Alors que le monde entier semble ne plus se préoccuper que d'échecs, le jeu bien entendu, un couple Russe veut se marier, et la cérémonie est justement prévue en ce jour. Mais le marié, obsédé par le jeu dont il est question dans le titre, est en retard. La rupture, et les horreurs qui suivent (suicide, remise en question et pourquoi pas abandon de la passion des échecs) sont inévitables...
C'est une franche comédie à laquelle nous convie l'acteur Poudovkine, passé pour la première fois (mais pas la dernière) à la réalisation, et c'est une formidable surprise... Car le futur grand théoricien ombrageux du montage, est aussi un grand cinéphile, et ici il paie sa dette... à Harold Lloyd. Et pas seulement en dotant son personnage principal (Wladimir Fogel) d'une paire de lunettes! Dans une scène formidable, le héros est empêché par les circonstances de lire une affiche sur laquelle on présente un tournoi d'échecs. Il va déployer des trésors d'ingéniosité burlesque pour lire le panneau tout en continuant son chemin vers sa fiancée...
Ce premier film, déguisé en comédie burlesque jusqu'au format (deux bobines, pas une de plus) est une petite merveille, dans laquelle le metteur en scène chatouille amoureusement le goût immodéré des Russes pour cet étrange sport à damier.
Dans une petite (mais alors petite!) ville rurale, un garçon d'hôtel apprend que son établissement va accueillir la prestigieuse miss Glory. Le garçon, qui rêve de s'élever socialement, se met à rêver tout court... Et l'hôtel et son personnel se parent d'un design art déco...
Le générique (privé de toute mention de l'équipe) annonce que le film est inspiré des designs de Leadora Congdon, mais cette dernière se dérobant systématiquement à toute recherche, je pense qu'il ne faut pas aller plus loin: de toute façon, ce troisième film d'Avery (et premier en couleurs) est un rêve, justement, un voyage onirique dans un monde qui se situerait à la jonction entre la médiocrité de l'Amérique profonde, et la fausse sophistication d'un art déco qui est soutenu par les snobs de tout poil.
C'est un choc de cultures, de civilisation même, mais pour la majorité du film, ça marche admirablement. Ces personnages ont tous l'air d'être sortis des couvertures de quelques magazines contemporains, et pour son premier film en couleurs, Avery se paie le luxe de poser ses animations sur un décor en noir et blanc. Enfin, la veine caricaturiste d'Avery et de son équipe se déchaîne pour dégonfler la préciosité et la sophistication de leurs designs...
Superbe parodie de western, réalisé à la Warner quelques années avant The shooting of Dan McGoo (avec Droopy dans le rôle principal), ce film est bien plus qu'un simple tour de chauffe. Avery s'amuse avec les codes du western, qu'il connaissait sur le bout des ongles. Ensuite, le film est notable pour être une exception: certes, il y a un loup, qui réagit favorablement à la vision d'une dame, mais ce n'est pas encore le cirque que ça deviendra systématiquement à la MGM. Et Lady Lou quant à elle bénéficie de l'hilarante imitation de Kate Hepburn dont Avery ne se lassait pas...
Et puis il construit son film avec un sens hors du commun de l'absurde, avec par exemple ce tram qui entre dans le saloon pour sonner la cloche d'un nouveau round de boxe! Et ce match, vu avec des arrêts sur image totalement géniaux... Bref, on en redemande.
Mis en chantier après Street Angel de Frank Borzage, qui réunissait Charles Farrell et Janet Gaynor, il me semble que Fazil est une bonne indication d'une volonté délibérée d'érotiser l'acteur, dont les scènes sentimentales dans Old ironsides ou dans les deux films qu'il avait interprété pour Borzage, montraient surtout sa gaucherie (calculée), son côté enfant... Avec Fazil, Hawks avait pour mission de le transformer en un bouillant objet de convoitise pour les spectatrices, un peu à la façon d'un Valentino, en particulier dans sa version "Sheik", auquel ce film fait souvent penser...
Fazil (Farrell) est un prince Arabe fier, et respectueux des lois et coutumes de son pays (le film s'obstine à parler de "race", plutôt que de pays, mais n'étant pas coutumier des gros mots, je m'abstiendrai), doit se rendre à Venise pour une mission diplomatique. Il y fait la connaissance de Fabienne, une jeune Française en villégiature: c'est le coup de foudre réciproque, suivi du'n mariage hâtif... Mais Fazil, à Venise, se révèle un amant capricieux, et un mari jaloux. En particulier, il interdit à son épouse de laisser un autre homme la regarder. Remis à sa place, Fazil repart seul chez lui... Aidée de ses amis qui lui enjoignent de rebrousser chemin, Fabienne se met en tête de le rejoindre...
...et ça finira mal, selon un code bien inscrit dans la tête des gens: east is east, and west is west, and never the twain shall meet, soit l'orient et l'occident ne peuvent pas cohabiter. En d'autres termes, le film fonctionne entièrement sur la base raciste de l'idée qu'un Arabe avec une "Blanche", c'est impossible. Un fantasme délirant, infect et inacceptable aujourd'hui (si vous pensez différemment de ce que je viens d'écrire, je vous interdis de me lire), mais si parfaitement intégré à l'époque qu'on en a imprimé des kilomètres de pellicule. C'est même tout un genre, qui fonctionne sur le frisson de l'interdit, l'exaltation et l'adrénaline du mystérieux: The Sheik, The son of the Sheik, The Arab...
L'intérêt de cette entrée tardive dans le canon est de présenter avec Fabienne, une héroïne autrement plus dégourdie, et bien intéressante non seulement que les autres du genre, mais aussi et surtout que Fazil. En Greta Nissen, l'autre Greta (venue de Norvège via le Danemark), Hawks trouve une actrice qui est à la fois profondément sensuelle, sans exagération, et très naturelle. Fabienne tient tête à Fazil et s'essaie même à l'éduquer sur leur égalité. Les femmes de l'époque avaient conquis le droit de vote, aux Etats-Unis, car ce n'était pas un pays sous-développé comme la France, et cette démarche vers l'égalité informe beaucoup le personnage, et place le curseur du film sur un terrain plus intéressant que le racisme bête et brutal. C'est cette volonté d'égalité qui trouble Fazil (Farrell, évidemment, est troublé), et qui couplé à la franchise érotique du film, le rend finalement assez intéressant, tout en se vautrant dans la dernière bobine dans un tout-venant mélodramatique assez rébarbatif. Quelques belles scènes, d'autres au moins notables par leur aspect direct: le coup de foudre est situé de part et d'autre d'un canal, à Venise, et vu de trois points de vue: celui de Fazil, puis celui de Fabienne, et enfin du point de vue d'un gondolier qui passait par là; la scène du réveil de la nuit de noces est d'une sensualité sans égal; et enfin, la visite par Fabienne du harem de son mari, dont elle n'avait pas connaissance, est un festival de tenues pour lesquelles l'adjectif diaphane a sans doute été inventé...
On le voit, si sa légendaire façon directe de raconter (ici tout est linéaire) est déjà là, on est dans un domaine qui reste assez étranger à l'univers futur d'Howard Hawks, tel qu'il se constituera à l'époque du parlant. Du reste, au vu du film, avec les à-côtés les plus cocasses voire saugrenus (pourquoi avoir demandé à Dale Fuller de porter un nez postiche, par exemple? Pour l'enlaidir? était-ce vraiment nécessaire?) qui semblent trahir le fait que pour le metteur en scène, tout ça n'était pas bien sérieux... Et le film suivant de Charles Farrell, qui recadrera les choses, permettra de situer cette recherche de l'érotisme du personnage, plus près de son caractère naïf: il sera Allen John Pender dans le merveilleux The river de Frank Borzage.
Après la création en quatre temps du personnage de lapin des Merrie Melodies et Looney tunes, le film sans doute le plus important pour terminer de cimenter tous les aspects du caractère de celui qui allait bientôt être nommé Bugs Bunny a été confié à Tex Avery; dans A wild hare, Bunny est aux prises avec Elmer Fudd qui est venu chasser le lapin: pour la première fois, on entend la voix magique d'Arthur Q. Bryan ire "Be vewwy kwyet, I'm hunting wabbits", suivi de son rire glorieusement niais. Ce ne sera pas la dernière...
Et justement, le lapin le voit venir de loin, et va forcément, une carotte à la bouche, lui demander calmement... "What's up, doc?":Le reste est de l'histoire, et ça marche tout seul... La voix de Mel Blanc sans accélération est là, avec un accent qui est un mélange de Brooklyn et du Bronx, et le personnage est immédiatement fonctionnel, dans un partenariat qui sera la base d'un grand nombre de cartoons à venir. Ici, tout est là, de la pose systématiquement supérieure et arrogante du lapin, à l'animation magique pour pousser le caractère un peu plus loin: c'est Robert McKimson, qui en tant que réalisateur aura tendance à massacrer le personnage de Bugs dans des films qui seront pires les uns que les autres, qui est l'animateur le plus inspiré ici, avec une scène de (fausse) mort pour Bugs Bunny.
La seule addition notable du film suivant (Elmer's pet rabbit, de Chuck Jones, rare et indisponible en DVD) sera le nom lui-même. Celui-ci mérite un petit rappel explicatif: créé dans Hare-um scare-hum par Ben Hardaway (lui-même surnommé "Bugs"), le lapin est resté sans nom pendant 5 films, jusqu'à ce qu'un model-sheet (un document de travail pour les animateurs) ne soit établi peu de temps après la sortie de A wild hare par McKimson, qui montre les mensurations parfaites du lapin, à suivre par tous ceux qui allaient l'animer: afin de différencier le personnage, McKimson a eu l'idée de l'appeler "Le lapin de Bugs", donc avec un génitif Bugs' Bunny. Il suffisait ensuite à Jones d'enlever une apostrophe...
En attendant, ce film de Tex Avery est l'une des plus glorieuses réussites de Termite Terrace...
C'est Henri Jeanson qui surnommait Henri Chomette "Clair, obscur", et pour causes: d'une part c'était le frère de René Chomette, dit Clair; ensuite, c'était un cinéaste attiré vers l'avant-garde, du moins dans les années 20; enfin il a rejoint le côté obscur, comme on dit, et pas par opportunisme, non: par conviction.
En attendant, ce film de quatre minutes et des poussières, pour faire mentir son titre, est son troisième: un exercice en images et en mouvements de cinéma purement abstrait pendant ses deux premières minutes, avant de se transformer en une méditation poétique inattendue sur la beauté du négatif. Aussi anecdotique qu'indispensable, aussi obscur, justement, qu'historique.
Adaptée d'une pièce à succès, et mettant en scène le couple magique Kim Novak et James Stewart, on s'attendrait à ce que ce film soit une merveille, jugez plutôt: une comédie sentimentale dans laquelle une jeune sorcière (Kim Novak), flanquée de sa tante (Elsa Lanchester) et son frère (Jack Lemmon) s'attaquerait à la séduction d'un brave homme un peu conservateur mais si charmant (James Stewart), et bien sûr ce dernier n'a pas la moindre idée que ses nouveaux amis sont des pratiquants de la sorcellerie...
Oui, ça sonne bien. Mais si le film possède un charme certain et un ton doucereux gentiment farfelu, quelque chose ne se fait pas. Et on reste le derrière fermement coincé entre deux chaises, devant un film qu'on aimerait aimer, et qui prend vie occasionnellement... Quand Jack Lemmon a un peu plus qu'un statut de faire-valoir, par exemple... Quand Elsa Lanchester se lâche, bien entendu... Et quand James Stewart est loin de Kim Novak. Parce que si je suis le premier à trouver de l'alchimie aux deux héros de Vertigo, je dois dire qu'ici, Kim Novak ne me convainc pas une seule seconde.
Quine, qui comme Wilder avait souvent des envies de pousser un peu les limites de la censure, truffe sa mise en scène souvent atypique de moments qui signifient clairement beaucoup plus que ce qu'ils montrent, et l'idylle entre les deux héros est on ne peut plus charnelle, grâce à de petites touches, comme le plan des pieds entrelacés ci-dessous. Sa vision du New York underground est assez cocasse, mais la question que je me pose est la suivante: que fait Philippe Clay ici?
Techniquement parlant, ce film n'appartient pas à la série des Looney Tunes, mais plutôt aux Merrie Melodies, les courts métrages de prestige dont Leon Schlesinger voulait faire la réponse Warner aux Silly Symphonies de Disney. Ils avaient essentiellement trois avantages: un plus gros budget, le bénéfice du Technicolor (particulièrement vibrant sur ce film) et une plus grande distribution puisque c'était le plus souvent tout public...
Dans la famille Hibou (Owl), une nouvelle naissance, en l'occurrence de quatre nouveaux petits (hi) bouts, est l'occasion de se réjouir, car . Hibou père est professeur de musique, et ses enfants ne peuvent être que des virtuoses. Les trois premiers (un ténor qui hante comme Caruso, un violoniste prodige et un flûtiste génial) satisfont le père, mais pas le troisième: c'est un chanteur de jazz...
La tâche de Tex Avery qui était encore à ses débuts (c'est son sixième film) était donc de trouver à se situer dans un domaine qui ne semblait pas être le sien, et de réussir à s'amuser tout en réalisant un conte-de-fées-avec-animaux! Et la mission qui lui est confiée est aussi de raconter une histoire (un parcours de réussite, doublée d'une fable sur la famille), d'un point A à un point Z, sans trop dévier!
Et il réussit assez bien, justement, à s'accommoder de ces conditions difficiles: il donne à voir avec ce film une histoire suffisamment gnan-gnan, dans laquelle il insuffle avec subtilité son inimitable ton, et il prend possession du film avec des petites touches discrètes mais éminemment reconnaissables: l'Amérique profonde, à travers ces radio-crochets minables, les numéros qui sont parfois d'une grande vulgarité, la présence d'une famille de hiboux avec un fort accent Allemand, la radio qui communique directement à l'auditeur... et puis la façon dont le petit "Owl Jolson" (toujours cette allusion au contexte artistique, le film étant une sorte de remake de The Jazz Singer) brise le quatrième mur en permanence...
On ne va pas attendre d'avoir écrit des lignes et des lignes avant de le dire: tourné en 1922, assemblé et colorié à partir de 1923, ce film franco-italien n'a qu'un seul intérêt: ses couleurs. Apposées au pochoir, selon une technique rodée depuis Méliès mais qui demandait énormément de soin, de personnel et de temps, elles sont aujourd'hui particulièrement impressionnantes, et aussi proches que possible de l'expérience fournie par le film à sa sortie tardive ne 1925.
J'imagine qu'avec sa distribution transalpine, menée par Pierre Magnier qui était depuis 1900 l'interprète phare du rôle de Cyrano au théâtre, ce machin était sans nul doute une opération de prestige, destinée à faire reluire le cinéma Européen au firmament, et à ce titre la chose a été présentée aux Américains... qui ont du bien rigoler, s'ils se sont déplacés.
Car entendons-nous, les couleurs sont certes impressionnantes, mais un film ça se met en scène, et quand la source est une pièce de théâtre, aussi connue soit-elle, il y a des choix à faire. Prenez Tartuffe de Murnau: certes, le film trahit la pièce. Mais c'est un film, un vrai. Truffé d'images, de moments de cinéma, donc... Ici le film est surtout truffé d'intertitres, les acteurs jouent comme au théâtre, et le film ne prend vie qu'à deux ou trois instants; quand on sait qu'on doit le subir sur près de deux heures, on frémit... Mais non: vous n'êtes, après tout, pas obligés...
Alors peut-être que c'est un reflet fidèle de la pièce, soit. Mais qu'importe? en tant qu'argument cinématographique, je continue à penser que la fidélité au théâtre ne vaudra jamais rien.
Une femme trompée (Kitty Hott) se plaint auprès de sa sœur (Suzanne Delvé), qui imagine un stratagème pour faire revenir le mari (André Roanne) dans le droit chemin, et ce malgré l’attraction particulièrement forte de la princesse Orazzi (Georgette Faraboni)…
Ce film de trois bobines est d’une ambition rare, et sans doute annonciateur d’une volonté de faire évoluer le cinéma hors des sentiers battus, et hors des canons de la Gaumont, la compagnie qui l’a produit. Feyder a tourné le film d’après un scénario de comédie boulevardière assez classique signé de Gaston Ravel, mais qu’il a filmé délibérément en plans rapprochés et en gros plans. Il en résulte une comédie qui s’attache aux personnages, les découvrant incidemment dans leur environnement.
Ravel, avec l'assistance de Feyder, avait déjà mis en chantier le court métrage Des pieds et des mains, qui cadrait uniquement les jambes des protagonistes d'une comédie boulevardière sophistiquée... Le titre de ce nouveau film est une allusion au fait que les personnages ne sont jamais vus en pied, justement, contrairement à l’usage de plans généraux utilisés en priorité à des fins d’exposition. Le recours à des miroirs, à des caches (Un paravent derrière lequel Roanne, futur acteur de Renoir et Pabst au destin tragique, subit une consultation médicale, seule sa tête dépassant), à la vue subjective d’une loge de théâtre vue à travers les jumelles de l’héroïne, tout concourt à isoler les têtes des protagonistes dans le champ afin d’offrir une série de variations sur le titre. Mais surtout, les acteurs ainsi approchés, enserrés dans un cadre qui limite leur action, trouvent une subtilité qui est très rafraîchissante. Il est dommage qu’on n’ait pas laissé Feyder réaliser beaucoup d’autres films dans ce genre à La Gaumont…
Pour finir ce tour d'horizon d'un film essentiel, on reconnaîtra dans le film une apparition de luxe, d'une très grande dame à la carrière prestigieuse... Ci-dessous, Françoise Rosay.