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22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 16:11

Le premier film de long métrage d'Anderson, une extension d'un court métrage (Cigarettes and coffee, 1992), ressemble à première vue à un film noir modèle... Un homme d'âge mûr, Sydney (Philip Baker Hall), secoure un jeune type paumé qui est assis sur un trottoir: John (John C. Reilly) n'a plus rien, il revient de Vegas où il a tout perdu, et il lui faut $ 6000 pour enterrer sa mère. Sydney le prend sous son aile, et ils deviennent inséparables. Quelques années plus tard, à Reno, ils rencontrent Clementine (Gwyneth Paltrow), une hôtesse d'un établissement de jeu: Sydney qui a repéré que la jeune femme plaisait à John, décide de les rapprocher: une bonne idée, mais qui aura des suites malheureuses... Pourtant en dépit du fait qu'ils vont tous les deux faire une grosse bêtise, Sydney les soutient. C'est alors qu'entre en piste un maître chanteur, Jimmy (Samuel L. Jackson): il sait quelque chose sur le passé de Sydney...

C'est limité à quatre personnages, si on excepte de rares apparitions de personnages; le plus développé est sans doute l'insupportable joueur qui agresse verbalement Sydney dans un casino: c'est Philip Seymour Hoffmann, qui va développer une relation importante avec le metteur en scène, apparaissant dans quatre autre films. 

Hard eight, pourtant, est plus qu'un simple exercice de style en film noir: Anderson y fait ses gammes, stylistiques d'abord (ce mélange de plan immobile à froid et de plan-séquence virtuose qu'il perfectionnera encore plus dans Boogie nights et Magnolia avant de calmer le jeu), et thématiques ensuite. Dans ce film, on retrouve des figures qui reviendront de film en film, à commencer par celle du mentor qui est au coeur de l'oeuvre (Boogie nights, Magnolia, There will be blood, The master, Phantom thread); Sydney est un brave homme qui donne tout à son protégé, contre toute logique: pourquoi? quel est son secret? On en saura, ou du moins en soupçonnera beaucoup plus avant la fin du film... Sinon, les amours contrariées, gauches et mal fichues comme cette étrange relation entre John et Clementine sont aussi au programme de bien des films, dont bien sûr Punch-drunk love et Inherent vice... 

Mais ce n'est pas un film vers lequel on pourra diriger la même tendresse que ses oeuvres plus accomplies, justement. A travers cet univers du jeu, qui semble être le seul lien un tant soit peu objectif qui unisse ces personnages, on devine surtout une humanité qui est coincée dans une sorte d'Hotel California du jeu, un sentiment de claustrophobie qui rend parfois le film malaisé. Les plus grandes qualités sont peut-être à la fois dans les non-dits et autres ouvertures (une tache de sang à la fin du film qui pourrait avoir des conséquences) et dans les moments rares où, pour reprendre une terminologie du jeu, les cartes sont sur la table: Samuel L. Jackson est bien évidemment l'homme de la situation, celui par lequel on va enfin en apprendre un peu plus! 

John C. Reilly, qui jouera un policier conservateur et amoureux dans Magnolia, y aura une chance d'être sérieusement bien moins obtus et enfantin que son personnage n'apparaît ici...

 

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Published by François Massarelli - dans Paul Thomas Anderson Noir
22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 08:32

Le leader syndical Jimmy Hoffa a disparu mystérieusement le 30 juillet 1975, dans des circonstances qui ne seront jamais élucidées. Pourtant un homme, l'un de ses amis, a raconté avant de mourir dans un livre les circonstances de sa disparition, une hypothèse bien sûr, mais c'est cette histoire qui nous est contée ici. 

Et pas que celle-ci d'ailleurs, car Frank Sheeran (Robert De Niro) a plus d'une anecdote à raconter sur sa vie de routier, puis de petite main du crime organisé, puis de bras droit d'un système syndical qui ressemble aussi à du crime organisé... Ces anecdotes, toutes plus croustillantes les unes que les autres, nous sont contées par Frank, retraité et placé dans un foyer (ici on dirait "un EHPAD"), manifestement mal en point. Il nous raconte qu'il "peignait" les murs des maisons, mais le plus souvent  en rouge...

Son récit est organisé autour d'une journée particulière durant laquelle Frank, son épouse Irene (Stephanie Kurtzuba) , mais aussi leurs amis Russ (Joe Pesci) et Carrie Bufalino (Kathrine Narducci), ont roulé pour se rendre à un mariage. Mais le chemin est entrecoupé de flashbacks qui remontent jusqu'à 1949, et vont retracer la vie dans l'ombre des gens très louches, d'une sympathique mais dangereuse petite main de la mafia...

Sympathique, ô combien: c'est parce qu'il est un brave type et qu'il a le coeur sur la main que Frank va commencer à travailler pour les gangsters, à commencer par "Skinny Razor" (Bobby Carnavale) en volant les quartiers de viande premier choix pour son compte parce que le gangster a un faible pour le steak... Puis de fil en aiguille il va se rendre indispensable, à Razor mais aussi à Russel Bufalino, un gangster qui n'a jamais un mot plus haut que l'autre (et à ce titre, le Joe Pesci post-retraite est fascinant à voir par sa retenue!) y compris quand il fait exécuter quelqu'un, et Frank va donc se tailler une petite vie tranquille et à l'abri du besoin, en effectuant avec efficacité des boulots divers... 

Mais le film nous montre bien que cette réussite apparente cache une blessure de plus en plus vive, les relations avec sa fille Peggy (Anna Paquin) étant plus que compliquées... Car je le disais plus haut, Frank est dangereux, et sa fille qui l'a vu à l'oeuvre, le sait.

La narration à la Goodfellas, qu'on retrouve aussi dans Casino et The wolf of Wall Street, fait ici merveille, sans jamais passer à d'autres narrateurs. C'est toujours Frank qui nous parle, comme on se confesse, comme on dépose aussi, comme le vrai Frank a du le faire pour le journaliste Charles Brandt quand ils ont ensemble écrit le livre I heard you paint houses, sorti en 2004, et qui était la confession testamentaire de Sheeran...

Nous passons donc dans un maelstrom d'informations, d'un vieil homme qui nous raconte sa vie à des conversations philosophiques, sur la politique, la cuisine Italienne, ou que sais-je encore, et parfois des conversations muettes, les hommes ici n'ayant pas leur pareil pour développer d'un seul regard tout un palabre... Surtout quand il s'agit de tuer quelqu'un. La narration est d'ailleurs émaillée de petits moments inattendus, quand on rencontre un personnage, un texte sur l'écran nous détaille les circonstances historiques de sa mort pendant que le récit continue, ce qui est d'une diabolique efficacité, à la fois pour rassurer les tenants de la morale qui s'émeuvent à chaque film de Scorsese d'une vision du crime qui serait par trop séduisante, mais aussi pour faire avancer la thèse du film, qui est qu'on paye tout, à un moment ou à un autre...

Et c'est cette obsession de la faute, telle que la ressent Frank, qui est la colonne vertébrale du film, plus que la pourtant réjouissante amitié permanente de ces gens qui font exécuter leurs hommes d'un claquement de doigts. La faute qu'il ressent très tôt, vis-à-vis de sa fille qui l'a vu rosser violemment un commerçant qui lui avait manqué de respect quand elle était petite... Puis la faute d'une trahison, consciente, ressentie et douloureuse, qui est le centre du film. 

Dans Goodfellas et les deux autres films, la rédemption passait par le retour à la vie civile, après une période de magnificence forcément crapuleuse. Ici, Scorsese nous indique qu'il n'y aura pas d'échappatoire, et que le salut ne passe que par la mort. Le crime, c'est ici la démonstration, ne paie pas. Peut-être aussi que la différence s'explique par le fait que Frank, contrairement aux personnages des autres films, est un rouage, un osbcur, un sans-réel-grade...

...ce qui n'empêche évidemment pas le film d'être, sur ses 209 minutes, totalement réjouissant, passionnant et constamment drôle. Le retour de De Niro et Pesci dans l'univers de Scorsese, l'arrivée de Al Pacino (en Jimmy Hoffa, et si c'était possible, il réussit enfin à ne pas en faire trop!), la présence de Bobby Carnavale, de Stephen Graham (génial dans le rôle d'un sous-lieutenant du syndicalisme, disons, agressif) dans ce film sont autant de plaisirs... Je suis plus circonspect quant à l'option choisie par Scorsese, de "rajeunir" et parfois vieillir aussi, ses acteurs via un procédé numérique qu'il a choisi de pratiquer sans filet (sans les capteurs qui sont habituellement utilisés dans cette technique), car il en résulte une irrégularité qui se voit; mais le choix permet au moins aux acteurs d'interpréter à plus de 70 ans, des personnages sur l'essentiel de leur vie, et je le répète: de Niro, Pesci, Pacino, et j'en passe...

Donc le crime ne paie pas, mais il vous permet manifestement de passer du bon temps: je parle ici de Netflix, qui un jour ou l'autre nous privera des salles de cinéma.

 

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Published by François Massarelli - dans Martin Scorsese Criterion
22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 08:13

Un  mariage se profile dans la bonne société... quoique: M. le Marquis (marcel Herrand), un brave homme aux principes malgré tout un peu raides, s'apprête à convoler en justes noces avec une artiste, une actrice pour être précis: Marianne (Simone Signoret), de son vrai nom Anne-Marie, est une star du théâtre, qu'elle a décidé de quitter pour faire plaisir au fiancé qui va lui apporter une vraie sécurité financière... Et pour commencer, la veille du mariage il lui offre un bijou fabuleux, un collier hallucinant avec d'authentiques diamants...

Bref, de quoi attiser la convoitise. Et justement...

Une bande très organisée a tout prévu: infiltrer la demeure de la belle à la faveur d'une soirée mondaine durant laquelle le futur marié va présenter sa fiancée à tous les sales gens de sa famille (qui désapprouvent le choix de son pseudonyme, car ça fait républicain... qui parlent d'une actrice comme on parlerait d'une putain... et ça se dit noble). Parmi les domestiques engagés à l'occasion se trouve justement un membre de la bande, et il va introduire 'le spécialiste' (Paul Meurisse), un homme taciturne engagé à grands frais, et qui vient de l'étranger. Il s'introduit effectivement dans la maison et profitant du pince-fesses, vole les diamants... Avant de tomber nez à nez avec Marianne: il la connaît, elle le reconnaît, c'est l'amour de sa vie, l'homme qui a mystérieusement disparu avant qu'elle ne devienne actrice...

Tourneur ne devait pas faire ce film, qui était développé pour Feyder; quand il s'est avéré que ce dernier était trop malade pour le faire, on a donc engagé le vétéran pour le remplacer, et ce qu'il ne savait pas c'est que ce serait son dernier film... Une oeuvre étonnante, à la lisière du film noir à la française, notamment la première partie, des histoires d'amour du du réalisme poétique (on pense aux Portes de la nuit avec ces amants qui tout à coup décident de faire bifurquer le film en partant ensemble), et même d'un certain cinéma fantastique par le recours de Tourneur aux fantômes des deux amants passés comme pour signifier que la disparition (il a été arrêté et elle ne le savait pas) avait signifié la mort des deux amants...

Les changements de direction du film sont fort bien négociés, et l'interprétation est remarquable. Surtout Paul Meurisse et Simone Signoret qui tous deux n'ont pas encore le statut de monstre sacré, et qui donnent à voir une délicate histoire d'amour troublante et destinée à l'échec... 

 

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Published by François Massarelli - dans Maurice Tourneur
21 décembre 2020 1 21 /12 /décembre /2020 13:59

La famille Martin est à la Samaritaine pour préparer les vacances: le père (Jean Richard) y a trainé toute sa famille, parce qu'il fallait bien mais il est inutile de dire que ce n'est pas de tout repos. Mais le grand fils, Tienot (Jacques Higelin) trouve un stratagème pour rester en arrière et draguer une caissière: il propose à Bébert, son petit frère (Martin Lartigue dit Petit Gibus) de "se perdre" dans le magasin, afin d'être obligé d'y rester. Mais de stratagème en combine, le gamin va effectivement se perdre, et as n'importe où: dans l'omnibus...

L'esprit de Zazie flotte un peu sur ce Bébert-là... Yves Robert a réussi un film formidable, en lâchant comme d'habitude un certain ombre de français moyens, et non des moindres (Pierre Mondy, Michel Serrault, Jean Lefèbvre, Christian Marin) à la remorque d'un insupportable garnement qui réussit quand même à être terriblement attachant avec son obsession de feux de Bengale!

Dans une narration totalement linéaire et très rigoureuse, Robert nous conte donc les allers et retours des uns (le grand fils à vélo, puis le père en train) pour aller récupérer le petit qui s'est perdu, mais pas pour tout le monde: il va mettre joyeusement le souk dans une gare tout en provoquant une amitié inattendue entre un chef de gare et un inspecteur arrivé par hasard... Et les gags s'enchaînent sur un rythme soutenu, dans le style qui a fait la gloire de l'auteur de Ni vu ni connu, et de La guerre des boutons. Si on retrouve la même tendresse parfois vacharde de ce dernier film, ici le ton est plus à la gentille satire de moeurs, dans un univers qui est très proche de celui du Petit Nicolas, donc c'est à savourer. 

Et Robert ne peut s'en empêcher, il cite ici un gag de Buster Keaton, la preuve que décidément c'est un homme de goût...

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Yves Robert
21 décembre 2020 1 21 /12 /décembre /2020 13:44

Santa (Alain Chabat) est à la panique: un lutin est malade et quand un lutin est malade ils le sont tous: c'est comme les bancs de poisson. Sous le conseil de Madame Claus (Audrey Tautou), il doit se procurer de la vitamine C pour 92 000 lutins... Direction donc notre vaste monde, et plus précisément Paris, où la famille de Thomas (Pio Marmaï), un jeune avocat qui galère, se prépare à modestement célébrer Noël, sans savoir qu'ils vont avoir un invité de marque: le père Noël! ... mais un père Noël pas habitué aux enfants, car habituellement quand il les voit, ils dorment...

Un conte de Noël bien à la façon d'Alain Chabat, donc: un ton résolument ancré dans un décalage décontracté et reposant sur des gags frontaux, puisant dans de nombreux viviers; humour langagier dans la tradition de Goscinny, avec un recours systématique à un parler entièrement propre au personnage de Santa, absurde (comment expliquer à un père noël que dans notre monde tout s'achète ou se vend?) et burlesque entremêlés dans une succession mesurée de blagues et gags, et une forte tendresse enfantine, qui est inévitable si on considère le sujet global du film... Et avec tout ça on est en territoire familier, mais...

Mais ça ne fonctionne qu'à moitié, et pas seulement parce que le film ne fonctionne qu'en fin décembre et sera obsolète deux jours après le 25! Non, c'est un argument sympathique, très soigné, car Chabat n'est absolument pas du genre à cochonner, servi par des acteurs plus que capables (une mention spéciale à Pio Marmaï et Golshifteh Farahani, dans le rôle de parents dépassés), mais voilà, un long métrage entier, ça peine un peu, vous voyez...

 

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Published by François Massarelli - dans Alain Chabat Comédie
20 décembre 2020 7 20 /12 /décembre /2020 09:09

Erie, Pennsylvanie, 1964: quelques fois, il suffit de pas grand chose... Comme un batteur (Giovanni Ribisi) qui se casse la figure en faisant l'imbécile dans la rue, alors que le soir il joue avec son groupe pour un très important "tremplin"! Vous savez, ces "talent shows" qu'on appelait des "radio-crochets" en France... Donc le batteur du groupe de Jimmy (Johnathon Schaech), Leo (Steve Zahn) et ...de leur bassiste dont le nom nous échappe (Ethan Embry) se voit donc obligé de recruter un autre batteur, le fou de jazz Guy Patterson ((Tom Everett Scott). Celui-ci n'aura aucun problème à maîtriser la chanson qu'ils doivent interpréter pour l'occasion, écrite par Jimmy, mais pris d'une pulsion soudaine il en triple le tempo, et... c'est une merveille! Le public devient fou, le groupe (baptisé The Oneders, à la façon des Beatles: "one" + "ders", ce qui donne "the Wonders" mais les condamne pour le premier tiers à se faire appeler "the Oneeders") gagne le premier prix et le succès est au rendez-vous. Guy va rester dans le groupe... Ils vont donc jouer dans un restaurant qu'ils vont remplir, puis enregistrer un single avec un oncle de Guy, puis rencontrer un manager local, puis attirer l'attention d'un label qui leur envoie un émissaire en la personne d'Amos White (Tom Hanks)... Celui-ci va leur permettre de bénéficier de toute l'expérience d'un groupe Américain de 1964, tournées, télévision, et plein d'autres choses encore. Et bien sûr, ce sera sous le nom modifié de "The Wonders"...

Le film, produit quasiment en famille (avec le copain Jonathan Demme qui venait de triompher en compagnie de Hanks et Philadelphia), est une façon pour l'acteur de réfléchir sur la futilité impressionnante du succès, puisqu'évidemment les Wonders ("merveilles") vont devenir une vrai "One-hit wonder", soit un groupe d'un seul tube. L'acteur s'est clairement fait plaisir en réussissant à mobiliser la Fox autour de son projet et s'est vu confier des moyens impressionnants (ce qu'il se refusera pour son deuxième film vingt ans après) pour recréer l'Amérique de 1964... C'est l'une des plus importantes qualités de cette comédie d'ailleurs que de donner à voir l'Amérique telle qu'elle se rêvait à l'époque. On aurait presque l'impression que dans ce monde de 1964, il n'y a pas de Vietnam, que la vie d'un groupe n'est que copinage et plaisir, et que tout est bel et bon, et pourtant...

Hanks s'est plus à truffer son film d'une myriade de petits détails qu'on captera ou pas, et qui offre la possibilité d'autres lectures... Pour commencer, dans ce film on ne connaîtra pas le nom d'un des musiciens, et non des moindres puisque c'est le bassiste: au générique Ethan Embry y est crédité pour le rôle de T. B. Player, un gag mais qui rappelle bien l'anonymat forcé que vivent tant de musiciens, dans une industrie qui choisit ses vedettes. On voit de quelle manière la compétition sera imposée entre l'ombrageux Jimmy, principal compositeur et chanteur des Wonders, et le batteur d'un soir devenu sauveur du groupe, Guy Patterson, auquel Amos White impose un accessoire arbitraire qui va devenir une marque de fabrique: une paire de lunettes noires... Une jeune femme, la petite amie de Jimmy, Faye (Liv Tyler), suit le groupe dans sa tournée et va devoir subir les sautes d'humeur de son petit ami avant de se voir traiter comme de la crotte. Le mot 'groupie' n'est pas loin, et le fait est qu'elle développe de plus en plus une affection visible pour Guy. Et quand elle est malade, Amos White lui donne sans autres commentaires trois pilules sans intervention d'un médecin... Que se serait-il passé si la tournée avait duré plus que quelques mois? Le bassiste, de son côté, a programmé de ne pas finir la tournée, puisqu'il s'est engagé dans l'armée. Comme on s'en doute, il partira au Vietnam. Donc sous la comédie, Hanks n'oublie jamais de montrer des bribes d'un réalisme, qui sont discrètes parce que jusqu'à un certain point, ces jeunes gens vivent, après tout, un conte de fées. Mais un conte de fées avec des chambres d'hôtel, des filles en robe rose qui crient, et des conflits d'ego... Et Hanks, tout juste sorti de Philadephia, envoie une petite allusion au film de Demme en suggérant que son personnage est gay... Comme Brian Epstein, a-t-on inévitablement envie de dire.

Outre la reconstitution, l'énergie déployée pour la comédie est communicative et repose sur un choix d'acteurs très réussi, dans lequel Hanks ne se prive pas d'introduire une bonne part de gaucherie, car tous ces ados ne sont pas forcément très à l'aise en toute circonstances. On évite beaucoup de clichés sur les éventuelles coucheries, et Guy, gentleman jusqu'au bout des ongles, ne profitera pas de toutes les aubaines, sans doute parce qu'il croit longtemps que sa petite amie l'attend à Erie (elle n'a as attendu très longtemps...). L'un des aspects les plus intéressants de ce jeu d'acteurs réside dans le choix d'un réalisme impressionnant pour figurer des musiciens: aucun n'avait le niveau de jouer aussi bien, mais tous ont appris les gestes, résultant dans l'impression que les jeunes acteurs jouent vraiment! Et comme la bande-son a été très travaillée, on assiste au raffinement d'une chanson puisque That thing you do, chanson à la manière des Beatles, évolue en fonction des situations. Ce qui permet d'apporter du crédit à l'idée que ces jeunes musiciens s'améliorent et s'endurcissent...

De toutes façons, le film est aussi et surtout une somme de plaisirs: celui de Hanks de réaliser à sa façon un film, de diriger les acteurs à sa guise et de figurer une Amérique plus belle qu'elle ne le sera jamais; celui des acteurs de s'amuser jusqu'au bout être ces gendres parfaits; celui même de Jonathan Demme d'apparaître discrètement en réalisateur de navets Californiens! C'est sans doute une sucrerie, un feel good movie, il y aurait peut-être à redire sur certaines longueurs, mais c'est du bonheur, et on ne peut s'empêcher qu'ici l'Amérique réécrit un peu son histoire, car à travers la folle équipée d'une troupe de jeunes musiciens propres sur eux, on peut lire la frustration d'une industrie musicale Américaine qui s'est endormie entre 1964 et 1967, au point de se laisser envahir par la compétition Européenne, la fameuse "British Invasion"! Mais ne nous y trompons pas, le succès des Wonders, qui semble durer environ deux ou trois mois, n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan. Le succès tout court? Ce n'est rien, juste un passage, nous dit Tom Hanks le sage... C'est juste un bon moment à passer. Comme le film, tiens!

 

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Published by François Massarelli - dans Tom Hanks Comédie
20 décembre 2020 7 20 /12 /décembre /2020 09:09

Dans les Alpes Autrichiennes, au tout début de la seconde guerre mondiale, les fermiers Franz et Fani vivent heureux dans un bonheur fragile au milieu de leur village... Mais les habitants vivent dans l'hypothèse d'une conscription imposée par les nazis. Certains, qui considèrent l'arrivée d'Hitler comme un bénéfice, en revendiquent la nécessité, mais d'autres, dont Franz, ne peuvent l'accepter. Taraudé par sa conscience, le fermier va refuser de porter les armes... Et assumer toutes les conséquences.

C'est un retour au cinéma fermement narratif pour Malick, qui a planté ses caméras dans les alpes pour en capter la beauté, et continue à fonctionner en alternant les plans-séquences, la caméra posée au sol avec des objectifs grand angle qui déforment volontiers le champ... Mais une chose me frappe, moi qui ai été profondément irrité par ses trois précédents films "quasi-narratifs", c'est l'absence de cette pensée omniprésente dans la bande-son, qui était sans doute devenu le tic le plus navrant du cinéaste: ici, les réflexions ("je ne sais pas d'où je viens... toi non plus" et gna gna gna) sont remplacées par un recours bienvenu à un dialogue de lettres, les messages que s'envoient Franz et Fani depuis les classes du militaire jusqu'à la prison, le procès, et l'échafaud.

Oui, il va mourir: il a refusé de porter fusil pour les nazis, donc après un simulacre de procès, il va être séparé en deux, pour reprendre la formule de Badinter... Le film nous décrit bien un calvaire, celui d'un homme comme un autre, dont le parcours est raconté par un jeu de point de vue impressionnant... Et le chemin de croix (l'expression est ici utilisée en conscience) est double: d'un côté, le parcours judiciaire chez les nazis, avec coups de lattes en permanence, de l'autre la mise eu ban du village pour l'épouse et les enfants.

Par contre on retrouve cette manie à la fois énervante et rassurante de Malick de figurer le destin/la vie/Dieu/que-sais-je-encore par des plans superbes, magnifiques et dignes des plus sublimes cartes postales de couchers de soleil, de cimes ennuagées, et toutes ces sortes de choses... 

On ne s'étonnera pas pour finir d'apprendre que Franz a existé et qu'il a été béatifié, par un pape qui a été effectivement enrôlé (contre son gré, ce qui a été plus d'une fois souligné) dans les jeunesses hitlériennes. Cet aspect n'enlève rien à la gravité du cas de conscience, après tout. Même si Malick le traite avec les gros sabots du croyant.

 

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Published by François Massarelli - dans Terrence Malick
19 décembre 2020 6 19 /12 /décembre /2020 10:20

Browning fonctionnait à la formule... De la même façon qu'il va développer une série de films souvent très semblables dans les années 20, autour de la personnalité de Lon Chaney, et souvent identifiables à un gimmick (Par exemple The road to Mandalay est "le film dans lequel Chaney est borgne", ou The Unknown "celui dans lequel Chaney n'a pas de bras", pour situer), les films de gangsters qu'il a développés autour de l'actrice Priscilla Dean dont il était le réalisateur attitré, obéissent tous à un certain ombre de règles... Y compris celui-ci, leur dernière collaboration: une femme de mauvaise vie, des choix humains, des collaborateurs malfaisants et un amour rédempteur, le tout dans une ambiance criminelle et nocturne prononcée.

Cassie Cook (Dean) est une trafiquante d'opium qui travaille dans un bouge à Shanghai, en compagnie de l'escroc Jules Repin (Wallace Beery). Une menace sur leur petit trafic se précise en la personne de Jarvis (Matt Moore), un contremaître Américain d'une mine locale, qui est en vérité un agent des services secrets dont la mission est de démanteler le trafic local, partagé entre Repin et Cassie, et le maléfique Dr Li (William Mong). La fille de ce dernier, Rose (Anna May Wong), est amoureuse de Jarvis, mais elle ne sera bientôt pas la seule, puisque Cassie va elle aussi succomber au charme du  bonhomme, ce qui va sérieusement mettre en danger les plans des trafiquants d'opium...

Comme d'habitude: c'est un fatras mélodramatique, dans lequel Dean incarne une fois de plus une femme qui a fait des mauvais choix, mais dont une partie des codes moraux qu'elles a conservés lui permettra de passer de nouveau du bon côté. Comme dans Outside the law, ce sont des facteurs humains qui vont jouer dans sa rédemption, puisque outre l'amour de Jarvis, elle va bénéficier de l'aide inattendue de sa rivale Rose Li, mais aussi elle va s'ouvrir à l'humanité en aidant un gamin d'origine Américaine lors d'une émeute. Elle est aussi montrée exprimant de la compassion pour une de ses compatriotes victimes de ses trafics... Le casting principal (Dean, Beery, Moore) est intégralement repris du film précédent, White Tiger.

Mais peu importe, car dans ce film bien fait (la Chine de Browning est parfois plus crédible que le Chinatown de Outside the law, ou le Limehouse de The blackbird), ce qui compte c'est d'une part que ça vire au chaos et que le metteur en scène qui sommeille depuis quelques années en Browning entre deux bouteilles, se réveille sur les trois dernières bobines, et il fait preuve d'une énergie, d'un sens du montage et du découpage, qui font plaisir à voir, dans des scènes d'incendie et de panique...

Enfin, il bénéficie dans ces sept bobines de suffisamment d'espace filmique pour y développer des personnages intéressants, dont un vieil homme, Murphy, qui parvient à être tour à tour comique et touchant (J. Farrell McDonald), et surtout Rose Li... On sait aujourd'hui que le temps d'écran dévolu à Anna May Wong par Browning dans son film n'était sans doute pas lié au hasard ou à la simple réalisation du talent de l'actrice (qui est réel, de toute façon), mais probablement plus à des turpitudes que Browning ne devait sans doute pas partager avec son épouse. Mais comme on dit, cela ne nous regarde pas: ce qui compte, c'est que Rose Li ajoute une dimension inédite et excitante au film, en prenant sur elle une importante partie de la charge émotionnelle du grand final spectaculaire, où elle se sacrifie tout en réglant tous les problèmes d'un ou deux coups de feu vengeurs... Alors que clairement, dans le film Browning ne s'était pas beaucoup intéressé à Priscilla Dean! Il faut dire que cela faisait 6 ans qu'il  était son metteur en scène quasi exclusif.

Une dernière note: en dépit de sa relative réussite, Drifting est le dernier film de la première période Universal de Browning, qui va connaître les vaches maigres avant de repartir sur The unholy three à la MGM grâce à deux hommes: Lon Chaney et Irving Thalberg. Dean, elle, était lessivée... une dernière chose qui intéressera les collectionneurs de cinéma "physique": le film est disponible chez Kino aux Etats-Unis dans une édition Blu-ray qui contient aussi White tiger, ainsi que la seule bobine survivante de The Exquisite Thief (1919), et c'est un disque toutes zones...

 

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Published by François Massarelli - dans 1923 Muet Tod Browning **
18 décembre 2020 5 18 /12 /décembre /2020 16:38

Voici un film fait à l’économie, avec des acteurs non professionnels ou débutants, et un décor « naturel » (une villa du nord de Marseille, et les quartiers environnants), réunis autour ‘un marivaudage simple : Fleur est une jeune femme qui vient passer des vacances dans la villa d’un proche, et qui secrètement ambitionne de trouver l’âme sœur. Elle rencontre Venus, une Russe bohême qui est arrivée à Marseille pour retrouver un petit ami, qui entretemps a développé une autre relation : elle n’a pas de lieu où dormir, Fleur la timide invite donc Venus l’extravertie à loger en sa compagnie et à bouleverser son quotidien. Très rapidement, Venus va communiquer sa soif d’amour à son amie et elles vont donc pouvoir se consacrer à la séduction… d’un seul et même garçon, le taciturne Bonheur, un ami du frère de Fleur qui passe par là pour randonner dans les collines…

Ca aurait du être un film troublant sur l’appel des sens, ça ne l’est pas. Ca aurait pu être délicat, centré sur le naturel et les non-performances des comédiens, d’autant qu’on ne risque pas de s’y perdre : ils sont essentiellement quatre… Mais non, en fait de naturel on a surtout de la gaucherie, et des dialogues idiots baragouinés sans conviction par des comédiens auxquels on a sans doute imposé de voir toute l’œuvre d’Eric Grohmer.

Emmanuel Mouret, qui aime Lubitsch, fera mieux.

…Ouf !

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Published by François Massarelli - dans Comédie Emmanuel Mouret
16 décembre 2020 3 16 /12 /décembre /2020 13:14

Ecrit, dessiné et publié entre 1889 et 1893, La Famille Fenouillard de Christophe (George Colomb) est l'une des oeuvres graphiques fondamentales qui mèneront à la bande dessinée... C'est aussi un univers proche du cinéa des origines, et ça ne pouvait qu'attirer l'attention d'Yves Robert, passionné de cinéma et en particulier du cinéma muet burlesque. C'est donc, à travers une adaptation de l'oeuvre initiale, à un hommage aux premiers temps du septième art que nous convie le metteur en scène pour son quatrième long métrage...

A St-Rémy sur Deule, une petite bourgade Française, vit la Famille Fenouillard, soit Léocadie Fenouillard (Sophie Desmarets), ses filles Arthémise et Cunégonde, et surtout Agénor Fenouillard (Jean Richard), bonnetier comme tous ses ancêtres. Un brave français, vantard autant que couard, curieux de tout mais connaisseur de rien, vantard et vide de sens... Ce qui ne l'empêche pas de souhaiter briguer la mairie: pas facile pour celui qui n'a jamais quitté les limites de sa commune: il décide donc de partir pour la grande aventure avec sa famille: ils vont se rendre à Paris pour voir la Tour Eiffel...

Ils ne verront jamais ni Paris, ni la Tour Eiffel, car les Fenouillard vont se tromper de destination, et se retrouveront au Hâvre, puis sur un bateau, puis sur la côte Brésilienne, puis au Pole Nord, puis au Japon, et j'en passe...

Yves Robert a décidé de faire trancher son film totalement sur les autres oeuvres déjà réalisées: il a donc imaginé de tourner en studio, devant des toiles peintes (à la façon de Méliès, c'est à dire que ça se voit) en reproduisant autant que possible la composition spécifique des bandes de Christophe, ce qui lui permet d'afficher un style graphique très proche de tout le cinéma de la fin du XIXe et du début du XXe siècle... Car Robert est pour sa part un connaisseur et il prouve ici qu'il a vu les films de Méliès, donc, mais aussi de Edwin Porter (on reconnaît une citation de The gay shoe clerk), et il fait assumer à son film une identité visuelle d'abord, laissant parfois le dialogue fournir les gags, mais en utilisant la bande-son aussi souvent que possible pour des bruits ambiants plus que du sens...

Il s'inspire de formes éculées du cinéma des années 1900 (le split-screen), tout en utilisant les figures géométriques des "fenêtres" présentes dans les cases de Christophe; et il fait aussi du hors sujet: il va même jusqu'à citer la fameuse séquence des tartes à la crème de Laurel et Hardy, tirée de The battle of the century, de Clyde Bruckman; il en cite non seulement l'argument (déluge de fromages blancs, ici, en lieu et place de tartes à la crème), mais aussi la progression (de plus en plus de fromages qui volent, et dans tous les sens), et enfin il va jusqu'à en citer les plans les plus emblématiques: une prouesse, mais un peu visible quand même... Mais sinon, Robert utilise parfois avec bonheur les ressources du cinéma pour créer une véritable comédie visuelle personnelle: un ballet de chapeau, par exemple, dans lequel il se fait plaisir. 

Le défaut est que, même à 1h et 20 minutes de film, c'est encore un peu trop long, car le cinéaste a été, sans doute, un peu trop fidèle à son modèle principal. Et s'il y a des audaces, des vraies, elles sont un peu noyées dans une tendance à toujours revenir à la bande dessinée, qu'elle soit drôle ou pas, que le rythme fonctionne ou qu'il devienne répétitif... Ainsi le film, pour résumer, est-il trop sage d'avoir voulu être trop respectueux de l'oeuvre adaptée!

Il n'empêche, adapter comme l'a fait Yves Robert une oeuvre aussi distinctive que La famille Fenouillard pour le cinéma, sans tomber dans la normalisation d'un cinéma burlesque français qui l'aurait rendu vulgaire, il fallait l'oser...

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Yves Robert