C'est un court métrage d'une bobine, tourné la deuxième année de la période durant laquelle David Wark Griffith était metteur en scène à la Biograph; c'est aussi l'un de ses premiers films présentant une actrice de premier plan: Mary Pickford...
Celle-ci interprète une jeune femme qui est soliste dans le choeur d'une église. Le pasteur de la paroisse (Arthur Johnson) est amoureux d'elle et la fait répéter le soir. C'est lors d'une de ces occasions que des passants l'entendent, et subjugués par sa voix ils viennent lui proposer une carrière internationale. Une fois installée dans sa nouvelle vie de diva, la jeune femme va se laisser corrompre, et le jeune prêcheur décide de la tirer de là coûte que coûte, pour "sauver son âme" comme le suggère le titre...
C'est un film des premiers temps et pourtant... le parcours émotionnel des deux protagonistes est impressionnant, ainsi que la richesse thématique du film. Griffith joue sur toutes les ficelles et/ou cordes sensibles qu'il manipulait déjà à la perfection: l'opposition entre cité et campagne, la première corruptrice et la deuxième salvatrice: une vieille rengaine du mélodrame qui va faire des petits dans le cinéma, mais aussi un prétexte ici à des scènes qui virent au baroque. Les moyens déployés dans ce petit film d'une seule bobine sont considérables, du reste. Et le parcours de cette jeune artiste, qui a du mal à cacher son mal-être en arrivant sur scène (pendant qu'autour du pasteur atterré les spectateurs mâles, dont Mack Sennett, se rincent l'oeil sans vergogne), avant d'arborer un sourire forcé, va aller bien au-delà de ce que le mélodrame des chaumières pouvait proposer à l'époque: dans son script, Griffith a en effet imaginé que le jeune homme d'église, pour remettre la femme qu'il aime dans le droit chemin, serait prêt à... la tuer.
Ce court métrage est une belle entrée en matière pour se faire une idée de la collaboration entre un metteur en scène surdoué, et une actrice de génie, à l'aube du cinéma.
Le titre, cet "acier bleu", est en fait une allusion à une arme de poing et à la fascination qu'elle engendre, ce qui va précipiter l'un des personnages importants de ce film vers l'horreur...
Megan Turner s'est faite toute seule, et contre l'avis de sa famille, surtout celui de son père, une brute, elle est devenue policière. Lors de l'une de ses premières missions, livrée à elle -même, elle improvise une intervention contre un malfrat qui cambriole un supermarché, avec une arme. Du moins, elle a vu une arme...
Nous aussi, et un témoin fort discret également...
Lors de ce hold-up, Megan a tiré contre l'assaillant, plusieurs fois, et le bon droit a triomphé; mais l'arme du malfaiteur a disparu, et comme aucun des témoins interrogés ne l'avait vue, les supérieurs de la jeune femme sont particulièrement peu motivés pour lui confier de nouvelles missions. Jusqu'au jour où un crime est commis, avec une arme à feu: la balle retrouvée dans la victime a la particularité d'avoir le nom de Megan Turner gravé sur son côté...
Jamie Lee Curtis porte tout le film avec son interprétation d'une femme à la fois forte (ses convictions, son engagement, mais aussi la force de ses attaches affectives: sa mère victime des coups de son père, et sa meilleure amie chez laquelle elle se réfugie pendant la "crise"...) et fragile: elle est novice et lors du hold-up, c'est d'une voix mal assurée que la jeune recrue intime à l'assaillant l'ordre de jeter son arme... C'est que Megan a plus encore à gagner que n'importe quelle recrue, finalement. En plus de souhaiter faire régner l'ordre, l'agent Turner souhaite en effet rééquilibrer sa vie, expier pourquoi pas pour son père brutal, et affirmer aussi un vent de changement dans la police... Car même si Kathryn Bigelow a décidé de ne pas se vautrer dans un commentaire anti-sexiste, il est visible en creux, à travers la facilité déconcertante avec laquelle les supérieurs de Megan non seulement mettent en doute sa parole, mais aussi la rapidité avec laquelle ils la considéreront comme une recrue à éliminer...
C'est paradoxalement lorsqu'arrive son ennemi invisible, dont nous connaissons nous l'identité et dont nous avons presque assisté à la gestation dans des scènes parfois excessives (dont le baroque est pour moi inhérent à la période et aux films néo-noirs: on en trouve d'autres, plus fortement appuyées encore, dans Manhunter de Michael Mann) que Megan Turner va voir le vent changer, comme si l'existence d'un double maléfique (ce qu'il revendique en tout cas) était précisément la mission attendue par la jeune femme. Celle-ci devient par bien des aspects la détentrice d'une quête féminine à accomplir...
Le film ressort intégralement des codes et de l'esthétique du néo-noir, comme je le disais plus haut; Bigelow est très forte dans sa reprise d'un style très fortement stylisé, qui alterne des plans courts et d'autres, volontairement étirés, dans lesquels les personnages peuvent vraiment exister: Jamie Lee Curtis en tête, bien sûr... Elle use du ralenti, et se garde d'en abuser, même si au fur et à mesure de l'avancement de l'intrigue, elle va s'ingénier à brouiller justement cette piste là, en ayant de plus en plus recours à des ralentis, qui ne sont pas des ralentis de tournage mais ils ont été effectués au montage... Enfin, elle n'a pas son pareil pour filmer au plus près des corps, que ce soit dans des séquences d'action absolument époustouflantes, ou pendant une unique scène de tendresse amoureuse, qui réussit a rester relativement pudique... D'autant que pendant cette relation torride, les amants ne savent pas qu'il y a un homme tout nu et armé dans la salle de bain.
Marie (Simone Signoret) dite Casque d’or est une prostituée dont le souteneur fait partie d'une bande de voyous qui sont sous la direction de Leca (Claude Dauphin), un boutiquier influent. Quand le film commence, ces messieurs-dames se rendent à une guinguette dont des ouvriers viennent de réparer la structure: l'un d'entre eux, Manda (Serge Reggiani), aperçoit la jeune femme et c'est le coup de foudre récirpoque. Le temps des ennuis va commencer, surtout pour Manda, qui n'est apprenti que depuis peu: il a eu une jeunesse tumultueuse...
Casque d'or s’inscrit à la fois dans le cinéma de genre tel que Jacques Becker le pratiquait, et dans la tradition du cinéma Français de fouiller le temps passé, principalement le XIXe, mais pas seulement, tout en y déplaçant ses genres: ainsi la comédie de René Clair s’adapte-t-elle d’un voyage aux tous débuts du cinéma dans Le silence est d’or, ainsi Les Enfants du Paradis nous proposent-ils de remonter aux sources du mélodrame à travers une fresque des années 1835…
Le film se pose souvent comme une formidable plongée dans l’époque qu’il décrit, à travers la faune choisie par Becker, ce petit peuple de la pègre qui reste en permanence à l’écart des bourgeois, et qui vit selon ses propres codes: d’honneur, d’abord, ça va de soi. A ce titre, la lutte perdue d’avance de Manda et Marie contre Roland et Leca s’inscrit dans une lignée qui mènera ensuite les spectateurs à faire connaissance de Max (Jean Gabin), le vieux gangster de Touchez pas au grisbi, un vieux de la vieille en proie à une rivalité avec des gens plus jeunes et définitivement moins scrupuleux. C’est vrai qu’on verra un peu «les honnêtes gens» dans le film, mais soit ils sont des flics (l’inspecteur qui discute avec Leca), soit ils sont des bourgeois en goguette qui viennent s’encanailler, soit ils sont décidément étrangers à ce monde qui nous est montré. Et la vocation du film est sinon sociale, en fait souvent sociologique, le destin tenant place de déterminisme social pour Manda, le délinquant qui a cru pouvoir s’amender… Mais ce serait une erreur d’ignorer à quel point le film est, bien sûr, profondément romantique, dédié aux amours forcément contrariées de Serge Reggiani et Simone Signoret, du titi taciturne et de la prostituée au grand cœur. …et à la grande gueule aussi: on parle dans Casque d’or, mais on parle cru.
Et il y a ici un soin de la mise en scène, une sorte d’évidence qui laisse une fois de plus pantois: le ton est aussi juste que les décors, le cadre aussi rigoureux que les costumes. Et le tout sans jamais donner l’impression d’un spectacle par trop léché… Au fait, Becker et Jacques Companeez son scénariste se sont inspirés d'un personnage authentique, dont le titre du film était le surnom, pour créer le personnage de Simone Signoret. Celle-ci va suivre son amant dans sa descente aux enfers inéluctable, jusqu'à être témoin, à distance, de son raccourcissement lors d'un petit matin blême...
Bien: les choses qui fâchent d'abord... Je hais cette manie d'estampiller un film d'un "2" pour revendre la même camelote. C'est dit... Deadpool était rigolo comme tout, une suite ne s'imposait pas, si ce n'est a)pour capitaliser sur le succès, b)pour flatter l'ego d'un acteur omniprésent, car scénariste, producteur et il faut bien en convenir, incontournable sur le projet. Peut-on vivre sans Deadpool 2? Oui, on peut même vivre sans Deadpool, sans Marvel et même sans cinéma. C'est donc officiellement un objet inutile...
Le script déborde: il y en a partout, et bien sûr c'est un de ces scripts "malins" qui vous forcent à tout noter pour tout comprendre mais admettons que c'est assez réussi, puisque l'équipe accumule les digressions à la mitraillette pour vous déconcentrer en permanence. Il est donc question de trouver un sens à la vie après un deuil ingérable... Deadpool est donc une fois de plus une créature marquée par la tragédie.
Et quelle tragédie: on a tué Vanessa (Morena Baccarin), il va donc falloir admettre une fois de plus que l'actrice sortie de Firefly nait qu'une petite participation au film... Sinon, gags nombreux et permanents, logorrhée impressionnante. On vivrait bien sans Deadpool 2 mais on passe finalement deux heures agréables dans lesquelles on se moque des super-héros de tous genres, c'est au moins ça de pris.
Et il est assez rare qu'on parle de l'anus d'Hitler dans un film, ça me semble être un point notable...
C'est à l'écart de l'univers développé par Ernst Lubitsch avec les mêmes acteurs (de The love Parade à One hour with you pour rester à la Paramount) que Rouben Mamoulian a tourné ce qui reste sans doute comme l'une des plus glorieuses comédies musicales de l'époque... Contrairement à ce qui se faisait à la Warner, les films du genre proposés par la Paramount étaient souvent inspirés du monde de l'opérette, les personnages n'ayant pas le moindre besoin de s'agiter sur une scène pour tout à coup chanter... Les chansons (ici de Rodgers and Hart) sont donc partie intégrante de l'action du film...
Maurice Courtelain (Chevalier de son vrai nom) est un tailleur Parisien, victime comme ses amis et voisins, autres commerçants, d'un mauvais payeur: le Duc de Varèz (Charlie Ruggles), en effet, a pris l'habitude de vivre aux dépens d'un oncle qui ne veut plus financer un train de vie gênant, et il laisse donc des ardoises un peu partout. La rue élit donc Maurice pour aller chercher le règlement des petites notes. Seulement dans la famille du Duc, on voit un commerçant d'un mauvais oeil, et pour compliquer le tout, la cousine du nobliau, Jeannette (McDonald) est fort avenante: c'est le coup de foudre entre la belle Princesse et le Parisien, qui pour pouvoir s'introduire au château, se fait passer avec la complicité du Duc, pour un Baron.
D'une part, c'est mené tambour battant, et éblouissant de drôlerie: Mamoulian s'amuse; les dialogues fusent, les acteurs s'en donnent à coeur joie: le film est une véritable fête de plaisir, à condition mais c'est la règle du jeu, qu'on accepte le style chanté des deux protagonistes! En titi Parisien revu et corrigé par Hollywood, Chevalier est presque une étrange capsule temporelle à lui seul, et bien sûr Jeannette McDonald, entre tenue austère et déshabillages intempestifs, est une figure de sensualité assez évidente...
Mais il y a mieux encore: contrairement à Lubitsch, qui définit souvent un espace assez limité et y promène son petit monde, Mamoulian lui s'amuse justement à nous balader en permanence, en commençant par s'introduire dans un Paris mythique (les premiers plans du film sont une constante source d'invention), avant justement de nous entraîner dans un château grand luxe, allant jusqu'à nous amener avec lui dans un chasse délirante en forêt. Et lui qui a déjà redéfini le film parlant avec Applause et montré une virtuosité impressionnante avec Dr Jekyll and Mr Hyde, se lance dans une invention permanente, faisant feu de tout bois: ralenti, accéléré, gags aux frontières du surréalisme, brillants jeux d'ombres... Le film est basé de façon plus ou moins visible sur La belle au bois dormant, avec la présence de trois "bonnes fées" qui veillent sur la princesse, et une scène de réveil avec baiser. Toutes ces qualités sont combinées avec des dialogues à double sens du plus bel effet (surtout quand c'est Myrna Loy qui les prononce...), ces ingrédients en feraient presque une comédie avant-gardiste, qui reste malgré tout constamment un spectacle du plus bel effet.
...Mais un spectacle aujourd'hui bien incomplet, puisque seule a survécu une version amoindrie, rabotée du film afin de satisfaire les exigences morale et pudibondes du code de production. On a connaissance des scènes enlevées, bien sûr, mais ces dix minutes promettaient d'être passionnantes, quand on sait que ce qui reste est déjà un beau joyau gonflé de cette période intense de liberté créatrice... Et de penser que ce film, dans lequel la belle Myrna déambule de scène en scène avec toujours une gourmandise à dire qui nous indique que son personnage est une nymphomane ceinture noire, a été censuré, excite quelque peu notre curiosité...
1864: dans un poste reculé, le Major Dundee (Charlton Heston), officier valeureux mais indiscipliné, sert de garde-chiourme à un bataillon de sudistes prisonniers sous la direction de leur officier, Ben Tyreen (Richard Harris), placés justement au plus loin possible de leur région... Mais le Major va être obligé de les engager à ses côtés pour partir en expédition contre l'Apache Charriba, qui multiplie les raids. A la recherche des Indiens et de leurs captifs, des garçons qu'ils c=vont vouloir transformer en guerriers, les deux officiers de camps opposés, mais qui gardent un soupçon d'amitié de leur vie antérieure, vont s'affronter...
C'est un film dans lequel le caractère essentiellement mythologique du western sert à une dénonciation de la guerre, qui a l bon goût d'être d'une rare subtilité; les compagnons d'armes (et d'infortune, parce qu'il leur en arrive beaucoup, et non des moindres) ont une ultime épreuve du feu, qui va sérieusement ébranler certitudes, préjugés, et convictions. Et ce qui longtemps a été le fond de commerce du western est ici mis en sérieux déséquilibre en devenant tout à coup la part d'ombre de cette humanité: racisme, réflexe de défense, gâchettes chatouilleuses, concours de virilité, promiscuité sexuelle... Peckinpah semblait bien parti pour secouer le cocotier d'une façon bien brutale, lui qui se proclamait (à raison d'ailleurs, et il le prouve très souvent dans ce film) être l'héritier de John Ford...
Mais...
La Columbia a confié à Peckinpah, dont les deux premiers films ont été marqués par leur petit budget et leur efficacité, un gros budget, et... ce qui devait arriver est arrivé: le budget a poussé le metteur en scène à exagérer, à conduire ses troupes dans le désert, puis à se livrer sur place à de dangereuses excentricités; il est probable que c'est durant ce tournage que Peckipah est devenu héroïnomane, ce dont on sait que ça le conduira plus tard dans la tombe... Néanmoins, derrière l'histoire triste (Retrait du metteur en scène, final cut retiré, film détruit, etc), on devine les bribes d'un bien beau film, plus ou moins reconstitué aujourd'hui même s'il en manque toujours une vingtaine de minutes. Peckinpah se pose donc en disciple turbulent de John Ford, qui s'attache à nous montrer la vanité de la violence et de la guerre, avant son film-manifeste The Wild Bunch, dans lequel il inaugurera le fameux cocktail violence-ralenti-sang qui gicle... Du moins officiellement, car la version perdue de cette épopée possédait une recherche de représentation de la violence, graphique et au ralenti, en hommage appuyé à un autre des maîtres du réalisateur: Akira Kurosawa.
Comment sort-on d'une expérience comme celle des camps? Comment survit-on à un cauchemar qui a emporté toute ou presque sa famille, et comment se réinventer une fois qu'on a trouvé un lieu où se fixer? Rod Steiger interprète dans ce film indépendant, âpre et violent, un homme qui est revenu des camps de la mort, mais qui en est revenu, du moins le croit-il, mort...
Il est prêteur sur gages, parce qu'il a été engagé précisément pour ce rôle, par un gangster établi, Rodriguez (Brock Peters) qui cherche un endroit où "blanchir" de l'argent. Et c'est parce qu'il est juif que celui que son employeur appelle d'un ton condescendant "Professeur" a été employé, car à New York, y compris après l'holocauste, les clichés ont la vie dure... Saul Nazerman est donc le prêteur sur gages de Harlem, et dans ses négociations il peut être très dur; il n'est pas là pour fraterniser avec qui que ce soit, et le fait savoir; il a gardé des liens avec sa famille d'avant, mais ténus: un beau-frère et sa famille qui vivent bien (grâce à lui) mais dont le verbiage et la superficialité l'insupportent; l'épouse d'un autre déporté, tué sous ses yeux, avec laquelle il a une relation insatisfaisante...
Parmi ses fréquentations, il compte Ortiz (Jaime Sanchez), un porto-ricain qui a flirté avec la délinquance et envisage de filer droit avant de se raviser: il est employé par Saul et pour se faire accepter de ses copains, va les guider vers un cambriolage de la boutique, à condition qu'ils ne tuent pas Nazerman; il considère ce dernier, qui est juif et donc, pense-t-il a naturellement la bosse du commerce, comme son professeur... sinon, une femme seule du quartier, Marilyn (Geraldine Fitzgerald) essaie de faire de lui sn ami et de l'attirer dans la vie plus "normale" des autres quartiers afin de rompre sa solitude.
La corruption, d'un côté: corruption d'un monde qui a assisté à l'arrivée des nazis et qui fait comme si de rien n'était, où les clichés ont la vie dure: comme les gangsters de Scorsese, les voyous de Lumet appellent Nazerman "le juif"; et l'insulte antisémite n'est jamais très loin, y compris quand le rapport est d'amitié: ainsi Ortiz demande-t-il à Saul quelle est cette société secrète à laquelle il appartient, qui lui a tatoué un chiffre mystérieux sur le bras; ou encore, il lui demande de lui donner "les secrets de son peuple" en matière d'argent. Derrière la sympathie, toute l'ignorance coupable, et tous les clichés infects qui encore aujourd'hui conditionnent la vision des juifs. Lassé mais désormais se croyant immunisé, Nazerman éclaire donc le processus historique qui a conduit le peuple d'Abraham à se voir confier les clés de la finance dans la cité... Bien sûr, c'est aussi parce qu'il est juif qu'on vient le cambrioler, car on pense qu'il est plein aux as.
C'est le premier film Américain après la seconde guerre mondiale qui évoque les camps de concentration du point de vue d'un survivant. Et là encore, le mot "survivant" me paraît bien peu probant, tant Steiger joue son rôle comme un zombie, qui traverse les rues enfiévrées de Harlem comme un homme qui n'est plus directement concerné par l'humanité. Et aux amitiés ou autres tentatives de fraternisation qui lui sont proposées (la gentille veuve qui ne ménage absolument pas ses efforts, son amie rescapée elle aussi qui vit avec son beau-père odieux, ou encore la famille de Nazerman), il ne se reconnaît finalement pas dans le monde faussement apaisé qu'ils ont à lui proposer. Tout se passe comme s'il ne pouvait évoluer que dans le monde louche du Harlem nocturne, au milieu des prostituées, des mafieux et des délinquants. Dans une scène, il marche dans la rue, indifférent au sort d'un homme qui est roué de coups.
Indifférent? Voire... Car outre la corruption, le film nous parle d'une certaine morale. Lumet, tout en offrant un style urgent, fait de caméras parfois cachées dans les rues, et de scènes tournées (comme il le fera pour Dog day afternoon) tournées dans des décors réels, fait un usage important du montage éclair de séquences parfois subliminales qui semblent, à chaque fois, représenter un éveil potentiel de l'indignation et de la douleur du vieil homme: lorsqu'il croise le passage à tabac, une scène similaire vécue dans les camps lui revient; quand une prostituée (Thelma Oliver) lui offre son corps en se déshabillant (ce qu'elle fait littéralement, une première dans le Hollywood post-code), il revoit son traumatisme, quand il avait découvert dans les camps que son épouse servait à satisfaire les besoins sexuels des SS; enfin, il va refuser d'obéir à Rodriguez quand il découvre qu'il possède un réseau de prostitution. La fin du film est son retour à l'humanité, à travers sa détresse devant la mort d'une personne dont il n'avait pas réalisé qu'il lui était proche...
Ce n'est ni un film confortable, ni une série de solutions, c'est une radiographie d'un instant T, d'une humanité malade, qui n'a pas compris que les désastres ne s'arrêtent jamais: l'holocauste, qui résonne encore en 2020 comme il le faisait en 1964, mais aussi les camps de concentration dans leur ensemble, quelle que soit l'obédience que lez nazis voulaient punir (communistes, résistants, tziganes, homosexuels...), n'est pas fini. Nazerman va apprendre à sentir et ressentir de nouveau, mais ce ne sera pas gratuit.
Un bateau rempli d'Américains désoeuvrés (et soucieux de passer du temps en dehors de leurs eaux territoriales afin de s'y adonner aux plaisirs de la boisson) aborde une petite île de Polynésie, et ce qui se passe généralement dans les films situés dans cette région est ici inévitable: les habitants de l'île se précipitent vers eux et se livrent à de multiples acrobaties. L'un des marins, Johnny (Joel McCrea) tombe amoureux d'une belle naïade (Dolores Del Rio) avec laquelle il va très vite essayer de fuir. Sauf que la dame en question est fille de chef, et qu'on ne rigole pas trop avec le protocole dans cette île volcanique où on a tendance à calmer les éléments en leur sacrifiant de jeunes vierges...
Dans son autobiographie, King Vidor disait avoir fait ce film dans le seul but de se payer deux mois au soleil, et au vu du résultat, c'est assez clair que c'est probablement en effet exactement le cas.
Pourtant, ce film jetable, à l'intrigue anémique et aux images trop belles pour être vraies (bien qu'effectivement tournées sur place), porte en germe beaucoup de grandes choses: selznick l'a produit avant King Kong, et Steiner en a aussi écrit la bande originale, du coup Bird of Paradise est un peu un précurseur, tout en renvoyant aussi bien à Tabu de Murnau, qu'à White shadows of the South Seas de Woody Van Dyke.enfin, la fameuse séquence durant laquelle Dolores Del Rio (Ou plus probablement sa doublure) nage sans l'ombre d'un maillot a probablement inspiré les metteurs en scène (ils sont nombreux à être crédités, disons qu'il y a au moins Cedric Gibbons et Jack Conway) de Tarzan & his mate, dans lequel Jane (Maureen O'Sullivan) perd sa robe sous l'eau. Coïncidence? Gibbons était le mari de la belle Dolores...
C'est le dernier film de Lumet, au terme enviable d'une carrière cinquantenaire marquée par de très grands films, et souvent c'est la justice et ses dérivés qui est au centre de ses oeuvres. Mais ici, c'est tout autre chose... Pourtant par certains côtés, on peut penser, un peu à Dog day afternoon: c'est l'histoire des ramifications autour d'un hold-up qui a mal, très mal tourné...
Pas grand chose à voir pour autant avec le brûlot de 1974... Deux frères qui ont des ennuis, chacun les siens et ils sont différents, mais ils sont au moins d'ordre financier, et pour les résoudre, ils vont cambrioler une bijouterie familiale... Ou plutôt LA bijouterie familiale, et la nuance est importante! Donc Andy (Philip Seymour Hoffman) un cadre qui se veut le cerveau de l'opération, réussit à persuader son petut frère Hank (Ethan Hawke) de voler les bijoux de leurs parents... Mais lui qui se veut le commanditaire, et ne va pas faire le hold-up proprement dit, n'a pas envisagé qu'Hank pourrait faire appel à un complice, genre tête brûlée avec un flingue; ou que leur propre mère (Rosemary Harris) serait exceptionnellement à la bijouterie pour y remplacer l'employée. Le complice va donc tirer sur elle, et elle va le tuer avant de sombrer dans le coma... Le père (Albert Finney) va se décider à faire justice lui-même, sans savoir que ses propres enfants sont directement responsables de la mort de leur propre mère...
Le mot "justice" mentionné ici sert surtout de prétexte pour une notion qui est tout, sauf la justice: il s'agit plutôt de vengeance... Car Lumet place son film sur deux points, en réalité, et la justice me semble bien étrangère au film. D'une part, il y est question de morale, car si les deux frères vont jusqu'au bout, avec les funestes conséquences que nous savons, il aura fallu du temps à Andy pour convaincre Hank; celui-ci a des scrupules... Il a aussi des ennuis,je le disais. L'autre terrain est inévitablement celui du portrait d'une famille en crise, crise profonde, en effet... Car Andy a une vengeance à assumer, lui aussi, vis-à-vis de son père qu'il accuse de l'avoir négligé... Il le dit d'ailleurs crûment: il aurait préféré que ce soit le père qui meure.
Andy n'est pourtant pas une victime: le début du film est très troublant, car nous y voyons les ébats d'Andy et son épouse Gina (Marisa Tomei), en pleine escapade d'amoureux à Rio. Ils sont heureux, et complices, mais... le premier plan nous montre Andy fasciné par sa propre image dans les miroirs situés de part et d'autre du lit de leur chambre d'hôtel. Nous apprendrons aussi qu'il a fauté dans son entreprise, en détournant de l'argent, pendant que Hank, lui, trime dans la même boîte à un poste subalterne... Mais Lumet brouille les pistes, en nous montrant que Hank et Gina ont aussi une relation dans le dos d'Andy.
Pour mener à bien son entreprise d'exposition des dysfonctionnements de cette famille, Lumet change constamment de point de vue, en bouleversant la chronologie, et en retournant à des moments déjà aperçus mais avec un nouvel angle d'approche... C'est extrêmement bien fait, et avec les acteurs, il repose sur du velours... Et ça a l'avantage de mettre l'accent sur le cambriolage raté, ses tenants et aboutissants, tout en nous montrant une caractérisation qui s'affine au fur et à mesure des retours en arrière et changements de points de vue. Ceux-ci sont d'ailleurs au nombre de quatre: Hank, Andy, Le père et Gina... Les acteurs de ce sombre drame, tragédie minable d'une famille mal foutue, vouée, manifestement, à l'échec... ou d'un homme narcissique jusqu'à l'absurde, qui a le chic d'entraîner après lui tous ceux qu'il aime dans une fuite en avant mortelle, mais fascinante... Donc, pour résumer en une seule formule: un film noir de grande, grande classe, qui vous laissera sur les genoux.
En sept (ou huit) historiettes, le diable nous fait la démonstration de son emprise sur l'homme, qui s'essaie malgré tout mais sans grand succès à une relative obéissance aux dix commandements. Michel Simon, qui travaille comme homme à tout faire dans un couvent, sert de prétexte initial, puisqu'il incarne un homme foncièrement bon mais un peu rustique, qui a le "nom de Dieu" un peu trop prompt, ce qui a pour effet de choquer les chastes oreilles qui l'entourent; Henri Tisot, fidèle client d'une boîte de strip-tease, a le privilège de rencontrer son idole, la belle strippeuse Tania (de son vrai nom Mauricette, incarnée par Dany Saval), mais la réalité va le faire sérieusement déchanter; Charles Aznavour, prêtre défroqué, ourdit une vengeance froide sur Lino Ventura en caïd du milieu qui a causé la perte de sa soeur, sous le regard impuissant de Maurice Biraud, inspecteur de police; parce qu'elle convoite un collier qu'elle ne peut s'offrir, Françoise Arnoul va céder aux avances d'un playboy (Mel Ferrer) sans savoir que la maîtresse de celui-ci (Micheline Presles) en profiterait pour coucher avec son mari (Claude Dauphin); un homme qui se prétend Dieu (Fernandel) arpente les routes désolées d'Auvergne et tente de réconcilier les hommes avec la religion; Alain Delon, étudiant en médecine, apprend de son père que sa mère n'est pas sa mère. Il rencontre donc la vraie (Danielle Darrieux), et... déchante bien vite; Un cambrioleur (Louis De Funès) fait un hold-up et le caissier (Jean-Claude Brialy) tente d'en profiter pour faire un peu de chantage et d'escroquerie. Pour finir, on retourne au couvent du début...
On pourrait s'arrêter là, car le casting est un sacré argument, et encore nous pourrions ajouter qu'il y a aussi Mireille Darc à ses débuts, Noël Roquevert, pour un rôle court mais mémorable, George Wilson et Madeleine Robinson, ou encore Jean Carmet pour quelques minutes marquantes... Mais un casting ne fait pas un film... Un sujet, surtout gros et gras comme la religion, si, semble-t-il. Donc Duvivier, esprit naturellement sceptique et noir, mais qui a débuté dans le film religieux (dans les années 20) louvoie entre une certaine irrévérence de bon aloi, et une tentation de laisser planer le mystère: moraliste ou narquois?
Ce qui est sûr dans ce film fort bien fait, et dont le temps escompté pour chaque prestation d'acteurs, réussit fort bien et bien paradoxalement à limiter les excès d'ego de nos chers monstres sacrés, c'est qu'il y plane un soupçon de sexisme bien trop assumé, comme si souvent dans la comédie à la Française, et aussi un goût de beaucoup trop! D'ailleurs il en existe une version courte (la sortie générale, à 2 heures et 5 minutes) et un version longue de vingt minutes supplémentaires: le sketch avec Tisot. Inégal, mais parfois très distrayant, il n'ajoute pas grand chose à l'intérêt qu'on peut (et qu'on doit) porter à Duvivier.