Deux hommes qui ne se connaissent de nom, qui auraient très bien pu devenir amis tant leurs vies sont complémentaires, deviennent par la folie de l'un d'eux ennemis jurés, bien qu'ils fassent tous deux partie de la même armée: voilà la base du premier film de Ridley Scott, une fête visuelle dans laquelle le talent esthétique du metteur en scène, qui avait longtemps été décorateur, saute aux yeux à chaque plan. Scott est ici plus Britannique que jamais, ne reniant pas ses racines: il agit d'abord en metteur en images, installant ses personnages (Interprétés par Keith Carradine et Harvey Keitel) dans des décors naturels situés dans le centre de la France, en particulier en Dordogne.
1800: Lors d'un hiatus entre deux batailles, le lieutenant Armand D'Hubert (Carradine) reçoit pour mission d'aller chercher le lieutenant Féraud (Keitel) qui s'est rendu coupable d'un duel de trop. Et lors de leur confrontation, les deux hommes se querellent, Féraud s'emportant jusqu'à provoquer D'Hubert en duel. A partir de ce moment, les deux hommes vont se rencontrer plusieurs fois en 16 ans, Féraud toujours désireux de continuer la confrontation là où elle a été abandonnée la fois précédente... Pendant ce temps, l'histoire avance et les deux hommes montent en grade, participent aux campagnes victorieuses, puis de plus en plus désastreuses. D'Hubert, marqué par la vie (Et les duels avec son ennemi juré) est estropié, et se marie avec une jeune femme d'obédience royaliste à la Restauration, pendant que le bouillant Féraud est arrêté et condamné à mort...

L'inspiration de Scott, évidemment, est à prendre du côté de Barry Lyndon; le somptueux film de Kubrick l'a en particulier influencé au niveau graphique, et on retrouve dans ce film une tentative de transcrire dans un univers cinématographique la peinture d'époque, ce qui est d'ailleurs souvent souligné par de nombreuses représentations de natures mortes tout au long du film; ces images généralement qui sont souvent situées en début ou en fin de séquences, permettent de mettre en évidence le passage du temps, mais contrastent aussi avec certaines scènes, et on pourrait les mettre en parallèle avec l'anecdote de l'orange: avant de se mettre en route pour le duel final, le désormais général D'Hubert mange des quartiers d'orange, et ramènera d'aileurs un fruit à son épouse inquiète, suite à l'issue de la confrontation, une façon de montrer le triomphe de la vie; quant à la probabilité de trouver ou manger des oranges en Dordogne en cette saison, je ne sais pas si on se situe ici du côté du réalisme, mais peu importe: ce qui compte, c'est de montrer le triomphe, fut-il tardif et au prix de blessures, du plus humain des deux soldats; c'est d'ailleurs relayé par la dernière séquence, qui voit Féraud contempler une crue de la Dordogne, juché sur un promontoire, laissé enfin à ses obsessions maladives, à l'écart du flot de la vie. Une image qui renvoie inévitablement au grand absent du film, fauteur de troubles et bouillonnant va-t-en-guerre autant que personnage incontournable de l'Histoire: Napoléon, dont on sait que les Anglo-saxons ne le portent pas dans leur coeur.
Ils ont d'ailleurs parfaitement raison.

Le film est adapté d'une nouvelle de Joseph Conrad, The duel; mais à l'histoire de grandeur et décadence contée par le film de Kubrick, adapté d'un roman de William Makepeace Thackeray, Scott substitue une ironique chronique du temps qui passe et des attitudes contrastées des deux soldats, l'un essayant désespérément de s'accrocher au passage du temps et d'évoluer, bref de vivre décemment, l'autre ruinant tous ses efforts en revenant constamment à la charge de manière à aller au bout de son obsession: les duels. Scott a pris un malin plaisir à recréer, comme il sait si bien le faire, un univers dans ses moindres détails: éclairages, boiseries, vêtements, uniformes, habitudes sociales (Les pipes de D'Hubert, la reconstitution minutieuse d'un bordel, mais aussi les façons bien dissemblables dont D'Hubert et sa maîtresse d'une part, puis D'Hubert et son épouse quinze ans plus tard, passent le temps ensemble: débraillés et proche du corps de l'autre, ou habillés et sagement installés l'un à côté de l'autre, lui fumant, elle lisant.). La narration est faite de vignettes liées aux progressions de la grande armée, mais aussi de l'histoire, strictement chronologique, excepté pour des flash-backs brusques, qui durent à peine une seconde, et qui sont toujours des points de vue de D'Hubert, dont la rage est motivée par le fait qu'il subit de plein fouet les obsessions de Féraud: des courts moments de leur premier duel vont donc être aperçus de temps à autres lors des confrontations ultérieures.
Superbe reconstitution comme le seront tant d'autres films de Scott, ce premier effort cinématographique (De grande envergure du moins, puisque le metteur en scène a aussi tourné un court métrage dans les années 60 avant de devenir décorateur) est d'une indéniable splendeur visuelle, en plus d'être un bel effort foncièrement humaniste, comme le seront à leurs manières, et avec des degrés différents de réussite, les films Blade Runner, Thelma & Louise, Gladiator et Kingdom of Heaven. La métaphore du duel convient bien à Scott pour s'intéresser à la façon dont les hommes s'affrontent, pour des riens, voire comme ici des reflets de rien.
Ce moyen métrage tourné pour une association de charité est le dernier film de fiction de Michael Powell, mais il est aussi une occasion pour lui de retrouver son ami Emeric Pressburger pour la première fois depuis Ill by moonlight (1957). Celui-ci a écrit le script de cet étrange conte pour enfants, et Powell l'a mis en scène, retrouvant avec plaisir la Grande-Bretagne, après plusieurs années d'exil auto-imposé, après le retentissant scandale de Peeping Tom. Parmi les techniciens, on retrouve aussi le grand chef-opérateur Christopher Challis...
On a du mal à l'imaginer aujourd'hui, mais c'est avec son quatrième film, en 1994, que Peter Jackson est sorti de l'enfer du cinéma de série Z aux titres qui en disent long (Brain Dead, Bad taste, etc...) pour entrer dans le monde d'un cinéma d'auteur certes, mais qui n'oubliait pas le cas échéant de s'ouvrir aussi à d'autres mondes, d'autres techniques aussi. Révélant du même coup Kate Winslet et Melanie Linskey, Heavenly Creatures raconte l'histoire vraie de deux amies, Pauline et Juliet, qui se sont connues dans un collège de Nouvelle Zélande en 1953, ont développé très tôt une amitié solide et exclusive (Avec de timides mais pas forcément significatives incursions vers l'homosexualité, comme on fait une expérience), et ont fini par déraper dans un crime odieux, brutal, et... prémédité. Adoptant avec aplomb le point de vue des deux jeunes femmes, le film donne à voir l'incroyable richesse de leur imaginaire, utilisant diverses techniques, depuis les sculptures en volume jusqu'à une technique embryonnaire d'images de synthèse (Qu'on se doit de considérer comme l'ancêtre des effets de Lord of the rings, bien sur) pour donner vie à leurs délires. Contrairement à leurs familles respectives, et tous les adultes environnants, nous n'en sommes donc pas exclus.

La découverte par Peter Jackson chez la voisine de
ses parents d'une collection inconnue de films datant de 1900 à 1937 fait naitre en lui, et un certain nombre d'autres personnes dont l'autre cinéaste Néo-Zélandais Costa Botes, une envie d'en
savoir plus sur l'un des génies méconnus du cinéma des premiers temps, le Néo-Zélandais d'origine Ecossaise, Colin McKenzie. Avec le peu d'informations dont ils disposent, le pionnier ayant
laissé vraiment peu de traces derrière lui, Jackson et Botes remontent le temps à la recherche de l'histoire oubliée de ce pionnier, découvrent en passant qu'il a perfectionné par erreur les
premiers travellings en attachant une caméra sur un vélo, qu'il a aussi développé un procédé primitif de couleurs, réalisé le premier long métrage parlant en 1908, qui fut un flop, filmé un
exploit inconnu de l'histoire de l'aéronautique, et participé à la guerre d'Espagne, mourant sur le front, devant l'objectif de sa caméra; et surtout, Jackson et Botes vont retrouver les traces
d'un tournage mythique, un film adapté de l'épisode biblique de
ne révèle objectivement qu'il s'agit d'une supercherie, et les
avis autorisés d'un certain nombre de spécialistes et autres autorités complices (Jackson et Botes eux-mêmes, pour commencer, mais aussi Harvey Weinstein des films Miramax, l'historien Leonard
Maltin, ou encore l'acteur et réalisateur Sam Neill), qui interviennent dans le film, semblent entériner l'idée que tout ceci a existé, tout simplement... Aucune raison d'en vouloir à Jackson et
Botes, qui ont créé un monument d'amour au cinéma, à travers ce pionnier plus qu'improbable, dont la carrière inventée semble à merveille côtoyer dans les coulisses l'histoire de l'art
cinématographique. Dans les coulisses, parce que tel Brian Cohen (Life of Brian)qui sans le vouloir se retrouve messie en même temps qu'un autre type en Palestine qui a plus de
succès que lui, McKenzie a joué de malchance avec une application remarquable: il a été jeté en prison, et ses essais de films couleurs ont été confisqués parce qu'il avait eu l'idée fatale de
filmer des femmes Tahitiennes au bain, donc nues; son film parlant était remarquable d'un point de vue technique, mais tous les acteurs y parlaient Chinois, ce qui fit fuir le public, etc...
Un bémol personnel, mais je ne suis pas sur qu'il faille s'en embarrasser; le Salomé que le documentaire (Ou documenteur, ou Fauxcumentaire) présente régulièrement comme un chef
d'oeuvre, est plutôt rudimentaire, et aurait probablement rebuté un spectateur de 1905. Tant pis, tout ça n'est pas grave, même si les spectateurs de 1995, qui ont découvert le film à la
télévision, présenté comme un authentique documentaire, se sont fait berner dans les grandes largeurs.../image%2F0994617%2F20220116%2Fob_b1578f_maxresdefault.jpg)
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Up ne commence pas vraiment comme on l'attend d'un film animé de long métrage, à plus forte raison distribué par Disney: une séquence de 11 minutes qui détaille la rencontre, puis le mariage et enfin la longue vie en commun de deux personnes, Carl et Ellie. Unis dès l'enfance par l'amour à distance de l'aventure avec un grand A, ils ont une vie somme toute pépère, Carl étant vendeur de ballons! Ils s'aiment, mais n'ont pas d'enfants, et un jour Ellie décline, puis meurt. C'est poignant, et c'est essentiel pour le reste du film qui va s'attacher à la personne de Carl, un brave vieil homme devenu acariâtre par les circonstances, et qui pour finir sa vie en beauté, a décidé d'échapper à la réalité quotidinne, et en particulier à la menace d'éviction dont il fait l'objet dans son quartier en pleine rénovation, en attachant à sa maison des milliers de ballons qui vont le transporter vers l'endroit d'Amérique du Sud où Ellie et lui rêvaient d'aller vivre des aventures, des vraies... ce qu'il n'avait pas prévu, c'était d'emmener un scout.

Puis l'évolution de Tom Powers se fait sous la houlette de diverses autres figures paternelles, dont le louche Putty Nose, un gangster de moindre envergure qui embauche Tom et Matt, avant de les lâcher en pleine crise, après qu'ils aient provoqué la mort d'un complice lors d'une affaire, ou le "régulier" Paddy Ryan, un autre Irlandais qui les prend sous sa houlette. Putty Nose est surtout vu à travers deux séquences qui le montrent jouer la même chanson au piano: dans la première, il en joue pour les gamins fascinés de la rue, et s'arrête de chanter sur un mot lorsqu'il avise la présence de Matt et Tom, auxquels il souhaite confier une affaire. Lors de la séquence qui voit Tom supprimer son ancien patron, il joue la même chanson, et s'arrête sur ce même mot, touché à mort par la balle que vient de tirer Tom (Hors champ, bien entendu): l'inévitable meurtre du père, transgression qui est aussi une libération pour Tom. Paddy Ryan sera aussi pour Powers l'occasion d'affronter un complexe d'Oedipe fort mal vécu; réfugié chez Paddy, fin saoul, Powers couche sans même s'en apercevoir avec la compagne (Particulièrement gourmande, d'ailleurs) de son protecteur, ce qui lui occasionnera une grosse colère le lendemain... Mais ses rapports avec les femmes seront le plus souvent marqués soit par sa domination (Ce dont l'incroyable séquence
Le mythe ne se referme pas sur cette scène, la fin nous montre un Tom qui a échappé de peu à la mort, et qui semble être sur la voie de la guérison, voire de l'honnêteté, renouant avec sa famille... Mais Wellman ne peut pas nous laisser sur un happy-end, et la fin portera sa dose d'énigme, de non-dits, d'ellipse. elle sera visuelle, définitive et forte, marquée par une mise en scène sublime, dans laquelle le cinéaste nous montre une fois de plus, comme il l'aura fait durant l'ensemble des 83 minutes de son film, sa maîtrise absolue du mouvement, du placement de la caméra, de la composition, du rythme, de la profondeur de champ et du coup de théâtre, en un seul plan de quelques secondes, suivi de la vision d'un phonographe dont le disque tourne à vide. Fin: The public enemy est l'un des plus beaux films Américains de tous les temps./image%2F0994617%2F20240207%2Fob_1771dd_images.jpeg)
