Il va falloir enfoncer le clou: la Warner Bros a gâché le talent de Borzage. Celui-ci s'est acquitté avec honnêteté de ce genre de tâche en droite ligne du médiocre Flirtation walk, en filmant de façon professionnelle un faux musical (une fois de plus, Dick Powell et Ruby Keeler chantent et dansent occasionnellemnt dans ce qui reste un comédie conventionnelle) dans lequel le cinéma de l'absolu et le goût onirique de l'amour fou sont passés à la trappe: Dick est un jeune homme de bonne famille, héritier d'une lignée de militaires, et qui est mis au défi par son père de passer le concours d'entrée à l'école navale, ce qu'il na jamais accepté de faire. Il est admis, et va découvrir un monde qu'il va refuser au dépatr, et qui va finalement devenir son univers...
Si au début du film les deux tourtereaux s'échappent d'une salle de restaurant pour aller observer les étoiles et s'avouer simplement leur amour réciproque, pour le reste, il est surtout question d'amour de la patrie, de camaraderie militaire, d'accepter les humiliations des officiers et de tout un tas d'autres stupidités de ce genre, toutes assénées sans même la poésie qui pouvait caractériser les films militaires de Ford; Si on admet que le film présente au moins une vision socialement ouverte des instances militaires Américaines, avec le fils à papa qui cotoie le cow-boy, cette litanie ultra-glorieuse, cette déclaration d'amour à l'institution douteuse qu'est l'armée me semble pour le moins vomitive... Chico et Diane me manquent.
Kurosawa a laissé passer 5 années après son dernier film, Barberousse, celui-ci étant un sommet, pour le metteur en scène lui-même son film le plus achevé. Mais il n'est pourtant pas resté inactif, enchainant deux projets sans lendemain qui vont lui laisser un goût plus qu'amer dans la bouche, et avoir des répercussions sur le reste de sa carrière et de sa vie: d'une part, le film d'action Runaway train qui devait être réalisé aux Etats-Unis (Il le sera finalement en 1985, par Andreï Konchalovsky), et ensuite la portion Japonaise du film Tora Tora Tora, consacré par la Fox à Pearl Harbor, dont la partie Américaine serait assurée par Richard Fleischer. Pour l'un comme pour l'autre, Kurosawa se heurtera à un mur: la production n'était dans aucun des deux cas décidée à lui laisser le contrôle, et dans le cas du deuxième film, les rumeurs d'incompétence, de folie même du metteur en scène ont circulé. Pour en dresser le bilan, il suffit de dire qu'après la plénitude, Kurosawa est un homme brisé, dont il y a des chances qu'il ne retournera jamais un film... La seule solution, pour lui, c'est de trouver un sujet, le réaliser vite et bien, et tant qu'à faire, de faire ses gammes avec la couleur, l'une des motivations principales pour ses deux projets Américains...
Dodes'Kaden, c'est l'onomatopée répétée avec conviction par un ado, qui vit dans un taudis: il joue en permanence à réaliser son rêve, construire un trolley. Au volant de son train imaginaire, il passe ses journées à arpenter les "rues" du bidonville ou habitent les protagonistes des vignettes de Kurosawa, dans des baraquements bigarrés et drôlement personnalisés: un docteur sur le déclin, un homme brisé depuis le départ de sa femme, un homme qui vit avec son épouse et sa nièce, et abuse de celle-ci, un ancien architecte et son tout jeune fils, réduit à survivre dans une carcasse de 2cv, un employé de bureau, respecté de tout le voisinage en dépit de trois défauts embarrassants: un tic envahissant, une patte folle et une épouse plus qu'acariâtre... Pour compléter le tableau, deux alcooliques vivent avec leurs épouses respectives, et ces quatre-là échangent de temps en temps les partenaires au vu et au su de tous...
Le jeune "trolley freak", pour reprendre le terme utilisé par les jeunes enfants qui lui jettent des cailloux au début du film, est le "passeur" du film. C'est lui qui donne le signal de départ de la narration, grâce à son trolley imaginaire... Il n'est pas difficile d'imaginer Kurosawa se représentant lui-même dans ce personnage de rêveur sérieux, incompris par l'extérieur, mais respecté dans le "village". Pour le reste, on suit les principes du film choral, avec un décor à la Kurosawa: pas très étendu, filmé à hauteur d'hommes, mais cette fois ci, il y a la couleur: on sait que le metteur en scène, en peintre, était très tenté; après tout, il y avait fait un clin d'oeil dans Entre le ciel et l'enfer, avec l'anecdote de la fumée rose... Mais ici, enfin, il s'y est adonné, en personnalisant notamment les cabanes , harmonisant les couleurs des vêtements des habitants et les nuances des murs, sols, planches et autres composantes des cabanes branlantes. Il a aussi utilisé un décor suffisamment neutre (Le ciel est bleu, sans aucune construction extérieure visible), et s'est occasionnelelemnt permis d'utiliser des toiles peintes comme Kobayashi dans Kwaidan (Très certainement une influence au niveau de la couleur, du reste Kobayashi est l'un des producteurs exécutifs de Dodes'Kaden). La palette étonnante qu'il a mobilisé est une source d'émerveillement, y compris pour des scènes d'horreur sociale, et Dieu sait s'il y en a dans ce film! Mais il y a aussi de l'humour, parfois finement mélangé dans le drame, comme dans cette scène tragicomique au cours de laquelle un homme vient chez le "médecin", afin de plaider pour un suicide. le docteur lui donne un poison, et ensuite commence à lui faire comprendre qu'il n'a pas envie de mourir; l'homme alors se débat et revient enfin sur sa décision, sans savoir qu'il a ingurgité un médicament inoffensif: l'humanisme triomphant de Kurosawa, déja à l'oeuvre dans son sublime Barberousse, est toujours là...
Le bilan, triste, de ce film étonnant, mélange de poésie, de peinture et d'observation sociale, ce sera l'échec: commercial et crtique, cuisant, au point de pousser Kurosawa à l'exil symbolique, puisqu'après ses déboires aux Etats-unis, il tournera son film suivant Dersou Ouzala en URSS, 5 ans plus tard. Mais la plus spectaculaire des conséquences restera bien sûr la tentative de suicide du metteur en scène, brisé par l'incompréhension vis-à-vis de son film.
Ayant passé avec la mention honorable l'étape du premier film parlant, Harold Lloyd a poursuivi sa carrière, encore une fois après un délai dun an pour bien préparer son film, avec ce Feet first qui n'est pas, contrairement à la légende, un remake de Safety Last. Du moins pas vraiment: la fameuse séquence de l'ascension y bénéficie d'une redite, entièrement refilmée, mais si le film parle beaucoup d'ascension sociale, le contexte est cette fois bien différent. Comme pour Welcome danger, Lloyd est sans doute confiné (Sa voix, ou une impression générale concernant la comédie en ces années de parlant, peut-être?) à jouer les benêts, comme du reste Keaton, Langdon, ou dans l'inconscient collectif, Laurel & Hardy. Impossible semble-t-il (et les films qui suivront le confirmeront) de reprendre son personnage d'ambitieux hyperactif: Harold Horne est certes ambitieux: un jour, il sera chef vendeur, dans le magasin de chaussures ou il n'est qu'un très modeste employé. Seulement, un jour il croise la route de Barbara (Barbara Kent, qui revient après Welcome danger), une jeune femme qui est la secrétaire de leur patron à tous deux, le riche chausseur Tanner. La prenant pour sa fille, il ambitionne désormais de passer pour un homme du monde, afin de la séduire...
Pour leur deuxième collaboration, Bruckman et Lloyd ont raffiné leur technique, et le film est l'une des meilleures comédies de 1930, ne souffrant pas trop des limites imposées du parlant. On sent que la donnée sonore a été intégrée tout de suite à la préparation du film, et certains gags en profitent bien... Mais pas tous: si la réalisation de la séquence finale d'ascension est remarquable, elle reste gâchée par les interjections permanentes d'un Lloyd qui n'a que des "Look out" à la bouche. Et si le film se tient, il souffre d'une part d'un manque de rythme, mais aussi de la comparaison avec Safety last, dans lequel la fameuse ascension était un passage obligé d'un parcours initiatique lié à l'ambition du personnage. Ici, c'est par hasard qu'il se trouve sur cette façade, et la scène s'en trouve amoindrie. de plus, elle finit par être répétitive, alors qu'elle est moins longue que l'original!
On se réjouira de séquences généralement très enlevées sur le bateau, ou la présence lente et hallucinée de Noah Young en marin hébété, dépassé par les événements, complète à merveille un Lloyd ingénieux dans ses idées pour se faire passer pour riche... Et puis on attendra, avec un peu d'impatience, de meilleures perspectives pour celui qui nous a donné des films magnifiques, et qui se contentait désormais de faire de bonnes comédies bien ficelées... pas plus.
Je tiens Jacques Feyder pour le meilleur cinéaste Français des
années 20, tout bonnement... Mais il faudrait le faire revenir au premier plan, ce qui n'a rien d'aisé. de temps en temps, un film se rappelle à notre bon souvenir, et la chaine Arte a beaucoup
fait pour redonner l'occasion au grand public (Du moins celui qui accepte de se laisser tenter...) de voir notamment Crainquebille, Visages d'Enfants,
Gribiche, Carmen, et même The Kiss, film Américain dont la vedette est Greta Garbo. Au sein d'une oeuvre protéiforme, plombée par la
légende d'un film disparu, le Thérèse Raquin de 1927 dont tous les historiens nous disent qu'il fut sans doute son chef d'oeuvre, ce film brille d'un éclat particulier. Rare
comédie politique, doublée d'une allégorie subtilement symbolique, le film est aussi un brin sentimental, cousin en cela des oeuvres du gentil mais talentueux René Clair à la même époque. Je
pense en particulier aux Deux timides, mais aussi et surtout au Chapeau de paille d'italie dans lequel Clair abandonnait sa tendance à l'onirique un peu bouffon
pour tenter soudain une certaine vision burlesque mais réaliste de notre société. Les nouveaux messieurs emprunte d'ailleurs à ce film son acteur principal, Albert Préjean,
et se garde de pousser la satire politique jusqu'au grotesque, sauf dans une scène de rêve, qui est restée la séquence la plus célèbre du film (Durant laquelle les députés sont en fait des
ballerines rêvées par un vieux politicien assoupi)...
Sous la troisième république, Suzanne (Gaby Morlay) est une danseuse médiocre, entretenue par le comte de Montoire-Grandpré
(Henry Roussel), député installé d'une majorité de droite. Celui-ci lui promet bien sur monts et merveilles, à commencer par un peu de piston. Elle rencontre un électricien de l'opéra, Jacques
Gaillac (Albert Préjean). Celui-ci est amoureux d'elle, et syndicaliste. iIs flirtent, puis elle trompe Montoire avec lui. Mais lors des élections, le populaire Gaillac est élu député, puis
devient ministre... Suzanne va jouer sur les deux tableaux, mais de son coté, le comte n'a pas dit son dernier mot.
Pièce gentiment
populaire, le film n'aurait pas du faire de vagues, proposant après tout une satire de bon aloi: le propos de Feyder n'est que d'observer la vie politique de l'intérieur, en substituant à lamour
de la république l'amour d'une seule et même femme, qui va devenir la motivation principale, pour Gaillac, de devenir député, et pour Montoire, de renverser le gouvernement dont fait partie son
rival. Hésitant sans cesse, la jeune femme symbolise une Troisième République instable, qui tend toutefois à se réfugier dans le giron de la droite par sécurité... et puis les petits travers et
petites combines sont évoqués avec prudence, depuis l'entrevue entre adversaires qui cherchent des passe-droits et du favoritisme, à la tentation d'écarter un rival dangereux en l'exilant dans
une quelconque ambassade. Pourquoi le film a-t-il été censuré? la raison officielle est toute simple: "atteinte à la dighnité du parlement"... La faute à un gouvernement (Des gouvernements, tant
ils passaient vite) englué dans le conservatisme, qui souhaitait sans doute cantonner le cinéma à un rôle d'amusement public. Pour la même raison, L'Age d'or aura à subir la
censure lui aussi... Mais si Feyder est loin ici de la chronique sublime de l'enfance (Visages d'enfants) ou de la peinture d'une obsession meurtrière
(L'Atlantide, Carmen), il n'en reste pas moins que son film, impeccable dans son interprétation comme dans on montage, est la preuve que le cinéma Français avait
à l'époque de la compagnie Albatros, un savoir-faire impressionnant, et des metteurs en scène capables non seulement de vouloir faire des films différents et ambitieux dans un cadre commercial à
l'instar du cinéma Américain. ...Que Feyder dégouté par l'accueil réservé à son film allait alors rejoindre.
Habituellement, quand Pedro Almodovar revient de Cannes, il a une critique à ses pieds, et la frustration de ne rien remporter. Kieslowki, il y a quelques années, souffrait aussi (En silence) de la même maladie. Sachant que d'une part, la critique n'est pas infaillible, et que d'autre part, n'importe quel film y compris un navet de la pire espèce peut avoir un prix à Cannes (On ne va pas en nommer, c'est très subjectif), on devrait s'abstenir du moindre commentaire à ce sujet, mais il y a aussi à Cannes une sorte d'indicatif. Ainsi, lorsque un film d'Almodovar ne convainc ni le jury, ni le public, ni la critique, on se dit que c'est peut-être le début de la fin. Pourtant, le film ne mérite pas le désamour dont il a été victime... Certes, ce n'est pas un chef d'oeuvre, mais la bouffée d'air frais dans le petit cirque Almodovarien qu'il représente me semble justifier d'y retourner souvent.
Et puis il y a les Yeux sans visage, de George Franju, chef d'oeuvre certes, mais auxquels on a cru bon de devoir absolument comparer ce film. C'est forcément mortel. songe-t-on à comparer All about Eve à Tout sur ma mère? Ca reviendrait au même, pourtant, puisque le film de Franju n'est ici que ce lointain modèle, ce film-source, auquel se réfère Almodovar par amour du cinéma, mais dont il se sépare pour mieux s'en éloigner: à la base, les liens sont ténus: un médecin qui se livre à des expériences défendues, une jeune femme qui subit ces expériences, et une complice d'un certain age; une villa, éloignée des regards, des expériences dont la portée se dérobe à notre compréhension jusqu'à ce qu'un flashback nous éclaire, et une atmosphère de mort lente. Mais au-delà, on est en terrain plus classique: des amours traitées sur le mode baroque, des secrets enfouis et inavouables bien qu'assumés et montés en mode de vie, et des improbabilités flagrantes qui tendent le récit, coloré de violentes taches rouges, vers le mélodrame flamboyant et halluciné, matiné de beaucoup plus d'humour (Noir, bien sur) que ce qu'on a bien voulu y voir...
Dans cette histoire que je ne tenterai pas de raconter, Almodovar a sans doute voulu changer brusquement de ton, ce qui explique la difficulté à y déceler autant d'émotion que d'habitude. Mais l'impression qui domine, c'est que tous ces gens qui s'agitent tentent plus de prolonger leurs vies qu'autre chose, comme du reste le héros cinéaste d'Etreintes brisées. Le désespoir a envahi le film, c'est une évidence. La piel que habito dans lequel le cinéaste nous donne à nouveau à voir une histoire de possession amoureuse et physique d'un genre nouveau, est une fois de plus une danse de mort, mais dépourvue d'amabilité excessive...
Pourquoi faire un remake d'un film récent? On peut se poser la question, mais chacun sait que c'est une tendance effectivement, afin de rendre disponibles au public Américain des intrigues qu'ils auront manqué s'ils détestent les films étrangers. Avant de s'en plaindre, rappelons que le doublage est encore pire, et de toute façon il ne s'agit ici nullement de faire le procès de Fincher à ce sujet. En effet, le film Américain a sur son prédécesseur, le film de Niels Arden Oplev, une série d'avantages non négligeables. Et de plus, je ne suis pas sûr que Fincher l'ait vu, ayant d'abord et avant tout réalisé l'adaptation d'un livre. ...Dont il ne sera ici plus question. Il ne sera plus question ici non plus du très médiocre film Suédois, qui ne m'a laissé aucun autre souvenir que celui d'une profonde irritation, et l'impression d'assister à un téléfilm Allemand pour Arte, mais en Suédois, bourré de révolte en carton.
Lisbeth Salander est une "hackeuse" Suédoise, en rébellion depuis sa plus tendre enfance, période durant laquelle, pupille de la nation elle a eu à subir des violences de la part de nombreux tuteurs. Elle est employée de façon plus ou moins officielle par une agence de détective, et elle est douée, très douée... Elle a en particulier enquêté sur une particulier, le journaliste Mikael Blomkvist, dont une famille souhaite louer les services afin qu'il résolve un vieux mystère. Blomkvist, journaliste rigoureux, est en effet dans une tourmente judiciaire suite à une série d'articles qui lui ont valu un procès, qu'il a perdu, contre un conglomérat mafieux. Le mystère en question concerne la disparition, et probablement la mort, d'une jeune femme en 1966, et va amener les deux héros à travailler ensemble...
D'une part, Fincher a comme d'habitude fait un travail époustouflant de localisation, s'aménageant l'espace comme il l'avait fait en particulier pour Zodiac. Les deux films possèdent d'ailleurs un trait commun, à travers les obsessions d'un certain nombre de personnages, à commencer par Blomkvist (Daniel Craig). Quoi q'il en soit, la Suède devient ici un véritable paysage de film noir, sans rien perdre en couleur locale, ce qui était, on le verra, important. D'autre part, il a bien évidemment fait comme d'habitude, et on peut lui faire confiance pour cela: là ou bien des remakes Américains de films Européens sont aseptisés, celui-ci est plus dur, plus violent, par le recours à un point de vue aussi peu nihiliste que possible. contrairement à ce qu'on pourrait croire, la colère permanente de Salander est motivée par des sentiments, et le metteur en scène touche au plus près de la violence: criminelle (L'insupportable anecdote du chat), sexuelle (le viol répugnant, filmé par sa victime), et politique (Nostalgie bien implantée du Nazisme). Cela repose sur une caractérisation fantastique de Rooney Mara, qui a énormément donné pour ce film, et sur une réappropriation impressionnante du personnage par le metteur en scène.
Et puis, il y a le thème numéro un de David Fincher, présent sinon dans tous, en tout cas dans un nombre significatif de ses films: le mal, sa présence, comment lutter contre lui, et ses ramifications. il s'agit moins ici d'une enquête que d'étudier l'enracinement d'une idéologie sous diverses formes, dont les Nazis et Collabos de la famille Vanger ne sont finalement qu'une incarnation, qui trouve une résonance autrement plus vivace dans les agissements infects d'un certain nombre de vieux cochons qui ont profité de la jeunesse d'une femme, du flou qui entoure son statut, et de leur impression d'impunité, pour lui faire subir les pires turpitudes... et Fincher, dans sa mise en scène, met finalement tout sur un pied d'égalité: viol de Salander, agression de Blomkvist, disparition d'Harriet, Meurtres de jeunes femmes selon un rituel où transparaît l'antisémitisme, détournements mafieux, tout est finalement lié, et le film tout en se situant dans le paysage authentique de la Suède d'aujourd'hui conte les étapes de cette lutte baroque et morale, avec rigueur et maestria. Du sang sur la neige, l'image est forte, mais dit bien que ce paradis pour acheteurs de meubles cache en vérité une histoire compliquée et ô combien compromise... Après, qu'on soit ou non sensible au fait qu'il s'agit d'une relecture importe peu: c'est un film de David Fincher de A jusqu'à Z.
Le propos de la Warner avec ce film était sans doute de donner de la hauteur au mélodrame en racontant aussi méthodiquement une affaire de justice. Le film est sorti après Fury (Fritz Lang, 1936) dont il n’y a que peu de chance qu’on ait eu envie de le copier, puisque il n’a pas eu un grand succès ; They Won’t forget, de LeRoy, est venu plus tard, et a été l’objet de plus d’attentions de la part de la firme: Claude Rains était une étoile montante, et George Brent dans ce film de Curtiz est plutôt sur le déclin, sans compter qu’il n’est pas omniprésent à l’écran: Mountain justice est dominé par Josephine Hutchinson, une actrice capable, mais dont la carrière n’a pas provoqué de raz-de-marée public. Ce drame noirissime chez les hillbillies était donc un film B, mais cela n’a pas empêché Curtiz de s’intéresser particulièrement au film, et en bon contrebandier, de faire passer pas mal de choses par les chemins détournés qui le caractérisent.
Ce n’est pas tant l’intrigue dans son ensemble qui a intéressé le metteur en scène : une jeune femme éduquée habitant les Appalaches avec sa famille, soucieuse de faire avancer les choses en poussant les habitants arriérés à laisser la médecine s’intéresser à eux, rencontre un jeune avocat qui, manque de chance, est précisément venu pour un procès dans lequel le fruste et brutal père de l’héroïne va être condamné. Il s’ensuivra une aggravation des rapports entre la jeune femme et son père, un ressentiment très fort entre celui-ci et l’avocat qui l’a fait condamner, et une haine de plus en plus forte des habitants pour la jeune femme, identifiée comme une influence extérieure… Cela ira jusqu’à la violence et la mort, et au-delà.
La désintégration d’une famille en proie à des passions d’autant plus fortes qu’il s’agit d’un choc de civilisations plus que d’un conflit de générations, la capacité de résistance de l’obscurantisme, le jusqu’au-boutisme de l’extrémisme des gens locaux, et la lente montée de l’horreur sont les choses qui ont intéressé Curtiz ici, plus que le coté didactique, ficelé qu’aurait eu un film de procès. Fury avait à cœur de démontrer le mécanisme des mouvements de foule, et d’inscrire cette démonstration dans une fable amoureusement contée par un maître, qui culminait dans une scène de procès, convoquant la morale de la société et la confrontant à une morale plus élevée, qu’elle soit humaine ou religieuse. They won’t forget sera lui aussi, avec talent d’ailleurs, un film de procès, dont les coups de théâtre s’inscrivent (Pour autant que mes souvenirs lointains du film me permettent de vraiment m’en souvenir !) dans une logique de suspense judiciaire. Le film de Curtiz évite soigneusement de s’appesantir sur les procès, qui sont les moments durant lesquels George Brent peut faire sortir son talent, disons pas vraiment spectaculaire. Non, le principal intérêt du film, c'est l’évolution du calvaire de Ruth Harkins, dont la première scène fait pourtant une héroïne à la Blood: assistante du médecin local (Guy Kibbee) qui vient de procéder à un accouchement, elle est vue, et son volontarisme avec, avec autant de méfiance que le docteur lorsqu’elle tente de persuader les gens de faire appel à des moyens plus modernes pour leur communauté; on est naturellement surpris lorsque l’on voit cette jeune femme éduquée, qui tranche sur les gens locaux rentrer chez son père, et celui-ci va dominer le film de toute la force de la menace qu’il représente : terrorisant ses filles par la sécheresse de sa communication, intervenant en meute pour empêcher sa fille de fréquenter un étranger à la foire, rentrant chez lui après la prison pour voir une maison décorée avec un peu de frivolité par ses filles et sa femme, et commençant à tout casser méthodiquement avant de corriger sa fille aînée dans une scène d’une violence qui rappelle en plus ironique (Mais oui) Broken blossoms (David Wark Griffith, 1919): Curtiz a recours à des silhouettes et des ombres, et cadre d’une caméra en position basse un napperon sur le mur, seule décoration autorisée dans ce foyer traditionnel, sur lequel est écrit Tu aimeras ton père et ta mère…
Les épisodes situés en dehors de l’environnement fruste des montagnes sont réduits à l’essentiel, Curtiz ne situant qu’une scène en extérieurs dans les épisodes New-Yorkais, une promenade à Central Park qui sert vraisemblablement de fausse piste. Après l’épisode, le retour au pays sera ultra-violent, avec des suggestions d’infanticide et un parricide patenté. Les ombres, ces acteurs que Curtiz préférait dans de nombreux films, sont ici déchainées : il ne s’agit pas seulement de signer son film à la façon de Hitchcock, ce qu’il faisait en se livrant à une petite scène d’ombres chinoises dans tous ses films ou presque, mais d’étendre le cadre de ce qu’il peut montrer en suggérant ce qu’il ne peut pas filmer (Les scènes de violence, l’accouchement) en profitant d’une certaine économie de moyens (Contrairement à un Borzage qui réclamait manifestement des décors à fenêtres, Curtiz les suggérait par des ombres. C’est souvent le cas dans ce film) et par-dessus le marché Curtiz situe le gros du film dans la nuit, dans des masures montagnardes sombres qui ré-haussent le coté glauque de l’histoire.
Si on cherche les seconds rôles Curtiziens dans cette sombre histoire, on sera servi, mais l’histoire d’amour boiteuse entre Guy Kibbee (cet acteur est très attachant) et l’admirable Margaret Hamilton sert autant de bouche-trou sans intérêt que de comic relief à la Ford. Du reste, ces deux personnages permettent quand même d’humaniser un peu les montagnes par leur bonté et leur soutien à l’héroïne. Mais une surprise de taille, lors du deuxième procès, est réservée par une jeune actrice (Marcia Mae Jones) qui a un cri du cœur, inattendu et d’autant plus fort que la situation de sa sœur, Ruth, est arrivée à un paroxysme dramatique. Autant dire que le film va loin, et que Curtiz, typiquement, va sans doute plus loin que ne l’avaient prévu les producteurs, qui n’ont pas du s’impliquer de façon très importante dans ce film ; lui, si: cet histoire d’exil forcé (D’un état vers l’autre, mais Ruth aime ses montagnes, elle le dit à George Brent dans une très jolie scène diurne) , accompli dans la violence et le renoncement à la liberté élémentaire (Y compris avec la bénédiction des autorités, bienveillantes en ces années Roosevelt telles que les représente la Warner), ne peut que lui ressembler. Et on ne me fera pas croire que la fin soit un happy-end, pour Curtiz, comme pour son héroïne : Ruth Harkins, à la fin du film, condamnée à ne jamais revenir afin de rester libre, erre entre deux mondes, comme décidément beaucoup de héros de Michael Curtiz.
Le cinéma de Wes Anderson passe depuis Rushmore, surtout, par la représentation d'un monde appréhendé de façon horizontale et latérale. Ses plans sont souvent organisés en fonction d'un mouvement de caméra de la gauche vers la droite (Mais pas exclusivement), représentant toute la longueur d'un aspect de l'univers dépeint: le bateau de The life aquatic, la grille et l'extérieur de la Rushmore academy, le train de The Darjeeling limited, la belle maison de The royal Tenenbaums et celles des voisins, et l'univers de cartoon de Fantastic Mr Fox, sans oublier bien sur le spot pour American express, avec le plateau de tournage parcouru par le metteur en scène dans un plan séquence qui prend 90% du métrage. Cette disposition est réutilisée ici, avec un fort accent sur le plan-séquence d'une part, et de façon répétée et systématique. Gageons qu'après avoir travaillé sur une film d'animation en volume, il était peut-être nécessaire à Anderson et ses acteurs de retrouver la liberté grâce à des plans-séquences...
Dans ce film ambitieux, en forme de retour aux fondamentaux, Anderson assisté de son co-scénariste Roman Coppola nous intéressent à un camp scout sur une île de nouvelle Angleterre, durant l'année 1965... Le souffre-douleur de la patrouille, Sam Shakusky, est parti un matin, et a rejoint une jeune fille, dont les parents avocats n'ont pas constaté la fugue: Suzy et Sam s'aiment, et ont élu l'autre pour accomplir leurs désirs romantiques... Mais l'histoire va vite se compliquer, puisque le chef de la patrouille décide de se saisir de l'affaire pour affirmer sa maîtrise de la situation, que le chef de la police locale a une liaison extra-conjugale avec la maman de Suzy, ce qui fait que les rapports entre les deux avocats se détériorent rapidement, les camarades de patrouille de Sam ont la mission de le ramener, mais pourraient bien en venir à lui faire la peau, et surtout les parents adoptifs de Sam ne veulent plus de lui... Pendant ce temps, les deux très jeunes tourtereaux s'apprivoisent, s'aiment, se découvrent, et s'inventent un monde à l'écart de toute cette agitation.
Tous les films d'Anderson font l'objet d'une crise ou du déroulement faussé d'un système: Bottle rocket raconte non seulement une tentative de coup d'éclat pour des apprenti-gangsters qui n'arriveront jamais à rien, Rushmore le comportement erratique d'un gamin inadapté pour exister dans le système scolaire qu'il s'est élu envers et contre tous, The Royal Tenenbaums la tentative de sabotage par un homme qui a quitté sa famille, du remariage de son ex-épouse, alors que ses enfants vivent tous une période grave de remise en question, The life aquatic with Steve Zissou analyse de quelle façon un homme devenu un héros se met soudain à douter de tout, de lui-même en particulier, et avec raison. Dans The Darjeeling limited, les trois héros subissent une crise identitaire et affective, une remise en question qui suit la mort de leur père; dans Fantastic Mr Fox enfin, les héros renard subissent tout à coup la remise en question de leur vie qui aurait du continuer comme toujours, sous l'influence d'un étranger qui est momentanément intégré à la famille... dans ce nouveau film, tout personnage a sa petite crise, de Ward (Edward Norton), le chef scout dépassé par les événements, au chef de la police locale (Bruce Willis), qui ne parvient pas à dépasser son amour sans issue pour une femme mariée (Frances Mc Dormand). Mais les deux héros sont jeunes, très jeunes... Et pourtant Wes Anderson n'a pas hésité à en faire les deux personnages les plus déterminés de tout l'ensemble, en allant jusqu'à faire une allusion à une possible vie sexuelle de façon assez frontale (On notera d'ailleurs que l'adultère de Willis et McDormand semble apparemment dénué de tournure physique, ce qui tend à rééquilibrer le fait que les deux petits passent clairement la nuit ensemble)... Ce n'est pas tout, le metteur en scène se permet même des flambées de violence, aussi symbolique soit-elle, perpétrée lors de la rencontre entre Sam et ses anciens camarades. D'un autre côté, le plus remonté d'entre eux, qui finira à l'hôpital, passe un certain temps en blouse de malade, avec une croix rouge qui le fit ressembler à s'y méprendre à un chevalier du KKK qui aurait oublié son ridicule chapeau pointu... Une façon comme une autre de prendre arti et d'inviter les spectateurs à faire de même, s'il en était besoin.
Mais le tout, qui finit bien, se pare des couleurs du conte, grâce aux dispositifs de mise en scène du réalisateur, grâce aussi à la tonalité très cartoon de l'ensemble, et comme toujours au jeu dénué d'excès d'émotion, et d'une savante énonciation décalée de clichés parfaitement assumés. Ce qui aurait pu être une série de provocations et la création facile d'un univers déjanté devient la sincère et poignante histoire d'un amour inattendu, et se pare facilement des couleurs déformées du souvenir, dont on s'empare au sortir de la salle, comme si chaque spectateur pouvait se dire: "cette histoire de 1965, j'ai l'impression de l'avoir vécue, il y a longtemps"...
Un petit village, en Allemagne, qui vit au rythme de ses habitants. on voit le postier, un monsieur d'un certain age, tout fier de son nouvel uniforme. on voit l'instituteur, un homme bien et tout simple qui a le respect des livres et l'affection de la population. Et puis il y a des gens, des braves gens, des petites gens, des gens normaux, dont la petite Frau Bernle, et ses quatre fils. Le plus vieux, Joseph, rêve d'aller aux Etats-Unis, le plus jeune est encore étudiant... Un beau jour, Frau Bernle offre à son fils la possibilité d'acomplir son rêve et de partir s'installer à New York. Durant ces tranquilles journées de bonheur, c'est à peine si on remarque la garnison locale qui s'installe... C'est que le temps de la guerre est venu, et aucun des quatre frères n'y échappera... Seulement l'un d'entre eux ne combattra pas du même coté, c'est tout.
Le très beau film de John Ford est l'une des preuves les plus tangibles de l'influence de Murnau non seulement sur Ford, mais d'une manière générale sur la Fox, en cette superbe année 1928. Ford réutilise le décor du marais de Sunrise, pour obtenir une superbe scène de soldats qui marchent dans la brume, et une macabre découverte qui se transforme en tragédie familiale... La guerre, filmée du point de vue d'une famille dont les membres meurent les uns après les autres, est un mal symbolique qui sépare les gens, et dont mine de rien, l'un des rescapés est Américain... Mais il n'y a pas de message cocardier pour Ford ici, juste un récit poignant et tendre, sur une famille d'êtres humains. Si on n'est pas toujours loin de la caricature (Mais sous influence Allemande, puisque la vision du postier avec son bel uniforme tout penaud à l'idée de propager des mauvaises nouvelles avec ses lettres officielles bordées de noir, renvoie directement au Dernier des hommes de Murnau...), c'est parce que le film bénéficie d'une tendance visuelle à l'allégorie, et se situe dans un décor (Européen) réinventé, une sorte de paradis perdu, un village reconstitué en studio, qui permet à la caméra étrangement mobile de Ford (par opposition à Three bad men, par exemple) de s'approprier l'espace d'une manière très efficace, sous l'influence décisive de son collègue Allemand. Mais s'il ne choisit pas délibérément de privilégier les USA (Plus réalistes) sur l'Allemagne, il montre quand même des circonstances différentes: on voit les trains de l'extérieur, en Allemagne, mais on a droit à visiter un wagon de métro aux Etats-unis... L'Amérique reste le pays de l'avenir ou Joseph tente sa chance, et aura des enfants, alors que l'Europe est un peu l'endroit du passé. Ailleurs, Ford se permet une petite blague discrète à l'attention de ceux qui ont vu Die Nibelungen de Lang: lors de l'introduction de Johann (Charles Morton), le forgeron, il cite la scène d'ouverture du grand film très germanique...
Et puis dans ce film qui s'intitule Four sons, comment faire l'impasse sur la mère? Après Mother Machree, avant Pilgrimage, avant The grapes of wrath, cette mère Fordienne jouée par Margaret Mann est un personnage qui a toute la tendresse de Ford, et qui lui donne le rôle central, dans le film, mais aussi dans deux scènes composées autour d'elle: elle fête son anniversaire en compagnie de ses quatre fils, tous autour de la table. c'est un moment sacré. Au début du dernier acte, elle est seule, et les imagine tous autour d'elle, par la magie de la surimpression... Le dernier acte du film nous conte comment Joseph la fait enfin venir chez lui, et ce qui n'aurait du être qu'un simple happy ending devient une anecdote riche, celle d'une vieille dame accidentée par la vie qui est perdue dans une grande ville, ne parlant pas la même langue que les habitants...
Film essentiel, de Ford bien sur, mais aussi de la Fox (Au même titre que Sunrise, Seventh Heaven, Street Angel et A Girl in every port), Four sons est aussi l'un des grands films Américains de 1928, une année exceptionnelle... La perfection du muet!
Le plus long des films de Pedro Almodovar commence par un générique prometteur: un moniteur, lors d'un tournage, montre le cadre dans lequel les acteurs du film en cours vont évoluer. On reconnait Penelope Cruz, et l'image finale, celle d'un metteur en scène de dos qui dirige son actrice, s'orne du
crédit "Guion y direccion: Pedro Almodovar".
Le décor est planté, il va être question de cinéma, de tournage, de film en cours, d'actrice, et... d'amour. La première séquence, d'abord énigmatique, montre un oeil en gros plan, au centre duquel l'image d'une jeune femme se dessine nettement. Elle lit le journal pour un homme aveugle, qui se présente sous le nom d'Harry Caine. Il s'agit en fait de Mateo Blanco, ancien cinéaste, devenu aveugle, et qui symboliquement a définitivement adopté son pseudonyme de scénariste quand un accident l'a privé de la vue. Il vient de rencontrer la jeune femme, et va la séduire, parce que désormais il veut "profiter de la vie". Nous sommes en 2008, et on va, au gré de souvenirs et de conversations, se promener entre 1992 et le présent du film, et faire la connaissance d'un certain nombre de personnages:
Judit Garcia (Bianca Portillo), l'agent de Mateo Blanco, qui a eu une aventure avec lui, et veille jalousement sur sa carrière et sa vie. depuis la cécité de son ami, elle est encore plus proche.
Diego (Tamar Novas), le fils de Judit, aussi proche de Mateo que peut l'être sa mère. Selon la version officielle, le père de Diego est un amant de passage.
Ernesto Martel (Jose Luis Gomez), riche industriel, qui se mêle de cinéma afin de rester près de sa maîtresse actrice.
Ernesto Martel Junior (Ruben Ochandiano), dit Ray X, le fils écrasé par son père, se passionne pour le cinéma, et en 2008 tente de prendre contact avec Mateo Blanco, dont il a filmé tout le tournage du dernier film.
Lena (Penelope Cruz): La jeune femme dont Ernesto Martel tombe amoureux en 1992, et qui afin de survivre, accepte de devenir sa maitresse. Elle est engagée par Mateo Blanco pour le tournage de son sixième film, Filles et valises, une comédie exubérante qui mêle des éléments de cinéma américain (Une actrice grimée en Audrey Hepburn) et de cinéma Espagnol (Notamment des éléments clairement tirés de Femmes au bord da la crise de nerfs).
Mateo Blanco (Lluis Homar), metteur en scène amoureux de son actrice, a fui le tournage avec elle, et a subi une humiliation: apprendre que son film, monté en son absence, est un navet absolu. Juste après, lui et Lena ont eu un accident dans lequel elle a perdu la vie, et lui, la vue. Depuis, il a décidé de changer d'identité, et est devenu Harry Caine.
Le film se voit sans grand effort, en dépit des changements permanents d'époque, et comme toujours des petits et gros secrets se font jour. certains sont de fausses pistes, d'autres non: qui est le père de Diego? Qui est Ray X, le jeune homme qui se présente au domicile d'Harry Caine comme un metteur en scène? Quelle est la part d'Ernesto Martel dans le sabotage du film Filles et valises? Quelle est la part de la jalouse Judit dans ce même sabotage, sachant qu'elle ne supportait pas Lena? Qu'est-il advenu du matériel du film?
Parallèlement aux questions ci-dessus, dont certaines trouvent des réponses, alors que d'autres non, Almodovar a comme d'habitude semé des indices, des petits riens, des tendances aussi: allusions au cinéma, à des films, des détails. On voit un extrait du Voyage en Italie, de Rosselini, qui trouve un léger écho dans les derniers jours de Lena et Mateo; on apprend incidemment que Mateo est amateur de bande-sons de films, qu'il aime à écouter maintenant qu'il ne peut plus les voir; c'est ainsi qu'il en vient à se trouver devant sa télévision, alors qu'une diffusion de son film maudit le surprend. Pour la première fois, il en entend un extrait, qui le fait bondir: les actrices jouent tellement faux! C'est à partir de là, et de révélations en cascade données par Judit, qu'il va prendre la décision qui s'impose: reprendre 14 années plus tard le montage, afin de donner une vraie vie au film qu'il a tant voulu faire avant de quasiment mourir. C'est le sens de la dernière scène: le cinéma avant tout, il faut achever son film... et c'est la fin d'un puzzle que plusieurs visionnages ne parviendront pas à épuiser...
Au passage, Almodovar généralement peu friand de ce genre de bonus, a fourni pour le DVD de ce film deux suppléments intéressants, qui prolongent des aspects du film: les relations très particulières entre Mateo et Diego y trouvent un éclairage passionnant, et la décision de Mateo de reprendre le montage y devient plus claire; une scène forte voit Mateo emmener Judit et Diego dans un restaurant "aveugle", ou l'on dîne dans l'obscurité totale, ce qui rend Judit très nerveuse, et insiste sur un aspect très important du film: le sensoriel (représenté bien sur dans le film dans les aventures libertines de Mateo qui ramène de belles inconnues chez lui, mais aussi dans le visionnage de films muets tournés par Ernesto Junior sur le plateau de Mateo, pour le compte de son père qui surveille jalousement sa maîtresse, et doit se faire aider de Lola Dueñas, qui lit sur les lèvres des gens filmés en cachette)... La scène est longue et très belle.
Et pourtant ce film poignant et admirable se prolonge d'une petite pochade, un court métrage (avec du gaspacho) qui est supposé être une scène du film Filles et Valises... Almodovar, pudique à l'extrème, a si souvent eu recours à des passages, des dérapages même, des digressions loufoques dans son cinéma... Ce qui n'enlève rien à cette oeuvre, l'une de ses plus belles.