
Au Canada, deux jumeaux reçoivent une quête en héritage de leur mère (Lubna Azabal) récemment décédée: ils doivent retrouver leur frère, né dans un pays qui aurait pu être le Liban 40 années auparavant, et enlevé à sa mère à cause d'un contexte religieux douloureux. Ils n'en ont jamais entendu parler... Ils doivent aussi retrouver leur père, dont ils ne savent rien (si ce n'est que leur mère leur a toujours dit qu'il était mort durant la guerre), et remettre aux deux hommes, chacun, une lettre... Jeanne (Mélissa Désormeaux-Poulin) se met en route, mais Simon (Maxim Gaudette) reste en retrait, toute cette aventure lui rappelle trop bruyamment que sa mère n'a pas été là pour lui aussi fortement qu'il l'aurait voulu... Et sur place, Jeanne va découvrir que les plaies du passé ne sont toujours pas refermées.
Le film alterne les flash-backs, qui ont l'étrange mais séduisante manie d'en dire plus au public qu'aux protagonistes, et le périple initiatique des deux jumeaux, qui vont apprendre à connaître et comprendre le douloureux parcours de leur mère: Chrétienne dans un pays divisé, mais confrontée lors de la quête de son fils à la façon dont les siens tentent de faire régner la terreur, elle a fini par aller de l'autre côté et accomplir des missions de terrorisme pour les musulmans. Arrêtée, elle a été torturée et violée durant quinze atroces années dans une prison... Et le film, bien sûr, se refuse à choisir son camp entre les combattants d'un conflit meurtrier, saisi dans toute l'horreur de sa vérité atroce, avec un réalisme d'urgence, par un metteur en scène doué, mais jamais frimeur.
A ce titre, les tours de force abondent, sans jamais trop faire dans la pyrotechnie, à une exception sans doute: la scène de la prise de conscience se déroule dans un bus arrêté en pleine région musulmane par les Chrétiens. Nawal Marwan qui voyage incognito est soudain plongée dans l'horreur: exécutions sommaires, puis fusillade et enfin mise à feu du bus avec les derniers survivants dedans... une scène atroce, qui s'achève par la mort d'une enfant, fusillée à bout portant.
Loubna Azabal, qui doit incarner la même personne sur une distance de quarante années à peu près (mais cette donnée chronologique reste volontairement floue), porte le film sur ses épaules, et interprète avec une impressionnante conviction le rôle de Nawal Marwan. A travers toutes les horreurs qu'elle vit, commencées par un amour mal venu (Nawal était amoureuse, et enceinte, d'un musulman, qui sera exécuté sous ses yeux par ses propres frères), le personnage porte en elle toute la douleur du monde, et finira par comprendre (et nous avec, au terme d'un périple hallucinant) que l'horreur ne cesse jamais, et qu'on risque fort de l'emporter avec soi où qu'on aille, y compris quand on immigre au Québec... Les deux jumeaux, qui sont fort différents, représentent tous deux les deux options possibles face au problème qui leur est présenté: une indifférence bien pratique, mais frustrante pour Simon, qui finira par suivre sa soeur dans la quête impossible qui leur est présentée... Et une soif de s'accomplir pour la mathématicienne Jeanne qui sait que l'inachèvement de sa quête devrait forcément la frustrer intellectuellement, mais qui va très vite se heurter à un mur, venant en touriste remuer le passé dans un pays aux blessures encore vives.
Enfin, et ce n'est pas rien, le film de Villeneuve truffé de références aux maths (un protagoniste dit à un moment que les mathématiques pures, c'est de devoir résoudre des problèmes insolubles, qui vont déboucher sur des problèmes insolubles...) choisit de démontrer que parfois, 1 + 1 = 1.
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