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29 février 2016 1 29 /02 /février /2016 16:23

Jonas Sternberg, pas plus Von que moi, savait ce que le déguisement, ou son équivalent l'uniforme, peuvent faire à un homme. Jannings, vedette Allemande du film de Murnau Le dernier des hommes, qui traitait précisément des effets de la perte d'un uniforme sur un vieil homme, le savait aussi. Cette fable noire et souvent tragique est basée sur l'industrie de l'illusion à Hollywood; un réalisateur voit arriver un jour sur son film un figurant qui n'est autre que l'homme qui l'a arrêté en Russie, en pleine révolution. L'un et l'autre ont aimé la même femme, et le réalisateur va se repaître de l'inversion des rôles: il est désormais en position de force. L'un des premiers films majeurs basé sur un flash-back, The last command est aussi un chef d'oeuvre tout court, absolument envoûtant.

L'histoire commence à Hollywood en 1928, une première façon de brouiller les pistes. L'action principale est concentrée sur une journée... Un réalisateur d'origine Russe, Leo Andreyev (William Powell) prépare un film sur la Russie, et a besoin de figurants qui fassent aussi Slaves que possible. On est dans l'univers des Stroheim, des Sternberg aussi, ces réalisateurs démiurges qui poussaient en apparence le bouchon de l'ultra-réalisme ou de l'illusion aussi loin que possible pour arriver le plus souvent sur le baroque le plus absolu. Andreyev est un homme important, ses assistants sont des yes-men, et ça finit par l'ennuyer: l'expression qui se lit sur son visage devant l'armée de briquets tendus par ses subordonnées lorsqu'il sort une cigarette de son étui est sans équivoque... Parmi les photos de figurants et d'acteurs de second plan qu'il examine, Andreyev repère une tête connue, et demande à ce qu'on convoque l'acteur: c'est Serge Alexandre (Emil Jannings), un vieil homme un peu lent, dont le tremblement de tête est permanent, à la grande irritation des gens qui travaillent avec lui. Il vit chichement dans une de ces innombrables pensions d'artistes qui peuplent le vieux Los Angeles, et va se rendre à son rendez-vous. Imperceptiblement, le film est passé d'un de ses personnages principaux à l'autre...

C'est durant la phase de maquillage que le personnage de Serge Alexandre se révèle. Il est fort différent des autres acteurs et figurants, qui braillent, jurent, s'invectivent. Lui est posé, et presque absent, lent dans ses gestes, et... hanté. Il sort de sa veste un paquet qui contient une médaille, qu'il accroche ensuite à son uniforme. Mais les autres se moquent de lui et de son air hagard, et il explique que son bijou lui a été donné par le Tsar lui-même. Ce qui n'arrange rien, bien sur... On lui fait remarquer que son tremblement est irritant, il répond qu'il a subi un choc, et qu'il n'y peut rien.

Est-ce la médaille, ou le traumatisme d'être moqué et incompris, ou le décalage entre lui et les hommes qui l'entourent, tous issus d'un milieu populaire, ou tout simplement le fait d'avoir face à lui un miroir qui lui renvoie une image piteuse de lui-même? Quoi qu'il en soit, le flash-back qui représente le coeur du film est situé à cet instant précis, et va se dérouler sans interruption pour les quarante minutes suivantes. 1917: Serge Alexandre est un général important, il est l'un des cousins du Tsar, et il est en charge d'une troupe importante. Il doit aussi veiller à la contestation qui enfle, entre les remous des agitateurs communistes civils, et la grogne des soldats engagés dans une guerre dont ils ne veulent décidément pas... Et en prime, il en a assez de devoir jouer au petit soldat pour le plaisir des huiles qui viennent de la capitale, ainsi doit-il mettre ses soldats, par ailleurs engagés dans un conflit crucial, en rangs d'oignon pour le contentement de son cousin le Tsar qui vient les passer en revue. Or, le général sait qu'il n'y pas pas de temps à perdre, si la guerre est perdue, ce sera la révolution, et le chaos. Bref, pour un soldat de la vieille aristocratie blanche, Serge Alexandre est un homme évolué, fin et surprenant... Et en ce jour, il accueille un certain nombre d'agitateurs ou supposés tels, parmi lesquels Leo Andreyev, et sa maîtresse la belle Natalia Dabrova (Evelyn Brent). Acteurs, ils ont été appréhendés parce qu'ils sont surtout soupçonnés de prêcher ouvertement la révolution. Andreyev est jeté en cellule avant d'être déporté vers l'Est, et Serge Alexandre garde littéralement Natalia pour lui. Ce sera à la fois sa perte et son salut, car entre la belle révolutionnaire mystérieuse et le vieux général blanc, le coup de foudre sera spectaculaire...

On attendait de cet extraordinaire flash-back, qui nous amène par le cinéma d'une représentation des coulisses de l'usine à rêves, à une reconstitution magnifiquement plastique de la Russie confrontée à l'urgence dramatique de 1917, une confrontation entre le révolutionnaire ombrageux, et le général Russe blanc. Il n'en sera rien, pas plus que dans leur rencontre sur le plateau, l'un devenu metteur en scène, l'autre figurant et moins que rien, dans une inversion radicale des rôles. D'une certaine façon, Sternberg nous donne suffisamment d'indices pour nous indiquer qu'ils sont un seul et même homme, ou en tout cas similaires, mais à des moments différents., Si confrontation il y a, c'est essentiellement entre le général et la femme, qui vont s'aimer dans des fulgurances aussi délirantes que ne sont les circonstances. Et ce qui amènerait éventuellement les deux hommes de 1928, derniers survivants du drame qui s'est joué en Russie, à un conflit, c'est plus l'image de la femme et des circonstances dans lesquelles elle a été perdue, que la différence d'opinions. Et le vieux général, auquel son désormais supérieur donne une mission, celle de s'incarner lui-même dans une reconstitution du choc frontal qu'il a eu avec la révolution onze années auparavant, va s'acquitter de sa tâche avec une telle fougue, une telle énergie du désespoir, une telle passion, que... Non, il va falloir le voir, je ne peux vous le révéler. Disons que dans le Hollywood du film, plus vrai que le vrai, reconstitué avec ironie et rigueur par Sternberg (qui s'est représenté dans plusieurs personnages, ici, c'est évident), on s'en souviendra du passage de Serge Alexandre, l'obscur figurant qui tenait tant à mettre ses médailles au bon endroit... Un grand acteur, ça oui. Même plus: un grand homme, tout bonnement. Comme Jannings, dont ceci est l'unique film Américain survivant, et franchement, c'est dommage qu'on ne puisse désormais mettre la main sur aucun des autres, celui-ci est hallucinant.

 

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Published by François Massarelli - dans 1928 Josef Von Sternberg Muet Criterion **
24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 16:43

Voilà une rareté, une vraie! Il s'agit d'un petit film mélodramatique, issu d'une co-production Anglo-Néerlandaise; le film a été tourné dans des décors intéressants, dont un bateau (Du type de ceux, j'imagine, qui faisaient à l'époque la traversée entre la Belgique et la Hollande, et la côte Est de l'Angleterre, via la Mer du nord). Il conte une histoire de cirque, un genre à part entière dont le cinéma muet avait le secret.

Jim est un artiste de cirque, qui a créé une série de numéros liés à l'imagerie du western. IL trouve un empli dans un cirque tenu par une brute épaisse, et va devoir entrer en rivalité avec son patron pour le coeur d'une jeune femme, sa partenaire. mais les deux tourtereaux ne se connaissent-ils pas déjà? et quels secrets inavouables le mystérieux Jim, qui a beaucoup bourlingué, cache-t-il?

Inavouables, inavouables... On ne le sait pas vraiment. Tout au plus le jeune homme a-t-il été mêlé, à son corps d"fendant, dans la mort d'une de ses anciennes partenaires, en Amérique du Sud. mais qu'importe, on est ici en pleine mélodrame! D'ailleurs, c'est assez décevant, en dépit des jolis décors (Qui tranchent un peu sur les décors habituels de ces films. Ici, assez peu de studio... de la débrouille, essentiellement. Le film n'a pas été conservé dans une copie intégrale, il en subsiste un condensé, avec des intertitres Français et Flamands, disponibles grâce à la cinémathèque Eye. Et le principal argument de vente du film reste, bien sur la présence, cinq ans avant Underworld de Sternberg, d'une future vedette Américaine, stationnée alors à Londres: Evelyn Brent. Méconnaissable... N'est pas Sternberg qui veut.

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Published by François Massarelli - dans Muet 1922
24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 16:38

Pas spécialement un Freleng de concours, ce film met Bugs Bunny en concurrence avec un ennemi nouveau, qu'on ne reverra d'ailleurs jamais plus, un gros lapin nommé Casbah. Les deux sont rivaux pour conquérir le coeur d'une charmante lapine, miss Daisy. Bugs Bunny va user de tous les moyens pour parvenir à ses fins,y compris bien sur les plus déloyaux...

Pas de quoi pavoiser, même si le film se laisse voir. On constate que Bugs Bunny aime toujours se grimer en personnage du sexe féminin, toujours plus pulpeux que les vraies lapines. La réalisation est impeccable, les gags de bon aloi... Pas plus.

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Published by François Massarelli - dans Bugs Bunny Animation Looney Tunes Friz Freleng
24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 16:30

Bugs Bunny est un lapin de laboratoire, dont un scientifique qui prépare une communication à l'académie des sciences a décidé de faire le cobaye d'une expérience, consistant en un échange de personnalité entre une poule et le lapin.

Je ne fais pas mystère du fait que décidément, je n'aime pas le style de Bob McKimson, sa direction, le laisser-aller de son dessin une fois animé, et le fait que ses films sont parmi les plus ennuyeux de toute la production classique de la WB. Ici, il se distingue par la laideur étrange des personnages humains, par le fait que Bugs est irrégulier, en particulier au niveau de se jambes qui d'un plan à l'autre doublent de volume. L'histoire est un bon point de départ, mal exploité, d'autant qu'il y a un animal qui aurait pu être intéressant: une poule! Mais au lieu d'en faire des merveilles (En leur temps, Clampett et Avery ont systématiquement fait des choses merveilleuses avec les gallinacés. McKimson, qui a autant d'imagination qu'une éponge attaquée par des champignons, n'a jamais été foutu de faire quoi que ce soit d'intéressant avec un poulet, alors qu'un de ses héros de prédilection était un coq!

Et puis, que penser de la frustration de voir un film qui nous promet de croiser Bugs Bunny avec une poule, sans que la promesse ne se réalise?

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Published by François Massarelli - dans Bugs Bunny Animation Looney Tunes
24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 16:15

La création d'un héros durable tient parfois à peu de choses... Durable, c'est un bien grand mot, d'ailleurs: Marvin le Martien n'apparaîtra en tout et pour tout que dans cinq films... Mais ce n'est pas un personnage qu'on oublie de sitôt...

A l'origine, il y a donc ce film, du pur Chuck Jones dans lequel Bugs Bunny est choisi pour participer à une mission sur la lune. Persuadé (Carottes...) d'accepter la mission, il se retrouve donc coincé dans une fusée qui d'ailleurs va se crasher sur la lune... où il va rencontrer la plus étrange des créatures extra-terrestres de tous les temps, avec ses baskets, sa jupette et son casque romain, ainsi que son chien vert qui possède les mêmes attributs. Le reste, inévitablement, est une série de gags idiots liés à la confrontation entre un être trop supérieurement intelligent (Bugs) et deux créatures d'une autre planète plus bornés l'un que l'autre.

Outre l'apparition de Marvin, le meilleur moment de ce film (Qui a l'avantage de nous proposer un Bugs Bunny un peu moins omnipotent qu'à l'accoutumée) est l'arrivée de la fusée sur la Lune, qui occasionne des séquelles sur le héros, devenu incapable de se mouvoir normalement. Jones choisit de saccader à l'extrême sa progression, alternant plusieurs images fixes, de Bugs Bunny dans des attitudes de distorsion prononcée. Un,moment qu'on peut juger autant hilarant que très déstabilisant, qui participe assez bien d'une attitude de Chuck Jones face à l'existence, faite d'humour noir, d'absurde, et d'une certaine méchanceté graphique. Un pendant de ce passage, qui pousse le bouchon beaucoup plus loin, est le célèbre Duck Amuck de 1953.

Quant à Marvin, eh bien... il reviendra.

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Published by François Massarelli - dans Bugs Bunny Animation Looney Tunes
24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 16:07

Le film, fait remarquer fort justement l'historien de la WB Greg Ford, aurait du s'appeler Yosemite Sam rides again! En effet, c'est la deuxième fois que Bugs a pour co-vedette (Et donc adversaire) la version western du personnage, après Hare trigger. On les a vus ensemble aussi dans Bucaneer Bunny, mais là, le personnage (Sans perdre pour autant son accent du Sud-Ouest), était un pirate. Ici, c'est le Sam des grands jours, avec une réputation à garder, qui est de retour. Le prétexte tient en vingt secondes: dans une ville du Far West, Sam arrive dans un saloon et fait fuir tout le monde, et met la population au défi de se mesurer à lui. Seul Bugs Bunny relève le gant...

C'est du bonheur. Le film ne laisse pas un seul temps mort, recycle avec génie les gags les plus réjouissants en une construction parfaite, tout en ajoutant une bonne mesure d'absurde. Le fait est que Freleng adore le western, et ça se voit! Il se plait à jouer sur tous les clichés, tout en ajoutant des petites variations rigolotes. Et il nous rappelle que Bugs aime le genre lui aussi, qui en plein duel s'adresse soudain à nous en disant, comme un gosse, regardez, je suis comme Gary Cooper!

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Published by François Massarelli - dans Bugs Bunny Animation Looney Tunes
24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 15:58

Max Linder est amoureux d'une jeune femme, qui le lui rend bien. Mais le père, un riche industriel, est contre cette union... Qu'importe, Max s'accroche! Et il va coller aux basques du père (De plus en plus excédé) et de la fille, les suivant à peu près partout...

Max Linder est populaire, demandé, et fournit Pathé de façon régulière, pour ne pas dire prolifique. Ce film, rendu disponible par Maud Linder dans l'anthologie de dix courts métrages sortie il y a quelques années, est un exemple de ce tout-venant qui n'apporte pas grand chose, et qui surtout donne l'impression d'accumuler des péripéties répétitives sans grand intérêt...

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Published by François Massarelli - dans Comédie Muet Max Linder
21 février 2016 7 21 /02 /février /2016 16:31

Ce film date de la période durant laquelle la renommée de David Lynch a changé, passant de celle d'un réalisateur de cinéma atypique aux films sulfureux et si distinctifs (Eraserhead, Blue Velvet, sans parler du succès d'Elephant Man et du cas Dune) à l'image d'un réalisateur novateur qui s'attaquait à la télévision avec un flair surprenant et un succès mérité. Twin Peaks a changé durablement Lynch, mais aussi son cinéma: ainsi, les deux films réalisés dans le sillage immédiat de sa série fétiche ont-ils franchi avec hardiesse les limites... Il est vrai qu'à la télévision avant HBO, on ne pouvait pas tout faire... Donc en se divisant en deux, Lynch a gardé dans Twin Peaks un équilibre raisonnable entre sa tendance au surréalisme et son envie d'être suivi par les spectateurs, alors que ses films se sont mis à ruer copieusement dans les brancards. Ca aurait tout pour être une bonne nouvelle, mais...

Wild at heart est d'une affligeante nullité, c'est un non-film, mal non-joué par des acteurs qui ne doivent sans doute pas savoir ce qu'ils font. Certes, Lynch a de l'humour, et une affection sans borne pour les losers et les oubliés, ainsi que pour les histoires qui se nourrissent à la fois au vivier des films noirs les plus crapuleux, et d'une vision cruelle mais réaliste des orifices les plus noirs de l'Amérique profonde. Certes, c'était une bonne idée, pourquoi pas, d'appliquer le thème du Magicien d'Oz à une histoire de cavale qui ferait passer le Natural born killers d'Oliver Stone pour un épisode des Bisounours... Mais pourquoi se contenter de mettre tout ça sur de la pellicule, sans se creuser un tant soit peu les méninges pour écrire un vrai script? Et surtout en ne dirigeant surtout pas les acteurs, qui deviennent des clichés de clichés? Et on peut toujours rajouter autant d'allusions lourdingues au Magicien d'Oz, voire des plans ridicules d'une sorcière, la farce ne passe pas...

Ce film est Godardien, finalement: même prétention, même tendance à saupoudrer de moments, de bruits, de répliques, qui nous font croire qu'on est devant un film. Même subtile tendance à commenter les genres plutôt que d'y sacrifier... Oui, ce film est Godardien, ce qui dans mon langage signifie tout bonnement qu'il est sans le moindre intérêt.

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Published by François Massarelli - dans David Lynch Navets
20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 17:08

Un peu d'histoire pour commencer...

La carrière de réalisateur de Sternberg a commencé avec The Salvation hunters (1925), un film que d'aucuns pourraient qualifier d'expérimental, voire d'amateur. Les "stars" en étaient George K. Arthur et Georgia Hale (The gold rush), ce qui explique peut-être le soutien de Chaplin: c'est par le biais de United Artists que le film est distribué nationalement. Le film conte les "mésaventures" de marginaux dans une zone portuaire, et permettra à Chaplin de proposer à Sternberg de démarrer une collaboration. Le film produit par Chaplin et mis en scène par Sternberg s'appelait The woman of the sea. Projeté une fois, jamais sorti, le film a-t-il déplu à son éminent producteur? Edna Purviance, tournant un film sans la direction de son mentor, a-t-elle déplu? Sterberg a-t-il déçu Chaplin? Le film a été détruit, devenant probablement un graal particulièrement important auprès de million de rêveurs... Echoué à la MGM, Sternberg aurait fini seul un seul film, The exquisite sinner... et encore, on parle de retakes effectuées par un tiers. En tout cas ce film d'aventures romantiques a déplu à la hiérarchie et entraîné le renvoi du metteur en scène de son film suivant, The masked bride... C'est donc à la Paramount que Sternberg va trouver un studio qui le laisse déployer sa vision. Il va aussi parfois être amené à travailler sur les films des autres: It, de Clarence Badger, par exemple, ou encore le montage de The honeymoon, deuxième partie de The wedding march... Mais le principal effet de son arrivée à la Paramount, c'est bien sur qu'il va être choisi pour tourner Underworld, qui s'annonce comme un film important pour le studio.

Le film conte les aventures d'un bandit, Bull Weed (George Bancroft) et la façon dont ses ennuis s'accumulent lorsqu'il prend sous son aile un ivrogne, rebaptisé "Rolls Royce" (Clive Brook). A son service, Rolls Royce est d'une fidélité inattaquable à son mentor, mais Bull ne peut s'empêcher d'être jaloux lorsque il voit que sa petite amie Feathers (Evelyn Brent) développe une amitié profonde avec son protégé. Et cette jalousie, par un enchaînement compliqué, va précipiter sa chute: suite à l'assassinat sauvage d'un autre gangster, Bull est condamné à mort. Rolls Royce et Feathers, partagés entre la fidélité à Bull et le fait de pouvoir enfin vivre leur idylle à l'air libre, vont-ils faire quoi que ce soit pour empêcher sa mort?

Ce qui est frappant dans Underworld, c'est la façon dont le metteur en scène semble opérer, cherchant à la fois des moyens abstraits de rentrer dans le vif de son intrigue, et des moyens de faire du sens avec ce qui normalement n'apparaît pas au premier plan. Une sorte de don absolu pour l'utilisation du détail, qui se manifeste dans chaque plan ou presque: par exemple, l'apparition de Feathers dans le film se fait en trois temps; dans la rue, la caméra s'amuse à suivre quelques chats errants qui fouillent dans les poubelles, puis s'attache à suivre un chat blanc, à l'allure nettement moins miteuse, qui va entrer dans un immeuble. On coupe ensuite vers un plan de Feathers, qui vient d'entrer dans l'immeuble en question, et vérifie sa tenue: ses bas, puis les plumes qu'elle porte à sa robe (D'où son surnom). Troisième plan: une plume s'est détachée et tombe au sous-sol, où elle est ramassée par "Rolls Royce" qui fait le ménage, et lève la tête pour voir d'où vient cette plume. Les deux futurs amants ne s'étaient pas encore rencontrés...

Le metteur en scène semble attaché à inventer toute une grammaire d'effets visuels, et utilise à merveille l'ombre et la lumière, la fumée aussi, et l'essentiel du film se tient, bien sûr, dans des scènes nocturnes. Sternberg, un peu à la façon d'un Michael Curtiz, mais sans doute avec un rien plus de subtilité, convoque les ombres de ses personnages pour composer des plans saisissants, à la fois irréalistes et hyper-efficaces. Il en use non seulement pour l'atmosphère, pour étendre le champ d'action de ses personnages, mais aussi pour jouer sur le suspense et la menace qui pèse sur ses héros. Surtout, le film ne s'aventure jamais dans le schéma habituel du bien et du mal, préférant jouer sur la notion de décence et de loyauté interne au code des gangsters, ainsi que sur le romantisme des personnages, dans un triangle amoureux qui jamais ne devient sordide...

Bref, Underworld, c'est l'invention du film de gangsters: Enorme succès, largement mérité, ce film est non pas l'ancêtre du film noir, il en est la naissance! Indispensable.

 

Underworld (Josef Von Sternberg, 1927)
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Published by François Massarelli - dans Josef Von Sternberg Muet Gangsters 1927 Criterion **
20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 10:25

The three must-get-theres est un film étonnant à plus d'un titre; c'est une parodie parfaitement assumée, des Trois mousquetaires d'ailleurs, comme le jeu de mots glorieusement affligeant du titre le laisse comprendre. Une pochade tellement délirante qu'on jurerait qu'elle a été conçue pour le plaisir d'une soirée privée, d'autant que les décors en sont "volés" à Douglas Fairbanks, qui venait de tourner sa version du roman de Dumas. Fairbanks avait de l'humour, il aimait bien Linder, il n'a pas eu à se faire prier trop longtemps pour prêter ses décors et son studio...

Après les deux films Américains précédents (Seven years bad luck et Be my wife), plus sophistiqués, c'est toujours un peu curieux de voir Linder se vautrer dans une telle débauche de gags idiots, mais la plupart sont très inventifs. Beaucoup d'entre eux utilisent un don pour le gag chorégraphié, comme dans Seven years bad luck, et l'observation est souvent mordante. Les clichés et les passages obligés du roman sont soulignés, les anachronismes pleuvent: Linder et son équipe ne font aucun effort pour cacher poteaux et fils électriques, les gardes du Cardinal se déplacent à moto, on utilise le téléphone, etc...

L'ensemble est une inventive pochade qui permet en somme de s'amuser sans pour autant se prendre au sérieux... Mais ce n'est en rien un effort destiné à rire entre amis, le film a vraisemblablement été conçu dès la base comme un film pour le grand public, au vu des moyens, et du casting: Bull Montana, Jobyna Ralston y participent, et le grand Fred Cavens a servi de consultant pour le travail d'escrime... Et certaines séquences ont un pouvoir assez fort, puisqu'il m'est désormais impossible de voir le film de Fairbanks et Niblo sans penser à celui-ci, ce qui tend à détruire un peu l'effet de sérieux...

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Published by François Massarelli - dans Comédie Muet 1922 Max Linder ** Dumas Jobyna Ralston