Peintre, plasticien et touche-à-tout, Hiroshi Teshigahara a formé avec d'autres artistes une coopérative dans le but de réaliser des films totalement indépendants, ce qui est déjà peu banal. Et ils se sont donc lancés dans ce film, une évocation du grand graphiste Japonais Katsushika Hokusai (1760- 1849), un documentaire dont les images sont quasiment exclusivement celles des oeuvres du grand peintre. Sa vie et surtout son art et la philosophie qui le sous-tendait sont explorés en 23 minutes, en noir et blanc.
Donc on va le dire tout de suite, c'est dommage que ce ne soit pas en couleurs...
Mais Hokusai, peintre passionné par son art, intéressé par toutes les techniques autour de lui, par tous les cheminements de son trait qui a dessiné des samouraïs et des scènes guerrières bien sur, mais aussi des paysages ô combien reconnus, et des scènes érotiques (Peu présentes dans le film pour des raisons qu'il est inutile de développer), mais aussi de nombreuses caricatures, avant de terminer sa vie frustré, et obsédé par une représentation organique de la beauté furieuse de l'océan. Frustré, parce qu'il considérait qu'à son rythme il ne deviendrait un vrai artiste qu'à l'âge de 100 ans, sinon 110...
Outre le fait que le bonhomme avait de l'humour, c'était un authentique génie, un de ces artistes qui vous font regarder une oeuvre pendant des heures et vous concentrer sur des petits détails pendant des jours. Il n'avait pas son pareil pour trouver des moyens étonnants de représenter une matière, une texture, et donnait de la sensualité à tout. Bref, un sujet idéal pour l'auteur de la sublime Femme des sables...
...Ou comment avec un budget sans doute ridicule, un panel de collaborateurs dans lesquels on trouve un certain nombre d'artistes particulièrement prestigieux, des idées qui fonctionnent à cent à l'heure, et un peu de pellicule, on donne une direction à l'avant-garde. A l'origine du film, un ballet intitulé Relâche, conçu par Francis Picabia fondateur du mouvement Dada, chorégraphié par Jean Börlin, et mis en musique par Erik Satie. je ne sais pas qui a eu cette idée géniale, peu importe d'ailleurs, mais la décision a été prise de compléter cette oeuvre iconoclaste par un film, qui serait situé entre les deux actes du ballet.
Entr'acte tel qu'on peut le voir actuellement est précédé du prologue de Relâche, également cinématographique: après un court prologue qui contient en particulier des gros plans d'un capucin, Francis Picabia et Erik Satie viennent tous deux se placer de part et d'autre d'un canon, et tirent. Le dernier plan de ce prologue est une vision d'un obus tiré sur la caméra, au ralenti... Le ralenti qui a été utilisé pour un effet qui donne vraiment son style à ce prologue de deux minutes: Satie et Picabia sautent au ralenti pour venir se placer aux côtés du canon...
Puis le film proprement dit commence. Il est, forcément, indescriptible, fait d'associations d'idées (Souvent des contraires), de manipulation d'images (Multiplication, ralenti, surimpressions, montage rapide), de burlesque et de moments qui sont pris sous des angles inédits, voire embarrassants: ainsi en est-il du leitmotiv de la ballerine qui, filmée en dessous d'un plancher de verre (Et montée au ralenti) n'est pas l'image de la grâce, non, mais plutôt une présence vaguement charnelle. Beaucoup d'images des toits de Paris rappellent l'inspiration poétique urbaine propre à René Clair qui venait de tourner Paris qui dort sur la Tour Eiffel.
Cet étrange objet sans queue ni tête semble se doter d'une intrigue avec l'enterrement d'un homme (le chorégraphe Börlin) dont le corbillard conduit par un chameau sera suivi par une foule de gens, qui eux aussi vont sauter au ralenti, avant de se lancer dans une course endiablée. On pense à Sennett, il est probable que Clair y pensait aussi... Et pour couronner le tout, il a placé son enterrement dans un environnement de boutiques qui proposent des denrées, plutôt que dans un cadre funéraire...
Mais le cinéaste, y compris dans ce grand moment de n'importe quoi triomphal, cherche à trouver de l'ordre dans sa poésie délirante: lorsqu'il laisse aller son scénario aux associations d'idées, par exemple en montrant les gens qui courent après le corbillard rejoints par, premièrement, un authentique coureur en short, puis un cul-de-jatte, il les installe pour de bon. Le coureur fera partie des dernières personnes que fera disparaître Börlin d'un coup de baguette magique après sa résurrection...
...Oui, je l'avais bien dit, il est impossible de décrire ce film! Mais il n'est pas qu'indescriptible, il est aussi iconoclaste, probablement proche de l'esprit initial du ballet qu'on qualifie dans les livres d'histoire de franchement drôle et grotesque. Et Entr'acte est de fait un bout d'histoire de l'art, pas foncièrement triste à voir, et une pièce de choix à verser au dossier de la poésie très particulière qui émane des films de René Clair.
A Zootropolis, la cité où les animaux ont appris à vivre ensemble, prédateurs comme proies, une sombre affaire de bestioles qui deviennent cinglés et retournent à l'état sauvage est confiée par malheur à une jeune recrue récente, une lapine qui est mal acceptée par ses collègues parce qu'elle est, justement, une lapine! Et elle doit faire alliance avec un petit escroc, un renard. Ce qui tombe très mal, puisqu'elle a, depuis son plus jeune âge, une aversion pour ces bestioles...
Ca faisait combien de temps qu'un film Disney n'avait pas été aussi enthousiasmant? Inutile de compter, on va inévitablement être amené à écrire le mot 'Pixar' dans la réponse à cette question! Car cette production Disney pur jus a la qualité des productions de Pixar d'avant la normalisation, et se voit avec un plaisir constant. Certes, il y a des moments conventionnels et des défauts énervants, mais on va les évacuer tout de suite:
Par exemple, à 105 mn environ, le film est trop long, et se laisse un peu trop aller à ces sales manies de TOUS les dessins animés Disney depuis les années 80: la normalisation par le sentiment, et le final qui remet toutes les pendules à l"heure. On a fini par l'accepter tant et si bien qu'on n'y prend plus garde (Et notons que les films Pixar sacrifient souvent aux deux) mais c'est quand même des moments à lever les yeux au ciel).
Ou encore, ça et là, on assiste à une tentation de rappeler qu'on est en , qui passe par l'exploitation éhontée de l'art du temps. Et Shakira chantant à l'auto-tune une mélodie à une ou deux notes, avec des basses qui fait BOOM BOOM BOOM sur un tempo préréglé pour conclure le film? Pouah, c'est une faute de goût.
Pour le reste, eh bien... ce n'est que du bonheur.
Grâce d'une part à une animation qui ne repose pas uniquement sur le tout-venant des productions en images générées par informatiques, cette technique merveilleuse qui est devenue une plaie, responsable des films les plus visuellement vomitifs des dix dernières années (Shrek, L'âge de glace, etc): il y a eu vraiment une recherche graphique qui ne se contente pas de reprendre les codes Disney et de les transposer en 3D. Bref, et c'est notable, le film est beau.
Ensuite, il y a une équipe (ils sont six... comme dans n'importe quel film hollywoodien, en fait, sauf que cette fois on les mentionne...) de scénaristes qui ont pondu un film, qui prend sur plusieurs héritages avec bonheur, notamment, les comédies à tandem, ce qu'on appelle dans le jargon les "buddy-movies". On a ici aussi une intrigue de film policier intéressante. Oui, vous avez bien lu: elle est surprenante, tout en reposant sur les artifices attendus... Et le message du film, quant à lui, si rien ne peut l'empêcher de finir sur du lénifiant, au moins il n'est pas trop stupide (On s'éloigne en tout cas bien loin de l'infecte morale fasciste de l'ignoble Roi lion, supposé être le nec plus ultra chez Disney!), et comme on a bien rigolé devant l'avalanche millimétrée de gags du film (Dont certains sont bien cachés, mais on peut toujours s'amuser à les chercher...), on ne va pas se plaindre... Juste un exemple, inattendu dans une production Disney: le démarquage hilarant du Parrain.
Pour terminer, le film renverra les admirateurs du dessinateur Raymond Macherot à sa création majeure de 1964, le superbe album de bande dessinée Chaminou et le Khrompire qui partait du même principe: d'une part les animaux y ont abandonné leur animalité, et ont réussi à trouver le moyen de cohabiter et de se mélanger entre prédateurs et proies... D'autre part l'enjeu de l'intrigue est justement cette peur du retour de la sauvagerie. dans le film on s'en sort bien. Chez Macherot, on sent par contre que les vieilles habitudes ont la peau dure. Cette similitude me paraît toutefois une pure coïncidence. Pas grave.
Mais lisez Chaminou quand même, c'est une merveille...
Cernés par les montagnes, des êtres humains rejouent Shakespeare... le western sait parfois prendre de la hauteur dans tous les sens du terme! On avait déjà beaucoup de montagne et de rocaille chez Anthony Mann qui se plaisait à situer ses drames immenses dans des contrées qui tranchaient de façon considérable sur les habitudes du western tel que Ford les avait instituées avec ses tournages à Monument Valley. Jubal, comme beaucoup de westerns des années 50, ceux de Mann en particulier, est situé dans le quart Nord-Ouest du pays, et concerne une petite communauté organisée autour du ranch d'un propriétaire local, le jovial et bonhomme Shep Horgan, interprété par Ernest Borgnine. Le drame Shakespearien qui est ici mis en toile de fond est Othello, avec des variantes bien sur...
Shep Horgan rentre chez lui, et découvre un homme inconscient sur sa route. Il le recueille, et va lui proposer non seulement de s'installer dans son ranch, mais aussi de travailler avec lui. Si Jubal Troop (Glenn Ford) se plait très vite au ranch et s'intègre rapidement auprès de ses collègues, et surtout auprès de son patron et ami, il va quand même avoir de sérieux ennuis avec Pinky (Rod Steiger), un des employés, qui déteste le nouveau venu dès le départ, et surtout avec Mae Horgan (Valerie French), l'épouse légitime de Shep, qui en a tellement marre de son gros rustaud de mari qu'elle est prête à sauter sur tout ce qui bouge. Le problème, c'est qu'avant l'arrivée de Jubal, c'est avec Pinky que la belle prenait du bon temps, ce dernier voit donc avec une certaine mauvaise humeur le nouveau venu s'intégrer et monter en grade...
Les passions qui se déchaînent ici sont bien loin des conflits de civilisation dont tant de westerns (A commencer par Broken Arrow, le premier qu'ait réalisé Daves) se sont fait l'écho. C'est Mae qui sera l'étincelle, convoitée il est vrai par Pinky qui l'a possédée un peu, mais aussi par Jubal bien qu'il s'en défende, et surtout qu'il se retienne. Il est respectueux de son ami et de l'honneur de celui-ci, et sait combien sa place est fragile. Et surtout il a à coeur de conduire sa vie avec droiture... Mais ces passions exacerbées qui vont aller de mal en pire au fur et à mesure de l'évolution du film cachent aussi une autre lecture, celle d'une lutte de pouvoir incarnée dans la femme du chef, interprétée avec une sensualité et une sobriété d'autant plus efficace par Valerie French. Le film se pose, dès le départ, en un western d'un classicisme impressionnant, appuyé il est vrai par le démarquage Shakespearien, qui restent malgré tout plus une alibi structurel qu'autre chose. Et histoire de corser le tout, Jubal est affublé d'un complexe intéressant, puisqu'il cache un lourd secret lié à son enfance, qui rejaillit inévitablement sur sa situation présente, et qui explique à la fois l'attirance et la défiance qu'il manifeste à l'égard de sa patronne: il le dit au début du film, son père était le seul homme en qui il ait eu une confiance absolue. On apprendra qu'il est en fait mort tout en lui sauvant la vie, sous les yeux de sa propre mère qui avait essayé de le noyer... Un Oedipe particulièrement compliqué, donc. Mais Jubal Troop pourra semble-t-il le résoudre et retrouver confiance en la femme avec la jeune et jolie Naomi, interprétée par Felicia Farr.
Avec son intrigue plus immense que tout, ses décors sublimes, et son personnage venu de nulle part (Littéralement), Jubal est un beau, un grand western, qui inaugure bien une série de western majeurs (3:10 to Yuma, Cowboy) avec Glenn Ford pour la Columbia. En Cinémascope glorieux, en technicolor cuivré, avec la musique de David Raksin, c'est du plaisir Hollywoodien, à la fois brillant et terriblement sombre, à l'état pur.
Ceci est le dernier film que Bauer finira de son vivant, avant qu'il ne tombe malade sur le plateau du Roi de Paris... Et on ne peut pas dire que l'oeuvre de ce grand maître du drame baroque se finisse dans la rigolade! Son titre dérive d'un intertitre, dans lequel il est question de la quête incessante du bonheur, de l'héroïne du film: un prétendant se dit prêt à le lui procurer, mais elle estime que son bonheur à elle doit d'abord passer par celui de sa fille... Celle-ci, on le verra, souffre d'un handicap dont les sources sont essentiellement psychologiques, ce qui fait d'elle une petite cousine de Vera Karalli dans Le bonheur de la nuit éternelle, ou d'autres héros affligés pareillement de problèmes qui leur sont amenés par des angoisses.
Zoya Verenskaia (Lydia Koreneva), une riche veuve, est inquiète pour sa fille Li (Tasya Borman). Celle-ci est bientôt adulte, mais ne s'est jamais remise de la mort de son père dix années auparavant. Et le docteur est formel, elle perd progressivement la vue. L'amant de Zoya, l'avocat Dimitri (Nikolai Radine), souhaite qu'elle accepte de se marier avec lui, mais elle craint que ça n'arrange en rien les affaires de Li. D'autant que celle-ci se méprend sur la présence constante de Dimitri chez elles, et est amoureuse de lui. Lors d'un séjour en Crimée sur les bords de la mer noire, le drame va se précipiter...
Un plan, superbe, riche et chargé en sens semble résumer le film: Li est dans un jardin ensoleillé, au premier plan, installée sur un banc. Derrière elle, au fond, apparaissent sa maman et Dimitri. Elle ne les a pas vus, mais elle sait que Dimitri est là, et elle lâche les fleurs que le jeune peintre lui a donné, pour attendre fébrilement celui dont elle croit qu'il est venu pour elle. Pendant ce temps Zoya et Dimitri finissent leur cheminement jusqu'à elle.
Le film est lent, posé (Bauer comme à son habitude utilise tout l'espace et chaque centimètre carré de ses décors ont du sens), et empreint d'une ironie violente. Bauer prend son temps et surtout épouse le tempo lent de cette famille nantie, comme condamnée à vivre des dilemmes impossibles. Les deux adultes s'aiment, mais ont des intérêts divergents: lui ne pense qu'à elle, et souffre de leur éloignement forcé, elle ne pense qu'à sa fille... celle-ci, de son côté, refuse le bonheur à portée de main (Un jeune peintre qui n'a d'yeux que pour elle, et qui pour info est interprété par le décorateur du film, Lev Koulechov: ça fait de l'effet), et se pousse elle-même vers la maladie. On peut éventuellement se demander où Bauer veut en venir, mais fidèle à son habitude il nous a réservé un coup de théâtre de premier choix, qui finit par dresser tous ces gens les uns contre les autres dans un final particulièrement méchant. J'en parle en dessous, et si vous souhaitez voir le film d'abord... N'allez pas plus loin.
Puisque Zoya ne veut que le bonheur de sa fille, et que Dimitri a dit à Zoya qu'il l'aime plus que tout, le marché proposé par la jeune veuve à son amant est le suivant: il épousera Li, et ainsi il fera le bonheur de sa mère. Quand elle est venue le lui dire, chez lui, il a refusé, mais à ce moment, elle lui a annoncé la venue de Li: Dimitri est au pied du mur... Quand la jeune femme entre dans l'appartement, l'avocat est déterminé: il lui dit qu'il refuse son amour, puis ajoute qu'il en aime une autre; sa mère. C'est à ce moment que Li devient définitivement aveugle. Puis que le film se termine...
Je l'avais dit: Bauer, ironique jusqu'au bout, refuse une résolution à ses personnages... mais il y a quelque chose qu'il me fait dire maintenant, qui me paraît important... On ne demandait pas un grand effort aux femmes, j'imagine, dans la Russie de 1917 (d'avant la Révolution d'Octobre)... Donc d'une certaine façon leur oisiveté passe assez facilement. Mais ce Dimitri, victime permanente des complications féminines, je trouve qu'il a une propension impressionnante à dire (A trois reprises dans le film) "que mes clients se débrouillent!" et à partir en Crimée pour conter fleurette... une indication des sympathies de Bauer?
Quelques mauvaises langues ont bien du essayer de juger ce film sous l'angle de ce qu'on appelle péjorativement un rôle à Oscar, ce genre de performance placée sous les angles conjoints de l'extrême émotion et du consensus le plus sage. On peut toujours se demander, en 1999-2000, pourquoi Steven Soderbergh, cinéaste expérimental et touche-à-tout a bien pu s'atteler à un tel film, grand public par excellence... Et le résultat lui donne totalement raison. Commercialement, d'abord, Erin Brockovich a été l'un des gros succès de l'année. Mais artistiquement, comme d'habitude, le metteur en scène de Ocean's 11 et Schizopolis, pour prendre les deux extrêmes de sa carrière, y a pleinement trouvé son compte...
En Californie, à la lisière du désert, Erin Brockovich (Julia Roberts) est une maman de trois enfants qui ne parvient pas à trouver du travail. Il faut dire qu'elle est jeune, deux fois divorcée, et que l'éducation de ses deux filles et un garçon a pris tout son temps, donc... toutes ses tentatives s'avèrent des échecs. Un accident de voiture va avoir des conséquences inattendues: elle est aidée dans les démarches judiciaires pour obtenir réparation par un avocat, Ed Masry (Albert Finney), qui ne parvient pas à tempérer le tempérament volcanique de la belle, et elle est déboutée. Seule solution pour elle, trouver un boulot avec son manque absolu de qualifications, le plus vite possible...
...Elle se rend donc au cabinet d'Ed Masry, et l'oblige quasiment à l'embaucher.
C'est dans le contexte très système D, pré-informatique (les dossiers sont des boîtes de carton! des vraies!) du cabinet d'avocats, qu'Erin va se révéler; engagée à trier des dossiers, elle va tomber sur des questions, des vraies: en particulier, elle va déterrer une affaire de la population d'une localité lentement empoisonnée via l'eau courante par une compagnie multimilliardaire avec le pouvoir de faire taire tous les avocats de la terre. Erin Brockovich part donc en croisade.
Julia Roberts n'a rien de glamour ici, habillée en jupes ultra-courtes, bustiers très serrés, et décolletés plongeants, comme elle le dit et l'assume elle-même "I look nice!". Elle n'a pas non plus sa langue dans sa poche, et se défend en dépit de son manque total de connaissance officielle du droit et des lois, elle représente donc le triomphe du bon sens sur la paperasse. Et c'est là que le film, certes consensuel, et disons marqué d'un volontarisme vaguement de gauche, prend tout son sel, justement: Erin Brockovich est une héroïne, une vraie, une personne qu'on a envie de suivre! et on la suit, et d'ailleurs on n'est pas les seuls...
Ed Masry, interprété avec sa verve habituelle par Alert Finney en mode bougon, va être convaincu par Erin parce qu'elle obtient des résultats, et ce très vite. Et le "couple" qu'ils forment est enthousiasmant, parce que les étincelles sont systématiques. C'est bien simple, on est dans la droite filiation de Cary Grant et Rosalind Russell dans His Girl Friday, et pas seulement par le jeu des acteurs. Il y a une atmosphère de comédie là-dedans, dans un film qui aurait pu se contenter de nous faire pleurer indéfiniment. Erin Brockovich se distingue de ses glorieux aînés dans le genre, par contre en montrant le "couple" vedette comme des gens qui ne tomberont pas dans les bras l'un de l'autre: pour la partie "romantique", il y a Aaron Eckhart.
A cet héritage jamais forcé de la plus noble comédie des années 30 et 40, Soderbergh ajoute un grain de sel, une touche totalement personnelle: sa mise en scène, suivant les expériences menées dans ses deux derniers films, Out of sight et The limey: Erin Brockovich est filmé à la façon des thrillers polémiques des années 70, All the president's men en tête. L'urgence, la caméra au plus près des acteurs, et des scènes souvent situées dans des lieux aussi authentiques que possible... Le metteur en scène n'a rien perdu pour ce film sensible et grand public, de son mordant, et même s(il est de bon ton de lui préférer, pour cette période charnière, The limey et le superbe Traffic (Un autre film "engagé", mais sans rôle à Oscar!), il faudrait franchement vouloir ne pas aimer ce film pour faire la fine bouche.
Ou ne pas aimer Julia Roberts, dont je pense que c'est tout simplement son meilleur rôle...
Il y a documentaire et documentaire. On peut en effet, se voir allouer 52 minutes de temps télévisuel, ou pourquoi pas 100 minutes de temps cinématographiques, pour essayer de cerner un sujet, et on n'y arrivera que partiellement. Tout documentaire est limité, comme tout film ou tout livre, par le temps qu'il prend à être visionné... C'est pour pallier à cette évidence que Ken Burns a pris l'habitude de ne pas se limiter, justement...
Et il nous raconte, en onze heures, la guerre de Sécession, celles que les Américains fort légitimement ont appelé La guerre civile, celle qui est probablement la plus importante de leur histoire, celle aussi sur laquelle on raconte beaucoup de fadaises, beaucoup plus en tout cas que de vérités. Il part du contexte, c'est-à-dire qu'il faut commencer par exposer la situation politique d'une Union créée entre 1776 et 1791, qui n'a cessé de s'étendre mais dans laquelle on assiste à une fracture de civilisation entre, en gros, le Nord très industriel, et le Sud plus agraire; l'autre aspect de cette fracture est, bien sur, le fait que le Nord se passe désormais de l'esclavage, et que le Sud en revanche a fondé une bonne partie de son économie précisément sur cette pratique. Mais quand la guerre se déclare, en 1861, chacun sait qu'elle est inévitable, car c'est un choc dans lequel deux conceptions de civilisation, mais aussi deux types d'économie et surtout deux conceptions différentes de la politique, vont s'affronter... Et ces deux philosophies sont irréconciliables: au Nord on entend unifier définitivement l'Union, autour d'un gouvernement central. L'union doit prévaloir sur le droit des Etats, donnant ainsi au gouvernement le droit de faire ce qu'il n'a pas encore voulu faire depuis cinquante ans: s'attaquer au problème de l'esclavage.
Et donc, la cause du conflit est clairement la suivante: puisque le gouvernement ne leur convient plus, les Etats du Sud menacent de sortir de l'Union. S'ils le font, c'est la guerre... Comme on le voit, il n'est finalement pas question de l'esclavage là-dedans. D'ailleurs, Lincoln l'a dit: si pour sauver l'union il fait libérer les esclaves, il le fera. S'il fait en revanche garder les hommes en esclavage, alors il le fera... La conviction, suggérée avec insistance par les partisans de l'abolition qui avaient soutenu le candidat Républicain, que l'émancipation des esclaves est nécessaire, viendra plus tard, en 1862.
Le récit de Burns, compilé à partir de tous les documents existants, dont une masse impressionnante de photos d'époque, est passionnant, et épique. Et surtout, il donne l'impression de ne rien oublier, ni un point de vue, ni un camp, ni une bataille, ni une réaction. Il s'attache aussi à des personnes, généraux, politiciens, personnes publiques, héros... mais aussi des quidams, auxquels il donne la parole par le biais des lettres de soldats et de journaux intimes rendus publics; il privilégie l'image, et surtout les documents d'époque, donc les photographies et tableaux, mais on finit très vite par se faire à cette suite d'images fixes, rendues dynamiques par l'utilisation de caméras mobiles. Pour compléter le tout, Ken Burns donne la parole à quelques historiens, qui apportent des éclairages variés selon leurs compétences. Occasionnellement, les caméras de Burns nous montrent les lieux tels qu'ils sont, 125 années plus tard, sans jamais pousser au lyrisme.
Car le résultat, en neuf épisodes, qui nous fait revivre événement après événement ce que d'aucuns ont appelé la naissance d'une nation, est passionnant, mais il est aussi d'une tristesse infinie. Aucun des aspects de la guerre n'est oubliée: le délire patriote, la joie des victoires, la détresse des défaites, l'angoisse d'attendre quelqu'un qui ne reviendra jamais, l'attente de la mort, la mort elle-même, la pourriture, la maladie, la saleté, la destruction, la perte progressive de toute dignité... Aucun camp n'en sort plus diabolisé que l'autre, mais si on n'ignore pas le racisme fondamental qui prévalait dans le Sud, on assiste aussi à l'incroyable noblesse de Robert E. Lee, généralissime Sudiste qui était un fin stratège précisément parce qu'il répugnait à faire tuer ses hommes, face au radicalisme d'un Général Grant, un immense homme d'état certes, mais qui considérait qu'il fallait payer le prix d'une victoire en nombre d'hommes tués, et était considéré par Mary Todd Lincoln elle-même comme un boucher... Et si on voit des photos des prisonniers Nordistes sortis vivants du charnier d'Andersonville au Sud, on verra aussi de quelle manière le Nord a ratissé large après la victoire, pour exécuter ceux qui étaient accusés d'avoir conspiré pour tuer Lincoln: être la propriétaire de l'établissement où les conspirateurs avaient l'habitude de se rencontrer, suffisait à vous condamner à mort.
Autres temps, autres moeurs se dit-on. Oui et non: si effectivement la guerre civile a permis à une nation née de treize états différents, de se rapprocher et de réaliser qu'en effet, le pays est bien une entité unique, la résolution de ces quatre années de luttes fratricides n'a jamais été totale. Il reste bien un Nord et un Sud, et quant à l'émancipation des esclaves, si elle a eu lieu, il n'empêche que l'égalité des droits a attendu encore 100 années après la fin du conflit; et l'élection d'un Trump montre bien que dans les esprits, tout n'est pas encore gagné: les fractures qui divisaient le pays en 1860 n'étaient pas les seuls facteurs de division, et ceux qui ont cours dans l'Amérique d'aujourd'hui sont aussi problématiques...
Bref, c'est un documentaire indispensable, passionnant, et exemplaire, qui a raflé des prix partout où il a été montré, et qui est un succès éditorial reconnu, et qui a été suivi de beaucoup d'autres...
Parce que les sujets qui fâchent, et qui peuvent donner lieu à des films fabuleux, ne manquent pas, et ne manqueront jamais!
Ce film tranche de manière spectaculaire sur le reste de la production du metteur en scène! Et pour cause: la Russie en 1917 est désormais dans une toute nouvelle configuration politique, après la révolution de février. Le film, écrit par l'acteur Ivan Perestiani, lui-même acquis à la cause de la révolution (DES révolutions, devrait-on dire, car il suivra avec enthousiasme les futurs changements d'octobre 1917, et sera l'un des premiers réalisateurs du cinéma Soviétique), est une solide oeuvre de propagande, qui est particulière puisqu'elle est l'une des rares qui nous soient parvenues, qui montre justement cette période de transition, plus du tout Tsariste (Nicolas II a abdiqué en février) mais pas encore Communiste (La gauche participe aux affaires, mais en ordre dispersé, et elle n'a pas le monopole du pouvoir). Et le film situe l'essentiel de son intrigue sur un débat qui agitait justement les révolutionnaires de l'époque; faut-il ou non participer à une guerre qui a été commencée par le Tsar, et qui devrait n'engager le nouveau pouvoir en rien?
La première bobine manque à l'appel: on y indiquait probablement le contexte, une exposition située en 1907. Le révolutionnaire qu'on appelle familièrement "grand-père" (Perestiani) est recherché par la police; Quand la deuxième bobine commence, les forces de l'ordre le dénichent réfugié chez son frère. Il est envoyé en Sibérie, ou il passe dix années de privation et d'oubli, à l'écart du monde. Il survit, déterminé à retourner se battre pour faire triompher ses idées. Quand il revient, le pays a changé, et il retrouve sa famille. Mais son fils (Vladimir Strighevski) qui est un radical, n'est pas d'accord avec lui sur la participation à la guerre: le "grand-père" souhaite en effet que la Russie se sorte du conflit en participant et en menant les alliés à la victoire, alors que son fils pense que le pays devrait se sortir du conflit sans autre forme de procès...
La troisième bobine, uniquement consacrée à la survie du héros en Sibérie, est étonnante: on est très habitué à suivre les aventures des personnages de Bauer dans des décors urbains et policés, alors qu'ici, le récit nous montre la vie "à la dure" de prisonniers qui sont loin de tout. De même, le cinéaste nous montre des grands espaces qu'il n'a pas souvent exploré, après tout. La fin de la séquence Sibérienne fait l'objet d'un raccourci saisissant, lorsqu'on voit Perestiani, sur un traîneau avec des chiens, qui s'éloigne de sa prison "naturelle" dans la neige, puis le plan suivant, sans aucune transition, nous montre un train qui s'éloigne vers le même horizon. la perspective est inversée, mais les deux plans mis bout à bout résument à eux seuls le voyage du vieil homme...
Ce n'est peut-être pas le meilleur de ses films, mais Bauer s'est bien sorti d'un exercice dont on ne saura jamais, finalement, s'il l'a accepté de bon coeur, ou si il a été forcé de le tourner par contrat! N'oublions pas que six mois à peine après la sortie de ce film, le metteur en scène allait décéder prématurément, et que quelques semaines plus tard, la Russie allait être totalement bouleversée. Quelle aurait été la place de Bauer dans le cinéma de ces années-là, on ne le saura jamais, mais Le révolutionnaire montre, que si devant un tel sujet il ne sort pas forcément des sentiers battus, au moins le film est-il largement plus que fonctionnel. La séquence Sibérienne à elle seule quitte le domaine purement illustratif pour y montrer une visualisation de l'entêtement d'un homme brisé, à ne pas renoncer à son idéal, exacerbé par la mort d'un jeune homme qui ressemble furieusement à l'image d'Epinal du Christ!
Un serial fait comme ça pour rire, en France en 1927, qui s'amuse à mettre des sociétés secrètes et masquées, des poursuites en auto (et en aéroplane) un peu partout et se finit en beauté par une poursuite sur la tour Eiffel, forcément, ça fait envie. Mais le résultat déçoit, selon moi d'abord et avant tout parce que Duvivier n'était sans doute tout simplement pas l'homme de la situation. Et c'est surement le sentiment... de Julien Duvivier lui-même, d'ailleurs.
Les "frères Mironton" (Félicien Tramel et Félicien Tramel) ne sont pas des frères, mais deux sosies, artistes de cirque qui travaillent sous ce nom en tant que "frères Siamois" pour un cirque. Autant l'un est sympathique, débonnaire, autant l'autre est fuyant et combinard. Et c'est justement lui qui surprend une conversation entre son patron et un notaire, qui annonce que le dénommé Achille Saturnin, qui travaille pour le cirque, a gagné une fortune en héritage. Mais le problème, c'est qu'Achille Saturnin, c'est l'autre "Mironton"! Mais qu'importe: ils se ressemblent tellement... Il quitte immédiatement le cirque pour aller empocher en douce l'héritage de son collègue.
L'héritage en question est lourd, très lourd, et suscite les convoitises, en particulier celle de DeWitt, un ingénieur qui connaissait le parent défunt, et misait sur la fortune. Il est décidé à la récupérer par tous les moyens, et commence à terroriser celui qui se fait passer pour Achille Saturnin. Le faux frère va donc prendre une décision radicale: engager quelqu'un pour prendre les coups à sa place...
...Achille Saturnin.
Bon, avec un scénario pareil et la promesse de la Tour Eiffel contenue dans le titre, on se prend à rêver un peu: et si on avait confié le bébé à René Clair? Ce n'est pas que Duvivier fasse mal son travail, au contraire il le fait très bien, mais la fantaisie qui émane du film est sérieusement tempérée par la sagesse du tout, ainsi que par le fait que tout repose sur Tramel, dont le charisme, comment dire, n'est pas forcément la plus évidente des qualités... Et on trouve asse souvent le temps long, même si parfois telle ou telle séquence est relevée, par une idée d'éclairage (Duvivier ne dépasse pas beaucoup le cadre du pittoresque de bazar avec ses scènes de "société secrète", mais elles sont joliment mises en images), par une séquence de montage rapide... Le final est impressionnant par les risques qu'on pris les cascadeurs, mais il est comme le film: trop long! Tout se passe comme si personne ne s'était avisé qu'on puisse éventuellement se passer de monter l'intégralité des rushes du film!
Ces 138 minutes étaient supposées être vues en deux épisodes, mais ça se justifie très peu, en vérité. J'émettais l'hypothèse, plus haut, que Duvivier ne se pensait pas l'homme de la situation: et pour cause, il a toujours refusé de revenir sur ce film, qui ne lui laissait aucun souvenir, qu'il fut bon, ou mauvais! Par contre, si l'intention était de faire de l'humour en pastichant Feuillade, c'est raté, le film ressemblant plus à un plagiat avec de vrais bouts de Tramel dedans...
Après voir réalisé, en se cantonnant à la limite d'une bobine, de nombreux courts métrages, Capellani souhaitait faire profiter son cinéma de l'aura de prestige dont bénéficiaient les productions de la S.C.A.G.L. pour Pathé: cette filiale du film d'art était le prolongement de la politique ambitieuse de produire des films plus longs et plus "nobles". Et cette tentation d'allonger la sauce, devenue nécessaire quand on voit la façon dont les péripéties s'enchaînent et se bousculent dans les films d'une bobine, devait selon Pathé et Capellani passer par les grands écrivains populaires que sont Zola et Hugo... Hugo viendrait plus tard (Un Notre-dame de Paris de 36 mn, en 1911), mais pour commencer, le metteur en scène résume un classique des Rougon-Macquart. Son choix lui permet de maintenir vivant l'esprit de Pathé qu'il avait lui même créé: la peinture de conditions sociales défavorisées n'y passait pas par une diabolisation systématique des pauvres gens. Ici, le terrain était glissant, avec l'alcoolisme, mais l'écueil a été, heureusement, évité... au prix de quelques raccourcis, devenus indispensables quand on résume un roman de 400 pages en 35 minutes.
Cette adaptation de Zola en trois bobines est excellente. La maîtrise de l'ensemble est impressionnante. En dépit de sa brièveté, on suit ici l'évolution de personnages, et le décor, tant humain que matériel, est très réaliste, ou pour reprendre l'expression consacrée, tant pis pour le cliché, "naturaliste". c'est du Zola, après tout, et pas encore passé par la censure, on y appelle un chat un chat. il y est question de vie 'à la colle', de saoulographie, de crise de delirium, d'absinthe, de basse vengeance, le tout dans une atmosphère ô combien populaire. Le choix de Capellani a été de concentrer sur Lantier et sa maîtresse d'un temps Virginie, toute la méchanceté: ce sont eux qui précipitent Lantier dans l'alcoolisme; une scène, celle de la découverte de l'absinthe, me frappe parce que Lantier, qui est extérieur au cercle d'amis ouvriers qui compose le principal noyau de personnages, est au café, avec les copains de Coupeau, et il est habillé d'un costume plus bourgeois que les autres. Et il devient le tentateur, et pour finir c'est lui qui versera l'absinthe. Je pense que Capellani savait ce qu'il faisait...