paramount et Irving Mills, le manager du musicien (et de Duke Ellington, qui apparaîtra à cette époque dans un film délirant de Mitchell Leisen): et cette fois, le film commence par nous montrer l'orchestre et le leader, pas un hommage léger quand on considère la condition raciale encore compliquée à l'époque! Sinon, le vieil homme de la montagne succède au personnage de Koko le clown blanc pour recevoir la voix du chanteur, qui se lance avec Betty Boop dans un hi-de-ho d'anthologie...

 

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Published by François Massarelli - dans Dave Fleischer Animation Pre-code
20 janvier 2022 4 20 /01 /janvier /2022 17:46

Alors que la méchante Reine se contemple dans le miroir (et on se demande bien pourquoi), et réclame constamment l'assurance de sa beauté, sa belle fille arrive, et le miroir change d'avis: c'est Betty Boop. La marâtre décide donc de se débarrasser d'elle...

C'est peut-être le chef d'oeuvre des productions Fleischer, toutes tendances et toutes séries confondues, et en pleine période pré-code, c'est un film furieusement en avance sur tous les autres studios d'animation! Le principal maître d'oeuvre n'est pas le metteur en scène Dave Fleischer, mais l'animateur Roland Crandall qui a quasiment assumé l'animation du film en solo.

On ne peut pas dire que l'intrigue soit autre chose qu'un prétexte, préfigurant les dérapages incontrôlables de Bob Clampett de quatre bonnes années. C'est extravagant en diable, et le contrat qui unissait la Paramount, les Flesicher et Cab Calloway nous gratifie d'une hallucinante version de St James Infirmary, durant laquelle Cab double Koko le clown, devenu par la grâce du miroir magique un fantomatique pantin... une vue susceptible de nous hanter longtemps.

 

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Published by François Massarelli - dans Animation Pre-code Dave Fleischer
16 janvier 2022 7 16 /01 /janvier /2022 17:30

Alfred Boulard (Maurice Chevalier) est électricien, mais ça n'empêche personne de pousser la chansonnette. Un jour, avec sa petite amie Suzanne (Josette Day), ils se décident à se rendre à une audition, où l'aspirant chanteur fait une très belle prestation... devant des chaises vides. Tant pis... mais alors qu'il fait son travail d'électricien, dans un hôpital, on a besoin d'une transfusion en express, et il est donneur universel. La malade est une actrice connue internationalement, Mona Thalia (Elvire Popesco). Non seulement la nouvelle fait le tour de Paris, mais en prime, Mona décide de pousser la carrière d'Alfred, sous deux conditions: d'une part, il doit faire de la tragédie; et d'autre part, il doit, alors qu'ils sont en week-end dans le spacieux château de la vedette à La Baule, la rejoindre dans sa chambre...

Une comédie chez Duvivier? Et pourquoi pas, après tout? Pour Hitchcock, c'était pareil: dès qu'on a prononcé le nom du cinéaste, on parle de suspense. Les béotiens parlent même d'horreur... Non, avec Duvivier, c'est le romantisme foncièrement pessimiste de son oeuvre qui est systématiquement mis en avant, et on pense à Panique, à La belle équipe... C'était pourtant un metteur en scène très versatile, qui a toujours gardé une part de comédie dans de nombreux films qui n'en sont pas: son Poil de Carotte de 1925, ou encore La fin du jour, Pot-Bouille et même La chambre ardente, l'un de ses derniers films, possèdent tous de nombreux et merveilleux moments d'humour plus que volontaire. Et que penser du Mariage de Mademoiselle Beulemans, de Allo Berlin, ici Paris, des deux Don Camillo, de La fête à Henriette, de L'homme à l'imperméable ou du Diable et les dix commandements? Autant de films qui sont tous différents, mais certains d'entre eux sont totalement des films de l'auteur Duvivier... L'homme du jour n'est pas en reste, qui s'inscrit dans la continuité de la thématique abordée par le réalisateur dans son film immédiatement précédent, rien moins que La belle équipe!

Alfred Boulard, le chansonnier qui ne percera décidément jamais, c'est un type du peuple, un homme qui avant la célébrité soudaine, factice et embarrassante dont il va disposer, est heureux en amour, copain avec ses colocataires de la petite pension de famille où il vit, et a un travail qui lui laisse le temps de rêver. La tempête médiatique (comme on ne disait encore pas à l'époque) qu'il traverse va tout lui enlever, et il sera tout seul... L'image de la solidarité populaire en prend un coup, et les braves gens dans le film sont tous des égoïstes superficiels... Le monde du spectacle en prend un coup aussi: Elvire Popesco n'avait pas grand chose à faire pour être profondément irritante, elle y parvient admirablement ici, en vedette de pacotille qui n'a pas son pareil pour tirer en permanence la couverture à elle-même; son agent, qui essaie de sponsoriser Suzanne dans l'espoir de coucher avec elle, n'est pas mieux, mais les artistes vus et entendus ne sont pas tristes non plus: un chanteur interprété par Raymond Aimos dans l'audition est une caricature infâme d'un chanteur réaliste, et Suzanne quant à elle est absolument atroce. Josette Day, qui a rarement été aussi bien dirigée (elle a tourné pour Pagnol, ceci explique donc cela) s'en donne à coeur joie!

La comédie est franche et bien enlevée, sans le côté foutraque des derniers tiers des films de René Clair, par exemple: ici, Duvivier tient le cap, et avec des dialogues formidables de Spaak et Vildrac, s'amuse comme un fou. Alfred ira loin, jusqu'à se faire arrêter suite à une bagarre de rue: celle-ci est un peu poussive, mais la scène qui suit, dans un commissariat, est un sommet d'humour à tous niveaux: gags visuels, rythme, dialogues, et loufoquerie ambiante... Alfred va également, dans une scène fortement amusante, dialoguer avec Maurice Chevalier lui-même, un exercice périlleux, et ça passe comme une lettre à la poste. Quelques chansons sont chantées (dont deux classiques, Prosper et Y'a d'la joie, excusez du peu), mais toujours en situation, ce n'est pas une "vraie" comédie musicale... et c'est une constante surprise, un film qui mérite d'être évalué à égalité avec d'autres grands films du metteur en scène dans les années 30.

Maintenant, le film n'a pas de fin tragique du tout, mais pour une morale de conte de fées, on repassera: les acteurs riches resteront des acteurs riches, les électriciens des électriciens, et les vendeuses de fleurs esseulées resteront, désespérément, des vendeuses de fleurs esseulées...

 

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Published by François Massarelli - dans Julien Duvivier Comédie
16 janvier 2022 7 16 /01 /janvier /2022 09:15

1925: dans le Montana, deux frères, les Burbank, dirigent un ranch. Tout les oppose, Phil (Benedict Cumberbatch) est un rustre qui vit au plus près de la nature, alors que George (Jesse Plemons), le délicat, aspire à une vie sobre et simple. Phil est obsédé par le souvenir de son mentor, un cow-boy disparu 20 années plus tôt. Quand au hasard d'une transhumance des bovins ils font une halte à Bleech, un petit village perdu, ils mangent dans un petit restaurant tenu par Rose (Kirsten Dunst), la veuve d'un médecin, et son fils Peter (Kodi Smith-McPhee). Pendant que Phil amuse la galerie en se moquant cruellement de l'adolescent, George est intéressé par Rose, qu'il revient voir de temps à autre. Quelques semaines plus tard, il annonce à son frère qu'il s'est marié avec elle...

Commence pour Rose un parcours du combattant: la vie au ranch est difficile à cause de Phil qui est odieux avec elle. En l'absence de George, elle commence à boire plus que de raison, et n'a plus qu'une motivation: éviter son beau-frère. De son côté, celui-ci va revenir sur sa première impression et devenir l'ami de Peter: l'adolescent se laisse faire, et tout en continuant ses études de médecine, il accompagne Phil dans ses sorties et reçoit son enseignement de la vie à la dure...

Une veuve, accompagnée d'un enfant, qui épouse un brave homme un peu gauche, avec un homme qui a fui la civilisation pas loin, sans oublier le fait que Rose joue, très mal d'ailleurs, du piano. Oui, on y pense, et c'est inévitable: le film reprend le schéma de The piano, mais ce n'est ni la même intrigue, ni le même sujet... Jane Campion a toujours aimé inventer des personnages qui sont seuls en toutes circonstances, y compris accompagnés, et ses quatre individualités ici sont quatre personnes démunis face aux autres. Phil recourt à l'agression, la provocation et se fait toujours plus rustique qu'il n'est vraiment. Celui qui fut un brillant étudiant avant de rencontrer un cow-boy pour lequel il a éprouvé une véritable passion, choisit de ne pas se laver plus parce qu'il sait que ça choque tout le monde (en plus d'être assez peu ragoûtant) que parce qu'il n'en aurait ni le temps ni l'opportunité: après tout, il a une salle de bains... George, lui, est un homme doux et fragile, un peu simplet aussi. Comme Baines dans The piano, il n'entend rien à la musique, mais il souhaite plus que tout rester dans la société des hommes. Des deux frères, c'est celui qui est moins à l'aise sur un cheval que dans un dîner, avec tenue de soirée... C'est lui qui a gardé un contact avec ses parents, Phil ne leur parlant manifestement plus. Rose était mariée à un médecin, dont on apprendra qu'il s'est suicidé au terme d'une vie d'alcoolique: c'était en 1921, en pleine prohibition et dans le Montana on n'a pas attendu 1919 pour interdire l'alcool: c'était déjà effectif en 1916. Ce qui veut dire que tout l'alcool consommé dans le film est probablement de l'alcool de contrebande, et qu'en 1921 le Dr Gordon a perdu la vie en consommant du poison: le suicide n'était qu'un point final... L'alcool reste l'échappatoire de Rose devant la vie dure que lui mène Phil, et qui n'est finalement qu'un symptôme d'une situation plus large, j'y reviendrai. Elle est, en tout cas, confrontée à l'échec de sa vie, aussi bien quand elle s'avère incapable de défendre son fils face à ses consommateurs dans son restaurant, ou bloque devant un piano alors que naïf de mari a invité se parents et le gouverneur de l'état (Keith Carradine) afin de l'écouter jouer... Enfin, Peter se défend comme il peut, c'est à dire assez mal au début. Etudiant en médecine, il tranche sur les cow-boys par sa gaucherie physique (grand, maigre, peu à l'aise dans son corps), et il est inévitablement la cible des moqueries des employés du ranch dès que Phil le décide; il confectionne des fleurs  en origami, une occupation que Phil se fait un plaisir d'assimiler à de la faiblesse; il ne sait pas tenir à cheval, et il a "un ami" qu'il refuse de laisser venir au ranch, parce qu'il sait que ça ne passerait pas bien avec le beau-frère de sa mère... Mais il veut aussi être chirurgien, et dans une scène étonnante, on découvre qu'il a de la ressource: il tue un lapin de sang-froid pour le disséquer...

Phil a vampirisé le ranch, tout ce qui s'y passe est ce qu'il a voulu, et George semble n'être qu'un pantin pour lui, qui maintient un semblant de vie sociale (le Montana de 1925, ce n'est pas Broadway, on s'en rend compte assez vite). Mais il y a plus: Phil a une vie intérieure, un souvenir qui le hante, celui de Bronco Henry... Le mentor, celui qui a appris aux deux frères tout ce qu'il fallait savoir dans leur métier, celui dont les reliques sont constamment revisitées par Phil et montrées à Peter dans un geste patrimonial: une selle exposée dans une grange, avec une plaque commémorative, est la version officielle d'un mausolée à son souvenir... Mais Peter découvre qu'une cabane hâtivement construite à l'écart du ranch contient d'autres objets, plus secrets: notamment des magazines fin de siècle de "culture physique", soit un beau prétexte pour étaler des corps d'athlètes nus. Peter, qui a surpris Phil se baignant nu dans une rivière (il porte autour du cou une autre relique, une serviette blanche, ou qui le fut, marquée aux initiales de Bronco Henry...) a compris le lien qui unit Phil et son ancien maître... Il a compris aussi assez vite quel lien Phil souhaiterait établir avec lui. C'est en toute connaissance de cause qu'il accepte ses "enseignements". Et Rose l'a sans doute aussi compris, puisqu'elle fait tout pour empêcher Phil de lui "voler" son fils...

Mais ce que le film conte en priorité, c'est, d'une certaine façon, la disparition de la femme. Chez Jane Campion, l'affirmation de la féminité est toujours un combat, qui passe par la sexualité (In the cut, The piano, Sweetie), la vie sociale (Portrait of a lady, Two friendsA girl's own story), le vêtement (The Piano), la famille (Sweetie), l'éducation (An angel at my table), la spiritualité (Holy Smoke), la confrontation enfin à la masculinité, en essayant de trouver un pied d'égalité (Top of the lake, en particulier la première série, mais aussi Bright star, The piano voire In the cut et Holy Smoke). Dans le moyen métrage After hours, en 1984, elle montrait aussi les difficultés de la jeune femme a faire valoir ses droits face à une affaire de moeurs... Mais ici, le combat semble perdu d'avance, et pour longtemps: Rose, avant même d'être confrontée à Phil, a connu une vie difficile et on imagine (le film n'est jamais explicite à ce sujet, mais on peut y lire entre les lignes) que la mort du Dr Gordon a été autant une délivrance qu'une malédiction. C'est en tout cas l'impression qu'il ressort d'une discussion entre Phil et Peter sur l'alcoolisme de sa mère... Mais au ranch, les deux femmes à domicile (on reconnaît Genevieve Lemon, Sweetie, qui revenait également dans The piano et Top of the lake) sont des domestiques totalement dévouées à tout ce que leur imposera ou demandera Phil. L'arrivée des parents Burbank donne un moment l'illusion d'une soudaine irruption de la vraie vie, mais l'incapacité de Rose à jouer du piano, et la gêne causée par l'irruption odoriférante de Phil, cassent toute possibilité pour Rose de vraiment s'affirmer, ce dont George, bien sûr, ne verra rien du tout! C'est une fois la menace partie que Rose recevra un signe de sa belle-mère, le don d'un ensemble de bijoux, qui est un geste d'une grande force: un signe d'espoir... Au passage, si les femmes ont des difficultés à s'affirmer, on notera que le père Burbank, un vieux barbu un peu à côté de la plaque, est le type même d'un père faible, dépassé par les événements, qui renvoie un peu au père de Sweetie... les abus sexuels en moins. Kirsten Dunst joue magnifiquement de son physique entre deux âges, et ne lâche rien sur la déchéance physique qui accompagne l'alcoolisme; chez Jane Campion, les femmes vieillissent, on se souvient de Nicole Kidman dans China Girl, ou des hippies sexagénaires dont certaines déambulaient nues dans la Nouvelle-Zélande de l'autre saison de Top of the lake

Cette difficulté à faire exister la femme s'accompagne de la description d'une emprise, même si elle ne sera qu'apparente: bien sûr, Phil est le maître de son ranch, et s'il a décidé de faire de Peter son ami et disciple, on l'imagine aller au bout de l'expérience... Mais notons aussi que l'ensemble du film se résout dans une lente montée vers son dernier quart d'heure, et qu'on y verra que chaque geste qui aura précédé est lisible sur un certain nombre de niveaux. Quand on voit Peter déposer sur la tombe de son père des fleurs en origami, est-ce un hommage naïf, ou une affirmation militante de sa propre différence, comme un défi vis-à-vis de celui qui a bien failli détruire sa mère? Peter a reçu, symboliquement, un héritage: celui d'un passage de son père par une corde, et c'est cet objet même qui va être utilisé par Phil pour attirer vers lui le jeune garçon; Peter, lui aussi, va utiliser cette corde, mais il va aussi se l'approprier à sa façon en en changeant le sens. Le film montre plusieurs aspects de cet héritage intime, à travers les personnages de Phil et Peter exclusivement. Les autres sont exclus de ce type d'échange... Ils sont exclus aussi d'un passage par le mythe: le titre, par son recours à un obscur psaume (qui est cité visuellement quand Peter consulte la Bible) installe déjà l'idée d'une violence et d'une menace qui ressortent du mythe. Phil affirme à ses hommes qu'il a vu, lui, dans la montagne, quelque chose qu'ils ne verront jamais: le seul à le rejoindre sur ce point, c'est Peter, qui ira justement seul dans la montagne pour se livrer à une expérience sur un veau mort, une de ces carcasses victimes de l'anthrax, indiquées par Phil qui ne s'en approche jamais. Un geste qu'on prendra dans un premier temps pour une tentative de faire une expérience afin d'apprendre la médecine. Mais on a tort... Enfin, Phil et Peter sont, excluant de fait les autres humains qui les entourent, deux conceptions opposées de la masculinité. Ils dominent le film, dans une atmosphère d'homo-érotisme assumée et lente, et The power of the dog est l'histoire de l'affirmation décisive d'une personnalité. Un élément qui permet à tout ce qu'on apprendra sur le chemin de ne jamais être gratuit...

Depuis toujours Jane Campion sait magnifiquement intégrer ses personnages dans un décor, et elle est particulièrement servie par les paysages qui sont le théâtre du film: ce n'est pas le Montana, en l'occurrence, mais la Nouvelle-Zélande, où filmer a été bien plus pratique en cette période délicate. Qu'elle ait réussi à aller au bout de son projet est un incroyable exploit, et elle a vraiment bien profité de ses paysages. C'est à couper le souffle: l'ombre de Days of heaven passe parfois dans le champ. La musique de Jonny Greenwood, ses cordes entre deux époques et son piano maladroit s'intègrent très bien dans cette histoire de domination et de vengeance, et on retrouve le sens légendaire du détail de la cinéaste: vêtement, décor, objets, mais aussi tâches de vieillesse, boucles, plaies, saleté ou paires de chaussures: chaque détail compte, comme ce doigt aperçu en très gros plan dans The piano, qui touchait par un minuscule trou dans le bas, la peau de Holly Hunter. Les montagnes grandioses, les initiales d'un mort sur une serviette, l'infiniment grand ou le ridiculement petit, chez Jane Campion chaque image compte. Chaque film compte aussi, et The power of the dog, merveilleux retour au cinéma (enfin, presque) de Jane Campion est l'un des plus beaux de ses 10 meilleurs films...

 

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Published by François Massarelli - dans Jane Campion Western Criterion
16 janvier 2022 7 16 /01 /janvier /2022 08:57

1942: un ancien pilote de la première guerre mondiale, Steve Briggs (Preston Foster), arrive en Arizona sur une base pour proposer ses services d'instructeur et former des aviateurs Américains, Britanniques et Chinois. Il est aussi motivé pour se rapprocher de Kay Saunders (Gene Tierney), qui vit à proximité dans un ranch, et dont il est amoureux. Steve est confronté à un pilote assez peu doué, que selon les codes en vigueur il devrait recaler, mais c'est le fils d'un de ses amis disparus en 1918 lors d'une mission, il décide donc de lui donner une chance. Mais la rencontre entre le jeune aspirant pilote et Kay va tout compliquer...

C'est un film qui participe à 100% de l'effort de guerre: couplet patriotique bourru par une voix off martiale en intro, petits plats dans les grands (Wellman bénéficie d'un Technicolor qui lui permet de magnifier les couleurs de l'Arizona, et de ces avions en plein air, ainsi soyons juste que les toilettes de Gene Tierney), et histoire de rivalité entre instructeur et "bleu" à la Tell it to the marines... 

On ne sera pas étonné d'apprendre que le plus soigné, c'est évidemment les scènes d'aviation, tournées on l'imagine par Wellman lui-même. elles sont moins flamboyantes que dans Wings, mais c'était 15 années plus tôt, et pour l'Américain moyen de 1942, la discipline n'a pas le même attrait qu'en 1927! Le reste n'est finalement qu'une vague comédie autour de la rivalité amoureuse et la valeur des hommes, sans grande originalité. Gene Tierney y bénéficie d'être une créature bien moins mystérieuse que les rôles qui vont devenir son lot, et c'est une bonne nouvelle...

Si ce n'est que Wellman, pour qui voler est l'affaire de sa vie, et qui était lui aussi aviateur durant la première guerre mondiale, s'est inséré dans le film, à travers un caméo facile mais efficace. Une façon de signer le film, malgré tut, ou plus sûrement d'indiquer que si il faisait parfois des films sans grande conviction, il reste à tout jamais un as de l'aviation...

 

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Published by François Massarelli - dans William Wellman