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16 décembre 2020 3 16 /12 /décembre /2020 13:02

C'est le troisième film d'Yves Robert, une co-production Franco-Italienne qui a probablement pour vocation d'être un gros succès, et on y adapte les romans de Maurice Leblanc... Du moins du bout des lèvres, car ce Signé Arsène Lupin n'est pas adapté directement d'un roman. Le scénario est de Jean-Paul Rappeneau, et on est déjà bien plus dans son univers personnel (aventures, intrigue bien construite, équilibre entre comédie et péripéties) que dans celui de Robert. J'imagine que ce dernier souhaitait montrer son savoir-faire dans un film moins personnel...

Arsène Lupin (Robert Lamoureux) a participé à la grande guerre sous le pseudonyme d'André Laroche. Sur la sollicitation de La Ballue (Yves Robert), un ancien complice, il va sortir de l'hôpital où il se repose, d'autant que ça ui permet de retrouver la belle Aurelia (Alida Valli). Mais l'affaire que lui propose La Ballue sera surtout un piège, pour sortir duquel il lui faudra s'associer avec l'un de ses ennemis, le journaliste Isidore Beautrelet... 

Le titre en dit déjà long: car Lupin est victime d'un imposteur, signe que la vieillesse est déjà là! En fait, le film tourne autour du fantôme d'Arsène Lupin plus qu'autour du personnage, une évidence quand on sait que Maurice Leblanc a toujours tout fait pour éloigner le point de vue de ses récits de la personnalité par essence insaisissable du gentleman cambrioleur... Un pari impossible, donc, ce qui explique la mollesse du film. 

Mais surtout le film souffre d'être d'une tiédeur embarrassante, et doté d'un acter principal qui n'est pas bon, on voit toujours Lamoureux derrière Lupin, et c'est quand même bien embêtant... Yves Robert a sans doute voulu rappeler, et démontré, qu'il était un metteur en scène capable, mais que c'est ennuyeux...

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Published by François Massarelli - dans Comédie Yves Robert
14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 18:19

Son premier film de long métrage (Les hommes ne pensent qu’à ça) lui a laissé une impression d’inachevé, et d’ailleurs Yves Robert s’est empressé de l’oublier: ce n’est pas cela qu’il voulait faire, un film burlesque certes, mais pas aussi désordonné, bref un film drôle, voire irrévérencieux, mais qui dépasse l’accumulation d’anecdotes pour se concentrer sur une intrigue et des personnages… Avec ce film qui adapte le roman L’affaire Blaireau d’Alphonse Allais, c’est mission accomplie:

Montpaillard, une petite bourgade située sur un coteau, est une sorte de petite ville française modèle, avec ses bâtiments anciens bien conservés, sa campagne environnante et ses notables: le maire (Frédéric Duvallès), partisan de l’ordre, fier d’annoncer que Montpaillard est «le village le plus calme de France»; son opposition, l’avocat et patron de presse Maître Guilloche (Jean-Marie Amato), qui lui trouve que ça roupille un peu trop, et puis les notables (du juge au viticulteur), ses habitants, dont un professeur de piano (Claude Rich) éperdument épris de son élève (Noëlle Adam)… Et bien sûr son garde-champêtre, Parju (Moustache), qui a bien peu à faire… Quoique…

Qui dit garde-champêtre, dit nécessairement braconnier, et c’est là que nous rencontrons le personnage principal du film, celui qui est le centre de tout, de l’intrigue d’abord, et même par moments de la sous-intrigue, le sujet principal de toutes les conversations, et la raison d’être de tout ce qui se déroule dans le film: Blaireau (Louis de Funès) et son chien «Fous-le-camp», ennemi juré de Parju, et seul malfaiteur identifié de la commune, qu’il fournit durant les périodes de fermeture de la chasse et de la pêche, en gibier ou en poisson… Et se joue en permanence de la loi, à travers la personne du garde-champêtre.

C’est ça qui manquait au metteur en scène dans son premier film, une galerie de personnages et une motivation qui aillent au-delà de la simple galère de séduction. Avec Blaireau et les efforts des braves gens pour le contrer, on a une situation durable sur laquelle bâtir un film, ses gags, ses séquences souvent muettes, sa poésie… Et sa sous-intrigue, car la fille du viticulteur souhaite trouver pour son avenir, plutôt qu’un beau parti, un homme un vrai: elle se plaint qu’à Montpaillard, il n’y ait pour la citer, que des «nouilles». Et justement, le jeune homme qui l’aime, son professeur de piano, il se pose un peu là, comme denrée féculente à cuisson souple… Ce qui va la pousser à s’intéresser à Blaireau, seul homme un tant soit peu différent des autres dans le village.

Avec de Funès, Robert sait qu’il joue sur du velours, le comique instinctif de l’acteur lui permettant de tout tabler sur le visuel d’abord, et il n’a décidément pas son pareil pour composer un personnage avec le corps, puis la voix et les yeux, et enfin s’il en reste, avec des mots. Il trône dans le film, et on peut raisonnablement penser qu’avec son chien auquel il passe son temps à dire «Fous-le camp, viens ici!» il atteint sans grand effort une position mythique… Mais le film, comédie à la française oblige, se construit aussi sur une certaine forme de satire sociale dans laquelle le conseil municipal et ses notables, mais aussi les édiles de tout genre (le directeur de la prison modèle est un personnage réjouissant joué sur le fil entre satire et absurde par Pierre Mondy), enfin l’autorité, quoi, en prennent pour leur grade, dans une tradition qui renvoie explicitement (voir le générique pour s’en convaincre) à Guignol…

Bref, c’est réussi, et c’est un classique: Yves Robert avait réussi son pari de réaliser une vraie comédie burlesque à la française, sans jamais tomber dans la franchouillardise.

 

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Published by François Massarelli - dans Yves Robert Comédie
13 décembre 2020 7 13 /12 /décembre /2020 10:31

Dans Citizen Kane, le personnage de Susan Alexander trompait son ennui en faisant des puzzles... Une allusion maligne à la structure même du film réalisé par Welles et écrit par Herman Mankiewicz. Le sujet du film de Fincher, son onzième et le premier depuis Gone girl, n'est ni Welles, ni Citizen Kane, mais bien le scénariste dont le surnom est le titre: Mank (Gary Oldman)...

1940, le scénariste alcoolique est amené dans le désert de Mojave, dans des conditions rocambolesques, pour y écrire à l'instigation du metteur en scène débutant Orson Welles, le scénario d'un film qui pour l'instant pourrait bien s'appeler American. Il sort d'un accident qui l'a privé de sa mobilité et son alcoolisme légendaire fait l'objet d'une surveillance accrue, il est donc accompagné d'une infirmière Allemande, et d'une secrétaire Britannique, avec lesquelles il va fraterniser... platoniquement. Une vieille habitude, semble-t-il, le monsieur étant coutumier d'amitiés sans sexe avec les femmes qu'il rencontre, ce qui agace profondément Mrs Mank! La plus importante dans le film reste celle qu'il développe avec l'actrice Marion Davies, maîtresse du magnat de la presse William Randolph Hearst. Et ça tombe bien, du reste, puisque l'essentiel du film sera consacré, dans un kaléidoscope de flashbacks (tous annoncés à l'écran dans un clin d'oeil à la police de caractère d'une machine à écrire), à la relation compliquée entre "Mank", scénariste intègre et doué, mais que ses démons vont condamner à l'oubli, et le puissant et redoutable Hearst... Et bien sûr, Hearst est justement le personnage dont Mank va écrire un fascinant portrait à charge dans son script pour Citizen Kane...

Pour commencer, autant s'attaquer à la plus sérieuse des polémiques autour du film (les Inrocks se sont lancés dans une croisade pour démontrer que Fincher est un Satan misogyne, ajoutons qu'il est aussi cannibale et zoophile, et laissons-les s'extasier devant Catherine Breillat): Peter Bogdanovich avait déjà bondi de rage en lisant un essai de Pauline Kael qui entendait avancer que le scénario de Kane avait été écrit par Mank seul, alors qu'il était co-signé avec le metteur en scène. Un crime de lèse-majesté au pays où, à tort ou à raison, Kane est considéré officiellement (par beaucoup de gens qui pour certains ne l'ont pas vu) comme le meilleur film du monde... Tout de suite une mise au point: le scénario de Jack Fincher que son fils a tourné est effectivement basé sur cette théorie, étayée par les déclarations de Herman Mankiewicz lui-même. Ce ne serait pas la première ni la dernière fois qu'un cinéaste de génie aura revendiqué la paternité d'un script, et rappelons que s'il fallait du génie pour écrire Citizen Kane, il en fallait plus encore pour mettre en scène un tel chef d'oeuvre: regardez-le et vous verrez. Donc cette polémique est d'autant plus stérile que Fincher montre son affection profonde pour le film de Welles en permanence dans Mank: noir et blanc habité, profondeur de champ extrême, composition, mouvements d'appareil triés sur le volet, et jusqu'à la structure même du film, tout renvoie à la mise en scène.

La figure du mal est l'un des plus importants ingrédients de l'oeuvre de Fincher pour le cinéma et la télévision, que ce soit le monstre (Alien3), le mal qu'on traque chez les puissants (House of cards), les criminels et au fin fond d'une humanité malade (Seven, Zodiac, The girl with the dragon tattoo, Mindhunter), ou chez votre voisin ou voisine (Gone girl) voire un réseau social (The social network), ou une organisation tentaculaire (The game), chez vous (The panic room) ou dans les gènes (The strange case of Benjamin Button), ou pourquoi pas en vous-même (Fight club)... La figure du mal "saisissable" à l'échelle du film est-elle cette fois William Randolph Hearst (Charles Dance, que Fincher s'est plu à nous représenter dans l'ombre en permanence, ou est-elle à trouver chez tous les yes-men qui l'entourent à commencer par Louis B. Mayer? Je ne répondrai pas à la question, et je ne sais d'ailleurs pas vraiment non plus si Fincher lui-même (ou eux-même en comptant le père scénariste) y répond(ent). Car le récit ici, à travers un puzzle narratif brillant, s'attache surtout à explorer la contradiction d'un scénariste lessivé qui tente de retourner à la vie en acceptant au préalable un deal inattendu: il écrit tout le script d'un film mais ne sera pas crédité au générique, et en prime il va y étriller son ami, un de ses bienfaiteurs, un homme puissant voire inquiétant, mais auquel il doit paradoxalement beaucoup... Et si le mal était dans Mank lui-même?

On connaît le talent exceptionnel de Fincher pour faire du point de vue la colonne vertébrale de ses films, mais ici il se surpasse, en réaction une fois de plus à Kane, qui alterne en permanence les opinions des uns, les impressions des autres et les anecdotes de tout un chacun. Privé de l'enquête qui sert de prétexte à la narration de Citizen Kane, Fincher a donc adopté un système gonflé, dans lequel il fait semblant de faire apparaître le script même, passant d'une scène de 1940 à une autre de 1930, mentionnée à l'écran "Flashback". Mais il va user de son puzzle d'une façon beaucoup plus sage que Welles et Mankiewicz, en gardant globalement une chronologie entre 1930 (Mank est réjoui, les films désormais parlants vont avoir besoin du talent des auteurs, et il en a) et 1940, en passant par une année 1934 riche en problèmes: le clan Hearst se divise entre partisans et opposants du candidat démocrate "socialiste" Upton Sinclair aux élections gouvernementales de Californie, et Mank va être témoin d'une manipulation de l'opinion par les petites mains de la MGM... Sinon, l'histoire du cinéma, la petite comme la grande, croise évidemment la route de notre personnage, toujours traitée sans tambours ni trompettes, et avec de petits arrangements avec la vérité (par exemple, une discussion de l'acteur John Gilbert avec Louis B. Mayer est transposée de 1928 à 1934, et Mayer rend dans le film à Gilbert la baffe que ce dernier lui aurait donnée en 1927 selon les ragots), mais dans un foisonnement narratif qui sert autant à brouiller les pistes (et à fournir une truculence hors du commun) qu'à alimenter le portrait d'un homme. Un homme qui sait que le monde autour de lui est en train de lui échapper.

Finalement, Mank est un film brillant avec une mise en abyme formidable: à travers le portrait d'un homme qui écrit, on en vient au portrait d'un homme et de son époque, le ratage d'un homme réduit à railler la réussite éclatante voire boursouflée, mais qui parvient à le faire avec un tel talent, qu'on ne remarquera peut-être pas qu'il a écrit un portrait en creux de son propre échec: échec à s'imposer, échec à composer avec les gens qui sont importants (l'alcool rend Herman Mankiewicz particulièrement franc, et son petit frère Joe a manifestement plus de talent que lui pour se faire aimer des gens qui comptent à Hollywood), échec aussi à séduire vraiment l'une des femmes qui aura manifestement le plus compté pour lui: Marion Davies, dont Amanda Seyfried nous fait une superbe interprétation. Oui, on se rappelle que dans Kane, Davies s'en prend vraiment pour son grade... Ce qui n'empêche pas le scénariste, à chaque fois qu'on soulève le paradoxe ("on comprend que tu tapes sur Hearst, mais pourquoi Marion?"), de répondre "Ce n'est pas elle".

Il semble sincère... Comme Flaubert l'était quand il disait que Madame Bovary, c'était lui?

A la fin, Gary Oldman-Herman Mankiewicz est filmé recevant son Oscar et rappelant qu'il a écrit le film Citizen Kane tout seul. Quand Fincher fait un arrêt sur image, ce n'est plus Oldman, mais Mankiewicz: la dernière pirouette virtuose d'un metteur en scène qui vient de nous embarquer dans un sacré voyage, à la richesse dodue.

 

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Published by François Massarelli - dans David Fincher
12 décembre 2020 6 12 /12 /décembre /2020 16:50

Clara, sans emploi et désespérément à la recherche d'un moyen de subsistance pour échapper à la misère du quartier pauvre de Sao Paulo où elle habite, est engagée comme nourrice et baby-sitter pour une femme enceinte qui elle vit dans les quartiers riches, Ana. Elles sont différentes, l'une est prévenante alors que l'autre est un brin égoïste, mais ça va vite très bien coller entre elles, au point qu'elles développent bien vite une relation amoureuse. 

Pourtant il y a des choses qui ne collent pas: la grossesse d'Ana (le père est un bel inconnu rencontré un soir de pleine lune et qui a ensuite disparu sans laisser de nouvelles) ne se passe pas bien du tout, et elle commence à faire des crises de somnambulisme, voire à mordre Clara en plein sommeil... Les soirs de pleine lune, cela va sans dire.

On passe facilement du coq à l'âne, dans ce film Brésilien, de la chronique sociale à la comédie romantique LGBT, en passant bien sûr par le film d'horreur, avec un loup-garou (au cas où vous n'auriez pas vu venir) de 10 ans, que sa mère d'adoption empêche avec application de toucher à la viande; mais c'est comme pour les Gremlins, on peut faire confiance à l'environnement pour faire les bêtises qui attirent les catastrophes. Particulièrement coloré (et reposant souvent sur des décors soigneusement faux), le film passe aussi par la case comédie musicale, avec des chansons éparses, ce qui fait inévitablement penser au film iconoclaste et Polonais The Lure avec deux sirènes affamées sur fond de disco synthétique... Mais si on y pense on va le regretter, car à force de tout faire pour ne pas en faire trop, ce film Brésilien n'en fait pas assez. Dommage, car il ya de belles interprétations, notamment celles de Marjorie Estanio (Ana) et Isabel Zuaa (Clara).

 

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Published by François Massarelli - dans Film de loup-garou LGBT avec du musical dedans
11 décembre 2020 5 11 /12 /décembre /2020 19:15

Arnaud (Denis Podalydès) attend quelqu'un, en l'occurrence une jeune femme (Isabelle Candelier) qu'il  invitée à dîner. Le premier signe que tout va très mal se passer, c'est l'idée saugrenue de se rendre aux toilettes alors qu'à tout moment la convive risque d'arriver et de sonner à la porte... Surtout que les toilettes sont vraiment très proches de l'entrée! Au lieu d'un dîner à deux plein de promesses, ce sera en fait une soirée de pur désastre, rythmée par les arrivée intempestives de trouble-fêtes...

la grande réussite de ce moyen métrage réside sans doute dans le fait que chaque intervention extérieure, chaque arrivée d'un copain, d'un voisin, d'un frère, procède d'une logique implacable et annoncée, tout en étant aussi farfelue et loufoque que l'accumulation idiote de gens dans un espace réduit dans A night at the opera... Le burlesque naît de ce fragile équilibre entre le réel et la poésie.

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Published by François Massarelli - dans Comédie Bruno Podalydès
9 décembre 2020 3 09 /12 /décembre /2020 15:16

Le "jusqu'ici tout va bien " qui sert d'introduction et de conclusion au film a beaucoup été sollicité dans les médias, à l'époque, et reste aujourd'hui largement associé au film. C'était une façon de vendre le film, du reste, ce qui ne remet pas en cause la sincérité de Kassovitz quand il a réalisé son brûlot: avec son deuxième long métrage, le jeune réalisateur effectuait une approche consciente d'une méthode Américaine de promotion, lui qui avait réalisé le film à la remorque de Scorsese...

L'histoire est connue: lors d'émeutes dans les banlieues, l'arme d'un policier se perd, et un jeune banlieusard est appréhendé, blessé et sous surveillance à l'hôpital; dans les cités, on attend une issue et les esprits s'échauffent... On fait la connaissance de trois amis, inséparables autant que chamailleurs, Hubert, Vinz et Saïd. Sans emploi les uns comme les autres, impliqués dans la vie de la cité où ils ont toujours galéré, fumé, fait les imbéciles mais surtout vécu, ils sont divisés sur la marche à suivre face à la police et le sentiment d'injustice qui est omniprésent: laisser passer, trouver une issue de secours, ou... répliquer? Ce que l'un des trois cache aux autres, c'est qu'il a trouvé l'arme. C'est elle qui va encore plus les diviser, dans une équipée minable sur Paris, qui va durer pour une nuit d'errance avec ses grands moments et ses petites bêtises...

Oui, ça reste jusqu'à un certain point une comédie, car Kassovitz a souhaité obtenir (et obtenu) de ses trois acteurs une complicité verbale qu'il utilise, du début à la fin, comme un ressort comique: le parler des banlieues de 1995, donc on est loin, très très loin de Rohmer (pour mon plus grand bonheur), est le langage principalement parlé entre ces trois losers foncièrement sympathiques... Trois jeunes fripouilles aux caractères bien affirmés et finalement bien complémentaires: Vinz (Vincent Cassel), l'écorché vif qui se cherche des modèles dans les films et qui se retrouve, enfin, à en vivre un au détriment parfois de ses copains; Hubert (Hubert Koundé), un gaillard plus mûr que les autres qui a été personnellement touché par les émeutes puisque sa salle de sport, conquise de haute lutte, a brûlé: il est le sage, le seul à pouvoir raisonner ses copains, pour peu qu'ils l'écoutent; enfin, Saïd (Saïd Tagmaoui) est le débrouillard du lot, celui qui a toujours une petite combine, qu'il s'agisse de fumer des trucs bizarres ou de tenter de passer du temps avec une fille; pourtant il a une morale, qui sera mise à mal lors d'un contrôle de police malvenu... Pas tous des poètes, donc. Mais tous partagent le même sentiment d'être déconsidérés, avilis par leurs rapports avec la police, et le film ne leur donnera pas tort.

C'est ce point qui motivait Kassovitz: faire un film dans lequel on allait pouvoir rire avec la banlieue, et qui viserait directement le comportement de la police à laquelle il reprochait un comportement répressif tel qu'il avait été ressenti par les banlieues en ce début des années 90. Et il souhaitait faire polémique, ce qui n'a paradoxalement pas eu lieu: je pense qu'une sortie aujourd'hui d'un tel film, à notre époque de manifs et de contre-manifs, d'appels parfois incendiaires, pour ou contre la police, déclencherait une levée de boucliers; les lois du mandat Sarkozy qui souhaitait remettre de l'ordre (notamment dans l'obsession du respect de la personne garante de la sécurité républicaine, ou encore de cette infantile obsession du drapeau), non démenties sous Hollande, puis les lois actuelles qui tentent de protéger plus avant l'impunité des forces de l'ordre sous le prétexte d'une dignité policière mise à mal par les gilets jaunes sont passées par là. J'imagine dans mes pires cauchemars une manifestation contre La haine dans laquelle on retrouverait tous les fers de lance d'un soutien inconditionnel aux forces de l'ordre, les Ciotti, Morano ou Le Pen! Mais je digresse...

Kassovitz a presque été déçu à l'époque de faire l'unanimité avec son film, parce qu'il se trompait de combat. En posant sa caméra dans les banlieues et en engageant ses acteurs, il a mis en route un des grands classiques du cinéma français, qui est bien plus qu'une petite charge anti-flic: un film profondément humain, humaniste aussi, qui n'a pas son pareil pour débusquer derrière les forts en gueule (qui jamais ne sonnent faux, c'est une prouesse) des gens qui sont autant de français, authentiques et unis dans une adversité inattendue; il a peint mieux que personne cette petite vie des banlieues, cette débrouille de tous les instants, sans passer par un gramme de pitié ou de misérabilisme; et il a fait du cinéma, vivace, bouillonnant et vitaminé, qui vous ravigote un spectateur en un rien de temps... Le rythme de ce film, la façon de noyer les dialogues (souvent hilarants je le disais) dans un flot narratif ample, le parfait équilibre entre la couleur locale et les exigences narratives rigoureuses, tout est réussi dans un film qui a le bon goût de durer juste ce qu'il faut et de ne pas faire semblant de vouloir être une épopée, avec son noir et blanc (qu'il a fallu tourner en couleurs et imposer à la distribution) plus volontiers crasseux que classieux...

Et pour finir, dans son équipée sauvage, il a réussi à capter le malaise des banlieues à travers ces petites anecdotes, l'entraide come les combines la complicité comme les mensonges, le spectre de la taule comme la recherche de la dignité. Des points qui, dans un contexte qui a bien changé (le langage a changé, les fossés se sont creusés, et la solidarité entre le maghrébin, le juif et le noir ne serait probablement plus tout à fait au goût du jour), restent sans doute totalement actuel. Et la figure diabolisée de la police qui est au coeur du film est encore aujourd'hui au centre des débats et polémiques... Oui, le film de Kassovitz, lui est devenu un classique, un vrai, un beau...

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Mathieu Kassovitz
7 décembre 2020 1 07 /12 /décembre /2020 17:15

Une expédition scientifique Américaine se perd aux confins de l'infini, et suite à un bug monumental se retrouve coincée deux mille années dans le futur sur une planète inhospitalière, dominée par des espèces de singes très proches de celles de la terre, qui chassent, exterminent et assujettissent des humains muets et très diminués... L'un des explorateurs, George Taylor (Charlton Heston), est un rebelle dans l'âme et contre les désirs de l'un des potentats de la civilisation simiesque, le Dr Zaïus (Maurice Evans) et avec l'appui de deux scientifiques, Zira (Kim Hunter) et Cornelius (Roddy McDowall), il va s'attacher à démontrer que les hommes valent bien plus que ce que les grands singes en pensent... 

C'est un classique, un des rares films de science-fiction à n'avoir besoin d'aucun effet spécial y compris en cette période des années 60, qui était riche en expérimentations (voyage intersidéral avec 2001 de Kubrick, oiseaux vengeurs qui agressent les humains dans The Birds d'Hitchcock, ou encore un voyage hallucinant au coeur du corps humain dans Fantastic voyage de Richard Fleischer): pour tourner le film, Schaffner s'est reposé sur des décors fabuleux et des maquillages très adroits; pas parfaits, non, mais pour moi c'est juste une question de se laisser emporter: comme au théâtre...

Le roman de Pierre Boulle est, comme toute ou presque la Science-fiction des années 30, un cri écologique d'alerte: une façon comme une autre de demander aux êtres humains de faire attention à leur univers, en s'amusant à brouiller les pistes et à inverser les valeurs. Et le grand risque de cette adaptation contemporaine des grandes luttes des droits civiques aux Etats-Unis était de détourner, même involontairement, le propos pour en faire une sorte de portrait d'une lutte ethnique. Pour ce film, le risque a été heureusement écarté, mais pas pour les suivants de la franchise; on va d'ailleurs, tout de suite, les oublier. Non, ici, la thématique permet deux lectures fascinantes:

d'une part bien sûr, le film alerte sur un futur dans lequel les repères sont changés, l'évolution bouleversée, et d'une manière générale, dans cette planète dont la civilisation dominante s'est construite sur les décombres d'une autre ère, qui a été amenée au chaos par les excès de la science, de nous alerter sur les dangers d'un retour à l'obscurantisme sans doute, mais surtout de prévenir le chaos. Comme tout grand film de science-fiction il ne fait semblant de nous parler du futur que pour mieux nous parler de notre présent... Taylor, d'ailleurs, s'amuse beaucoup à trouver dans la jeunesse de la Planète des Singes des réflexes de rébellion qui lui rappellent ses années soixante; il est toujours amusant de voir ce brave conservateur (à droite, toute) de Charlton Heston se prêter à ce jeu, mais passons. 

d'autre part, le film a un héros bien paradoxal: un homme d'action, qui prend presque avec plaisir la nouvelle au début du film que la terre est (semble-t-il) loin de lui, que deux mille années ont passé depuis qu'il a quitté sa planète; un baroudeur, donc, qui va affronter à lui seul une civilisation, parce qu'il est doué de la parole contrairement à ses cousins humains locaux, et parce qu'il est aussi, disons-le, particulièrement intelligent, ce que ne tardent pas à découvrir les scientifiques chimpanzés. Le film respecte, à propos, la division des singes en fonction de leur espèce (les chimpanzés sont les scientifiques, les gorilles les gens d'arme, les orang-outangs les dirigeants et dignitaires religieux, c'est à dire les dirigeants dans cette société construite sur des croyances absolues), et on notera que les autres grands singes, les Bonobos et Gérard Depardieu, sont absents du film... Par contre, le film de Schaffner a un raccourci qui frise la faute de goût, à rapprocher de la blancheur persil et de la coupe de cheveux de Johnny Weissmüller dans Tarzan the ape man en 1932: tout ce petit monde parle Anglais. Ca ne donne aucune clé à Taylor, et pourtant la conclusion serait vite trouvée s'il prenait le temps de le questionner... 

Bref, pour revenir à Taylor, le fait est que c'est le héros, un homme qui agit et qui croit dur comme fer en sa supériorité sur les singes, au point de les affronter et de prouver à Cornelius et Zira, ainsi qu'à Zaïus (qui lui le savait déjà) que les hommes sont en effet les survivants d'une civilisation qui a été bien plus avancée que les singes ne le sont. Mais justement, au fur et à mesure de cette prise de pouvoir par le personnage, il apparaît de plus en plus que Zaïus pourrait bien être motivé dans sa démarche obscurantiste militante (maintenir les singes dans l'ignorance de leur passé, et les humains dans leur condition inférieure) par autre chose que l'envie d'une dictature: comme si cet état de fait était un moyen d'empêcher une apocalypse. Pour Taylor, sûr de sa supériorité et imbu de lui-même, c'est inacceptable. Mais d'un point de vue de singe, après tout... La grande subtilité du film est d'avoir fait d'un type assez peu recommandable le héros antipathique d'une absurde quête... perdue d'avance. 

Mais pour le prouver, il faut regarder le film, constamment passionnant et qui vous surprendra. Si vous ne l'avez jamais vu, par contre ne regardez surtout pas les photos glanées sur un moteur de recherche, vous le regretteriez...

 

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Published by François Massarelli - dans Science-fiction
7 décembre 2020 1 07 /12 /décembre /2020 16:54

Une collection de sketches autour d'un comédien: Yves Robert nous montre donc les mille et une façons de chercher du travail quand on s'appelle Fernand Raynaud...

Pour bien apprécier ce film, je pense qu'il est indispensable d'apprécier Fernand Raynaud, et son comique versatile, souvent visuel, parfois verbal. Le personnage est, en ce qui me concerne, assez irritant, au sens où il me semble impossible de lui trouver la moindre qualité... Une vision de la comédie burlesque dans laquelle au lieu d'être un être lunaire (Langdon, Laurel) ou marginal (Chaplin, Keaton), le comédien joue les pires travers de l'être humain à son plus bête... Et comme il s'agit d'un Français, on n'est pas sorti de l'auberge.

C'est sans doute cette somme de petits travers, et certainement le fond de commerce particulier du comédien qui ont intéressé Robert, à la recherche d'un burlesque typiquement français. Il fera mieux, beaucoup mieux que ces 24 minutes...

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Published by François Massarelli - dans Yves Robert Comédie
6 décembre 2020 7 06 /12 /décembre /2020 09:09

Alfred (Jean Bellanger) est parisien, timide et amoureux. Il a beau croiser tous les jours des couples qui lui montrent la marche à suivre, il n'a pas encore réussi à déclarer sa flamme à la jolie crémière (Catherine Erard); on doit donc s'émouvoir en haut lieu, puisque le fantôme de Don Juan est dépêché sur terre pour l'aider... Il va lui indiquer quelques recettes, prétextes à autant de sketches drolatiques et souvent digressifs...

Disons-le tout de suite: il y a de bonnes raisons qui ont poussé Yves Robert dont c'était le premier long métrage à renier ce film... C'est un mélange parfois malaisé de comédie à sketches et de comédie sentimentale, de cinéma boulevardier et de comédie burlesque, deux raisons généralement suffisantes pour que les critiques se bouchent le nez, et sinon l'interprétation n'y est pas toujours à la hauteur... Enfin, pour un film qui repose beaucoup sur l'image et l'humour visuel, ce que voulait Robert, il est épouvantablement bavard...

Mais voilà, il a les qualités de ses défauts et les défauts de ses qualités, et s'il n'est ni du Tati, ni du Etaix, voire du Robert Dhéry, ce film intrigant a au moins l'avantage de ne pas être non plus du Philippe Clair ou du Max Pécas! Et surtout il est assez unique en son genre... Notamment par la fantaisie permanente de la narration, le décalage parfois assez adroit entre le son et l'image (les sketches purement visuels font souvent intervenir un acteur qui raffolait du mime, auquel son visage très plastique se prêtait bien: Yves Robert soi-même, qui rappelons-le avait adapté au théâtre les Exercices de style de Queneau), la liberté e ton qui bien sûr tend à se vautrer dans la grivoiserie, mais avec toujours un soupçon de poésie... Mais si le film prend tout à coup de la hauteur lorsque pour incarner un mari jaloux et furieux, Louis de Funès devient le centre d'attention ("Oh, l'animal! L'animal!!"), force est de constater que l'équipe se plante avec des gags visuels qui sont drôles, oui, comme cette vision des "suiveurs" qui renvoie à Stan Laurel (une jeune femme dans la rue est suivie pas après pas par trois, puis quatre, puis cinq dragueurs), tout en annonçant le ton libertaire des Monty Python: car si c'est drôle vingt secondes, il convient de ne pas le développer sur cinq minutes répétitives et embarrassantes. 

Enfin, le film possède un titre qui aujourd'hui serait probablement gênant, mais aussi un ton qui ne s'embarrasse pas de subtilité autour d'une plaie notable, celle de la drague. Car oui, ce qu'on dit ici, c'est que pour séduire de ravissantes idiotes, il convient d'insister. Elles ne veulent pas? Allez-y quand même! 

Aïe aïe aïe... On aimerait croire que ce genre de comportement appartient aux musées.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Yves Robert
6 décembre 2020 7 06 /12 /décembre /2020 08:34

Trois amis, des Allemands, sont sur le front durant l'année 1918: aucun espoir ni de victoire, ni même d'armistice: pour eux, l'enjeu est surtout de survivre, entre deux permissions à l'arrière, ou deux occasions de souffler sur le front: par exemple, le plus jeune d'entre eux est amoureux d'une petite Française qui est stationnée dans les environs, et un autre, Karl (Gustav Diessl) a hâte de retourner chez lui pour revoir sa mère et son épouse... 

C'est le premier film parlant de Pabst et il y transpose ce qui a fait sa marque de fabrique depuis La Rue sans joie: un réalisme coup de poing, une réalité bien sûr transposée et organisée, mais qui est bien loin des manipulations de l'expressionnisme. Ce qu'on a appelé alors "la nouvelle objectivité, en l'occurrence, pouvait-elle se marier avec les exigences et contraintes du cinéma parlant, si peu efficace en ces années balbutiantes? Il le démontre avec un talent fou: oui, c'était possible! comme Lang qui l'année suivante va marquer les écrans avec M, dans un style radicalement différent, Pabst déploie une inventivité de tous les instants, et semble complètement s'affranchir des pesanteurs de la technique. Non seulement son film est parlant et sonore, mais en plus il a aussi souvent que possible été tourné en extérieurs, avec une caméra mobile. Le metteur en scène y combine en permanence prises de vue en studio avec son direct, prises de vue extérieures post-synchronisées avec adresse, et même des scènes tournées en extérieur en son direct, indispensables à son propos: ces nombreux moments où les tranchées sont soulevées par les attaques ou les explosions. Et la caméra balaye les tranchées au moment des assauts, dans un réalisme toujours tragique, car il n'y a aucune glorification de l'héroïsme là-dedans...

A l'arrière non plus, ce n'est pas rose. Pabst retrouve ici les accents sordides de sa peinture de la pauvreté ordinaire de la période de l'inflation dans Die freudlose Gasse: quand Karl rentre chez lui, il croise en effet une queue formée devant un magasin dont certains clients se plaignent d'avoir attendu toute la journée, et il va en arrivant à son appartement comprendre que sa vie ne tient plus à grand chose, quand en entrant dans sa chambre il trouve sa femme au lit avec, justement, le garçon boucher... C'est le portrait d'une Allemagne en totale perdition, où plus rien ni personne ne fonctionne: à l'antipode de la propagande nazie, qui prétendait que l'Allemagne et ses soldats avaient été trahis par l'arrière... Non, tout le monde souffrait dans ce conflit, nous montre le metteur en scène.

C'est que Pabst n'a pas abandonné son point de vue critique, celui d'un social-démocrate avec une sympathie pour la cause communiste (ce qu'il n'a par ailleurs jamais été, et ce qui le sauvera durant les années du nazisme, quand il se verra coincé en Bohême sans possibilité de sortir du territoire Autrichien); et comme de juste, le film accompagne la peinture réaliste de la guerre, proche des magnifiques films de Vidor, Wellman, Bernard ou Milestone, d'une solide dose de pacifisme militant. Il y montre des soldats qui ne cèdent jamais aux sirènes du nationalisme (contrairement aux films français guerriers muets qui eux y cédaient en permanence), qui fraternisent avec une cantinière française (Jackie Monnier) sans jamais se comporter en occupants, qui s'inquiètent d'entendre au loin la plainte d'un soldat français mourant: ça aurait pu être l'un des leurs...

On retrouvera dans la dernière séquence du film qui voit deux soldats ennemis, l'un mourant l'autre mort, main dans la main dans un hôpital de fortune, cette solidarité humaine, qui dépasse les camps, les frontières et les barbelés, et qui sera l'objet d'un beau film l'année d'après, le surprenant Kameradschaft (La tragédie de la mine) qui montrera l'entraide déployée sur une mine partagée entre l'Allemagne et la France, par les mineurs d'un pays pour venir à la rescousse de leurs collègues transfrontaliers. en attendant, il a réussi avec ce beau film de la guerre, l'une des très grandes oeuvres qui y ont été consacrées...

 

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Published by François Massarelli - dans Georg Wilhelm Pabst Première guerre mondiale