En pleine vague néo-noir, ce film tombe à pic pour nous rappeler un certain nombre de vérités hautement cinématographiques:
1: Steve McQueen est cool. Quelle que soit sa situation sociale dans un film ce type massacre la concurrence, pourtant regardez Peter Vaughn en sale fonctionnaire de la justice arriviste et mal embouché, il fait des efforts extraordinaires, mais non, seul McQueen sera visible sur l'écran. Il joue Bullitt, un officier de police consacré à une affaire boueuse de témoin à protéger qui n'est peut-être pas celui qu'on croit... Et bien sur, il est constamment sur la frontière entre le légal et le bizarre, avec ses propres méthodes. Et il conduit extrêmement bien une petite voiture, ce qui parfois est très utile.
2: Une bonne poursuite en voiture, c'est spectaculaire, surtout quand on met le paquet. Ici, une bobine entière de ce film est consacrée à ce sport dangereux mais jouissif quand c'est fait à hauteur d'humain qui n'est pas forcément accro aux sucres, contrairement aux films contemporains inspirés de jeux vidéos...
3: San Francisco est la plus belle ville du monde dans les films. Je le dis tout le temps, Vertigo, Greed, Zodiac... Bullitt est un modèle du genre, avec l'impression de ne jamais perdre de vue la topographie très particulière de cette ville mythique.
4: il y a quelque chose d'excitant avec ces films de la fin des années 60, du début des années 70, qui intègrent tant de nouvelles techniques en osant l'alliance de tous les contraires. Zooms, plans-séquences, mélange de points de vue, la musique superbe de Lalo schifrin, dont Yates a le bon goût de ne pas abuser (Ainsi, la poursuite en voiture est-elle privée d'accompagnement, ce qui la rend encore plus hypnotique. Mais le clou, et là on revient à San Francisco, c'est que le metteur en scène a tourné son film en décors naturels, aussi bien les appartements, les rues, l'aéroport... On a le sentiment d'une caméra insinuée dans la matière, d'un point de vue sur la vraie vie de ces vraies gens qu'on croise. Et c'est prenant...
Avec ce film inspiré de Charles Dickens, Lloyd est en terrain connu, ayant déjà tourné des adaptations de l'écrivain Anglais, la plus notable étant bien sur son A tale of two cities de 1918 pour la Fox. Mais cette nouvelle tâche pour la First National est beaucoup plus intéressante, confrontant le metteur en scène Britannique à deux vedettes particulièrement atypiques, en plus d'un casting absolument irréprochable. En effet, cet Oliver Twist est un "véhicule", comme on disait alors, pour Jackie Coogan, révélé l'année précédente par Chaplin dans The Kid, et que la First National souhaitait exploiter dans une série de films de qualité avec des histoires qui pourraient être vues par toute la famille. Pour l'épauler, il fallait bien sur un acteur capable de reprendre le rôle du méchant par excellence, l'odieux Fagin, aussi bien dans le jeu que dans le physique. Et bien sur, c'est Lon Chaney qui s'y colle...
On suit donc en 74 minutes les aventures d'Oliver Twist, né dans des circonstances douteuses d'une mère qui n'a pas survécu à l'accouchement, puis élevé dans des circonstances abominables dans une institution qui exploite plus les pauvres qu'elle ne leur offre une vie décente. Puis, l'apprentissage auprès d'un croque-mort avec des préjugés tels contre son employé qu'il ne voit pas à quel point le gamin est la victime de tous ceux qui' l'entourent, et enfin l'arrivée à la grande ville d'Oliver qui s'est enfui, et qui se retrouve confronté à deux mondes: celui du crime qui semble être la destinée de tous les destitués, et l'autre, celui de la bourgeoisie, vers la quelle aussi bien le hasard que la vérité de sa naissance le poussent...
Les décors sont superbes, la photographie de Glen McWilliams aussi: souvent nocturne, elle profite à fond des textures présentes, le bois des poutres, les briques, les fumées... C'est de l'excellent cinéma de studio, arrivé à son apogée. Lloyd, on le connaît, ne va pas s'amuser à changer Dickens, et il livre un film au scénario aussi direct, linéaire et chronologique que possible, en profitant au maximum de sa star de 8 ans, qui se livre physiquement et avec déjà un solide métier. Il a eu, il est vrai, un excellent professeur... Autour de Jackie, on reconnaîtra bien sur le grand George Siegmann, qui fait un costaud des plus convaincants, la grande Gladys Brockwell, qui jouait si souvent les femmes déchues, et qui trouve un de ses plus beaux rôles avec Nancy, la prostituée au grand coeur. ...Et puis il y a Chaney.
C'est un de ses grands rôles, mais il y a parfois une confusion de nos jours: il ne fait hélas pas imaginer que Chaney ait été ici en quelque façon la star. Il était encore, après tout, un acteur de composition qui, étant sans contrat, passait d'une compagnie à l'autre au gré des apparitions. Pour un Blizzard (The penalty, 1920), combien de Fagin, combien de rôles mémorables certes, mais de second plan? Il fallait attendre The hunchback of Notre-Dame (1923), puis surtout The phantom of the opera (1925) pour qu'il devienne enfin une valeur sure. En attendant, son Fagin est splendide, veule à souhait, totalement convaincant en professeur du crime et décidément très ambigu, l'acteur ayant eu en plus le bon goût de débarrasser le personnage de tout ce qui renvoyait au judaïsme selon Dickens.
Que le film soit une adaptation sage mais réussie, dans l'ombre de Griffith auquel Lloyd fait souvent penser ici, c'est indéniable. C'était une oeuvre de prestige qui a parfaitement rempli son contrat, mais pour un travail d'illustration, c'est plus que joliment fait...C'est 'un des meilleurs films muets de son auteur, qui en était fier jusqu'à la fin de sa vie.
Un peu d'histoire... dans les années cinquante, sentant venir l'age d'or de la télévision, les studios de cinéma comprennent qu'il n'est pas loin, le temps de mettre a clé sous la porte parce que les gens ne viendront plus voir dans les cinémas ce qu'ils ont chez eux. La décision est donc prise de changer les choses pour inciter les gens à se déplacer. la Fox a donc le Cinémascope, qui propose un spectacle élargi, qui sera bientôt étendu à quasiment toute la famille des studios. Et la Warner se distingue en sortant des films tournés selon un procédé de 3D assez efficace. Pour accompagner les films qui bénéficient de cette technologie, il semblait logique de prolonger l'expérience à d'autres films, bien sûr... dont les cartoons.
Logiquement, la super-star des dessins animés Warner va être le premier personnage à bénéficier de la dite technologie. Et on annonce donc, voir l'affiche, une "laugh riot" en 3D... Laugh riot, ça veut dire qu'on rigole tout le temps...
Et donc on ne rit pas beaucoup. C'est bien Bugs Bunny, puisqu'il est un carottophage à grandes oreilles, mais le film est d'une nullité absolue: Bugs s'installe en plein dans le pays du géant Paul Bunyan, et trouve des carottes géantes. Mais elles sont gardées par le chien géant de Paul Bunyan. Le film perd allègrement son temps...
C'est un excellent Bugs Bunny, qui met en scène un héros qui n'avait rien à faire dans une galère qui ne le concerne en rien... C'est parque qu'il na pas tourné à gauche à Albuquerque que Bugs Bunny se retrouve en pleine corrida dans des arènes. Et alors qu'un taureau s'apprête à faire subir les pires horreurs à un toréador (Bien fait pour lui, mais c'est juste une remarque au passage), Bugs qui vient de débarquer entre les deux se fait éjecter à coups de cornes. Et selon sa formule consacrée... "This means war"!
Le film permet deux choses auxquelles l'équipe de Jones et Michael Maltese, comme toujours scénariste, excellent: d'un côté, déployer une invention exubérante pour les actions de BUgs BUnny, nettement plus volontaire et actif ici qu'il ne l'était dans Forward march hare, le précédent Bugs de Jones, ou dans le médiocre Lumber-Jack rabbit qui suivra. De l'autre, le metteur en scène et ses animateurs se sont beaucoup amusés à anier le taureau, qui est une grand eréussite, d'autant que Bugs Bunny s'amuse beaucoup avec lui, justement...
Si on excepte un petit détail de principe, voici un excellent film, dans lequel l'équipe de Freleng fait exactement ce qu'elle sait si bien faire: une série de variations infimes et exubérantes, très rythmées et souvent musicales, sur un gag ou deux, le tout basé sur une situation de départ en béton: Yosemite Sam est un voyou urbain, pour changer, qui un jour tombe sur un journal qui annonce qu'une veuve (La fameuse "Mammy" de Tweety et Sylvester) a hérité de plusieurs millions de dollars. Il prend la décision de la séduire, afin de pouvoir profiter des millions (Qui lui serviront, bien sur, à faire le mal).
Et c'est là que se situe le petit détail qui me chiffonne: Bugs Bunny décide de faire une bonne action, et le dit. le personnage devient assez clairement mièvre... mais on ne va pas s'en plaindre trop longtemps, parce que si les tentatives de séduction de Sam sont hilarantes (En gros, s'introduire chez la dame, l'embrasser un peu, puis lui courir après comme un fauve en rut, ce qui n'est manifestement pas pour lui déplaire!), les stratagèmes de Bugs seront assez réjouissants aussi. Notamment, il se fait passer pour un autre prétendant à l'accent Français (Il parle comme Pepe le Pew, bien sur) ou encore il va avoir recours à son astuce numéro1: le déguisement, assorti à une imitation convaincante. Donc, on assiste ici à de nombreuses scènes dans lesquelles Yosemite Sam court après Bugs Bunny dans le but de lui faire subir les derniers outrages...
Une petite note au passage, qui sert essentiellement à enfoncer le clou: je dis souvent à quel point les films de Bob McKimson sont minables. Ici, Freleng lui emprunte un gag, celui des bosses du très très très très mauvais film Rabbit's kin. Parce qu'il lui avait plu, ou pour lui montrer comment faire? Je penche personnellement pour la deuxième raison.
Un petit Freleng routinier, dans lequel comme souvent le monde semble se résumer à l'existence d'un lapin et d'un tout petit homme... Pour continuer à faire des variations sur le personnage de Yosemite Sam sans trop le dénaturer, son créateur en fait un colonel de la guerre de sécession! Et s'amuse avec la Mason-Dixon Line, cette "frontière" qui délimitait les états du Nord de ceux du Sud avant la guerre en question, et qui divise malgré la réconciliation les deux civilisations jusqu'à aujourd'hui: Bugs Bunny, éternel nordiste, constate que la sécheresse a eu raison de la dernière carotte, il décide donc d'aller en Alabama, où paraît-il on a établi un récent record de production de carottes... Mais passer vers "Dixieland" va s'avérer difficile, compte tenu du fait que Sam est un soldat Sudiste qui n'a, depuis 90 ans, pas encore reçu l'ordre de cesser sa mission. Celle-ci consiste à empêcher tout nordiste d'entrer...
La fameuse ligne fictive est bien réelle ici. Elle est une démarcation spectaculaire entre la vert pays Sudiste, défendu par le petit énervé, et le Nord brûlé par la sécheresse...
Il faut admettre que de tous les metteurs en scène qui ont pris en main le personnage de Bugs Bunny, Chuck Jones a été depuis le début le plus soucieux de varier les films, et de renouveler constamment les aventures du héros. C'est passé par toutes sortes de variations, dont celle-ci est assez unique en son genre: au début du film (sorti assez peu de temps après la guerre de Corée), Bugs Bunny reçoit pas erreur un courrier en fait adressé à un certain B. Bonny, lui annonçant son incorporation dans l'armée. Comme Daffy Duck chez Bob Clampett, cette nouvelle ne le fait pas spécialement bondir de joie... On suit donc les aventures du troufion Bugs Bunny qui devient assez rapidement le souffre-douleur de son sergent, qui va par conséquent lui-même souffrir.
Le film est moyen; bien sur il est esthétiquement intéressant avec comme toujours chez Jones un jeu de réactions très stimulant. Mais le personnage de Bugs tend à se perdre dans cet environnement qui le rend assez mal à l'aise, d'autant que beaucoup de ses bourdes seront involontaires. Quand Bugs Bunny commet des sottises sans en avoir l'intention il devient à peu près aussi passionnant que, disons, Mr Magoo. C'est à dire sans intérêt.
A noter un gag étrange: quand Bugs Bunny se présente, les officiers lui répondent des choses du genre: C'est ça, et moi je suis Porky Pig. Ca tombe complètement à plat...
Ce film a été réalisé avec le concours d'un groupe de jeunes et moins jeunes cinéastes, qui tous auront un avenir important dans le cinéma, notamment à Hollywood: le metteur en scène Robert Siodmak, et son frère Curt (Auteur de l'idée du film), Edgar G. Ulmer le co-réalisateur, Eugen Schüfftan le talentueux chef-opérateur révélé par Fritz Lang, et Billie (Futur Billy aux Etats-Unis) Wilder, le jeune journaliste qui assurait avoir participé au script, ou du moins à l'idée de départ, et dont des photographies assurent qu'il a bien participé au tournage, en qualité d'assistant et d'homme à tout faire, tout en multipliant les articles de journaux pour promouvoir le film. C'était une production indépendante d'un collectif qui s'intitulait Filmstudio, dont ce sera l'unique production, et si le film a été tourné en plein été 1929, il a été montré pour la première fois à Berlin en février 1930, alors que la révolution du parlant battait son plein. Mais il est resté, heureusement, muet, et n'a pas eu à subir de travestissement avec l'adjonction d'une post-synchronisation (Contrairement par exemple à Prix de beauté de Augusto Gennina, qui lui est strictement contemporain) qui en aurait sérieusement détourné le caractère.
J'ai à deux reprises parlé de "l'idée" plutôt que de l'intrigue, voire du script. car selon tous les témoignages, il a été improvisé, les acteurs faisant au jour le jour ce que leur demandaient les cinéastes. A l'origine de l'idée, il s'agissait de tourner une histoire située dans les environs de Berlin au début de l'été, un dimanche. On y verrait les jeunes gens dans leurs occupations de détente. Et bien sur, la caméra en profiterait pour capter la vie de la capitale Allemande sous un jour insouciant... Et c'est exactement ce qu'on a: imaginons un film qui serait comme le fameux Berlin: Die Sinfonie der Großstadt (1927) de Walter Ruttman, mais sous la forme d'une fiction.
Les acteurs du film, au nombre de cinq, sont tous des amateurs, recrutés pour leur photogénie. Aucun n'avait la moindre vraie expérience(Même si l'une d'entre eux était mannequin, et une autre figurante), mais ils font un travail remarquable. il s'agit de Wolfgang Von Walthershausen, Erwin Splettstosser, Christl Ehlers, Annie Schreyer et Brigitte Borchert. Cette dernière fait plus ou moins office de star du film... L'intrigue est simple: un samedi, Wolfgang rencontre Christl dans la rue, l'aborde et ils conviennent de se retrouver le lendemain pour une sortie au lac. Wolfgang demande à son ami Erwin de venir avec sa petite amie Annie. Le lendemain, Wolfgang et Erwin retrouvent comme convenu Christl, qui a amené sa meilleure amie Brigitte. Annie est en retard, et... le restera du début à la fin de la journée. Les autres, quant à eux, vont passer une après-midi baignade-pique-nique classique, sauf que deux d'entre eux vont, à un moment, disparaître discrètement dans les bois...
Clairement, ce film extrêmement maîtrisé est à la croisée des chemins. d'un côté, il reprend des éléments de la vague de films sociaux de la fin du muet, que ce soient ceux de Lamprecht, ou Pabst; il s'inspire du documentaire sous toutes ses fores: Ruttman vient à l'esprit, et l'influence en est évidente: la vision mi-objective, mi-amusée de ces Allemands en pleine délectation dominicale (Le film bifurque souvent de son intrigue principale pour nous régaler de ces portraits distanciés de vrais gens qui vivent leur vraie vie à côté des héros) est à mettre sur la même longueur d'ondes que le beau portrait de Berlin cité plus haut. On sent aussi l'influence Soviétique, le film citant ouvertement Eisenstein dans une parodie affectueuse du montage de Potemkine...
Et il se passe un de ces miracles dont le cinéma, il est vrai, n' a jamais été trop avare. La qualité exceptionnelle de la photo de Schüfftan, son oeil de peintre allié à la beauté de ces images captées sous un soleil complice font merveille. On se laisse complètement emporter dans le portrait tendre et un peu cruel aussi de ces vies de petites gens, dans la vie et l'insouciance aujourd'hui disparues de ces humains du dimanche. Et l'identification est immédiate, même si les coutumes, les modes de fonctionnement, ont bien sur changé, ce qui fait de ces fantômes et ombres sur l'écran des humains (Représentatifs selon un intertitre de "4 million d'Allemands"), est évident. Les cinq personnes sont, dans leur simplicité tranquille, leur manque de surjeu, leurs réactions aussi authentiques, parfaits pour un tel film, et plus on le voit, et plus on l'aime...
le dernier court métrage de Laurel et Hardy sorti en 1928 est également le premier film des garçons qui soit signé par Leo McCarey, le quatrième homme: en effet, quatre cinéastes ont plus ou moins revendiqué la paternité du "couplage" entre les deux comédiens. On ne s'étonnera pas qu'Hal Roach, le patron du studio en ait endossé la paternité, même si on doute qu'il ait été aussi perspicace. Stan Laurel a toujours dit avoir été celui qui avait présidé à la décision, mais dans ce cas elle aurait été bien tardive, vu le temps écoulé entre la première rencontre des deux acteurs et la naissance du duo... En tant que directeur général du studio entre 1922 et 1923, le comédien Charles Parrott (Charley Chase donc) avait appelé de ses voeux une association de Laurel avec un autre comédien, croyant avec raison que le génie de Stan se révélerait dans une telle série. Leo McCarey, le plus prestigieux sans doute, est le dernier à avoir revendiqué la paternité du duo. Il faut dire qu'il a été amené à superviser la production de tous les films de 1928, derrière Clyde Bruckman ou James Parrott (jusqu'à 1927, c'est F. Richard Jones qui occupait cette place au studio), et qu'il était aux côtés de Chase un metteur en scène aguerri par ses nombreuses réalisations de courts métrages. Mais je pense qu'il fait attribuer à ses allégations la même importance qu'à celles de Capra clamant qu'il avait "créé" le personnage de Harry Langdon... C'est à dire aucune.
Qu'il ait été un affabulateur opportuniste ne doit pas nous détourner d'une vérité essentielle: Leo McCarey était dans son domaine la crème de la crème. Et les trois films qu'il a réalisés pour l'équipe de Laurel et Hardy sont sacrément bons! Dans celui-ci, il revient à une veine matrimoniale, qu'il avait beaucoup explorée dans ses courts métrages en compagnie de Charley Chase... We faw down est surprenant à la fois par son austérité et son efficacité. Austère, il l’est par l’économie de moyens : après tout, la deuxième partie se situe presque intégralement dans un salon, entre les deux compères et leurs épouses. Alors qu’ils aident deux jeunes femmes dans la rue, Laurel et Hardy se salissent. Ils accompagnent donc leurs deux « conquêtes » chez elles le temps de se sécher ; entre-temps, leurs épouses auxquelles ils avaient prétendu qu’ils iraient au théâtre, sont sorties précipitamment : elles ont appris qu’un incendie avait ravagé le théâtre en question. Dans la rue, elles voient Stan et Oliver, sortant de chez les deux jeunes femmes, en se rhabillant… Voilà pourquoi ensuite, les deux compères ont les plus grandes difficultés du monde à être convaincants lorsque ils racontent leur soirée au théâtre à leurs deux épouses.
Pour sa première vraie mise en scène pour Laurel et Hardy, McCarey ressort toute la science de la comédie de situation telle qu’il l’a pratiquée en symbiose totale avec Chase pendant 3 ans, et ne cherche pas à noyer le poisson: dès le départ, il est question de mentir sciemment, afin de mener des rapports conjugaux aussi sains et agréables que possible. La séquence de Laurel et Hardy chez les deux jeunes femmes présente une scène tournée en plans serrés, vec Laurel qui craque parce que Kay Deslys flirte un peu trop agressivement avec lui, la scène est longue, mais magistrale. Leo McCarey sera un maître de la screwball comedy, mais il est clair qu’il sait déjà manipuler le graveleux et le rendre acceptable … Sinon,le final du film est tellement drôle qu’il resservira, d’une part, et que je ne vais pas vous le raconter, d’autre part.
Comme rareté, cet étrange film se pose un peu là: il a été tourné avec des bouts de ficelle 1930 entre deux autres tournages par un chef-opérateur mythique, c'est un moyen-métrage de quatre bobines, totalisant 36 minutes, parlant mais très peu (Et très mal, objectivement, puisqu'il a été tourné en muet et post-synchronisé à la va-vite), et interprété par des acteurs non-professionnels. Il a disparu des radars au point de n'apparaître que dans de très très rares filmographies. Commençons peut-être par rappeler qui est Schüfftan: il a débuté en 1924, en tant qu'opérateur sur les Nibelungen de Lang... Celui-ci qui l'a ensuite employé sur Metropolis a du en être content, d'autant que Schüfftan connaissait son affaire: il était à la fois peintre et débrouillard, et avait un instinct optique rare. il avait en particulier inventé un effet de trompe-l'oeil qui permettait d'économiser de l'argent en décors, en utilisant des maquettes situés à des angles particuliers qui donnaient l'illusion d'être de gigantesques décors. Si vous avez vu Metropolis, pensez à la séquence du Moloch, par exemple... Schufftan a ensuite travaillé sur le Napoléon de Gance, avant de tenter sa chance aux Etats-Unis, mais pour rien. Revenu en Europe, il a été en 1929 de la partie sur le fameux film Menschen Am Sonntag (Les hommes le dimanche), de Robert Siodmak et Edgar George Ulmer, dont l'atmosphère d'improvisation, l'observation de la vie en ville, sont une préfiguration de ce petit film.
Ins Blaue hinein, ça veut dire "A l'aventure", et on y raconte l'histoire de trois amis qui viennent de mettre la clé sous la porte de leur petite entreprise de finance. Le patron, le garçon de courses et l'expert-comptable s'en vont donc en voiture, mais il leur fait d'abord passer rendre la petite amie de l'un d'entre eux. Les quatre se livrent à d'étranges chassés-croisés burlesques, avant d'aller passer du temps chez l'un d'entre eux, dans une petite maison insalubre à l'écart de la ville. Là, ils se lancent dans une idée commerciale: ils vont fournir un service de toilettage aux chiens des voisins...
Ins Blaue hinein, ça veut aussi dire "à tort et à travers", et ça décrit tout à fait le côté volontiers foutraque du film, qui le rend un peu cousin, non seulement du film célèbre de Siodmak déjà cité, mais aussi des films des Prévert, L'affaire est dans le sac, par exemple. si le sérieux de l'entreprise semble peu probant, au moins l'atmosphère d'insouciance communicative, à peine deux ans avant l'arrivée des nazis, tranche sur le ton habituel des films engagés de l'époque, ceux de Pabst ou Lang. Et ce film oublié de l'histoire du cinéma prolonge aujourd'hui son inévitable filiation avec Menschen am Sonntag figurant en bonus dans l'excellente édition Criterion de cet incontournable film muet.