Sorti quelques mois après un film de Curtiz intitulé Female, ce petit film d'aventures exotiques aurait pu s'intituler... Female, justement. Kay Francis y interprète le personnage de Tanya, une chanteuse échouée à Rangoon et trahie par son amant (Ricardo Cortez) qui l'a vendue à un proxénète (Warner Oland); elle s'enfuit pour Mandalay, mais sur le bateau ou elle voyage vers une nouvelle vie, elle rencontre un beau docteur (Lyle Talbot) dont elle guérit l'alcoolisme, mais aussi elle retrouve Tony, l'homme qui l'a trahie... Doit-elle se résigner à retrouver son passé, dont le moteur est l'amour qu'elle a ressenti pour Tony, ou doit-elle se diriger vers un futur fait de dignité aux côtés de celui qu'elle vient de rencontrer? Un bateau en direction d'un endroit idéal, des personnages exilés et en errance, une galerie de personnages durs et des choix de vie déterminants, on est malgré le coté série B du film en plein dans la thématique de Michael Curtiz , et Kay Francis, en personnage de femme qui prend son destin en charge, est dans la lignée des portraits de dames du metteur en scène: exploitée, prostituée, Tanya n'aura de cesse de jouer le jeu en allant plus loin que les personnages masculins et retourner leurs propres armes contre eux; la deuxième partie du film la voit prendre l'avantage et elle est désormais à même de sauver un autre personnage de la situation dans laquelle il est: il partiront ensemble à la fin...
Moins marqué qu'à l'accoutumée, mais toujours efficace, le style du réalisateur apparaît surtout dans le rythme effréné, on l'imagine dirigeant ses acteurs d'un tonitruant "Faster!" comme seule indication scénique; il est vrai que la consigne était de boucler un film en 7 bobines, il faudra attendre 1935 avant qu'on autorise Curtiz à faire long (Il fallait sans doute expier l'échec public de Noah's ark...) Les personnages, comme à l'habitude sont très bien campés face à une caméra qui sait n'en négliger aucun. Sinon, nous sommes en présence d'un film Warner typique des audaces de la période, avec les références frontales à la prostitution, les danseuses à peine vêtues, et surtout le fait qu'un faux crime, non élucidé et impuni, donne l'idée à un personnage de l'accomplir et de s'en tirer sans dommage, à la fin, et au contraire, libre... le film regorge d'images dures et exotiques, à commencer par la peinture de Rangoon dominée par la figure imposante (Et totalement exagérée) de Warner Oland en parrain menaçant ou veule (Tout dépend de l'interlocuteur...) du crime et de la prostitution.
La "version longue" de la version longue de ce film dont l'histoire de la confection est riche en rebondissements, est désormais disponible. Elle contient une vingtaine de minutes supplémentaires par rapport à la version auparavant disponible, dont certaines sont mythiques; par contre, certaines voix se sont élevées pour rappeler que Leone lui-même se serait opposé à la réinsertion de certaines scènes. On n'est donc sans doute pas devant une version idéale. Au moins la vision de ces quatre heures et onze minutes nous permettent-elles de revoir le film, avec toujours plus de bonheur...
C'est vers 1968, au moment de la sortie de Once upon a time in the west que Leone a commencé à vouloir monter ce projet, y voyant la possibilité de continuer une nouvelle trilogie. L'histoire est célèbre: le cinéaste a tenté par plusieurs fois de monter ce film, trouvant à plusieurs époques les acteurs idéaux, avant de voir le projet capoter plusieurs fois. Tel qu'il est le film propose des solutions idéales avec ses acteurs Américains, qui s'expriment tous en anglais du début à la fin, permettant au film d'échapper à cette malédiction de post-synchronisation mal fichue qui reste embarrassante en particulier sur Il était une fois la révolution. Mais de toutes façons, l'intérêt de ce film vaste et riche est ailleurs: il conte une vision du siècle, par la lorgnette du banditisme, à travers l'amitié entre Noodles (David Aaronson, interprété par Robert de Niro) et son ami Max, joué par le grand James Woods. Les deux sont au départ des garçons débrouillards de Brooklyn, où ils apprennent à devenir des caïds, selon le précepte de Max (On ne veut pas de patron). Ils subissent une rupture brutale, lorsque Noodles est envoyé en prison pour avoir brutalement tué un gangster qui avait abattu l'un des leurs, le petit Dominic, alors que tout semblait baigner dans l'huile... après le retour de Noodles à la vie active et aux affaires, en plein age du jazz (les années 20), les deux hommes semblent de plus en plus éloignés l'un de l'autre, et une trahison se profile alors, qui va avoir sur les personnages des répercussions graves, tant psychologiques qu'historiques...
Noodles, parallèlement, est hanté par le souvenir de son amour d'enfance, Deborah (Elizabeth McGovern), dont il était fou, mais qui l'a constamment à la fois repoussé et encouragé de façon très ambiguë. Comme avec son film précédent, Leone le provocateur choisit de raconter à sa façon l'histoire du 20e siècle en en faisant l'histoire de gangsters et de leurs méthodes... Le motif qui sert de fil rouge au film est le temps, avec sa structure étonnante, faite de flash-backs ou de flash-forwards (Il y a un aspect polémique de la structure temporelle, sur lequel je reviendrai), le temps qui fait d'un garçon un homme et d'un homme un vieillard. Les acteurs ont été sélectionnés pour leur capacité à interpréter les personnages vieillis, et De Niro s'en sort bien, comme James Woods.
Le rêve Américain est ici vu par le biais du gangstérisme, mais aussi de l'antagonisme, à moins que ce ne soit l'amitié, de deux hommes. Max, celui qui va réussir, y compris en passant par l'ultime manipulation, et qui va mener, arrivant toujours avant son ami Noodles, et celui-ci, éternel second, en tout: leur rencontre est exemplaire; Noodles a prévu un coup avec ses amis, et compte sur un attelage qui va passer pour cacher des yeux de la police ce qu'ils envisagent de faire: se saisir d'un ivrogne, lui violer son argent... Mais Max, installé sur la carriole, qui a tout compris, se saisit de l'ivrogne pour lui faire traverser la route, eu au passage lui piquer sa montre. Leur deniaisage se passe également d'une façon qui tourne à l'avantage de Max, puis Noodles sera toujours celui qui a failli, celui qui a aidé. Toutes ses initiatives seront généralement mal venues... Et même sa trahison sera pilotée par Max. L'un des fils rouges du film est le temps, symbolisé dès la première rencontre de Noodles et Max par la montre volée au vieil homme saoul; Noodles va ensuite la voler à max dans une chamaillerie, mais un policier va la confisquer. elle sera ensuite récupérée lors d'un coup d'éclat, scellant une fois pour toutes le lien des deux hommes au temps qui passe, qui fait, ou défait les rêves. Il les voit devenir maîtres de la rue, de la ville... et se confronter l'un à l'autre, jusqu'en 1968.
Le sexe, relativement absent des films précédents, prend ici une place très importante, d'abord dans les rapports entre les gens: la première vision de Deborah dans le film est celle ou la jeune Deborah (Jennifer Connelly) se déshabille sous le regard de Noodles qui se croit caché; puis, le dépucelage des jeunes gangsters devient un rite de passage qui se confond avec leur prise de pouvoir, puisqu'il coïncide avec le moment ou ils prennent le contrôle du flic local... Lors de sa sortie de prison, Noodles reçoit une fille nue en cadeau de la part de Max, et de nombreuses scènes de casse ou de coups se résolvent dans une anecdote sexuelle (le viol de Tuesday Weld par De Niro, à moins que ce ne soit le contraire...). Le sexe et la vie, le tout vu par un vieillard (De Niro en 1968), quoi de plus naturel, pour quelqu'un qui vit planqué et seul depuis 35 ans? Bien sur, cette débauche allègre a rejailli sur le devenir du film, qui a connu de multiples coupes et versions... et cette débauche (sans jeu de mot) culmine à mon sens dans une scène qui donne à tous ces souvenirs un gout amer, scène de viol parmi les plus insupportables de l'histoire...
A moins que... Leone l'a souvent dit, et la structure du film telle qu'elle est le confirmerait: le début du film voit des raids de police, et des gangsters à la recherche de quelqu'un, alors que Noodles est dans une fumerie d'opium... Plus tard dans le film, on le voit y arriver, une fois la trahison qu'il a commise effectuée, et les derniers plans du film le voient exhaler la fumée, ce même jour, le regard hagard et hilare... les parties situées en 1968 sont-elles issues de sa rêverie, ou sont elles chronologiques? Sont-elles le résultat d'une vie de regrets et de bonheur foutu en l'air, ou le rêve que sa trahison ne soit qu'une manipulation de quelqu'un d'autre, afin de se dédouaner de ce geste qu'il n'assume pas? Les deux font du sens, même si les rebondissements mélodramatiques de la partie "moderne" sont particulièrement exagérés...
Une autre lecture serait celle d'un Noodles qui se serait résigné une fois pour toutes à regarder sa vie sous le signe du regret, découvrant à la fin que son ratage à lui n'est finalement rien à coté de la réussite d'un autre, le 'secrétaire' Bailey dont l'identité reste longtemps supposée inconnue, mais il ne faut pas beaucoup réfléchir avant de trouver la vraie identité de cet homme venu de nulle part, riche depuis le moment ou Max a été retrouvé mort, calciné, qui vit avec celle que Noodles a tant aimé mais qu'il a laissée partir... Ce secrétaire Bailey pris dans un scandale tel qu'il a décidé de payer Noodles pour le tuer lui; car Leone nous le dit, au rêve Américain incarné par Max et Bailey, correspond un irrépressible instinct de mort. L'éternel second, tout en faisant défiler le déroulement de sa vie ratée, s'en tire finalement plutôt pas mal.
Quoi qu'il en soit, ce film à la structure rêveuse, est fait comme on en a l'habitude chez Leone de scènes toutes entières dévolues au présent, dont les détails inoubliables sont liés au regard, et aux sens du personnage principal joué par de Niro ou le jeune acteur (Scott Tiler) qui interprète le jeune "Noodles", ou d'autres personnages. Le sens du détail parfois très trivial (Le corps de Deborah vu depuis un trou dans le mur, ou dans la scène d'ouverture, un tueur qui cherche Noodles prend le temps de voir qu'une jeune femme a un sein à l'air, et il pose le bout de son arme sur l'aréole. Une scène coupée dans de nombreux pays, et pourtant c'est un détail important: un moment d'humanité dans lequel la terre s'arrête de tourner) renvoie un peu à Stroheim et son talent pour donner de la substance et de la richesse à toutes les scènes... La musique de Morricone, qui est moins paroxystique que d'habitude, joue pour sa part la carte du jazz des années 25-35, renvoyant à l'idée d'un temps qui se serait arrêté pour les personnages à ces derniers événements: trahison, tuerie, viol, et fin de la prohibition... Comment vieillir en paix après une telle crise? Tout cela ne serait donc qu'un rêve?
Un rêve de cinéma, en tout cas... Leone réalise son film le plus désiré de sa carrière, et le plaisir de filmer, en compagnie de son complice chef-opérateur Tonino Delli Colli, est plus que jamais palpable... La version longue, sortie miraculeusement de plusieurs années de purgatoire, n'apporte rien à la thématique du film, mais le complète parfois avantageusement, parfois moins. Certaines scènes ajoutées y sont trop explicites ou bavardes, d'autres sous-tendent la thématique de la réussite vécue comme un échec: la pièce que joue Deborah lorsque Noodles vient la voir en 1968 est Anthony & Cleopatra, de Shakespeare, et on assiste donc au suicide d'une femme, qui est la maîtresse d'un homme illustre, que tous veulent mort... Le dernier film de Leone est peut-être bardé de défauts (Beaucoup le disent) mais il est aussi très beau, dans son mystérieux déroulement, avec ses zones d'ombre, sa mise en valeur de l'amitié et du fait qu'entre la marche du temps et le plaisir de partager une amitié, un amour, un moment même, le choix est parfois trop dur. On y perd la tête, la vie, ou le bonheur...
S'il est un film et un seul qui puisse être envisagé sous l'angle d'une Garbo "auteur", c'est bien celui-ci; elle l'a voulu, l'a porté, et lui a été associé jusqu'à sa mort et même au-delà, comme en témoignèrent les hommages qui fleurirent dans la presse et sur les autres médias à l'occasion de son décès: passage obligé, le fameux plan final de ce film de 1933, sensé représenter la résignation et l'abandon de sa carrière par une Garbo arrivée au bout de ses envies en 1941. Il n'y avait sans doute pas une grande envie de faire ce film à la MGM, alors que les premiers films parlants de l'actrice témoignaient surtout de la tentation de l'enfermer dans des stéréotypes, des femmes fatales malgré elles. Le désir de romantisme de Garbo pouvait par contre s'accomoder de ce qui était une sorte de guerre de studio, entre la Paramount et la MGM, qui rivalisaient par star interposées. A ce petit jeu, la star de la Paramount était Marlene Dietrich. Il y a par endroits dans Queen Christina des passages qui peuvent être un clin d'oeil au style développé par Sternberg, mais l'ironie est que celui qui réalise cette biographie réinventée d'une reine de Suède est Rouben mamoulian, qui allait peu de temps après diriger Marlene Dietrich à la firme concurrente, dans des conditions pas vraiment idéales (The song of songs).
La reine Christine de Suède est lasse de faire le jeu de la cour et du royaume, de signer des déclarations de guerre ou de cautionner des politiques qui ne vont pas dans le sens de ses aspirations. Désireuse d'ouvrir la Suède à la culture étrangère, elle tend la main à ses ennemis et rivaux européens, et se désole d'avoir si peu de temps pour elle-même. Elle a des amants, dont Magnus Gabriel de la Gardie (Ian Keith), elle a des amies, dont la comtesse Ebba (Elizabeth Young), sa confidente. Mais elle n'aime rien tant qu'à partir pour un ou deux jours chasser en compagnie de son valet-ange gardien Aage (C. Aubrey Smith). La cour souhaite ardemment que la reine se marie afin de préserver la couronne, et avec un Suédois pour couper court à toute folie nationaliste, les prétendants étrangers se bousculant au portillon. C'est en ces circonstances qu'elle rencontre un envoyé du roi d'Espagne, Don Antonio (John Gilbert). Elle est habillée en homme, ils sont amenés à partager une chambre, et tombent instantanément amoureux l'un de l'autre. Au retour, il va falloir choisir: la raison d'état, qui la pousserait à se marier avec le héros national Karl Gustav (Reginald Owen), ou celle du coeur, qui lui permettrait de vivre le parfait amour avec son bel Espagnol... La révolte menace, les intrigues de cour se forgent, il lui faudra vite faire son choix...
Honnêtement, le choix est vite anticipé par le public; celle à laquelle on a si souvent fait dire 'I want to be left alone' dans ses films, pouvait-elle vraiment faire autrement que d'abdiquer? Dans une oeuvre comme celle-ci, dont la mise en scène classieuse et inventive de Mamoulian sert surtout d'écrin à la prise de pouvoir par Greta Garbo elle même de son rôle et de son film, l'actrice affirme sa propre croyance en une liberté totale, un abandon des responsabilités pour pouvoir vivre à sa guise par une femme de pouvoir. Elle met tout son art dans cette idée, depuis la première scène ou on la voit (Elle ou sa doublure) galoper pour rentrer au palais, gardant la caméra dans son dos jusqu'à ce moment ou elle se tourne enfin, puis enlève son chapeau. A l'inverse, elle est vue toute entière dans la si fameuse scène de l'auberge, lorsque la reine après sa nuit d'amour avec Antonio, s'imprègne de chaque détail de la pièce, passant une main tendre sur chaque meuble, finissant en se couchant de façon langoureuse sur le lit... elle utilise le corps, comme pour faire une déclaration d'identité: le garçon manqué qui chevauche bon train, la femme aimée et qui peut enfin être elle-même, qui marche d'un meuble à l'autre dans une robe de chambre informe... deux extrêmes, oui, mais deux affirmations d'indépendance. Ce que sont aussi la première scène, qui voit la toute jeune Christine couper court au texte qu'on lui a fait apprendre, la scène d'abdication, dans laquelle elle (re)devient le centre de tout après avoir vu la stabilité nationale voler en éclat suite aux intrigues de cour, ou encore et surtout la scène finale, ou garbo devient la figure de proue d'un vaisseau qui part pour nulle part, garant d'une liberté chèrement acquise, au gout amer, mais qui sera pleinement assumée.
A ses côtés, l'actrice a insisté pour avoir son ancien partenaire et compagnon John Gilbert (Flesh and the devil, Love, A woman of affairs). Un geste largement commenté dans tous les sens: action charitable, retour de service (l'acteur avait beaucoup fait pour que Greta Garbo se sente plus à l'aise dans sa carrière en 1926), ou intuition géniale? Quoi qu'il en soit, c'était un excellent choix: l'acteur est parfaitement à sa place dans le rôle impétueux de ce Don qui lui permet occasionnellement de faire une discrète auto-parodie, comme dans la scène de l'auberge, avant que l'Espagnol n'ait découvert que cet impétueux jeune homme qui l'accompagne n'est autre qu'une jeune femme. Mamoulian pourtant ne se trompe pas de personnage principal, et réserve au duel fatal entre Don Antonio et Magnus une ellipse: ce qui compte n'est pas la mort du Don, mais bien le fait que Christina perde son amant, nuance...
Film d'une incroyable beauté, superbe réinterprétation de l'histoire, le film doit beaucoup à la sensibilité de Mamoulian, qui a parfaitement dosé les mouvements de la star dans ses scènes-clés, et qui fait tomber toutes les barrières avec une caméra discrètement mobile. Il a aussi su insuffler un soupçon d'ambiguité sur le personnage ô combien controversé de la Reine Christine, dont les rapports éventuels entre Garbo et Elizabeth Young tels qu'ils apparaissent à l'écran via un baiser pas si chaste, cachent une réalité complexe, autour des représentations d'une bi-sexualité triomphante, voire agressive, un refus de se plier à la seule dimension féminine de son personnage (Revendiquant en particulier le fait qu'elle assumait la lourde tâche d'un homme en accédant au trône). Cette ambiguité permet au cinéaste de jouer sur les frontières entre les sexes, comme dans le long passage de l'auberge. Elle permet aussi aux auteurs (Garbo ET Mamoulian) d'interroger les rapports entre le pouvoir et le genre, masculin ou féminin. L'abdication de Christina serait en fait la prise de pouvoir de la femme contre les conventions, et vers la liberté totale. Une liberté absolument pas mise de côté lorsque l'être aimé meurt. Le sommet émotionnel du film, qui permet à Garbo de vraiment exprimer un sentiment complexe à l'écran sans apparemment rien faire, sera aussi le sommet de sa carrière. Pas le sommet des succès de la MGM... tant pis.
Une noce, manifestement assez luxueuse, a lieu. On apprend assez vite que le marié est le majordome, Albert (Paul lukas) d'une famille riche et respectée, et la mariée Anna (Virginia Bruce) est également employée de la même maison. L'harmonie règne entre les différentes strates de la société, et Albert est particulièrement ému de l'attention que lui témoignent ses maîtres, le Baron Nicky Von Burgen (Reginald Owen) et la baronne Eloïse (Olga baclanova). Arrive un homme, élégant et moqueur, qui s'installe dans la noce avant de négligemment révéler son identité: il est le nouveau chauffeur, Carl (John Gilbert). Dès le départ, il s'amuse des autres, transgresse les conventions, installe un malaise de plus en plus palpable, en particulier chez les femmes. Il ment, séduit, manipule... Albert en particulier, très attaché à la hiérarchie sociale qui définit son rôle de majordome, va souffrir dans son statut et dans son jeune couple de l'arrivée du nouveau venu...
C'est d'un argument de John Gilbert (Prévu pour un film muet en 1928, et mis de côté pendant quatre ans) que le script du film a été adapté, comme c'était déjà le cas pour Man, Woman and Sin du même Monta Bell. Gilbert, peut-être sous l'influence de son ami Erich Von Stroheim, a imaginé un personnage de chauffeur sans gène qui sait profiter de sa séduction pour vivre à sa guise, mais ses motivations profondes ne sont pas vraiment claires: il semble surtout mu par l'appétit de pouvoir, le fait de pouvoir profiter d'une femme (La cuisinière, Sophie, interprétée par Bodil Rosing, est sa première victime. A des degrés divers, la baronne et la jeune mariée Anna auront également à souffrir de ses exactions), et semer la confusion, parce que ce qu'on voit très vite, c'est qu'il n'en est pas à sa première famille, et ce ne sera pas la denière fois qu'il flanquera la pagaille... Donc inutile de chercher chez lui un appat du gain, des plans plus élaborés. Ce n'est même pas un escroc, lui qui admet sans faire de détours aux femmes dont il profite qu'il ne reculera devant aucune opportunité, avec une désarmante candeur...
John Gilbert joue à fond la carte de la séduction la plus vile, et propose à son tour une nouvelle vision d'un thème qui était déjà au coeur d'autres films du même réalisateur: et si les rôles pouvaient s'inverser? A la femme "coupée en deux" interprétée par Norma Shearer dans Lady of the night, deux rôles, deux femmes nées le même jour, mais dans des classes sociales différentes, à la vision d'une artiste incapable de faire autre chose que d'apparaitre sur scène, qui affiche des ambitions disproportionnées dans Upstage, Gilbert oppose l'homme qui a décidé que les conventions rigides de la hiérarchie entre domestiques et leurs employeurs n'étaient que des limites à transgresser. Mais on va plus loin ici: c'est précisément parce qu'il y a des barrières et des limites que Carl existe. Il se nourrit du malaise que sa présence et ses manipulations (Coucheries, tromperies, vol, chantage, adultère... la routine donc) vont engendrer, et du même coup on comprend qu'il n'est qu'un révélateur du système. Ce n'est pas un hasard si le film se déroule dans la vieille Europe, et on retrouve ici l'ombre de Stroheim et ses mondes parallèle, comparaisons entre une Europe décadente et une Amérique toujours plus moderne...
Le film, ni une comédie ni un drame, distille un malaise qui sera écarté d'un seul coup, grâce à une salutaire prise de pouvoir par Albert. Mais les cicatrices du passage du chauffeur mettront sans doute du temps à disparaitre. Le film est plus qu'intéressant, et montre paradoxalement que Gilbert et Bell, en disgrâce à la MGM, ont peut être bénéficié de l'indifférence à leur égard que pouvait manifester un Louis B. Mayer pour faire absolument ce qu'ils voulaient, un film dans lequel un homme utilise ouvertement les femmes, dynamite les conventions et malmène la famille... La mise en scène de Monta Bell montre le metteur en scène contrôlant la situation de bout en bout, utilisant à merveille les objets de tous les jours pour créer des liens entre les scènes, les êtres, et nier en douceur les conventions et les hiérarchies pourfendues par le chauffeur... auquel on donne finalement raison: lorsque le Baron voit Albert mettre un coup de pied salutaire au derrière de Carl, il a un geste qu'on aurait pour un chien qui s'est bien conduit. Le mariage du début n'était qu'une façade: les maitres sont bien les maitres, et les valets resteront en bas, "downstairs".
Le premier film de Terrence Malick est une balade (Sauvage, nous dit le titre Français) à la suite de deux personnages qui se sont lancés dans une fuite en avant peu banale: dans le Dakota du Sud, Kit (Martin Sheen) aime Holly (Sissy Spacek), une jeune fille de quinze ans. lui est jugé comme un bon à rien, et il est surtout un impulsif... Un jour, ils décident de partir, et Kit descend froidement le père (Warren Oates) de la jeune femme. Attachée à son amant, elle le suit sans trop se plaindre, dans une cavale improvisée vers le Montana, au cours de laquelle Kit va multiplier les morts violentes...
Inspiré par l'histoire de Charles Starkweather, un tueur qui avait effectué à peu près le même parcours que Kit, flanqué d'une jeune femme, le film installe ses deux "bandits" dans les paysages du Nord-Ouest, et est donc le film qui voit s'inaigurer le style de Terrence malick, qui laisse les acteurs vivre un maximum devant sa caméra, les place dans une nature qui n'est paradoxalement jamais en porte-à-faux avec la violence que manifeste Kit, bien au contraire. Malick semble nous dire que Kit n'est qu'un Américain qui a tenté sa chance, et le reste du monde semble d'ailleurs réagir dans ce sens, jusqu'aux forces de l'ordre qui réussissent à la fin à l'attraper mais semblent aussi succomber à son charme particulier, et vont jusqu'à faire la même réflexion que Holly: il "ressemble à James Dean"! kit, de son côté, est conscient qu'il est en train de faire l'histoire, laissant parfois des indices derrière lui, persuadé qu'ils finiront au musée...il va jusqu'à marquer de façon fébrile l'endroit où il se fait arrêter, conscient de l'importance de laisser quelque chose derrière lui.
La violence est montrée dans le film, sans passion, de façon distanciée. Bien sur, Malick ne juge pas, ne nous donne pas non plus la possibilité de juger ses personnages. Mais faut-il s'abstenir de penser à l'inévitable massacre contemporain qui avait lieu à des milliers de kilomètres? Le film nous montre des Américains qui sont né à une époque durant laquelle l'homme s'esst rendu insensible à l'acte de tuer; non seulement Kit, ou Holly, mais jusqu'aux autres: les diverses personnes rencontrées lors du périple ne montrent pas beaucoup d'émotion devant les évènements.
La narration en voix off de Sissy Spacek, sans passion ni véritable implication, permet de s'installer en douceur dans une film au lyrisme caché derrière une grande dose de pudeur, sans jamais juger ni asséner quoi que ce soit: un immense talent venait de naitre.
Firefly est un accident de l'histoire, une de ces séries qui ont souffert de la pléthore des années 2000 sur les networks Américaines; de plus, le temps de plus en plus court durant lequel toute série doit faire ses preuves, et le manque d'enthousiasme des chaines en ont eu la peau alors que seuls 14 épisodes en avaient été réalisés, dont seuls 4 ont été diffusés. Joss Whedon, heureux papa de Buffy the Vampire Slayer et Angel, avait réussi à se lancer en compagnie de son complice Tim Minear dans un show de science-fiction innovant qui venait à point nommé pour le sortir de sa routine: d'une part, un univers futuriste original et particulièrement bien campé, montrant comment l'humanité avait évolué en quittant la terre devenue trop petite (Et désormais obsolète, devenue quasi mythique sous le nom de 'Earth that was', la Terre-qui-n'est-plus), en créant des mondes à l'extérieur de notre univers dans une nouvelle galaxie; on y "terraformate" les planètes avant de les coloniser, et ceci résulte en une des meilleures idées de la série: les gens n'y sont pas des guerriers en uniforme plastique, des Flash Gordon conducteurs de Falcon Millenium où des scientifiques en pyjama moulant: ce sont des pionniers, des gens qui vont conquérir l'espace avec de la boue sur les bottes, des ruraux qui refont le monde à partir de la base: Firefly était, après tout, un héritier paradoxal du western tout autant que de la science-fiction. Au milieu de tout cet univers cohérent et particulièrement séduisant, Whedon a introduit un passé qui incorpore une ligne de rupture dans l'humanité: après quelques années de cette nouvelle ère, une Alliance des planètes s'était formée dans le but d'assoir le contrôle de tout l'univers, afin de créer in fine une société sans crime, sans oppression, sans péché... que les gens le souhaitent ou non: cette tentation totalitaire n'a évidemment pas été du gout de tous, et une guerre a donc eu lieu, dont le point d'orgue, le baroud d'honneur des indépendants, fut la bataille de Serenity Valley, la vallée de la Sérénité. L'alliance y a écrasé les derniers rebelles, et deux d'entre eux se sont donc retrouvés sur le carreau, avec une forte envie de ne pas se plier aux règles: ils ont donc acheté un vaisseau, un Firefly (Un gros machin qui ressemble à une luciole, d'où le nom), l'ont inévitablement appelé Serenity, et se sont lancé dans le commerce et le transport de marchandises, disons... Parallèle!
Le capitaine (Anciennement sergent dans l'armée indépendante) Malcolm Reynolds (Nathan Fillion), flanqué de son second Zoe (Gina Torres) sont donc les premiers matelots du Firefly, vite rejoints par une mécanicienne de génie, Kaylee (Jewel Staite) et un pilote sans faille, Wash (Alan Tudyk), qui va d'ailleurs séduire Zoe, et l'épouser. Pour compléter l'équipage, un mercenaire a été engagé, une grosse brute sans aucun scrupule, sans principes, à surveiller donc, qui va parfois amener des ennuis plus gros que lui: Jayne Cobb (Adam Baldwin). En plus de cet équipage prèt à tout affronter, le Firefly Serenity accueillera aussi des passagers, dont quatre vont devenir permanents: tout d'abord, déjà présente au sein de la petite famille quand la série commence, Inara (Morena Baccarin) est une "compagne", soit une prostituée de luxe, mais en plus compliqué: c'est un métier de prestige, qui apporte au Serenity un air de respectabilité. Inara est très bien intégrée sur le vaisseau, même si elle bénéficie de son indépendance, louant une navette où elle vit, et parfois officie. Le prêtre ('Shepherd', c'est-à-dire berger) Book (Ron Glass) est un sexagénaire qui est venu sur le tard à la prêtrise, et s'intègre très bien lui aussi à l'univers du vaisseau; enfin, Simon et River Tam, arrivés sur le vaisseau lors du premier épisode, soit en même temps que Book, sont des fuyards, des transfuges de l'autre monde, celui de l'alliance, dont leurs parents riches furent des soutiens de poids; ils se sont échappé car River, enfant prodige, était la prisonnière des scientifiques de l'Alliance, qui l'utilisaient comme cobaye; Simon, jeune médecin surdoué, a tout plaqué pour sauver sa soeur, et l'a introduite en contrebande sur le Serenity, mais leur statut de fugitifs a sans doute empêché Malcolm de les dénoncer; si les services du médecin (Sean Maher) vont vite s'avérer utiles, l'incontrôlabilité de River (Summer Glau) sera vite un problème, en particulier pour Jayne...
L'univers, en dehors de cette famille paradoxalement assemblée par un esprit de résistance partagé officiellement par seulement deux membres (Le capitaine Mal Reynolds et Zoe), est constitué comme je le disais de dizaines de planètes en des états variés d'acclimatation et d'installation, dépendant des intérêts de grands groupes industriels, de tripatouillages diplomatiques et bien sur de la richesse, ou de son absence, des habitants. L'ethnocentrisme Anglo-Saxon voire Américain, une erreur autrefois commune des sagas de Science-fiction a été évité, puisque l'univers y est essentiellement d'inspiration Chinoise, et la première religion de ce monde est le bouddhisme, conférant d'ailleurs eu prêtre Book (Chrétien) un aspect gentiment exotique. Un calcul simple: dans plusieurs siècles, les Chinois seront tellement nombreux... Le chinois envahit dont tout, et reste la principale langue pour la grossièreté, une ficelle qui permet à Whedon de nous montrer des gens qui sont certes fort grossiers, mais sans jamais traduire les insultes, jurons, interjections et autres; de la même façon que l'Anglais a été colonisé par le langage (Le Chinois étant devenu la langue officielle), la culture s'est orientalisée un peu plus aussi, dans les vêtements, et comme dans Blade Runner, les rues sont peuplées d'échoppes de nouilles. La référence au film de Scott n'est ici pas un hasard, il y a fort à parier que l'influence en est consciente, mais la série est bien plus généreuse, moins glacée que la création de Ridley Scott. Pour en revenir au langage, celui-ci a évolué sans parler de l'introduction du Chinois: des expressions actuelles ont évoluées pour se figer dans des formes impropres, par exemple God Damn, devenu dans Firefly Gorram. Certains mots ont évolué de façon familière aussi, comme Universe, devenu 'verse. une façon subliminale de décharger le mot de sens, maintenant que l'univers a perdu de son mystère après avoir été conquis par une seule faction? En tout cas dans ce monde multiculturel, où se croisent des riches (Les Tam), des pauvres (Reynolds et sa troupe), on croise des gens de toutes origines: Africaine (Zoe), Anglo-Saxonne, voire Anglaise (Badger, un complice occasionnel de Malcolm), et d'un exotisme Est-Européen (Niska, un riche malfrat sadique aperçu dans deux épisodes). Complété par le très séduisant mélange entre conquête pionnière façon western et modernité post-intergalactique, l'univers de la série est visuellement très riche.
Whedon a comme d'habitude pris en main la dimension visuelle de la série, en particulier en mettant en scène lui-même les deux pilotes (Le premier n'avait pas satisfait, il a donc fallu en tourner un deuxième, mais l'équipe les a rendus complémentaires, ce qui évitait le gaspillage); son style, fait de plongée au coeur de l'urgence des situations avec ou sans l'aide de plans-séquences magistraux, et d'un parfait équilibre entre morceaux de bravoure, dialogues ciselés et coups de théâtre violents, fait mouche. Il a aussi décidé, à juste titre, de conférer un peu plus d'urgence au style visuel en imposant le recours à une caméra tremblée, réactive, à des années lumières d'un style léché, glacé, esthétisant: la vie sur le Serenity n'est pas de tout repos, surtout quand pèsent les menaces: l'Alliance cherche bien sûr River et Simon, et ont dépéché deux énigmatiques tueurs aux gants bleus (Qui étaient sensés prendre de l'importance au fur et à mesure de la série); des chasseurs de primes les recherchent, et le dernier épisode de la série montre comment l'un d'entre eux a bien failli réussir; les missions proposées sont parfois fort dangereuses, comme celle qui leur est confiée par Niska: qui faillit à son contrat doit ensuite passer par une mort atroce, précédée de tortures toutes plus sadiques les unes que les autres. Donc lorsque le vieux bandit leur confie la mission de voler des médicaments qui sont indispensables à la survie de la communauté à laquelle ils sont destinés, l'équipage décide de ne pas éxécuter la mission, devenant du même coup passibles de subir une effroyable punition; les rencontres avec l'Alliance sont nombreuses dans la série, mais on y constate souvent le flou idéologique des gens qui travaillent pour les nouveaux dictateurs de l'univers, rejoignant d'ailleurs un thème qui est très présent dans Angel: on y comprend bien que les génies du mal sont représentés par la firme Wolfram & Hart, mais tant de gens travaillent pour eux qu'on sy perd, semblant finalement diluer le mal dans le dédale des activités: c'est la même chose ici: l'Alliance est le mal, mais un mal assumé par tant de personnages que plus personne ne le conteste.
Les principales menaces sur le bien-être de nos héros restent d'une part les Reavers (Nommés "termites" en Français), des humains qui sont "allés au bout de l'humanité et en sont revenus fous" selon les mots de Book, des brigands bestiaux devenus cannibales, qui sont une menace peu vue dans la série, mais ressentie, et dont le film Serenity explique l'existence au cours d'un passage assez embrouillé du reste. Ils fournissent de très beaux moments de suspense, et sont un fil rouge qui permet de fournir de la matière aux nombreuses menaces de la vie dans l'espace. L'autre menace qui ne sera pas vraiment explorée dans la série, et abendonnée pour le film, revient encore à l'angoisse de Whedon devant les corporations: il avait commencé à truffer sa série de publicités, visions subliminales d'une marque de médicaments qui devaient apparaitre comme le deux ex machina du nouvel univers, le véritable contrôle maléfique du monde. Les hommes aux gants bleus aperçus dans quelques épisodes (Et ressentis par River dans une crise de divination, qui lui fait dire "two by two, hands of blue", ils vont deux par deux, ils ont des mains bleues... Ce que ses compagnons de voyage prennent comme un délire) sont une des incarnations de ce cartel maléfique. Et puis, menace la plus indicible, la plus complexe, River elle-même, cobaye de l'Alliance en raison de son extrême intelligence, de ses capacités psychiques, et de son hypersensibilité, va permettre à nos héros d'aller de surprise en surprise: "implantée" d'informations, dotée même de balises psychiques de manière à ce que l'Alliance finisse par la retrouver, River est aussi une petite fille qui n'a pas fini de grandir, et qui s'avèrera aussi touchante que dangereuse, aussi incontrôlable que fragile... Y compris avec un gros flingue en mains. Parmi les pistes non explorées de la série, figure aussi la véritable histoire de Book, dont on voit dans quelques épisodes qu'il est connu voire craint, tirant parfois ses compagnons d'infortune de mauvais pas, qu'il a du métier dans les arts martiaux et le maniement des armes, mais... on n'en saura pas plus. Au passage, le personnage peut suprendre dans une série d'un athée comme Whedon, mais celui-ci aime à faire s'allier les contraires, et Book apporte plus de sagesse philosophique que de véritable pensée religieuse... Il est une indispensable part de l'humanité, qu'on le veuille ou non, comme le belliciste mercenaire Jayne ou le fragile médecin Simon.
Véritable laboratoire pour Whedon et sa bande, la série a donc survécu durant quatorze épisodes dont un double, mais tout en attirant beaucoup de monde, n'a pas convaincu. Le résultat est bien sûr que le culte qui s'est développé après l'arrêt de la série est en particulier justifié par les promesses de ces premières heures, mais il faut le reconnaitre: la richesse de ces épisodes, de cet univers, la multitude de possibilités laissées ouvertes laisse pantois. Et comme d'habitude, Firefly / Serenity qui après tout nous parlent d'un groupe humain en vadrouille, est une fois de plus une métaphore de la famille pour Whedon, qui a assemblé avec ses 9 héros une groupe fascinant, dont tous partagent qu'ils le veuillent (Mal est parfaitement concient de sa faiblesse, sa fidélité pour les gens) ou non (Jayne n'a aucun complexe à trahir aussi bien les Tam que Malcolm le moment venu, mais se prendra lui aussi à agir pour le bien commun. Plus ou moins!) le même destin, liés par les circonstances, mais aussi l'affection mutuelle: c'est le sens d'une conclusion inattendue à la série, le film Serenity. Lors d'une scène, Mal supervise les premiers pas de River au pilotage du Serenity: "Il faut de la technique, c'est sûr, mais un vaisseau comme celui-ci se conduit d'abord avec de l'amour!"... et en terme de sentiments, la série est très riche: Zoe et Wash, le couple officiel, est très solide, et Gina Torres réussit à être très touchante en mercenaire rompue à tous les combats qui fond littéralement à la vue de son pilote. Kaylee (A la vie sexuelle très décomplexée, puisque Malcolm l'a rencontrée alors qu'elle était en plein ébats sexuels dans la salle des machines avec un mécanicien qui la précédée à ce poste!) en pince pour Simon, mais celui-ci est coincé, trop préoccupé de la santé de sa soeur (Ce qui fait dire à Kaylee dans un dialogue du film "Ca fait huit mois que mes seuls contacts se font avec des objets à pile", ce qui choque particulièrement Malcolm!) pour se laisser aller à une attraction qui est bien réciproque. Enfin, Inara et Malcolm sont amoureux l'un de l'autre, mais le métier d'Inara (Compagne de la Guilde, donc officielle, et une prostituée qui choisit ses clients. Elle a une fonction proche de celle d'une prêtresse, et le prend très mal lorsque Malcolm la traite de prostituée - "Whore" -, ce qu'il fait environ dix fois par épisode) et la volonté chevaleresque de Mal de ne pas encombrer celle-ci, plus les caractères de cochon de l'un et de l'autre, sont autant d'obstacles. Pourtant tout le monde le sait, et cela occasionne de brefs moments de rapprochements. En particulier lorsque le groupe rencontre son ennemi le plus inattendu: Our Mrs Reynolds raconte en effet comment après une fête sur une planète de pionniers Malcolm s'est retrouvé marié sans la savoir à une jeune paysanne, la pulpeuse Saffron (Voir ci-dessus Christina Hendricks, peut-être le rôle de sa vie!), mais celle-ci a tout fait pour qu'il accomplisse son devoir conjugal... afin de l'endormir pour prendre le contrôle du vaisseau. Devant Malcolm, endormi par un baiser empoisonné, Inara perd ses moyens et se jette sur le capitaine, l'embrassant à son tour... pour le rejoindre dans le sommeil!
Une fois la série annulée, l'équipe est donc revenue à la charge pour un baroud d'honneur. Comme Whedon ne fait pas les choses à moitié, il a été décidé de faire appel aux dons pour financer un long métrage, ce qui sera finalement repris en main par Universal, mais le film fini est bien tel que Whedon (Dont c'est la première réalisation pour le grand écran, 6 ans avant The Avengers) l'a voulu. Fait exceptionnel, le film réunit tout le casting brillant, les neuf acteurs ayant répondu présents. Morena Baccarin n'y apparait que dans la deuxième moitié (Inara avait quitté le groupe à la fin de la série) et Ron Glass n'y a qu'une petite apparition mais ils sont bien tous là. Le film est un moyen de donner au moins une vraie fin décente à la série, qui passe par la mort de deux personnages, et qui ajoute des pistes plus encourageantes pour les divers arcs narratifs laissé en plan: la fuite et la mise à prix des Tam, les moyens déployés par l'Alliance pour les retrouver (avec un personnage menaçant et intéressant joué par Chiwetel Ejiofor), les réelles raisons de l'existence des Reavers, le couple potentiel formé par Simon et Kaylee, et bien sur l'idylle contrariée de Mal et d'Inara. Le film remplit aussi quelques vides, en montrant dans une séquence d'ouverture le big-bang de cet univers, l'abandon de la terre, puis l'évasion de River.
Serenity (le film, pas l'épisode pilote qui porte ce même nom!) n'est sans doute pas le meilleur épisode de Firefly, mais c'est un moyen décent d'une part de finir la saga (Avec regret, c'est très addictif) voire d'y accéder dans d'assez bonnes conditions, même si le film ne remplit pas totalement sa mission de former une histoire indépendante: celle-ci reste compliquée pour quiconque n'est pas familier de la série. Comme toutes les séries, et les films de Whedon, on y met l'accent non seulement sur l'humanité synthétisée par un groupe familial, mais aussi sur l'importance de la femme, dont les multiples visages dans la série (Kaylee, l'enfant-mascotte, Inara, la belle embassadrice de l'amour, Zoe, la femme forte et combative, River, le phénoménal potentiel féminin et Saffron-Yolanda-Bridget, la féminité extrême passée au service de la traîtrise) sont complétées par la vision fugace d'un lovebot, un robot femelle qui rappellera des souvenirs à tous les fans de Buffy... La femme reste une fois de plus le centre de l'univers, mais aussi sa base et sa finalité. Femmes inaccessibles, femmes fortes aussi, telles ces prostituées (le mot est utilisé par Inara elle-même) qui doivent se défendre contre un propriétaire terrien dans un épisode riche en péripéties, elles font une fois de plus la pluie et le beau temps dans une série dont les actrices sont toutes sans exception fabuleuses... une fois de plus, on note l'importance visuelle de Summer Glau, qui a une façon unique d'utiliser le mouvement (Elle est ballerine) et a pu, dans le film, effectuer elle-même ses propres cascades, ce qui a du plaire à Whedon, qui a toujours souffert à faire doubler ses actrices, en particulier Sarah Michelle Gellar et Eliza Dushku. Dans deux scènes impressionnantes de Serenity, river déploie une science inattendue des arts martiaux; la première fois, c'est dans un état second, mais la deuxième c'est en faisant appel à sa propre volonté... Et puis bien sur, les acteurs là aussi sont tous excellents: comme d'habitude, Whedon puise dans plusieurs viviers: inconnus (Sean Maher), vieux briscards (Ron Glass), jeunes en devenir (Nathan Fillion), acteurs confirmés (Adam Baldwin) et acteurs de comédie (Alan Tudyk). Tous sont excellents, ont rejoint cette communauté qu'ils n'ont jamais vraiment quittée (Récemment, on a vu Rick Castle - Fillion- dans la série qui lui est consacrée se déguiser en Malcolm Reynolds pour un bal masqué dans un épisode!).
Reste que le vrai héros de cette petite famille, c'est bien sûr Nathan Fillion. Pour une première véritable interprétation en vedette, le futur Castle a fait plus que du beau travail. Toute réplique gagne à être prononcée par lui, il a une assurance physique absolue, une capacité à passer d'un extrême à l'autre, et aucun scrupule à faire passer son personnage pour un butor s'il le faut; dans un passage de Serenity, il va jusqu'à refuser de sauver un homme qui va ensuite être saisi par les Reavers. Tout au plus lui accorde-t-il une certaine miséricorde en le tuant d'une balle... mais Nathan Fillion est l'un des acteurs les plus doués du moment, et Whedon ne s'est pas privé de faire appel à lui: le super-héros qui afronte Dr Horrible dans la fameuse web-série, ce Captain Hammer victime d'une hypertrophie du pénis, c'est lui. Il gratifie la septième saison de Buffy (Tournée dans le sillage du désastre de Firefly) d'une apparition en méchant prêtre psychopathe qui vole la vedette à tous, y compris au Spike de James Marsters! Et plus près de nous, il fait partie du casting de luxe assemblé par Whedon pour une version de Much ado about nothing très réussie... Mais soyons francs: Fillion, pour moi, c'est Malcolm Reynolds.
Mine de rien, ce petit film (Cinq bobines, 49 minutes et 39 secondes) est le premier pas de John Ford vers le cinéma de prestige: après tous ses petits films pour la Universal le plus
souvent avec Harry Carey en cowboy plus ou moins redresseur de torts, il inaugure en effet son contrat avec la compagnie de William Fox avec cette petite histoire qui met en valeur l'un des deux
cowboys de la firme, Buck Jones. C'était sans doute grâce à ses efficaces petits westerns humanistes que le réalisateur avait été recruté, et jusqu'à 1924, il allait surtout réaliser des petits
films et des films de série, mais un simple visionnage de celui-ci, à mi-chemin entre le western contemporain (Des chevaux et des automobiles) et la chronique rurale montre bien que ce qui
faisait son talent était déjà bien là...
Bim (Buck Jones) est le vagabond officiel du village, estampillé bon à rien, et militant de fait: il refuse de lever le petit
doigt, sauf éventuellement pour impressionner Mary Bruce, l'institutrice du village (Helen Ferguson) pour laquelle il a un faible. Celle-ci est également courtisée par Cahill (William
Buckley), un homme en apparence bien sous tout rapport mais qui va précipiter la jeune femme dans les ennuis. de son côté, Bim se retrouve flanqué d'un jeune vagabond, Bill (George Stone), un garçon auquel il va s'attacher
et qui va aussi lui permettre de se rapprocher de l'institutrice. Mais celle-ci est bien vite soupçonnée de détournement de fonds lorsque l'argent de la commune qu'elle a prété à Cahill ne lui
est pas rendu. contre toute attente, c'est Bim qui va agir alors en justicier...
Indolence du personnage principal, un décor rural dans lequel toute menace vient fondamentalement de l'extérieur... on pense
bien sur à un autre film Fox avec Buck Jones, Lazybones de Frank Borzage. Mais c'est une bien différente affaire! Ici, Ford s'attache à la peinture d'une petite communauté dans
laquelle le paria auto-désigné va s'avérer empreint d'une grandeur d'âme que peu de gens possèdent, et le quasi-lynchage dont il va être victime nous montre que même dans cette Amérique
tranquille là, le mal peut finalement venir de n'importe où. Et Ford oppose ainsi le bon à rien officiel, bouc émissaire qui montrera sa vraie valeur sans même l'avoir recherché, et les "braves
gens" menés par un shériff gâteux, qui finiront bien par découvrir quel brave homme est Bim.
La mise en scène du jeune Ford, passé par la formation accélérée des westerns de la Universal, est bien sur rompue à tous les
artifices. Il sait installer une ambiance, composer un plan de façon inventive, il fait déjà une équipe soudée avec son chef-opérateur George Schneiderman, et a déjà un savoir-faire enviable pour
les scènes nocturnes; son talent en matière d'action éclate dans les deux dernières bobines, qui voient Bim s'attaquer à tous les problèmes de front: démasquer le véritable voleur de l'argent,
empêcher une bande de malfaiteurs d'opérer un hold-up, réhabiliter miss Bruce, et bien sur faire en sorte que Bill ne soit pas placé dans n'importe quelle famille d'accueil: du pain sur la
planche, donc! Et Ford, qui fait déjà preuve d'une personnalité peu commune, se paie le luxe de s'auto-citer (Voir illustration ci-dessus!) lorsqu'il fait rejouer à son shériff, pour un gag
final, une pirouette qui marquait l'arrivée de Harry Carey dans son premier long métrage, Straight shooting...
Seule une bobine subsiste de ce film, le 47e et le 11e de Ford pour la Fox. Entre Just Pals (1920) et Cameo Kirby (1923), ces quelques minutes sont les seules auxquelles on ait accès concernant cette période forcément mal connue de l'auteur de The Searchers... Une bobine sur 6, comment s'étonner qu'on n'y comprenne rien? pourtant ces 14 minutes sont un plaisir pour les yeux, offrant le climax plein de péripéties d'un mélodrame à l'ancienne, situé dans une Amérique rurale déjà présente au coeur du film Just pals. Les règlements de compte y sont bien présents, avec un homme handicapé qui se traine littéralement jusqu'à la maison de ses ennemis, une jeune femme évanouie qu'on transporte en urgence d'une maison à l'autre, et un jeune homme accusé par son propre père (Tully Marshall) d'être une fripouille... Il y a de fortes chances qu'on ne puisse jamais voir le reste! Mais l'impression qui domine, c'est que ce film est assez proche de ce qu'on pourrait attendre d'un film contemporain de King Vidor, la dimension sensuelle en moins (En dépit de la présence de la toujours charmante Bessie Love), ou d'un film de Henry King, sans la spiritualité: bien sur, tout le monde finit dans une église, mais c'est pour un double mariage qui permet à la comédie de reprendre ses droits.
Au final, un passage émouvant d'un film qu'on ne verra jamais, une découverte qui serait due à l'infatigable quête de Henri Langlois, qui aurait identifié le film rien qu'en jetant un coup d'oeil sur la pellicule et en y reconnaissant Tully Marshall. Une anecdote probablement à vérifier...
Le troisième film de John Ford en cette année 1928 est sans doute le plus noir de toute sa production muette, en même temps qu'un nouveau retour en Irlande, après The Shamrock Handicap et Mother Machree. Mais si l'Irlande de ses rêves, fantasmée et sublimée par la distance était aussi présente dans ses autres films par la présence de personnages-clichés de braves Irlandais cabochards et bagarreurs (George O'Brien dans Three Bad Men, The blue eagle), de vieux consommateurs de Whisky au coeur d'or (J. Farrell Mc Donald dans The Iron Horse), ici Ford plonge ses personnages au coeur du drame de l'Irlande, la lutte entre les oppresseurs et les opprimés... Lutte jamais identifiée par une date, c'est essentiellement une question d'atmosphère, un mot qui convient parfaitement à ce film hérité du style de photographie, de décoration et de composition que Ford a retiré des leçons de Murnau.
Victor McLaglen y incarne 'Citizen' Hogan, un soldat exilé qui revient en Irlande ou il est hors-la-loi (Pour son engagement politique contre la couronne, sans aucun doute) afin d'y tuer un homme, après avoir reçu un message dont la teneur restera longtemps énigmatique. On assiste donc à son arrivée, déguisé en moine, dans un conté dont l'ancien juge, le très sévère Baron O'Brien (Hobart Bosworth) apprend qu'il n'a plus qu'un mois à vivre. Hanté par les nombreuses morts qu'il a causées (On l'appelle "le Bourreau", the Hangman), il est obsédé par l'idée de 'placer' sa fille Connaught (June Collyer). Il ignore l'amour simple et pur que celle ci éprouve pour le jockey Dermot McDermot (Larry Kent), et veut la marier à John D'Arcy (Earle Foxe), identifié dès le départ comme un traître (il ne passe presque jamais de temps en Irlande, préférant voyager en Europe, et il vise une place à Londres...). Le soir du mariage, assailli par ses "victimes", le vieux juge décède, et D'Arcy veut comme de juste passer la nuit avec Connaught, mais celle-ci, aidée par les domestiques de la maison, se refuse. C'est dans ces circonstances que Hogan fait son apparition, et commence à tourmenter D'Arcy; on apprendra ensuite que celui-ci s'est marié en France avec sa soeur, et qu'elle est ensuite morte lorsque il l'a abandonnée...
Ford installe donc une intrigue assez compliquée, mais dont on constate qu'elle ne joue pas uniquement sur l'idée d'un "camp à choisir": Hogan et beaucoup de ses amis, les gens du village, sont tous des Républicains, et le héros n'a aucun mal à échapper jusqu'à un certain point à la police. Mais lorsque dénoncé par D'Arcy, il se fait arrêter, il n'oppose pas vraiment de résistance; d'une part il doit savoir qu'il s'évadera, et d'autre part les policiers sont des ennemis politiques certes, mais il sait qu'on peut parler avec eux: appréhendé durant une course de chevaux, il demande l'autorisation à l'officier d'assister à la fin de la course, faisant appel à ses sentiments avec un grand sourire comme seul McLaglen savait les faire... C'est d'ailleurs durant cette course qu'on apprend à quel point D'Arcy est infréquentable: il a parié contre son cheval, Le Barde. Lorsqu'il voit Dermot monter le cheval, ce qui n'était pas prévu, il sinsurge, puisqu'il ne peut pas perdre! il fait donc une scène à son épouse, et après la course, abat le cheval à bout portant, ce qui lui vaut l'inimitié de tous, Républicains comme Loyalistes!
D'un coté, un héros insaisissable, un homme perpétuellement en partance pour des ailleurs exotiques, qui incarne l'Irlandais exilé et romantique dont l'attachement au pays ne peut naître que d'une distance amenée par les péripéties, et de l'autre Dermot, un jeune homme du pays, aimé et soutenu de tous, qui de plus triomphe symboliquement de toutes les oppressions en gagnant une course avec l'appui de toute la population... au milieu, un homme menteur, manipulateur, buveur même, qui est symboliquement considéré comme le prolongement de l'âme noir et torturée du vieux juge: le visage du compromis, en quelque sorte! Le Juge était Irlandais, sa fille en témoigne, mais détesté par la population: D'Arcy ira plus loin encore, allant jusqu'à nier son appartenance à l'Irlande d'une part, et à se comporter d'une façon systématiquement méprisable d'autre part... Il périra dans les flammes du château du vieux juge, la fameuse Maison du Bourreau du titre, la séquence étonne par sa violence fascinée: Ford nous y montre l'homme aux abois qui tente de trouver une sortie par le balcon de la maison en flammes, avant de plonger dans le vide pour éviter les flammes; un suicide par défaut, aussi pragmatique et lâche finalement que pouvait l'être sa vie entière. De l'autre côté de l'étang, son épouse regarde sans broncher, et sait qu'au bout de la route elle sera libre de se marier avec Dermot.
Pour mettre en images cette complexe intrigue qui joue beaucoup sur les contrastes entre sentiments et la dignité, Ford peut compter sur George Schneiderman, son complice depuis Just pals (1920), un maître en la matière qui a su accompagner l'évolution stylistique du metteur en scène. cette évolution est plutôt une adaptation qu'une réappropriation du style de Murnau, comme il est souvent dit: les intérieurs situés pour la plupart dans le château du vieux juge jouent plus sur l'impression d'isolement des personnages au milieu des vieilles pierres, que sur des dispositifs visuels complexes. C'est toutefois dans la vieille demeure que le premier acte de la confrontation entre Hogan et D'Arcy va se jouer: D'Arcy aperçoit par une fenêtre la figure fantômatique du 'moine', et prend peur: il vient de comprendre que Hogan est revenu en Irlande. Voilà qui va précipiter son alcoolisme!
Par ailleurs, le recours à des surimpressions pour mettre en images les tourments du jge peuvent étonner: on n'a pas l'habitude de voir Ford s'adonner à ce type d'expérience, tout comme sa visualisation de la mort du juge: le vieil homme vient de voir dans la cheminée les images des hommes qu'il a envoyé à la mort, et s'écroule sur son fauteuil: le plan devient flou...
Les deux complices se sont ingéniés à recréer dans les décors de la Fox (Là même ou les marais de Sunrise et de Four Sons, et sans doute le village de Mother Machree avaient été fabriqués!) une Irlande sublimée, à la brume omniprésente, un paysage rural dans lequel la vieille pierre se mélange à des collines qu'on imagine vertes... Peu de vrais extérieurs dans le film, la Fox laissait à cette évoque les cinéastes réinventer le monde à leur guise. Le résultat est proprement superbe! Les nuances de gris ainsi obtenues, mélangées au talent de Ford pour la composition permettent d'obtenir de beaux effets de chiaroscuro...
Le plus noir donc, des films "Irlandais" de Ford tournés su temps du muet, Hangman's house est du concentré de romantisme, qui nous éclaire sur le vrai lien de Ford à son vrai-faux pays (Il est né dans le Maine, après tout!): ce n'est pas tant dans la haine des Anglais et des protestants qu'il souhaite s'installer. La lutte politique existe, bien sûr, mais elle est considérée dans le film comme une lutte de bon aloi, une sorte de climat inévitable qui n'empêche pas le fair-play (McLaglen faisant appel aux sentiments de l'officier, et celui-ci acceptant de bonne grâce) voire les coïncidences de vue entre ennemis (Les Anglais sont aussi méprisants vis-à-vis de D'Arcy après son idée folle de tuer un cheval devant tout le monde, et tous refusent de lui serrer la main!). Ford oppose donc les hommes qui trichent, mentent et trahissent, et les idéaux romantique de Hogan, mais il ne manque pas l'occasion de nous dire que ni l'un ni l'autre ne trouveront jamais la possibilité de rester au pays: ils n'y ont pas leur place, l'un est exilé de fait et l'autre est persona non grata... L'Irlande, c'est le pays rêvé qui ne sera jamais atteint. Le chemin vers la plénitude de The Quiet Man est long, mais ce film est finalement aussi peu réaliste. Et Ford reviendra vers l'Irlande par son versant politique a deux reprises, pour deux films également noirs, mais très différents l'un de l'autre: The informer en 1935, et The plough and the stars en 1936.
Mother Machree est perdu, mais trois bobines et un fragment d'une quatrième ont été préservés. Elles constituent essentiellement l'exposition du film, et le fragment est probablement tiré du dernier acte. Au-delà du fait que la perte de tout film est scandaleuse, on le regrette d'autant qu'il s'agit d'une période charnière de la carrière de Ford: Ce film, situé entre Upstream (1927, retrouvé récemment) et Four sons (1928), nous montre comment le réalisateur, qui s'est essayé avec un certain bonheur à intégrer un nouveau style inspiré de Murnau avec Upstream, continue à intégrer dans sa mise en scène des éléments inspirés du cinéma Européen, jeux de lumière, décors en trompe l'oeil, et angles de caméra très étudiés, tout en poursuivant une oeuvre personnelle: le prologue de Mother Machree, situé en Irlande, est du pur Ford, tendance Irlandaise. Belle bennett y joue Ellen McHugh, une jeune femme dont le mari est retrouvé mort un soir; les copies actuellement disponibles ne font que le suggérer, mais il a probablement été tué lors d'un affrontement avec les forces de l'ordre Anglaises... elle part donc avec son fils Brian (Le jeune Philippe de Lacy) pour les Etats-Unis. Lors de ce prologue, Ford utilise les studios Fox ou il reconstitue un village; on soupçonne le décor d'être en partie un recyclage des décors de Sunrise (Ce qui se fera encore pour le film suivant, Four sons). Le metteur en scène nous montre dans une très belle séquence un orage qui va souligner le drame familial, à travers un beau plan: au fond du champ, le fils regarde au dehors, la fenêtre devenant une source de lumière intermittente; à gauche, l'héroïne se tient près de la cheminée. Mais à cette quiétude familiale, l'orage substitue bien vite l'angoisse: Brian dit à sa mère que les gouttes d'eau sur la vitre sont comme des larmes, appuyé en cela par un plan qui visualise la métaphore, et elle pressent alors le drame...
La deuxième et la troisième bobines contiennent essentiellement trois épisodes qui nous montrent la décision de partir aux etats-unis, suivis d'un passage au cours desquels ils rencontrent trois artistes de cirque, dont le "géant" Terence O'Dowd (Victor McLaglen) qui tombe amoureux d'elle. Ils l'escortent jusqu'à Queenstown ou elle prend la bateau avec le jeune Brian. On retrouve Ellen et Brian aux Etats-Unis: un intertitre nous prévient: la déconfiture est au rendez-vous pour nos héros. Une séquence simple mais effective visuellement nous trahit le désespoir des deux immigrants dont la mère ne trouve pas de travail: ils sont vus en plongée, du haut d'un escalier; à gauche dans le champ, le reflet d'une fenêtre. Ils montent lentement, et une fois arrivés à ce qui est sans doute un bureau de placement, ils apprennent qu'il n'y a rien. ils redescendent par la même escalier, aussi lentement, suggestion de la résignation et de la routine... Mais une fois arrivés chez eux, ils reçoivent la visite de leurs amis du cirque, qui viennent de faire la traversée à leur tour, et vont leur offrir une position: Ellen devient "half-lady", ou fausse cul-de-jatte, et va faire partie de la galerie des monstres du cirque (Dans une séquence ou la composition renvoie aux séquences de fête foraine de Sunrise dont il y a fort à parier que là encore le décor a été réutilisé...
La séquence est suivie, en ce qui nous concerne, d'une longue ellipse, au cours de laquelle Ellen mise en confiance va rassembler suffisamment d'argent pour inscrire son fils dans une école huppée, mais les dirigeants de l'école vont l'exclure lorsqu'ils apprennent que sa mère est une artiste de cirque. Désespérée, elle laisse le directeur de l'école adopter son fils, qui sera désormais connu sous le nom de Brian van Studdiford: il va grandir loin d'elle, et elle va devenir gouvernante loin de son fils. Jusqu'au jour ou la jeune fille de la famille qui l'emploie revient à la maison avec un beau grand jeune homme, Brian Van Studifford... La séquence des retrouvailles (Seule la mère reconnait son fils) est l'unique scène sauvée du reste du film, et possède l'un des arguments chocs de la publicité de la Fox: le jeune Neil Hamilton y chante une chanson, Mother Machree, en son synchrone. C'est de loin aussi la séquence la plus faible visuellement qui reste dans ces fragments...
On sent bien que Ford expérimente ici, mais il le fait moins apparemment qu'avec son film précédent; il est à la recherche d'un compromis, et après tout l'adoption d'un style visuel savant et sophistiqué, qui apparaît en particulier dans les scènes Irlandaises, va de pair avec une narration linéaire dépendante de l'univers propre à Ford, déjà mis en valeur par The Iron horse, Three bad Men, The Shamrock handicap... Le film est aussi pour lui l'occasion de peindre le folklore Irlandais décalé qu'il avait déjà montré dans The shamrock handicap, de façon bien sur plus dramatique, mais avec un certain humour, quand même: il fait se succéder dans une scène de veille funèbre, des plans d'une cohorte de vieillards à longue barbe blanche qui se tiennent près du défunt, et les plans d'un vieillard qui tire sur sa pipe, avec un oeil malicieux, et dit (Trois intertitres): Quand je serai mort... Si je meurs un jour... je voudrai qu'à ma veillée funèbre ce soit la grande hilarité! L'irlande, ses larmes, sa mort, son humour, ses petits vieux qui semblent échapper au temps... et ses lutins: quand Brian tombe nez à nez avec un nain de cirque, celui-ci se comporte comme un lutin. Les intertitres reprennent un Anglais malmené par les personnages (la mise en avant des adjectifs par Terence, par exemple: "It's Grand you look")... Le film est un jalon essentiel de la relation de Ford au pays d'origine de ses parents, aussi peu crédible en soit la peinture. Deux films plus tard, avec Hangman's house, il y reviendra, et son style aura enfin parfaitement intégré ces recherches. Pour l'instant, les extraits disponibles de ce film sont bien frustrants, mais ils nous montrent un jeune metteur en scène qui fait avec un certain bonheur ses gammes.