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7 juin 2020 7 07 /06 /juin /2020 17:10

Le tout premier film fini par Melville, un court métrage de 19 minutes, a été longtemps confiné aux archives, principalement parce que son metteur en scène n'en était pas très content. Quoi qu'il en soit, c'est un curieux exercice de style, réalisé avec la collaboration d'une connaissance, un clown qui avait enchanté le jeune Jean-Pierre Grumbach lors de sa jeunesse. 

Le film suit comme il se doit les 24 heures d'une journée, entre la fin d'une performance de Béby le clown et de son partenaire Maïss, et la performance du lendemain. Des heures concentrées, mais filmées dans la relative intimité du clown, et pas tout à fait documentaires: le personnage s'est amusé à placer quelques gags dans le film...

Il en ressort un étrange exercice de style dans lequel Melville s'évertue à ne jamais se diriger vers un esprit trop positif, mais il ne va pas non plus se vautrer dans un regard misérabiliste... Le ton de ce court métrage, réalisé deux ans après la fin de l'occupation Parisienne, ressemble à un réveil douloureux après un lendemain de fête, et même par moments ferait penser à... L'armée des ombres dans le ton global, par son regard franc et direct sur la vraie vie de ces personnes qui ont choisi le difficile métier de faire rire...

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Published by François Massarelli - dans Jean-Pierre Melville
5 juin 2020 5 05 /06 /juin /2020 18:31

Il faut croire que Jeff Chandler a fait sensation en Cochise dans Broken arrow, puisqu'il a rejoué le rôle à plusieurs reprises. Dans ce film, il apparaît moins dune minute, pour y interpréter la mort du grand chef, mais il est on ne peut plus présent dans le titre...

Ce petit western (moins de 80 minutes) se situe à l'époque du schisme de la Nation Apache, entre les Chiricahuas de Cochise, donc, et les rebelles de Geronimo. Au moment où commence le film, le vieux chef meurt et confie les clés de la tribu, mais aussi du fragile traité signé avec les blancs: les Chiricahuas s'engagent à respecter la paix, pendant que Geronimo s'acharne à guerroyer. Problème: si Taza (Rock Hudson), le fils aîné, est disposé à suivre le plan de paix de son père, son frère Naiche (Bart Roberts) souhaite lui, et il n'est pas seul, se ranger aux côtés de Geronimo et des rebelles... Autour d'eux, une femme, Oona (Barbara Rush), fille d'un vieux guerrier nostalgique qui souhaite tourner la page pacifique, et convoitée par les deux frères ennemis; mais aussi une poignée de soldats menés par le capitaine Burnett (Gregg Palmer), qui tentent de faire entendre à leur hiérarchie que Taza est l'homme de la situation pour obtenir la paix...

C'est un curieux effort, qui montre bien de quelle façon le cinéma pouvait tenter de lutter contre la télévision: un western, pour concurrencer les dizaines de programmes du genre disponibles sur les petits écrans, en Technicolor alors que la télévision était en noir et blanc, écran large, et 3-D... Une surcharge pour un film de petite envergure, dans un genre où on n'attend évidemment pas le cinéaste de Magnificent obsession! Le film est fidèle à l'esprit des années cinquante, qui tentent de trouver un échappatoire au manichéisme traditionnel du western... échappatoire que Ford avait trouvé dès les années 20, mais passons. Bien sûr, on oppose d'un côté le bon Indien (Taza) et le mauvais Indien (Geronimo, particulièrement maltraité par le scénario, apparaît comme un lâche incohérent et beau parleur), de l'autre le brave blanc et le mauvais blanc. C'est gentiment naïf, assez simpliste, mais ça se suit sans déplaisir, d'autant que le décor, situé à quelques encablures de Monument Valley, est à couper le souffle... 

Et surtout Sirk remplit son contrat, et donc utilise la 3-D avec efficacité, demandant à ses Apaches de foncer vers la caméra, d'y jeter des lances, des cailloux, des flèches... Le cinéaste s'amuse aussi avec la profondeur de champ, et l'effet ne peut être que spectaculaire quand le fond de l'écran est une mesa antédiluvienne située à dix kilomètres et visible à l'oeil nu! Et à travers Rock Hudson, qu'il a si souvent si bien dirigé, Sirk réaffirme un idéal absolu, celui d'une paix paradoxale, et pour laquelle il faut apprendre à penser autrement et faire des sacrifices...  Donc historiquement, ça pêche un peu beaucoup (au fait le western n'a que très rarement, sauf chez Ford et Daves, montré les Indiens comme de fins politiciens, ce qu'il étaient quand même: à commencer justement par le légendaire Cochise), mais ça distrait, alors pourquoi s'en plaindre?

 

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Published by François Massarelli - dans Western Douglas Sirk
3 juin 2020 3 03 /06 /juin /2020 16:53

A Péribonka, au fin fonds du Québec, vit la famille Chapdelaine: le père, Samuel (André Bacqué), la mère Laura (Suzanne Desprès), le jeune fils Tit-Bé (Emile Genevois), la petite Alma-Rose, l'aîné Esdras et Maria (Madeleine Renaud), la belle jeune femme à marier de la famille. au moment où le film commence arrive le trappeur François Paradis (Jean Gabin), qui n'a pas vu Maria depuis qu'elle était une adolescente. le coup de foudre est immédiat et réciproque. Mais si Maria et ses parents vont avec plaisir revoir François, la famille est intéressée par les sollicitations de leur voisin, Eutrope Gagnon (Alexandre Rignault): avec sa terre à vaincre, son mode de vie farouche et indépendant, il représente une sorte de continuité pour Maria. Mais celle-ci lui préférerait François, ou encore Lorenzo (Jean-Pierre Aumont), un visiteur de la ville. Basé aux Etats-Unis, il représente l'attrait de a modernité. 

Tout ça pour dire que la pauvre jeune femme est bien mal pour choisir, surtout quand on lui rapporte des bois le cadavre congelé du pauvre François Paradis...

Ce film, le premier qui fut adapté du roman de Louis Hémon (au fait, pour qu'il n'y ait pas d'ambiguité, le roman en question est Français, écrit par un observateur de la vie au Québec), a été tourné sur place, et je suis persuadé que c'est comme ça que Duvivier a persuadé Gabin de participer. Ce dernier a pu jouer au trappeur, qui bondit de canoë en canoë, pagayant au milieu des rapides! Le cliché d'un pays constamment enneigé a été évité, et le film commence aux beaux jours, une période pleine de promesses, pour Maria comme pour sa famille: tout le monde attend quelque chose: François a de grands projets pour l'avenir, Eutrope est convaincu qu'il se mariera avec Maria, Laura pense que son mari va réussir à dompter la sauvagerie de la nature, etc... Mais l'hiver sera rude.

Le lyrisme de Duvivier éclate, comme on s'en doute quand on connaît le cinéma du bonhomme, dans la première partie. Il fait de la rencontre entre Gabin et Renaud (qui ont déjà joué ensemble dans le piteux La belle marinière) un grand moment, en apportant à leur timidité un contrepoint fait de nature, et en soulignant les sentiments naissants par le recours à de fulgurants flash-backs: le cinéaste s'y rappelle avec talent de sa période muette! Il rappelle aussi qu'il a été un pionnier du cinéma parlant avec Allo Berlin, Ici Paris, et dissocie l'image et le son en faisant intervenir des bribes de dialogue de François Paradis. Bref, Duvivier ne se contente pas d'aligner les belles images et une morale d'une dureté exemplaire, il fait du cinéma.

L'hiver culmine dans le film comme dans le roman avec la mort de Paradis, qui sonne le signal du deuil pour Maria de l'amour, et d'un "entre-deux" galvanisant: ne pas s'enterrer dans une vie de labeur qui ne débouche sur rien comme ses parents, et ne pas pour autant perdre ses repères culturels en filant aux Etats-Unis... Le message final est assez cruel, à l'image du cinéma de Duvivier. Mais celui-ci me semble ici jouer sur deux tableaux, d'un côté le chant lyrique sur la résilience obéissante des femmes Québécoises, de l'autre, l'attrait de la grande aventure. Et pour finir, une promesse de mariage qui ressemble à s'y méprendre à un renoncement. Et le prêtre violent (qui engueule quasiment Maria de pleurer sur le cadavre à peine dégelé de Paradis) ne fait que l'accentuer...

 

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Published by François Massarelli - dans Julien Duvivier Jean Gabin
2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 16:37

Dans une exploitation minière qui vient de changer de propriétaire, un étrange homme venu d'ailleurs s'insère dans la vie de Robert Herne (Emil Jannings), mineur. Il lui confie un secret extraordinaire, une machine qui va pouvoir remplacer les travailleurs et leur donner une vie d'oisiveté tranquille... Herne va séuidre la propriétaire et s'atteler à changer le monde...

J'ai essayé de faire court, parce quoiqu'il arrive le synopsis de ce film ne peut pas faire autrement que de sonner bizarre... C'est qu'en cette aube des années 20, le cinéma Allemand n'en finissait pas de se chercher entre films d'aventures (Joe May), symbolisme (les films de Robert Reinert), et fantastique mâtiné d'expressionnisme (Caligari, Der Golem)... Algol, longtemps perdu, a été rangé dans cette dernière catégorie au hasard, et sans doute à cause de quelques photos. Mais c'est une oeuvre déroutante et surtout pesante...

Idéologiquement, c'est surtout une marque de confusion totale qui reflète asse bien l'état du pays, coincé dans une timide social-démocratie engoncée entre deux tentations extrême de la révolte. Jannings y interprète un homme tenté par le diable, qui lui a donné son pouvoir, mais dont il ne sait pas vraiment quoi faire. Et rien n'est clair dans cette étrange intrigue. Picturalement, on n'est guère mieux lotis...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1920 ...Jusqu'à l'aube
1 juin 2020 1 01 /06 /juin /2020 18:52

Les Goofy Gophers ont connu plusieurs incarnations, les plus notables sont réalisées par Art Davis, mais ce film appartient à la carrière de Bob McKimson; je me suis souvent plaint de l'indigence de ses films, ce qui fait que je vais me réjouir: celui-ci est plus que recommandable... On y trouve le péché mignon du metteur en scène, une confrontation entre un animal de grande taille et d'un (ou plusieurs, ici ils sont deux) animal plus petit, mais tellement plus intelligent...

Un chien, acteur professionnel, est engagé dans les Lonney Tunes à la Warner. Pris d'un soudain complexe de supériorité, il part et décide mettre à profit le fait de ne pas travailler pour réviser Shakespeare. Il va en être empêché par deux chiens de prairie qui ont tout simplement de la facétie à revendre...

Le contraste entre la méchanceté galopante des deux petites bestioles et la bêtise du chien (qui s'exprime quasiment du début à la fin de la confrontation à travers Shakespeare) est un point fort, et le film commence de façon provocatrice, par la fin d'un film dans le film... 

 

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Published by François Massarelli - dans Looney Tunes
1 juin 2020 1 01 /06 /juin /2020 18:34

Le parcours largement teinté de rose d'une jeune chanteuse (Doris Day), veuve de guerre, flanquée de son fils et d'un agent (Jack Carson)prêt à tout pour placer sa protégée, mais qui joue de malchance: le grand manitou des programmes radiophoniques qui fait la pluie et le beau temps dans le domaine de la chanson légère est complètement aveuglé par l'admiration que sa femme porte pour le chanteur Gary Mitchell... 

Les efforts portés à l'écran font l'essentiel d'une intrigue ô combien légère, mais le film est rythmé sans un seul temps mort, les personnages sont hautement sympathiques (sauf un) et comme on est à la Warner, on a demandé à Friz Freleng de participer à la fête et de laisser Bugs Bunny donner la réplique à Doris Day, sans doute en réponse à la fameuse rencontre entre Gene Kelly et la souris Jerry à la MGM! Michael Curtiz, qui était en quelque sorte l'agent de Doris Day (c'est lui qui l'a découverte), y raconte un peu une histoire proche de leur parcours...

Et il le fait avec le sens phénoménal de la mise en scène qui est le sien, paradoxal en diable dans ce contexte de comédie musicale, il se débrouille pour que toutes les chansons soient en situation plausible, sauf une (voir plus haut!), et s'ingénie à placer la caméra, et donc le public, au coeur de l'action. C'est donc une pause dans la noirceur de son oeuvre, mais cette parenthèse rose bonbon se laisse consommer avec gourmandise...

 

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Published by François Massarelli - dans Michael Curtiz Musical Bugs Bunny Friz Freleng
1 juin 2020 1 01 /06 /juin /2020 08:02

On devait beaucoup aimer John Gilbert à la MGM en 1926: le principal acteur de The Big Parade passe du statut de jeune premier à celui d'un acteur polymorphe, montreur de monstres dans The Show, artiste amoureux transi dans La Bohême, et enfin bretteur et séducteur énergique dans Bardelys...

Le Marquis de Bardelys (John Gilbert), surnommé Le magnifique en raison de ses succès auprès des dames, accepte un pari avec un rival, le louche comte de Chatellerault (Roy D'Arcy): sous l'arbitrage du roi Louis XIII, il va devoir séduire Mademoiselle de Lavedan (Eleanor Boardman), la très difficile à atteindre fille d'un opposant au Royaume. Mais Bardelys n'avait pas compté sur trois imprévus: d'une part il va usurper l'identité d'un homme mort dans ses bras pour approcher la belle, et cet homme étant un anti-Royaliste notoire cela va lui porter préjudice; Chatellerault, l'infâme, va profiter de la situation pour tenter de se débarrasser de lui; mais surtout, surtout, Christian de Bardelys va pour la première fois de sa vie tomber amoureux...

Après The big parade qui montrait l'étendue de son talent, de son importance et de ses capacités, Vidor avait accepté La Bohême à contrecoeur, et je pense que c'était le cas aussi pour ce film. Il fera d'ailleurs un clin d'oeil appuyé dans Show People, quand William Haines et Marion Davies seront partagés lors d'une projection-test de Bardelys au studio, elle pleurant et lui prenant de très haut ce qu'il appelle un "punk drama"... Mais après la tragédie que Lillian Gish n'entend absolument pas atténuer par un happy-end, au moins Bardelys est-il l'occasion de se détendre un peu, et de s'amuser. Un film de vacances presque, qui permettra au metteur en scène de passer à autre chose (The Crowd), et à l'acteur, du moins le croit-il, d'acquérir un peu de contrôle sur ses films futurs, voire de les mettre en scène... ce qui n'arrivera jamais.

On est mitigé, finalement, tant le pensum semble s'être transformé en plaisir pour tout le monde: John Gilbert se fait un peu passer pour Douglas Fairbanks avec des duels à l'épée, bien réglés; Eleanor Boardman assume avec aise (elle qui dira jusqu'à la fin de ses jours garder un souvenir maussade de son admirable prestation de The Crowd) un rôle classique de jeune femme à marier doublée d'une "damsel in distress"; Roy D'Arcy accomplit son art ultra codifié de villain mélodramatique à souhait en ressortant exactement la même partition que dans The merry widow, ce qui le rend automatiquement impossible à prendre au sérieux; et en filmant une évasion spectaculaire, Vidor a bien du se faire plaisir lui aussi...

Maintenant si tout ça c'est pour rire malgré le budget conséquent et le soin apporté à la pièce montée par la MGM (Ars gratia artis, disaient-ils...), la principale raison pour laquelle le film est précieux aujourd'hui, c'est sans aucun doute parce qu'il a été longtemps perdu avant d'être miraculeusement retrouvé, amputé d'une seule bobine. Enfin, perdu, c'est un bien grand mot: il a été détruit. En 1936, pour libérer des places sur ses étagères, la direction de la MGM a sélectionné quelques-uns de ses films muets, et celui-ci était en tête de liste. On ne devait décidément pas aimer beaucoup feu John Gilbert en 1936 à la Metro-Goldwyn-Mayer... Mais le fait d'avoir été découvert dans des circonstances improbables (en France, et confié à Lobster) lui donne un petit je-ne-sais-quoi que le film n'aurait jamais eu autrement.

 

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Published by François Massarelli - dans 1926 Muet King Vidor *
27 mai 2020 3 27 /05 /mai /2020 16:47

Ce n'est pas le premier film de Becker, qui a déjà réalisé à droite et à gauche des moyens métrages, et a fini un long métrage avant celui-ci. Mais c'est une oeuvre très accomplie, et un authentique classique, d'ailleurs adapté comme Les disparus de St-Agil et L'assassinat du Père Noël, d'un roman de Pierre Véry... 

La ferme des Goupi, en Charente, est la propriété de la famille du même nom depuis des générations. Ils ont d'ailleurs fini par prendre l'habitude de se marier entre Goupi... Il y a le patriarche, Goupi dit l'empereur (Maurice Schutz), 106 ans, et pas si gâteux qu'on ne veut le dire; l'aubergiste dit Mes-Sous (Arthur Devère) parce qu'il est très près des siens; La-loi (Guy Favières), l'ancien gendarme qui passe le plus clair de son temps à la chasse; Tisane (Germaine Kerjean), la vieille fille, est une sacrée garce, qui mène tout son monde à la baguette; Goupi-Dicton (René Génin), appelé ainsi parce qu'il se réfugie toujours derrière des phrases toutes faites, ne sert pas à gand chose dans la famille, et Goupi dite "cancan" (Marcelle Hainia) est tellement souvent priée de la fermer sans sommations, qu'on en finit par se demander comment elle a bien pu acquérir son surnom...

Un peu à part, on trouve aussi Goupi "Tonkin" (Robert Le Vigan), le nostalgique des colonies considéré comme un bon à rien, et amoureux de sa cousine la belle Antoinette dite "Muguet" (Blanchette Brunoy). Vivant à l'écart, Mains-Rouges (Fernand Ledoux) est un taiseux, un chasseur lui aussi, avec une morale, mais qui reproche à sa famille d'avoir causé la perte de la femme qu'il aimait... Avec les Goupi, vivent aussi Marie (Line Noro) dite "des Goupi", une domestique que "Tisane" voudrait voir décamper, et le timide Jean (Albert Rémy), son fils, simple d'esprit... 

Quand commence le film, on attend deux arrivées: celle d'un veau qui met du temps à naître, et celle d'Eugène (Georges Rollin) dit "Monsieur", le fils de "Mes Sous". Il a suivi sa mère quand elle a quitté son mari, mais on aimerait bien qu'il se marie avec Muguet pour perpétuer la tradition. Son surnom (qui lui a été donné par contumace) est dû au fait qu'on croit qu'il a réussi, alors qu'il n'est qu'un modeste vendeur de cravates. Je vous laisse deviner le surnom que lui donnera la famille quand ils l'apprendront... Quoi qu'il en soit, quand "Monsieur" arrive, il ne mettra pas longtemps avant de réaliser qu'il est chez des fous furieux: Mains Rouges vient le chercher à la gare et lui fait subir un bizutage en règle, aidé par Tonkin qui en rajoute dans le bizarre, et un vol a été commis, sans parler d'un assassinat, celui de Tisane... Vol et assassinat qui ne vont pas tarder à lui être mis sur le dos, bien entendu...

Sorti en 1943, soit la même année que Le corbeau, ce film est tout aussi noir! Même si j'imagine que le but de la production était de se reposer sur le côté "policier familial" des romans de Véry, je pense que Becker s'en est donné à coeur joie. Comme tout film Français produit durant l'occupation a alternativement la réputation d'être vaguement collaborationniste, puis profondément résistant, j'imagine qu'ici la balance penche surtout de ce dernier côté avec cette famille qui s'enferme dans le chacun pour soi, le soupçon, les vexations (ah, Tisane et ses coups de fouet à l'égard du pauvre Jean qu'elle ne peut pas piffer!) et cette obsession maladive pour l'argent... Mais si on peut en effet croire que Mains-Rouges, un paria qui s'avère un juste authentique à la fin du film, tend à incarner l'esprit de résistance à la bêtise des autres, le portrait qui se dessine, dans un film aussi noir que ses merveilleuses séquences nocturnes, est celui de la paysannerie... Un portrait peu glorieux, mais pas non plus totalement à charge.

Et avec le style impeccable de Jacques Becker qui transpose en France une mise en scène sous forte influence Américaine, son enquête interne (ce qui se passe chez les Goupi doit être résolu par les Goupi!), ses drôles de pourparlers politiques, et ses alliances inattendues, Goupi mains-Rouges est assurément l'un des grands films noirs à la Française.

 

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Published by François Massarelli - dans Jacques Becker Noir
26 mai 2020 2 26 /05 /mai /2020 08:08

Le cinéma Français a très tôt raté le train du cinéma fantastique, malgré les efforts non négligeables d'un Méliès. Toujours cette idée que l'art devait rester réaliste, d'où un apport important en matière de proto-film noir... Mais la fantaisie, ce n'était pas suffisamment sérieux, ou alors ça entrait dans le cadre de l'avant-garde. Alfred Machin, qui n'était pas n'importe qui, s'est distingué essentiellement par un film pacifiste visionnaire en 1913, Maudite soit la guerre, des films animaliers et des films de safari (qui ont atrocement mal vieilli) ainsi qu'une envie de mettre en route la machine du cinéma en Belgique, ce à quoi il s'est employé. Mais en France, au milieu des années 20, il avait eu aussi cette envie de créer un cinéma du mystère à la Française...

Et pour bien faire, prêtons attention au deuxième nom qui est crédité ici en tant que réalisateur: Henry Wulschleger était aussi et avant tout un chef-opérateur, et cela se voit; le double crédit nous signale une collaboration parfaite entre un metteur en scène et un chef-opérateur qui fait un travail absolument remarquable dans ce film dont l'essentiel des scènes fut tourné de nuit, et qui en dégage un style très impressionnant.

Dans un petit village provençal à la quiétude trompeuse, un inconnu (Romuald Joubé) vient s'installer. La mine austère, un grand chapeau vissé sur la tête et ne se séparant jamais d'une grande cape, il intrigue puis fait peur: d'ailleurs, il s'est installé dans le grand manoir vide, derrière le cimetière. Des événements commencent à se produire la nuit, qui vont semer la panique.

L'intrigue se double aussi d'une histoire sentimentale, qui n'est pas le plus réussi du film: un jeune violoniste (Gabriel de Gravone) et une jeune femme du village (Lynn Arnell) mais le père de celle-ci ne veut pas de cette union. Et puis il y a l'acteur Cinq-Léon, acrobate, acteur comique et homme de cirque, qui joue un énigmatique (lui aussi) valet de l'homme en noir, gardant un chimpanzé. Il apparaît très tôt que cet homme poursuit un but malhonnête et que le chimpanzé est utilisé dans des cambriolages, ce qui a d'ailleurs pour tendance à affadir le mystère... Le fait qu'il y ait un animal, aussi, est à porter au crédit de l'intérêt de Machin pour toutes les bestioles, qui peuplaient ses films dans tous les genres.

Avec son histoire naïve, le film a le bon goût de rester relativement court, et de maintenir l'intérêt et la curiosité, jusqu'à une sombre histoire de poison qui va causer un accident ferroviaire, générant ainsi du suspense: rocambolesque, mais il est à porter au crédit des réalisateurs d'avoir réussi leur coup sans jamais perdre de vue le spectateur! Enfin, le film est certes assez mineur, avec ses personnages comme empruntés à Gance (Gabriel de Gravone et son violon comme dans La Roue) et Feuillade (Romuald Joubé en remake de Judex) mais franchement la photographie est une splendeur, avec ses trouvailles stylistiques qui feront date, comme cette vision d'un homme inconnu derrière la fenêtre...

 

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Published by François Massarelli - dans 1924 Muet Alfred Machin
24 mai 2020 7 24 /05 /mai /2020 16:56

Avant ce musée de cire, il y a bien sûr Doctor X, premier film d'épouvante de Curtiz, qui partage plus d'un point commun avec celui-ci: Lionel Atwill dans un rôle clé, le Technicolor, Fay Wray, un ton hérité des différents genres auxquels il emprunte (film de gangster, film d'horreur, comédie journalistique...), mais ce nouveau film apparaît plus structuré; l'histoire est connue:

Un musée de cire s'ouvre à New York, hérité du souvenir d'un autre établissement brûlé 25 ans auparavant par un malhonnête actionnaire; les héros du film finissent par rapprocher les activités du musée de la disparition d'un certain nombre de cadavres de la morgue...
Michael Curtiz était par bien des côtés le symbole de la renaissance de la Warner, lui qui avait été débauché de son travail dans les studios Européens en 1926 pour permettre au studio d'acquérir un statut plus  noble, en réalisant pour eux des films spectaculaires: c'était l'idée. Ca n'a pas empêché les producteurs maison de l'employer à tous les genres, de la comédie musicale au western en passant par le film policier. Et le plus souvent, Curtiz a délivré en temps et en heure des oeuvres à succès... Plus prestigieux que Dieterle, moins à cheval sur les idées de ses films qu'un Wellman, et nettement plus adroit qu'un Del Ruth ou qu'un Lloyd Bacon, Curtiz était le joyau de la couronne chez les frères Warner, et c'est lui qui depuis 1929, était en charge dans le studio de la mise en scène de films en Technicolor.

La mise en scène de ce film est plus épurée, moins brute et délirante que celle du Doctor X, mais dans les grandes lignes, cette épure permet à Curtiz de retenir les principaux effets d'épouvante de son film précédent, tout en situant les protagonistes dans un espace un peu moins stylisé. Mais les correspondances sont nombreuses: la présence de Igor, émigré (Déjà à Londres, c'était un étranger) et exilé dont les souvenirs le hantent et motivent sa vie, et sa folie, vient en écho au meurtrier cannibale soi-disant bienfaiteur de l'humanité, alors que les hommes qui l'entourent ne sont pas reluisants non plus: un drogué (Le mot Junkie est franchement utilisé plusieurs fois), un sourd-muet vaguement idiot (On reconnait Mathew Betz, qui croisait déjà Fay Wray dans The wedding march en 1928)... Le tout en pleine fin de la prohibition, avec les débordements que cela implique (Le gentil héros: "C'était mon Bootlegger, inspecteur/ on peut en parler, maintenant, non?"). Au cannibalisme créateur, Curtiz substitue ici une action artistique tout aussi monstrueuse, avec de nouveau un Lionel Atwill qui tire les ficelles: on se rappelle que celui-ci agissait déjà en metteur en scène dans Doctor X, mais cette fois-ci il donne de l'action artistique une vision qui fait froid dans le dos...

Le processus artistique dans ce film repose en effet sur l'appropriation pour un musée de cire de cadavres, parfois trouvés à la morgue, parfois provoqués. C'est le cas d'un juge qui s'est avéré gênant, c'est aussi le cas d'une jeune femme qu'on va "suicider" puis dont le corps sera volé pour en faire une réplique de Jeanne D'Arc. Igor, qui montrait déjà à Londres une tendance à la sociopathie, parlant plus à ses créations qu'aux hommes de chair et d'os, va se transformer en un monstre obsédé par une certaine forme d'amour nécrophile pour ses créations détruites, dont bien sûr la Marie-Antoinette dont il était si fier et qui pour lui renaît quand il aperçoit Fay Wray. Alors bien sûr que rien ne tient debout dans l'idée d'immortaliser pour un musée de cire, le corps se tordant de douleur d'une femme sur laquelle on fait tomber des centaines de litres de cire bouillante... Mais c'est justement cette folie qui fait le jusqu'au-boutisme du personnage, et donc du film...

Un dernier détail enfin, si Glenda Farrell est quelque peu irritante en Cagney féminin (Quoiqu'elle fasse partie d'un ensemble de rôles de femmes d'action notables, parmi lesquelles on retrouve beaucoup d'héroïnes Curtiziennes), la présence de Fay Wray (Souvent nommée "The Scream Queen" à cause de son rôle dans King Kong, durant lequel elle crie, disons, beaucoup...) donne lieu ici à un très beau champ-contrechamp, pas une habitude de Curtiz qui faisait tout pour les éviter:vue de trois quarts dos, elle touche le visage d'un assaillant, qui se casse; puis, vue de trois quarts face, alors que le visage de l'homme lui apparaît désormais défiguré, elle écarquille les yeux, ouvre la bouche, et pousse avec un léger retard un cri d'effroi: elle est absolument convaincante, pour le plus beau cri de sa carrière, elle qui admettait avoir préféré le muet, car on ne l'y faisait pas crier, elle fait dresser les cheveux sur la tête dans cette séquence...

Le film, après des années de purgatoire, durant lesquelles il n'était trouvable qu'en bonus de son remake, est enfin reconnu à sa juste valeur et a fait l'objet d'une salutaire restauration, et d'une parution très soignée en Blu-ray. 

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Published by François Massarelli - dans Michael Curtiz Pre-code Technicolor