Donc, on ne sait pas, et on ne saura probablement jamais, qui a réalisé ce tout petit film Gaumont, qui est tout sauf typique de la production comique de l'époque. Parce que si l'argument manque de sophistication (un ouvrier en repos passe de troquet en bistrot, drague à tout va, se bat et boit, avant de se faire corriger de façon sévère pas son épouse qui n'a rien d'une tendre amante), la réalisation elle est une grande première: il a été décidé de traiter l'intégralité du film en ne cadrant que les jambes du protagoniste (jusqu'au dernier plan, qui nous révèle des visages grimaçants qui justifient pleinement le fait de les avoir cachés!), à une époque où les films étaient surtout réalisés en plans généraux...
Ce principe sera repris en Italie par Marcel Fabre dans un Amor Pedestre, uncourt métrage de 1914, puis par Gaston Ravel et Jacques Feyder avec Des pieds et des mains (1915). On peut aussi se rappeler du Roman de Max, de Max Linder, qui faisait vivre non seulement une histoire d'amour à Max et sa partenaire Lucy D'Orbel, mais aussi à leurs chaussures respectives! Comme quoi une bonne idée, au cinéma, est rarement sans descendance...
Le film a deux titres. Le titre Russe signifie Le fils de Gengis Khan, alors que la présentation triomphale à Berlin en 1929 a été faite sous le titre évocateur de Tempête sur l'Asie. Les deux sont en fait objectivement justifié par les événements de la dernière partie du film...
Un paysan Mongol se rend au marché de la ville la plus proche pour y vendre des peaux. Mais il se heurte à la violence de spéculateurs étrangers: la Mongolie est occupée par une force étrangère (le film nous montre des officiers qui ressemblent à s'y méprendre à des Britanniques) et le jeune homme se fait arnaquer. Il riposte, et est aussitôt poursuivi par des militaires... Il trouve refuge, paradoxalement, sur les eaux gelées de la Taïga: on est chez Poudovkine...
Hors de portée de ses poursuivants, il se cache dans les montagnes, alors qu'y fait rage une lutte à mort entre les Russes d'un camp et de l'autre, pour l'installation d'un pouvoir Soviétique. Il prend instinctivement parti pour les Rouges, et fraternise. Mais il sera fait prisonnier par les Européens et condamné à mort, avant qu'un linguiste ne se rende compte qu'un document manuscrit qu'il porte sur lui, écrit dans une ancienne langue quasiment oubliée, ne l'authentifie comme l'héritier de Gengis Khan. Il devient du coup un dirigeant fantoche pour servir les intérêts Européens, mais ça ne va pas durer...
A en croire les commentaires des historiens, on est face à un monument, une sorte de western des steppes, deux heures et dix minutes de pur souffle épique... Ne nous emballons pas: une chose est sûre: ça dure, en effet, deux heures et dix minutes. Poudovkine a du se rendre compte, lui aussi, qu'à force de célébrer la Révolution puis de re-célébrer la Révolution, le cinéma Soviétique tournait en rond, d'où une idée simple: partir de la grande ville maintenant que l'empire Soviétique s'est considérablement étendu, et tourner là où on ne va jamais... D'où un prologue impressionnant, tourné en pleine steppe avec du vide à perte de vue... Mais le film est rarement décoratif. Le décor est là, et il est impressionnant, certes, mais il sert constamment l'histoire...
Le choix de Valery Inkijinoff, un acteur qui traverse l'histoire du cinéma en faisant le tour du monde, pour incarner le paysan Mongol, est excellent: il donne à son personnage une force peu commune pour incarner à la fois le Candide, ballotté de situation en situation, accueilli par les rouges et arrêté par les Européens... et en même temps, il est l'homme sûr de son bon droit, qui n'accepte pas l'impérialisme parce qu'il le ressent comme profondément injuste. Le film utilise à fond les ressources du montage (Poudovkine se livre d'ailleurs à de nouvelles recherches pour trouver de nouvelles techniques, parmi lesquelles un montage d'images uniques, par groupes de deux, qui donne des effets électriques un peu bizarres), pour installer l'inévitable et sacro-sainte dialectique Bolchévique: les Européens, les capitalistes, le patronat, mal. Les paysans, les Mongols (qui s'ouvraient au communisme à l'époque du tournage), les braves gens, les Bolchéviques: bien. Et une fois de plus c'est là que le bât blesse: en terme de suspense, c'est un peu râpé: on SAIT que les Britanniques vont se comporter comme des pourceaux, que les partisans soviétiques sont valeureux et que tous ont l'âme pure et ne sentent pas mauvais de la bouche... Le manichéisme fonctionne à plein régime, et le proverbial "souffle épique" vire à la propagande pure et dure. Notons que Poudovkine retourne à son pécéh mignon: la citation de Griffith, avec cette fois-ci pour le final, un rappel de la chevauchée des chevaliers du KKK dans The birth of a nation.
Alors le film est peu commun, fort différent par exemple des oeuvres d'Eisenstein; il utilise avec adresse le montage, et certaines séquences sont superbes. Inkijinoff est splendide, mais franchement, une bobine entière pour nous montrer les préparatifs d'un général Britannique et de son épouse, suivis par une visite documentaire d'une lamasserie en temps réel, ça sent quand même un peu le remplissage. Même si ces "vues documentaires" seront ensuite louées par les tenants du cinéma vérité, les Ruttmann et autres...
Maintenant, s'il s'agit de rappeler que la Révolution est inévitable, que le Tsarisme (quoique absent du film, cette fois) est un totalitarisme inacceptable, qu'il fallait que quelque chose arrive... Oui, on ne peut que constater. Quand même, il faut le dire: le cinéma Soviétique n'en finissait pas de se mordre a queue.
Une jeune sirène (Darryl Hannah) s'entiche d'un jeune homme, Allen Bauer (Tom Hanks)maraîcher et chef d'entreprise à New York. Elle l'a rencontré dans sa jeunesse, puis une nouvelle fois lors d'une promenade à Cape Cod. Il est un peu décontenancé par son comportement, mais il s'adapte d'autant plus qu'elle est irrésistible... Mais elle ne peut se résoudre à lui dire la vérité. Pendant ce temps, un scientifique qui lui aussi a rencontré "Madison" la sirène, essaie de mettre sa main sur elle pour réussir à exister auprès de ses pairs...
A l'origine de ce film (qui aurait pu être un désastre absolu!) il y avait une démarche qui est à l'opposé de ce qui se pratique aujourd'hui... Disney souhaitait permettre à des films plus compliqués, plus adultes, que leur production habituelle, et a donc inauguré Touchstone Pictures, une nouvelle enseigne destinée à cette fonction. Donc Splash!, avec tous ses ingrédients qui aujourd'hui l'apparentent sans problème à un film pour les plus jeunes, était donc avant tout destiné aux adultes... Il est d'ailleurs question de sexualité (sur le frigo, manifestement), de solitude, d'obsession sexuelle (le personnage du frère d'Allen, joué par John Candy), et le film est fermement une comédie, qui utilise le merveilleux plus qu'un film fantastique qui occasionnellement débouche sur la comédie.
...Et ça marche, le film reprend un peu à son compte une sorte de penchant du cinéma des années 80 pour le retour à l'innocence, après la violence post-60s; les personnages sont adorables, et Tom Hanks est, déjà, d'une solidité à toute épreuve. Une bonne part de la comédie vient d'ailleurs des difficultés de son personnage à se couler dans le moule. La charmante sirène, qui est pour une grande part du film habillée en sirène, si vous voyez ce que je veux dire, fournit aussi un décalage inattendu et parfois effectif... Admettons que bien des aspects ont vieilli (John Candy, Eugene Levy en scientifique raté, etc) mais ce film qui n'a pas subi de formatage garde ses charmes...
Un chercheur qui vient de perdre son fils, engagé sur le front, s'efforce de trouver une formule de gaz qui puisse apporter une réponse musclée aux armes chimiques employées par l'ennemi. Pendant ce temps, des membres de sa famille intriguent pour le priver de son dernier héritier, son petit-fils...
Hautement mélodramatique, avec un recours constant aux retournements de situation et autres péripéties improbables, ce film de long métrage, l'un des premiers de son auteur, nous montre Gance faisant ses gammes. Il l'a souvent rappelé, les films de cinq bobines qu'il tournait à l'époque étaient généralement tournés par grappes de deux ou trois!
On sent bien, dans ce film, la volonté d'offrir au public des péripéties qui permettent de rapprocher le film du cinéma populaire, tout en étant aussi original que possible, d'où une intrigue à tiroirs qui fait intervenir une étrange ferme aux serpents au Mexique, une mystérieuse orpheline maintenue en esclavage avec de l'alcool, et autres rebondissements plus baroques les uns que les autres. Mais deux aspects du film annoncent le Gance "adulte": un recours au montage à la Griffith pour une dernière bobine marquée par le suspense, et montrant une catastrophe plus grande que nature, qui symbolise un très grand danger pour l'humanité. Et sinon, le metteur en scène, déjà, campe un génie à part, marqué par un amour trop grand pour ses proches... Une tendance qui ne le quittera jamais.
Sam Dodsworth (Walter Huston), président et fondateur de Dodsworth Motor Co, est pour la dernière fois le chef d'entreprise qu'il a été pendant vingt et quelques années: il a été racheté par un groupe important, et il doit céder sa place... Le film commence par une vue de lui face à l'oeuvre de sa vie, dont le nom se devine, en perspective. Il est de dos, mais son malaise est perceptible; puis, on le voit se rendre vers sa voiture, au milieu des témoignages de sympathie de ses ex-employés, qui l'appellent tous 'Sam'. En à peine une minute, le portrait d'un homme nous révèle que c'est un type formidable... Formidable et simple: c'est ce que la suite va révéler...
Pourtant, ça part bien: désormais, Fran Dodsworth (Ruth Chatterton) a son mari pour elle toute seule, et s'avère facilement gourmande: une croisière, voir le monde, etc etc etc... Mais sur le bateau pour la Grande-Bretagne, très vite, Fran en veut plus; et un dandy, excellemment interprété par David Niven, va bénéficier de toutes ses attentions jusqu'à ce qu'elle estime qu'il a été trop loin: le jeune homme, et Sam aussi, vont lui dire ses quatre vérités... A partir de là , pour le mariage de Sam, c'est la descente aux enfers. Mais pour qui? Pour Fran, qui réalise qu'elle va désormais vieillir et cohabiter jusqu'à la fin de ses jours avec un homme plus âgé qu'elle, ou pour Sam qui se dépense sans compter pour une femme à la fois volage, exigeante et profondément égoïste?
La fable est tirée d'un roman de Sinclair Lewis, qui n'est certes pas tendre dans sa radiographie de la vie d'une Américaine qui se perd dans son refus de vieillir et d'assumer ce qu'elle est devenue, entraînant son mari dans sa fuite en avant. Un personnage qui est à rapprocher d'autres, bien sûr, dans l'oeuvre du metteur en scène William Wyler, d'autres "obsédés" qui voient le monde uniquement selon leur point de vue. Mais ici, nous adoptons dès le départ celui de Sam, interprété avec un grand naturel par Walter Huston. La bonhomie du personnage, sa simplicité, font paradoxalement du personnage un héros de cinéma très convaincant!
Sur le bateau, Sam et Fran font tous deux des rencontre, du reste: pendant que Fran rencontre le jeune Capitaine Lockert (Niven) qui sera ensuite supplanté par d'autres dont Paul Lukas, Sam rencontre une jeune femme qui part vivre en Italie, parce que la vie n'y est pas chère: Edith Cortright (Mary Astor), divorcée, a décidé de découvrir l'Europe, et d'élargir ses horizons. Le courant passe très vite entre les deux... Mais Sam mettra du temps à s'en apercevoir.
Se reposant sur un recours très important aux acteurs, le film bénéficie quand même du sens admirable de la composition de Wyler, et celui-ci installe une tension impressionnante dans chaque scène, faisant systématiquement passer le film de la comédie au drame, parfois en un seul plan. Il sait demander aux acteurs un jeu physique, dans l'utilisation d'une posture, d'un geste, d'un regard, et à ce titre il est copieusement servi, dans ce film qui vient deux années après l'instauration d'un code de production et de censure drastique, mais qui regarde l'adultère et le divorce droit dans les yeux... Rares sont les films de cette époque qui réussissent à aller aussi loin dans la représentation de l'intimité d'un couple, sans voyeurisme, et en toute pertinence. C'est un chef d'oeuvre!
A l'origine du film, une pièce de théâtre, l'une de ces nombreuses oeuvres mises en avant par les réformateurs, groupes de tempérance et autres associations religieuses: un peu à la façon du célèbre Uncle Tom's Cabin. Mais en pleine prohibition, cette intrigue anti-alcoolique aurait du perdre son attrait. Le truc employé dans le film pour réactualiser, a été de placer l'histoire dans un flash-back, entre l'arrivée d'un dandy citadin en pleine campagne (on comprendra qu'il est un bootlegger), qui se plaint du calme de la communauté, et les souvenirs d'un protagoniste local, qui lui raconte comment le village est devenu un paradis raisonnable, après avoir été un enfer...
L'intrigue tourne donc autour de Joe Morgan , un brave homme dépossédé de son entreprise par l'alliance entre quelques notables et des hommes corrompus. Morgan passe son temps à boire, et symbolise à lui seul la déchéance programmée de toute la communauté. Il leur faudra un électrochoc, à savoir la mort d'une petite fille lors d'une bagarre entre deux hommes ivres, pour que la situation change...
On va assez loin, jusqu'à la lutte à mort entre deux hommes, et même jusqu'à l'incendie volontaire du saloon par les citoyens révoltés... Le film est une petite production indépendante par les Colored players of Philadelphia, un groupe d'acteurs qui a tenté de lancer une production de films Afro-Américains non militants, et sous la responsabilité d'entrepreneurs établis. Ca a été un échec, puisque la compagnie a du jeter l'éponge après seulement quatre films, dont celui-ci est le deuxième. Mais c'est assez soigné, avec des acteurs capables, dont Charles Gilpin, qui joue le rôle principal, et qui était une sommité du théâtre Afro-Américain, ou encore Lawrence Chenault, qui jouait souvent pour Oscar Micheaux. Une autre version de la pièce, 100% blanche celle-ci, sera produite en 1931. Il faut croire que la prohibition n'était pas des plus efficaces...
Un chimiste (Werner Krauss) vit le parfait amour avec son épouse (Ruth Weyher) en pleine harmonie, lorsque il remarque les traces d'un trouble dans sa vie: il ne supporte plus d'utiliser des couteaux, et s'isole de sa femme. Lequel des deux événements contemporains au début de son problème a bien pu jouer dans l'apparition de sa névrose? L'arrivée de leur cousin (Jack Trevor) dont il est secrètement jaloux? Le meurtre de la voisine par son mari, qui lui a tranché la gorge avec un rasoir? Ou le professeur manifeste-t-il tout simplement une sorte de frustration quant à l'absence d'enfants dans le couple? C'est à la psychanalyse de répondre...
Pabst était un touche-à-tout dès l'époque du muet, et ce film, situé comme une parenthèse dans son oeuvre entre deux oeuvres de longue haleine toutes deux marquées par une forte inspiration sociale (Die freudlose Gasse, Die Liebe der Jeanne Ney), le voit s'intéresser à un drame bourgeois finalement assez banal. Il n'y aurait sans doute pas grand chose à retirer d'un tel cas, si Pabst n'avait fait des choix formidables: d'une part il a demandé à ses acteurs de jouer dans le plus grand naturel dans la partie qui conte l'histoire domestique. Et Werner Krauss, grand acteur expressionniste devant l'éternel, est ici plus que subtil...
Par contre, Pabst obtient des passages plus délirants dans ses séquences de rêve, qui sont souvent répétées dans le film (nous assistons au rêve dans on intégralité, puis il sera découpé en tranches pour être analysé plus tard): mais ces séquences doivent leur ton baroque plus aux choix visuels qu'au jeu des acteurs, encore. Enfin, l'analyse se solde par des recours à des scènes durant lesquelles Pabst fait rejouer les moments-clés du drame par ses acteurs, sur des fonds blanc, et dans un style de jeu neutre. Il en ressort l'impression d'une complexité de la psychologie humaine, rendue ainsi palpable pour le spectateur du film muet.
Le film était une commande ambitieuse du département Kulturfilm de la UFA, qui se spécialisait dans les documentaires, plus que dans les films narratifs. Ce qui n'empêche pas Pabst de s'amuser un peu; par exemple, il réussit parfois à teinter son intrigue d'une touche de comédie légère; surtout, il contourne une exigence de la censure: dans ce film qui a recours à Freud, pas une trace de sexualité. Pas une trace, du moins, dans le script... Dans le film, c'est autre chose. Ainsi, si la jalousie et l'absence d'enfants sont deux moteurs de la névrose, on constatera que le professeur manifeste à deux ou trois reprises, symboliquement, des traces d'impuissance, certes motivées par la jalousie. Et l'effort quasi impossible de se rendre en haut d'un phare qui grandit au fur et à mesure, est un symbole phallique qui manque de subtilité!
C'est donc à une authentique halte psychanalytique dans l'oeuvre de Pabst que nous sommes conviés, une halte faite avec goût, et qui n'est pas un film si mineur dans l'oeuvre de celui qui a dressé, de film en film, un portrait social et moral de l'Allemagne des années 20, et l'a fait en débouchant souvent sur une thématique d'une richesse impressionnante.
Février 1972: on apprend la mort du trompettiste Lee Morgan, 33 ans, abattu par son épouse en pleine crise de jalousie, sur les lieux même de son travail, un club de jazz, et en présence de nombreux musiciens et personnes du public...
Quelques années plus tard, Helen Morgan est sortie de prison, sous conditions, et s'est fondue dans la communauté Afro-Américaine de son quartier. Jusqu'au jour où un ami l'a interviewée, en 1994, à un mois de sa mort...
Le film fait la navette entre l'histoire du musicien (sans grand penchant pour la précision, ni aucune rigueur sur les dates et encore moins sur le développement de la musique), et grâce à cette voix d'outre-tombe recueillie par hasard sur une cassette audio, le témoignage poignant de son épouse et meurtrière. Comme il est d'usage dans ces films documentaires désormais, des témoins viennent raconter leurs impressions sur l'histoire de l'un des musiciens les plus passionnants qui soient: Wayne Shorter, Albert Heath, Jymie Merritt, Bennie Maupin, Larry Ridley... Excusez du peu, tous ces noms rappellent une grande période de mutation dans l'histoire du Jazz.
Et c'est bien ça le problème: sans doute n'y a t-il que peu d'images de Lee Morgan, à l'exception d'une prestation télévisée de 1971, et d'une ou deux prestations effectuées lors de son passage héroïque chez les Jazz Messengers (son solo sur Moanin'!), le fait est que Morgan ne bénéficiait pas de la même cote d'amour qu'un Miles Davis ou un Dizzy Gillespie. Mais du coup, si on peut comprendre l'absence d'images, que penser du flou narratif? Aucune chronologie, aucune preuve tangible ni de son génie ni de son évolution, sans parler de l'étrange faiblesse éditoriale, qui fait monter des images des Messengers de 1959, avec Morgan à la trompette bouchée, sur Search for the new land de 1964, dans lequel on entend le trompettiste sans sourdine!
Et puis le film finit par ne plus se concentrer que sur l'inévitable fin: les circonstances, absurdes et tragiques, et la mort d'un fabuleux musicien... On aurait aimé que ce film soit consacré à Lee Morgan plus qu'à sa mort.
Je râle, mais on se réjouira au moins sur deux faits: d'une part, au moins on parle de Lee Morgan, après tout, c'est déjà ça! Et d'autre part, le film est si pauvre en recherches musicales, qu'il nous pousse à aller fouiller dans la discographie du bonhomme. Ca, c'est bien!
Tourné en 1918, alors que l'Allemagne s'apprête à perdre la guerre, Opium est un cas extrême, un cas d'école: à l'instar de son personnage principal, il semble nous indiquer que le cinéma Allemand n'a plus rien à perdre. Privé de la moindre censure, Robert Reinert a produit, essentiellement, un brûlot destiné à faire venir tout le monde dans les salles obscures pour un oubli immédiat. Mais un film qu'on n'est pas près d'oublier...
Le professeur Gesellius (Eduard Von Winterstein) est en Chine pour y effectuer une recherche scientifique sur les effets de l'opium en tant que médicament contre la dépression, la douleur et plus encore. Et bien sûr il est amené à fréquenter les établissements spécialisés, dont celui de l'infâme Nung-Tchang (Werner Krauss). Celui-ci a auprès de lui une mystérieuse jeune Eurasienne, Sin (Sybill Morell), qui cherche la protection du professeur... Nung-Tchang explique à ce dernier que la jeune femme est la fille de son épouse et d'un Européen de passage, et que ce dernier est parti après la mort de la mère en laissant l'enfant derrière lui. Comprenant qu'il risque de payer de sa vie le désir de vengeance de son hôte, le professeur rentre au pays en emportant Sin avec lui.
Une fois chez lui (en Angleterre, peut-être), il retrouve son monde: son épouse, Maria (Hannah Ralph), sa petite fille, et son principal collaborateur, Richard Armstrong Jr (Conrad Veidt). Maria est désolée de voir son mari revenir avec une jeune femme, et de son côté elle souhaite que le professeur ignore tout de son aventure avec le jeune Richard. Celui-ci, fils d'un autre scientifique qui a passé des années en Chine (hum) ignore donc que Sin, aussitôt rebaptisée Magdalena, est sa soeur, et enfin le Dr Richard Armstrong Sr (Friedrich Kühne), scientifique génial disparu dans les vapeurs de l'opium, refait inexplicablement surface!
Tout ça dans un montage qui ne perd pas une occasion de nous montrer les expériences avec l'opium du professeur Gesellius: immanquablement il s'agit de visions de diables lutinant des femmes à demi-nues... Environ toutes les dix minutes à l'écran. Et sinon, Nung-Tchang n'a pas dit son dernier mot, bien sûr, et va tout faire pour assumer son horrible vengeance...
Le film n'aborde ni ne rejette aucune interprétation quant à l'utilisation de l'opium: on a bien vaguement l'idée que ça flingue sérieusement les neurones, et qu'au cours du film au moins un protagoniste meurt de l'usage répété et addictif de la chose. Mais Reinert est trop occupé à réaliser son film proto-psychédélique pour essayer de faire ne serait-ce que semblant de donner des leçons... Donc il semble nous indiquer que la meilleure façon de se guérir de l'opium est d'en prendre. Et pourquoi pas s'injecter du désinfectant, tant qu'à faire?
On peut désormais voir Opium, dans une restauration éblouissante, qui met sérieusement en lumière son incroyable mauvais goût, son côté extra-terrestre, et pour finir sa glorieuse inutilité, comme un Mystery of the leaping fish qui ne serait drôle qu'involontairement... Robert Reinert avait mieux à faire, beaucoup mieux et il l'a prouvé plus tard cette même année avec Nerven.
Comédie, drame mondain, mélodrame... Cette Dame Masquée, produite dans les studios Albatros de Montreuil et mettant en lumière Nathalie Kovanko, Nicolas Rimsky et Nicolas Koline, est un peu tout ça à la fois. C'est aussi, en cette année 1924, un film des plus extravagants, qui n'est sans doute dépassé en étrangeté que par deux productions effectuées autour de Mosjoukine, Le Brasier Ardent et Le lion des Mogols...
Dans un premier temps, on croit à une comédie, durant environ une minute... Nathalie Kovanko interprète en effet Hélène Doss, une adolescente qui s'adonne à son passe-temps favori, le théâtre, devant tous ses petits voisins... mais c'est aussi une tragédie, parce que pendant ce temps-là, sa maison brûle: littéralement! Orpheline, car elle a perdu sa mère dans l'incendie, la voilà donc obligée de mendier une place auprès de sa famille proche, qui est en réalité une bande de sales gens, dont la richesse s'explique d'abord et avant tout par leur appât du gain. Le seul qui trouve grâce aux yeux d'Hélène, c'est l'oncle Michel (Nicolas Koline)... Avec quelques réminiscences de Way down east, nous voilà en plein mélo.
Mais la jeune femme est aussi l'unique héritière d'un lointain oncle, et afin de faire main basse sur sa fortune, son cousin germain, un bon à rien dont le goût pour le jeu fait courir la famille à la ruine, reçoit donc pour mission de l'épouser. Le mariage d"intérêt sera tellement inintéressant, qu'Hélène va céder aux avances de Girard, un ami de son mari: le film devient un drame mondain, dans lequel Girard meurt suite à une tentative de chantage sur l'héroïne. Qui l'a tué? ...Une seule certitude: il y a eu un témoin, l'ignoble Li, le tenancier Chinois d'un tripot local que fréquentaient à peu près tout le casting du film...
Comment, après cela, voulez-vous prendre ce film au sérieux? Clairement, l'intention de Tourjansky et d'Albatros, est de proposer au public un divertissement à la mode Hollywoodienne, dans lequel un parfum de pastiche flotte, jamais trop souligné, mais qui accumule les péripéties avec une abnégation qu'il convient de saluer. Dire qu'elles sont incroyables ne changera rien à l'affaire: l'idée était de divertir... Et d'ailleurs, comment voulez-vous y croire, quand on passe de la devanture d'un restaurant Chinois, à son intérieur, qui s'avère grandiose? Car les décors, les costumes, tout l'apparat du film a été particulièrement soigné, d'autant qu'Albatros commençait dans ce domaine à avoir une sacrée réputation.
Il ne s'agit pas de faire grand cas de ce film, qui déçoit forcément un peu... Nathalie Kovanko et Nicolas Koline sont splendides, Rimsky en fait des tonnes en incarnant à lui seul l'inévitable "péril Jaune", une sale manie des Etats-Unis à l'époque du muet, qu'on n'était en aucun cas obligé d'importer. Mais le jeu adaptable de l'actrice me semble promettre de la comédie, et on se sent un peu frustré à ce niveau... Et tant qu'on parle de Nathalie Kovanko, elle avait manifestement apporté sa garde-robe, comme en témoigne cette robe noire (voir photo), frappée de ses initiales. Mais bon, même raté (et c'est assumé par tous), il y a toujours tant à trouver dans un film Albatros...