Le film, comme The invisible man produit à la Universal l'année suivante, est adapté d'un classique de H.G.
Wells: Un naufragé rescapé est recueilli sur l'île du Dr Moreau, un scientifique devenu fou qui a créé des êtres à demi-humains, à partir d'animaux domestiques. Moreau (Charles Laughton) envisage
d'utiliser la présence de ce Parker (Richard Arlen) pour tenter une expérience d'accouplement avec l'une des ses "manimals".
La
réputation mitigée de Island of lost souls s'explique sans doute par le fait qu'à l'instar d'un autre film de la même période, le Dr Jekyll and Mr Hyde
de Mamoulian, il a été produit et distribué par Paramount, soit à l'écart de la Universal, dont il faut bien dire qu'elle est associée à 100 % dans l'esprit des cinéphiles et des historiens du
cinéma à cette vague sublime d'horreur qui a déferlé dans ce début des années 30. Et de l'autre côté du spectre, la MGM offrait avec Freaks un film suffisamment extrême pour
attirer toute l'attention, y compris malgré un flop retentissant... Pourtant, on redécouvre le film de Kenton aujourd'hui, à la faveur d'un certain nombre d'éléments... Pour commener, sans doute,
l'extraordinaire prestation de Charles Laughton en Dr Moreau y est certainement pour quelque chose! Son jeu délibérément subtil, sa façon de jouer non seulement avec le dialogue ou avec ses
co-stars (Pauvre Richard Arlen!) mais aussi avec la lumière, son talent apparemment sans aucun effort pour dominer n'importe quelle scène d'un geste ou d'une inflexion... Et bien sur, la superbe
photographie de Karl Struss, toute en brume (Réelle, il y avait du brouillard sur Catalina quand le film a été tourné), toute en ombres, montre bien l'étendue de son immense talent.
Mais ce qui a probablement beaucoup fait pour la réputation du film, c'est bien sur le fait qu'il a été l'un des films les plus
coupés de la période: Laughton, en Dr Moreau, y dit à plusieurrs reprises sa volonté de jouer à Dieu, il y est question de torture (La "maison de la douleur", où Moreau expérimente toujours plus
avanat sur ses créatures, mi-animaux, mi humains), de sadisme, et bien sur d'accoupler un homme (Richard Arlen) et une femme-panthère (Kathleen Burke). Les censeurs de tous les pays se sont
déchaînés, transformant le film en un kaléïdoscope différent d'un état à l'autre, incohérent, et généralement privé de ses parties les plus provocantes. Ce qu'on redécouvre aujourd'hui avec une
gourmandise certaine, c'est bien sur la version intégrale de ce qui est bien un grand film, portant en lui non seulement la marque de la meilleure horreur de l'époque (Un métrage court, rythmé,
des coups de théâtre comme s'il en pleuvait, des jeux d'ombres et du pulp sans remords parfaitement dosé, avec en prime des répliques qui tuent: "Are we not men?", demande Bela Lugosi à
ses congénères), mais aussi celle de la Paramount, soit un ton délibérément sexy et qui pousse le bouchon de la sensualité loin, très loin.
La propagande est au coeur des preliers temps de la collaboration entre Powell et Pressburger: après tout, dès 1940, avec Contraband, puis durant toutes les années de guerre jusqu'à 1944 les deux compères vont sciemment et patiemment donner à la Grande-Bretagne certains de ses plus attachants films visant à appuyer l'effort de guerre. Powell participe, auprès de Korda en 1941, à un film collectif, The lion has wings, qui met l'accent sur la RAF, puis les deux compères signent avec 49th parallel l'un de leurs grands films, une oeuvre de propagande montrant pour une fois le point de vue d'un ennemi; One of our aircraft is missing est bien sur un film haletant sur une mission qui dégénère en cavale sur le continent; On en présente plus Colonel Blimp, et le cycle se termine sur l'intrigant A canterbury tale, en 1944, un film de propagande qui ne ressemble à aucun autre...
Ce film court (43 minutes) en revanche n'a pas le panache des grandes oeuvres, mais se pose une fois de plus en contradiction totale avec la propagande de l'ennemi. Le but est de montrer la grandeur d'une nation, par le plus insignifiant de ses membres: l'assistant d'un acteur, un bricoleur malchanceux et maladroit, y devient en effet un ouvrier spécialisé de la marine, un homme tellement agile de ses doigts qu'il en sera décoré par le Roi. Le film suit les pérégrinations d'un acteur engagé lui aussi, Ralph Richardson, qui suit de plus ou moins loin la carrière militaire surprenante de celui qu'il a parfois maudit pour son inefficacité dans sa loge. C'est décousu, par moments, on a l'impression d'assister à un film de vacances. Mais une chose est sure: ce film dont l'esprit se veut clairement positif ne ressemble à aucun autre film de commande...
La magie du cinéma, vue de l'intérieur, et reconstruite à travers un parcours: celui du jeune Hugo Cabret, un garçon qui vit dans une tour, gare Montparnasse; son père horloger mort, il a été recueilli par son oncle Claude, en charge de l'entretien des horloges de la place. Le vieil alcoolique a ensuite disparu, laissant le gamin faire son travail à sa place, se débrouiller par lui-même, et accessoirement s'occuper l'esprit avec un souvenir de son père: un automate dont des pièces manquent. Une mystérieuse clé, en particulier, devrait apporter des réponses importantes à la raison d'être de cette merveilleuse construction, dont le père disparu assurait que l'automate écrivait de sa main droite!
Hugo, quand il ne travaille pas à ses horloges ou à son automate, sort dans la gare et vole de quoi manger d'une part, et des objets qui vont lui apporter de quoi réparer son seul compagnon... Ces objets, il les vole essentiellement au vieux monsieur un peu sec qui tient la boutique de jouets et de confiserie de la gare. Un beau jour, celui-ci, excédé, accuse Hugo de l'avoir volé et lui confisque un carnet, souvenir de son père, qui semble bouleverser le vieil homme. Hugo, sans le savoir, vient de rencontrer Georges Méliès.
Martin Scorsese aux commandes de ce film, c'est une garantie de ne pas se prendre les pieds dans le tapis sur au moins deux points: la reconstitution de ces premiers temps du cinéma, et la ferveur qui s'y manifeste, seront traitées à leur juste valeur! Combien de films ont-ils été coulés par les raccourcis limites, les approximations (même un chef d'oeuvre comme Singing in the rain se plante historiquement!)... Avec "Marty" aux commandes, on l'a échappé belle. Maintenant, le film n'est pas historique: il reprend bien la trame générale de l'histoire de la redécouverte de Méliès qui a eu lieu dans les années 30, orchestrée par quelques amoureux du cinéma qui l'ont traqué jusque dans sa boutique, devenu un anonyme vieillard marié à son ancienne actrice Jehanne d'Alcy.
A ce titre, Ben Kingsley compose un Méliès saisissant de ressemblance, et Scorsese s'est plu à faire comme dans The aviator où il recréait le Hollywood du début des années 30 autour de Jean Harlow et Howard Hugues. On a droit ici à de belles séquences de tournage, qui nous plongent de façon assurée dans l'ambiance du magique studio de Montreuil (même si j'ai du mal à imaginer le metteur en scène, homme à tout faire, génie Méliès disant "Action!" comme le premier Michael Bay venu). Et l'idée de montrer aux enfants, principale cible du film, la redécouverte du vieux cinéaste sous la forme d'une énigme, est une bonne idée. Mais Hugo Cabret et la petite Isabelle, une jeune fille de son âge recueillie par Méliès et Jehanne, n'ont bien sûr jamais existé, pas plus que le providentiel 'historien du cinéma' René Tabard: un tel titre n'existait pas en 1935! Mais cette fiction est baignée dans le réel, direct (affiches d'époque, décors parfaitement répliqués), ou indirect: un rêve de Hugo le voit lié à un célèbre accident de train, survenu en 1895 (symbole!) à la gare Montparnasse, alors appelée Gare de L'ouest. Le réel et l'imaginaire s'entremêlent avec bonheur tout au long du film.
Fort de cette gourmandise qui est la sienne, de cette opportunité de déclarer une fois de plus son amour du cinéma, Scorsese s'est attelé à faire ce qu'on attendait pas de lui: un film pour les enfants, dans lequel le parcours du jeune Hugo tient du voyage initiatique, débouchant sur le merveilleux: l'occasion émouvante de toucher du doigt le génie particulier d'un des premiers inventeurs de forme du cinéma, ici célébré à sa juste valeur, dans son côté artisanal, espiègle, un vieux magicien qui cache un coeur, bien sûr, d'or, sous une rancoeur bien pratique. Pratique, car, et c'est justement ce qui me navre, le film part du principe que la plupart des spectateurs ne vont pas tout de suite repérer qui est ce vieux monsieur à sa boutique de confiserie. Mais de fait, peu de gens dans le public sont au courant de l'histoire, et c'est bien dommage qu'on ne garde pas le contact avec le septième art des premiers temps... Ce qui est valable pour la littérature (Molière et Shakespeare se vendent fort bien...) ne l'est pas pour le cinéma.
Scorsese en tient compte, en lâchant Hugo dans la gare, où il risque à chaque instant de tomber dans les griffes de l'odieux inspecteur de la gare, un ancien soldat estropié, joué avec génie par Sacha Baron Cohen, en militaire de carnaval doublé en humanité par son chien, mais qui va avoir lui aussi sa part de rédemption dans ce conte. Et Hugo, horloger par la force des choses, va lutter contre le temps, en retrouvant à un moment la position d'Harold Lloyd dans un de ses films préférés: Safety Last. Le film affiche une sage, mais saine cohérence en faisant répéter à Hugo, mais aussi au détective, des gestes de Lloyd, vu par ailleurs sur un écran, lors d'une très improbable séance de cinéma dédiée au muet, que Hugo utilise pour donner à Isabelle l'occasion de découvrir un art que son tuteur, le vieux Méliès, lui interdit. Les hommages au cinéma abondent, on retiendra en particulier une jolie scène, durant laquelle Isabelle et Hugo sont dirigés par un vieux bibliothécaire malicieux (Christopher Lee!!!!!) vers un livre d'histoire du cinéma, et l'écran explose alors en extrait multiples des chefs d'oeuvre d'alors: on voit William Hart, Chaplin, Keaton, Intolerance, et c'est beau à pleurer.
Mais en prime, Hugo va devoir passer par le physique, le pyrotechnique, le suspense propre à tous les films pour nos chères têtes blondes. C'est bien fait, plaisant, ça nous accroche gentiment, et ça permet donc de faire efficacement passer toutes les authentiques images merveilleuses contenues dans le film... On mesure à quel point Scorsese, qui a toujours eu à coeur d'étendre son savoir-faire à tous les genres disponibles, a réussi son beau film d'images, dont les couleurs superbes se veulent un reflet d'une époque révolue, et d'une France d'Epinal qui renvoie par instants à Jean-Pierre Jeunet.
On prend les mêmes et on recommence... Non,
justement. Le deuxième opus nous en a prévenus, c'est en 1885, dans une Californie de western qu'on se rend cette fois-ci, avec bien entedu la DeLorean voyageuse et un lot à peine recyclé de
paradoxes temporels, mais on peut penser que le public est rodé à l'exercice... La réalisation hyper-efficace de Zemeckis (Qui venait d'enchaîner les deux films, II et III), le scénario de Gale,
nos acteurs tous réunis (Lloyd et Fox, accompagnés de l'inévitable Tom Wilson, qui incarne ici le hors-la-loi Buford Tannen, ainsi que son descendant Biff dans sa version modifiée aperçue à la
fin du premier film, et au début du second; Lea Thompson incarne de façon un brin gratuite une ancêtre de Marty, ce qui pose un problème quand on y pense: est-on si consanguin chez les McFly?),
accompagnés de l'adorable Mary Steenburgen dans le rôle inattendu de l'institutrice amoureuse de ce grand fou de doc Emmett Brown! Marty y rencontre ses ancêtres, la ville se construit sous nos
yeux, dont l'inévitable et emblématique horloge du village...
Rappelons qu'à l'issue des 478 paradoxes temporels créés dans
le contexte du second chapitre, le Doc de 1985 s'est retrouvé envoyé à son époque idéale, vers le Hill valley du temps des pionniers. Il ne souhaite pas que Marty (Coincé en 1955) vienne le
chercher, et lui a donné par courrier (Qui aura donc attendu 70 ans!) les renseignements nécessaires à la réparartion de la machine temporelle, rangée sagement dans une galerie souterraine en
attendant l'avenir. Mais très vite, Marty apprend en lisant des documents de 1885, que Brown a été abbattu par l'aancêtre de Biff, c'est donc vers le passé qu'il se rend.
La formule est donc répétée ici avec son lot de variations: les moyens utilisés pour provoquer la proverbiale charge de
n gigawatts, propice à l'envol dans le temps; Marty se réveillant face à sa mère ou une personne qui en tient lieu; la scène du débit de boissons, avec l'agression de Marty par un
Tannen... et celui-ci finira bien sur par tomber dans le fumier. Plus attaché à peindre l'image d'un univers fermé et qui se répète à l'envi, le film s'amuse d'un monde westernien en proie à au
moins trois interprétations différentes: Celle de Marty qui vient dans le far west légendaire fort de sa connaissance du western Italien, plus dur; celle du Doc Brown de 1955, qui envoie son
jeune ami dans le passé affublé d'un costume rose ridicule qui correspond à l'image westernienne de série B véhiculée dans les drive-ins; enfin, l'image locale, plus réaliste, de la
ville de Hill Valley, avec ses gens qui tentent de vivre sur la frontière malgré les Indiens et les délinquants. Mais le sentiment qui domine, c'est que le passage de Emmett Brown et Marty McFly
(Qui se fait appeler "Clint Eastwood", pour ne pas éveiller de soupçons chez les membres de sa famille) va probablement contaminer la ville de façon durable. Pas de commentaire satirique sur
l'Amérique post-Reaganienne ici, mais juste un moyen comme un autre de finir enfin une trilogie qui aura, qu'on le veuille ou non, élevé la barre assez haut en matière de, comme on dit dans la
langue de Steven Spielberg, "fun".
Dans un univers magique, le flirt enfantin entre deux ados de conte de fée (Mia Sara et un scientologue) tourne au cauchemar lorsque le geste imprudent de la princesse qui cherche à impressionner son petit ami provoque une série de réactions en chaîne qui vont amener la domination du monde par le maître des ténèbres (Tim Curry). Le petit peuple magique de la forêt va venir à la rescousse...
Le quatrième film de Ridley Scott a bien failli pâtir définitivement d'une malédiction tenace, depuis une production troublée jusqu'à des problèmes de fâcheries entre distributeurs. D'une part, la production que Scott, fort de ses succès impressionnants (Alien, puis Blade runner), voulait contrôler à 100%, a imposé la construction d'une forêt vivante en studio: plantes, humidité, rats, et insectes divers et variés... D'autre part, aucune possibilité n'a été laissée au réalisateur de faire respecter son droit au final cut. On n'a connu ce film d'heroic-fantasy, durant des années, que sous deux formes sérieusement altérées: la version Européenne représentait un montage resserré de la version voulue par Scott (Dont une dizaine de minutes manquaient) et l'Américaine, sortie avec un score alternatif, supprimait près d'une demi-heure, simplifiant tout jusqu'à l'absurde. Si le film a longtemps eu la réputation d'être un objet kitschissime, c'est largement à ces versions qu'il le devait, puisque la version voulue par Ridley Scott était un équilibre fragile entre rêve et premier degré, entre une mièvrerie calculée et l'expression trouble de désirs adolescents, d'une certaine fascination du mal; Scott se laisse aller à une véritable exploration esthétique de son univers dans les moindres détails, et comme d'habitude il sème partout des petits détails, rendant vivant son décor même. Et comme il se plaît dans un film qui reste essentiellement un jeu de l'esprit, à dresser des passerelles avec ses deux grands succès Alien et Blade runner, le résultat reste stimulant, pour peu qu'on ait envie de se laisser aller à cette relecture inattendue mais souvent drôlatique du péché originel.
Etant admis que ce film est la suite du premier, qu'une une suite est généralement inférieure à plus forte raison si la raison d'être en est essentiellement la volonté de capitaliser sur un succès phénoménal, et qu'en prime le film est aussi là pour poser les bases d'un film à sortir ultérieurement (Nommé, bien sur, Back to the future part III!), on devrait en temps normal ne rien avoir à dire de ce deuxième opus. D'ailleurs, je le confirme: la nouveauté du premier, la découverte d'un univers, ici tout est repris, et on va jusqu'à remettre les pieds dans les mêmes évènements... Et c'est justement l'intérêt de ce film, qui aurait très bien pu n'être qu'une passerelle, ou une introduction au troisième film. En lieu et place, ce deuxième chapitre devient un stimulant jeu de l'esprit, compliquant à l'envi avec une certaine virtuosité tout ce qui faisait le sel de la première partie...
On se souvient donc que Marty McFly était parti vers le futur en compagnie de son ami Doc Brown, et de sa fiancée Jennifer, dans ce qui était tout bonnement une fin volontairement ouverte, ne présageant absolument pas d'une suite. Une fois la nécessité de faire une suite admise par tous et toutes, studio comme auteurs du film, il a fallu transformer cette fin en une introduction valide (Malgré des problèmes, dont le fait que l'actrice qui jouait Jennifer avait changé entretemps...), et expliciter le besoin mentionné par 'Doc' Brown de filer vers le futur après avoir réglé les problèmes du passé: il s'agit de la progéniture de Marty et Jennifer... Marty doit donc se rendre dans le futur, ou il va réussir par une série de cafouillages à provoquer des réactions en chaine qui vont rejaillir sur le passé commun de tous: le vieux "Biff" Tannen a en effet surpris une conversation, qui lui a fait comprendre que les Marty et Brown possédaient en réalité une machine à remonter le temps, qu'il a emprunté afin de faciliter la vie du jeune Biff Tannen de 1955; et de fait en conséquence la vie du Marty de 1985 s'en est trouvée profondément altérée. Pour suivre le raisonnement de Doc, la seule solution était de partir à la source, soit en 1955, ce qui permet aux deux hommes de se retrouver au même endroit que leurs alter egos de 1955... Ouf!
On a donc de réjouissantes scènes qui accumulent les paradoxes liés à la situation, et le micro-suspense lié systématiquement au risque pour un personnage de se retrouver face à un autre lui-même... La narration s'est donc densifiée, compliquée, mais le talent de Zemeckis pour rendre les complications plus explicites est de nouveau très utile, le film étant toujours doté d'un sens fluide l'exposition de personnages. Et une fois de plus, la vision de l'Amérique, dans laquelle un malfrat odieux comme Biff Tannen peut effectivement devenir le maitre d'une ville dédiée au crime, et dont le futur passé par les fourches caudines du libéralisme tromphant des années 80 ne peut que livrer aux générations futures une société dans laquelle la justice expéditive finirait par régner. De fait, l'avenir n'est pas rose pour les McFly... et à ce propos, la tentation de faire revenir George et Lorraine, les deux malheureux parents de Marty, en pauvres cloches lamentables, a été la plus forte, malgré le recadrage spectaculaire qu'ils avaient subi à la fin du premier film; et ce, en dépit de la difficulté due à l'absence de Crispin Glover qui avait fortement déplu à la production! On applaudira les stratagèmes pour contourner son absence (Même si on le voit effectivement dans des chutes du premier film)...
En 1939, en pleine "drôle de guerre", on suit le parcours d'un cuirassé Allemand de poche, le Graf Spee, qui commence à faire
parler de lui en coulant tous les navires Britanniques qui passent à sa portée, puis l'acharnement d'une flotte Anglaise décidée à en finir une bonne fois pour toutes avec le bateau. Le
commandant Langsdorff, qui dirige le Graf Spee, se distingue de ses homologues nazis par une conduite chevaleresque remarquable, et un traitement systématiquement humain de ses prisonniers. La
poursuite mène tous ces bateaux en Uruguay, pays neutre, très précisément à Montevideo où le bateau Allemand doit réparer des avaries, pendant que la flotte Britannique doit négocier avec le
régime pour accomplir sa mission sans empiéter sur la neutralité des lieux...
Powell avait, dans The spy in black, montré en une scène poignante et troublante, un ennemi vaincu (Conrad
Veidt) par la femme qu'il avait appris à aimer (Valerie Hobson), et un dialogue silencieux entre eux s'installait pendant que le marin Allemand s'abîmait en pleine mer avec son bateau; une bonne
part de ce film partiellement de propagande de 1939 était d'ailleurs racontée du point de vue d'un "ennemi", tout comme 19th parralel dans lequel un groupe de marins nazis
parcourait le Canada dans le but de créer des appuis pour l'Allemagne. Enfin, le 'Colonel Blimp' était confronté à plusieurs reprises à son "ennemi" et ami, interprété par Anton
Wallbrook. C'est dire si cet intérêt pour le point de vue de 'l'autre camp' est un thème récurrent chez le cinéaste. C'est ce qui fait sans doute le sel de la première partie de ce film, qui est
située exclusivement sur le Graf Spee, et dans laquelle on est justement confronté au personnage de Langsdorff (Peter Finch), un homme courtois, respectueux des marins dont il coule les
bateaux...
Le reste du film voit le point de vue changer dramatiquement (La deuxième moitié ne s'intéresse quasiment plus à ce qui se passe
sur le Spee, notamment, au profit des navires Britanniques), et ça tend à donner une impression de déséquilibre, qui franchement confine parfois à l'incohérence. De plus, ce film de guerre qui se
situe à l'écart du nazisme finit par ennuyer par trop de courtoisie... Aimerait-on vraiment Stalag 17 si Preminger ne jouait pas le nazi tromphant et sadique? Et La
grande Illusion se relèverait-il d'un geste de clémence de Rauffenstein (Stroheim) à Boëldieu (Fresnay)? Les intentions de Powell et Pressburger, de ne pas charger la barque et de
chercher un point de vue différent et humaniste sur la guerre, ne peuvent que nous émouvoir. Mais le problème, c'est que ce film soigné, poli, aux superbes couleurs... est mortellement
ennuyeux.
Adolescent Californien moyen de 1985, Marty McFly part dans le passé, en 1955, à la faveur d'un contretemps. Et comme toute histoire de voyage dans le temps n'a pas d'intérêt sans son petit paradoxe temporel, il ne se passe pas un quart d'heure sans que Marty ne prenne la place de son père dans l'anecdote de la rencontre entre ses parents... L'enjeu pour lui est triple: il va devoir, sans trop modifier l'avenir, faire en sorte que ses parents se rencontrent et s'aiment; il va falloir qu'il trouve le moyen d'utiliser sa connaissance du passé pour revenir dans le futur; enfin, il lui faut aussi passer par l'aide du Dr Emmet Brown, l'inventeur de la future machine à remonter le temps, qui refuse qu'on lui donne trop d'indices sur le futur afin de ne pas provoquer de turbulences dans le continuum spatio-temporel... Bref: il va y avoir du sport...
Le quatrième film de Zemeckis, son premier à être vraiment significatif, est une fois de plus une collaboration avec Bob Gale (Co-production, co-scénariste) et Steven Spielberg (Producteur via Amblin Entertainment). Une chance que Spielberg, en cette année 1985, soit engagé en tant que réalisateur vers des projets plus proche de David Lean (Empire of the sun, qu'il préparait, et The color purple, qu'il venait de sortir) que du sale gosse qu'il était supposé être: l'enthousiasme de vieil ado qu'il manifestait pour ce projet de voyage dans le temps farfelu l'aurait sinon probablement poussé à le diriger lui-même... Et c'est pourtant du pur Zemeckis, au sens noble du terme. Une vision de l'Amérique, profonde et détaillée, sous d'aimables apparences d'un divertissement anodin. Marty McFly, l'ado parfaitement interprété par Michael J. Fox (qui n'était pas le premier choix, semble-t-il, une anecdote qui a donné lieu à beaucoup, beaucoup de problèmes...) est une parfaite incarnation de ces ados coincés entre une réussite présentée comme modèle de société y compris aux plus défavorisés, et des parents médiocres (un père exploité par tous, y compris ses voisins, et une mère alcoolique), qui va s'inventer une vie parallèle: skateboard, rock 'n roll, le vieux profeseur fou en guise de meilleur copain, et bien sûr une petite amie, riche en promesses, mais qu'il faut cacher à la maman qui désapprouve entre deux lampées de vodka...
Et le passage en 1955 est miraculeux, un voyage aussi complet que possible: l'obsession, créée ou relayée par les médias, de l'invasion extra-terrestre, qui prend soudain corps lorsque Marty sort d'un véhicule futuriste dans une criarde combinaison anti-radiations; la danse proprette, durant laquelle les ados se lâchent dans les coins, se papouillant allègrement dans des voitures pendant que les musiciens de l'orchestre se paient une petite cigarette créative et récréative; la ville supposée saine, dominée par les blancs, dans laquelle un noir qui sert d'homme à tout faire au bar du coin, rêve en silence qu'il sera maire plus tard... ce qui est d'ailleurs exact, mais pas du tout à l'ordre du jour en 1955! Enfin, le docteur Emmet Brown, un savant fou que personne ne prend au sérieux, ne peut être que le complice de Marty, préfigurant leur amitié des années 80.
Quant au joker du film, c'est l'inénarrable George McFly, le papa de Marty, interprété par Crispin Glover (vieilli en 1985, mais tel qu'en lui même dans les séquences de 1955): à un moment, peu de temps après avoir rencontré l'ado perturbé, voyeur, solitaire, timide et gaffeur, éternel souffre-douleur de toute une génération ("Hey, McFly, anybody home?"), Marty se demande comment il a pu devenir le mari de sa mère. Nous aussi, mais l'un des intérêts du film c'est d'offrir à ce médiocre absolu de George une vengeance définitive, une façon comme une autre de voir que le film n'est pas aussi manichéen qu'on a voulu le croire en 1985, en pleine Amérique Reaganienne.
Certes, le film montre de quelle façon le voyage dans le temps va permetre à toute la famille McFly d'accéder à leur propre version du rêve Américain, mais c'est d'une part une façon de finir un film qui se réclame d'abord et avant tout du divertissement, et c'est comme toujours chez Zemeckis une belle exagération caricaturale. Revenu du passé, Marty ne peut désormais se fier à ce qui l'entoure, que ses mésaventures ont considérablement transformé. Paradoxalement, il a désormais tout ce qu'il voulait et même plus, mais privé de toute l'expérience qui a mené à cet état de fait, il est complètement déboussolé... Sans parler du traumatisme qu'il a vécu lors de son séjour dans le passé, quasiment violé dans une voiture par sa propre mère (la version adolescente contredisant avec une impudeur incroyable devant son futur fils toute la portée de sa pruderie des années 80...)! Ce qui explique sans doute pourquoi les studios Disney ont refusé le film.
Cette histoire d'inceste manqué n'est pas le seul paradoxe temporel manipulé par les auteurs: Marty MCFly a aussi inversé les rapports entre son père et la brute locale Biff Tannen, ainsi que leurs classes sociales (ce qui indique au passage l'idée qu'aux Etats-Unis il faut se comporter de façon brutale et dominante pour réussir... Quitte à marcher sur les autres); Marty a également inventé le skateboard, et interprété Johnny B. Goode devant des musiciens, dont un guitariste qui n'est autre que le cousin de Chuck Berry (une bonne blague dans le film, qui a fait dire à quelques coupeurs de cheveux en quatre que Zemeckis inversait le cours de l'histoire en montrant un blanc qui apprenait aux noirs à jouer de la musique. La créativité des gens ne nous décevra jamais)... Le film a d'aileurs à ce titre été construit de façon fort lisible par les scénaristes, et ce dès la première scène qui expose en un plan-séquence à travers la cuisine du bricoleur génial Emmett Brown tout ce qu'il est, et tout ce qu'il a vécu. Très vite, on apprend aussi tout ce qui nous est nécessaire pour Marty: son savoir-faire en matière de skateboard, la guitare (gag génial au début du film, les connaisseurs savent déjà), son rapport complexe à l'école, etc... Un film bien rangé donc, mais surtout lisible, ce qui est une première concernant le voyage dans le temps.
Bien sûr, Zemeckis, Gale et Spielberg vont y revenir ensuite, et considérablement compliquer la donne avec deux suites très agréables même si pas forcément utiles, mais au moins ce film sans temps morts, parfaitement interprété par tous, est le film définitif sur le voyage dans le temps, seulement dépassé en génie par Terry Gilliam pour un Twelve Monkeys sublime... et pour finir, un dernier paradoxe pour un film décidément riche: tourné en 1985, mais revu en 2013, ce film sur le voyage dans le temps nous transporte dans un univers riche et cohérent, qui est autant celui de 1955 que celui de 1985. Une double capsule temporelle, en quelque sorte, à portée de l'écran...
Une hagiographie sirupeuse, dans un Technicolor certes plaisant mais relativement peu exploité, avec de bons acteurs mal employés, et un bilan d'autant plus négatif que le film ment comme un arracheur de dents, sur un personnage fascinant mais qui l'est surtout pour ses dons de showman, et pour le fait d'avoir forgé avec son remarquable sens de la publicité son propre personnage: cela fait-il un bon western? Bien sur que non! Alors disons-le tout de suite, la raison de la présence ce film pas remarquable du tout dans la filmographie si prestigieuse du dur à cuire William Wellman est en fait double: le studio participait à mon sens à l'effort de guerre, et lançait une naïve mais sympathique tentative de faire machine arrière sur les Indiens, présentés ici comme des citoyens Américains brimés, à l'heure ou certains d'entre eux étaient en première ligne sur les péniches de débarquement en Europe; d'autre part, Buffalo Bill était le prix à payer pour avoir pu faire The Oxbow Incident l'année précédente...
Alors que peut-on y sauver? Pas grand chose, assurément, si ce n'est quelques extérieurs épars, une "signature" Wellmannienne, aussi: lors de l'affrontement entre Bill Cody (Joel McCrea) et son ex-ami Yellow Horse (Anthony Quinn), les deux hommes se dérobent au regard, privant le spectateur de "la" scène à voir... Et le metteur en scène semble s'être vraiment impliqué dans la scène de la bataille qui est au coeur du film, celle qui amènera Bill à Washington pour un destin loupé. La bataille est excitante, esthétiquement superbe, sans concessions... Sinon, Joel McCrea est transparent, Linda Darnell est un rendez-vous manqué, et Maureen O'Hara est... Tiens, non, elle est magnifique. Oui, le contraire est impossible.
Bref: Pour finir, non seulement le film est inutile, mais surtout il est pétri de mensonges, autant sinon plus que They died with their boots on, le film de Walsh sur Custer avec Errol Flynn, qui lui est un chef d'oeuvre. Pas Buffalo Bill.
Novembre 1939. Le capitaine Andersen (Conrad Veidt) commande un bateau,
le Helvig, qui transporte une cargaison importante et des passagers vers son pays, le Danemark, une nation neutre en ce début de conflit mondial. Le bateau est arraisonné pour contrôle, et si le
capitaine, l'équipage et les passagers font aisément la preuve de leur honnêteté, les Britanniques constatent que la cargaison pourrait être de la contrebande, et la décision est prise de détenir
le bateau pour vérifier plus avant. Le capitaine est invité à se rendre à terre avec son premier officier (Hay Petrie), mais une passagère, Mme Sorensen (Valerie Hobson) et un passager, Mr
Pidgeon (Esmond Knight) subtilisent les laissers-passers et se rendent à terre sans autorisation. Le capitaine décide de récupérer les dicuments, et part à la poursuite de ses deux passagers,
sans savoir qu'il vient de mettre le pied dans une drôle d'histoire qui va le précipiter dans les griffes d'espions nazis...
Contraband fait suite à The spy in black, et le succès de ce premier film en collaboration
avec Pressburger a poussé le metteur en scène à reconduire les stars, Valerie Hobson et Conrad Veidt, pour une nouvelle histoire d'espionnage. Contrairement au film précédent, celui-ci est situé
en pleine Angleterre contemporaine, et fait directement référence à l'étrange atmosphère de Londres, plongée en plein couvre-feu durant ce début de guerre, avant que la situation ne devienne plus
dramatique et que les bombardements intensifs ne commencent à détruire certains quartiers. Dans Contraband, les esprits des Londoniens restent après tout légers: la vie
continue...
Le metteur en scène s'est beaucoup amusé à plonger ses personnages au coeur d'aventures rocambolesques d'espionnage, en pleine
obscurité. Powell joue avec la nuit, les lumières et l'obscurité en grand admirateur du cinéma muet Allemand... Et justement, Conrad Veidt, qui peut enfin avoir un rôle qui lui fait échapper au
destin d'un ennemi dangereux, semble prendre beaucoup de plaisir à jouer le capitaine Danois, donc neutre, plongé dans des aventures qui ne le concernent pas en tant que citoyen, mais qui lui
font choisir son camp librement, en être humain. On retrouvera cette notion de liberté de choix qui doit pousser les hommes à embrasser mla cause de l'humanité dans 49th parallel
l'année suivante, sur un mode bien moins léger. Pour l'heure, Powell et Pressburger choisissent de tourner un film dans une ambiance que n'aurait sans doute pas reniée Alfred Hitchcock, avec des
péripéties qui impliquent voyages en train, restaurants, négociations avec les taxis, et une charmante observation tendre de la faune Londonienne. Quant à Hobson et veidt, ils sont, comme dans
The spy in black, des êtres d'exception, amenés naturellement à se côtoyer, s'estimer, puis s'aimer.