Réduit de près de la moitié de sa durée, ce film était l'un des chants du cygne de l'Albatros, la compagnie des russes émigrés qui faisaient des films de prestige pour le grand public durant les années 20. Difficile à juger d'autant que les parties conservées sont issues de plusieurs sources: chutes censurées (Moult nudité) d'un côté, version raccourcie pour le visionnage en famille au format 9,5mm d'autre part... Le film se veut une variation sur le thème du collier de la reine, et déroule les aventures de Cagliostro dans la quiétude des studios Parisiens. Hans Stüwe est un Cagliostro un brin théâtral et par trop transparent; Il évolue au milieu d'une galerie de portraits historiques, parmi lesquels on reconnait Edmond Van Daële en Louis XVI (Lui qui avait interprété Robespierre pour Gance!), Suzanne Bianchetti en Marie-Antoinette, Charles Dullin ou encore Alfred Abel.
Richard Oswald est un ancien pionnier du cinéma Allemand (On lui doit Anders als die Anderen (1919), film osé sur l'homosexualité, ou encore une version des Contes d'Hoffman). Une certaine science du cadrage, de l'éclairage et de l'illusionisme cher aux Studios Allemands se distingue aisément dans ce film. De plus, sa mise en scène ici ne se démarque en rien de l'élégance fonctionnelle en vogue. Bref, un film luxueux, dans l'ensemble... Mais vain. ca fait plaisir qu'un film si rare soit disponible, et on apprécie bien sur que la Cinémathèque Française puisse enfin donner à voir au grand public ses collections, mais n'y a-t-il pas plus important, y compris au sein des fonds des films Albatros? Les Nouveaux Messieurs, Carmen, de Feyder; Les films des émigrés Russes: Protazanov, Volkoff, Mosjoukine... Epstein, René Clair... Encore un cri dans le désert.
Une fois de plus, Michael Mann nous parle, à travers ce beau film noir empreint d'un suspense impressionnant, de nous, de nos quotidiens, nos frustrations, et de notre morale, sous un jour jamais moralisateur. Pour commencer, il sait installer un univers, et ici ce monde qui est montré commence par la tournée routinière d'un chauffeur de taxi de nuit à L.A., Max (Jamie Foxx), qui a choisi le travail nocturne pour des raisons humaines: il est plus tranquille, et apprécie le fait que ses clients soient beaucoup moins stressés. On le voit dans une exposition qui semble presque gratuite, durant laquelle il conduit une jeune avocate (Jada Pinkett Smith) jusqu'à son bureau, ou elle va passer la nuit en attendant une journée importante, le début du procès dont elle est le procureur. Ils parlent, sans flirter vraiment, et lui se révèle tellement à la jeune femme qu'elle ne résiste pas à l'impulsion de lui laisser sa carte à la fin de la transaction. Cette exposition est presque gratuite, disais-je, puisque d'une part on a à l'issue de ces 11 minutes parfaitement saisi le caractère foncièrement empathique de Max, et on a très envie de rester avec lui pour le reste du film, et surtout, bien sûr, cette anecdote de rencontre aura de l'importance pour la suite...
Avant cette rencontre entre un chauffeur de taxi et une cliente, on a vu une autre simple anecdote, un échange de mallettes à l'aéroport entre l'autre protagoniste principal du film, Vincent (Tom Cruise), et un anonyme. Il procèdent à cet échange de façon discrète, mais le spectateur a compris: Vincent est, on l'apprendra très vite, un tueur professionnel, et il a une mission, celle de refroidir cinq personnes afin d'éviter un procès. Il a besoin pour cela d'un taxi, et si possible d'un chauffeur qu'il sauré obliger à l'attendre, voire l'assister... C'est comme ça que Vincent et Max se retrouvent l'un avec l'autre, le type bien et le tueur froid, et qu'ils vont en dépit de tout déteindre l'un sur l'autre... surtout Vincent qui ne va jamais hésiter à donner à Max son avis sur tout, lui conseillant d'aller voir sa maman à l'hôpital, lui signalant qu'il n'est pas assez ambitieux, voire lui montrant que ses rêves d'avenir (Devenir son propre patron dans une entreprise de taxis de luxe) ne se réaliseront jamais... Et Max, obligé de rester bien qu'il ne soit pas exactement pris en otage, va essayer à de multiples reprises de contrecarrer les plans de son client (Celui-ci n'a pas de contrat pour tuer Max, et surtout, il l'aime bien, donc il ne le supprimera pas...). Il va aussi apprendre à prendre des décisions, à improviser aussi, à la suite de son étrange client, et agir pour son propre avenir, ainsi que pour celle qu'il a rencontrée au début du film.
Une rencontre entre deux mondes, c'est l'un des sujets les plus courants des films de Mann: la rencontre entre un tueur enfermé, un profiler et un fou homicide en activité dans Manhunter, le choc culturel de Last of the Mohicans, le flic à la vie familiale pourrie et le tueur qui refuse de s'attacher pour ne pas mettre quelqu'un en danger dans Heat, ou enfin la rencontre de deux caractères antagonistes dans The Insider: Il aime à mettre ses personnages en relation avec ceux qu'ils ne cotoieraient pas naturellement. On a vu récemment avec Public enemies, que cette rencontre n'a pas besoin d'avoir lieu en vrai, qu'il suffit que le terrain de jeux soit parcouru par les uns et les autres. C'est dire si cette notion de rencontre Max-Vincent a des allures cosmiques... et ici, il faut le dire, Vincent apporte à Max énormément: il lui donne une occasion de se lever, d'exister même, sinon ce chauffeur de taxi aurait-il vraiment été jusqu'à contacter la belle avocate? Le film est une rencontre, aussi un réveil, brutal, et effectué en temps réel, d'un homme. En héros proche une fois de plus des personnages de Jean-Pierre Melville, Vincent (Tom Cruise, tellement bon qu'on ne le reconnait pas!) a en effet une morale, et un avis pas toujours déplacé sur tout... Mais on évite le piège du film de gangster à vocation parodique à la Tarantino. Le film reste une affaire sérieuse, dopée par un suspense extrême: Mann se permet de surpasser l'intensité de la fameuse fusillade de Heat, en amenant ici une confrontation entre le tueur, le chauffeur embarqué malgré lui, la police et une victime ... dans une discothèque bondée! Dans ce film ou une fois de plus Mann se prend à filmer Los Angeles d'une main de maître, on ne peut pas se lever et faire autre chose, on DOIT regarder, et aller jusqu'au bout: c'est magnifique.
5 minutes! un artiste éloquent n'a pas forcément besoin de plus. Ces cinq minutes représentent, évidemment, plus du double du premier film réussi de Pixar, Luxo Jr... Mais si on les compare aux courts MGM de Tex Avery (En particulier Magical Maestro, une évidente influence), ou à ceux de Chuck Jones pour la Warner qui ont manifestement compté dans le style de ce film, on est loin du compte: ils faisaient plutôt sept minutes...
Chuck Jones, Tex Avery, ou deux réalisateurs mythiques, qui aimaient à faire passer le gag (Avery) et les personnages (Jones) devant l'histoire, et c'est un peu ce qu'on a ici: Un prestidigitateur est en retard pour son numéro, il remet donc à plus tard le diner de son collaborateur, un lapin. Celui-ci se venge en sabotant son numéro grâce à un dispositif qui me semble bien difficile à décrire... Magicien, lapin, théâtre, on est bien dans un cartoon classique... et c'est là qu'on se trompe: Presto dépasse tout ce qui a pu être fait en la matière, transcende le genre et va plus loin encore, en introduisant dans le monde du cartoon à gags (Et non des moindres, l'ensemble du film est à tomber par terre à force de rire) des éléments inattendus: d'une part, l'impression de vérité des lieux, le théâtre, sa loge et sa scène, les sièges avec les spectateurs; d'autre part, l'impression renforcée par la 3D que ce monde de cartoon est réel... Et tordant.
Pixar, bien sûr, ce sont des longs métrages superbes et des courts qui ont systématiquement pour mission de faire avancer la technologie de la 3D d'animation. Je ne sais pas quel a été l'apport technique de ce chef d'oeuvre, mais en tant qu'admirateur des riches heures de la Warner, je le considère comme un tour de force cinématographique, un chef d'oeuvre de timing, et le tout (A l'heure des très laids dessins animés que sont Shrek ou The ice age) en prime est d'une beauté plastique idéale. Bref, c'est admirable...
Le vétéran de la MGM Woody Van Dyke était réputé pour son efficacité,
son métier, son coté direct et l'imperturbable stakhanovisme qui lui permettait au studio d'enchainer film sur film, sans discontinuer, jusqu'à sa mort prématurée en 1942. Ses oeuvres les plus
personnelles, au tournant des années 30, mettaient généralement en scène des aventuriers aux prises avec une vie sauvage, intense, juingles et bêtes exotiques... White shadows in the
south seas, Trader Horn ou Eskimo sont quelques-uns des titres de ce Merian C. Cooper de la MGM, dont Tarzan the ape man représente en
quelque sorte un compromis idéal entre aventures exotiques et jungle de studio... Mais dès 1934, avec Manhattan melodrama, ou The Thin man, l'homme s'est aussi
exercé avec une surprenante efficacité à donner sa visiondes contours du film noir, sérieux et tragique d'un coté, humoristique de l'autre, avec à chaque fois derrière le savoir-faire, un
style.
C'est ce Van
Dyke-ci qu'on retrouve à la manoeuvre avec ce film tardif, l'un de ses derniers. Un prologue Parisien nous apprend qu'un certain Ward Andrews, sujet Anglais, s'est évadé d'un hopital
psychiatrique, et on retrouve Ward Andrews, en compagnie de son ami Philip Montell. Ils ne se sont pas vus depuis longtemps, chacun affirmant revenir d'un long voyage, mais cest Philip qui dit
revenir de France... Ils se rendent chez Mme Montell, qui vit avec une jeune femme de compagnie, Stella. Les deux compères tombent tous deux amoureux, mais c'est Philip qui se mariera avec elle.
Très vite, elle sera amenée à le regretter amèrement, le jeune homme étant particulièrement tordu, voire inquiétant...
Van Dyke a appris avec la série des Thin Man, dont il a réalisé quatre épisodes, à poser en quelques plans, et
une ou deux scènes, une exposition parfaitement fonctionnelle. Il se livre à l'exercice, ici, avec deux parties: d'une part l'anecdote de l'hôpital, avec Oscar Homolka en simili-Freud, dans
laquelle on ne voit jamais le personnage de "Ward Andrews" et ensuite la rencontre entre Andrews et Montell. Le mystère soulevé très vite par le film, lequel des deux hommes s'est
réellement évadé, n'en est pas un très longtemps, Montell n'avançant pas masqué du tout, et de fait, avec l'angoisse de savoir jusqu'ou le personnage va aller, on est un peu en teritoire
Hitchcockien, d'autant que le dernier acte du film concerne l'histoire d'un faux coupable. Une autre filiation existe, aussi, avec Hitchcock bien sur (Rebecca et
Suspicion), mais aussi avec d'autres films de ce genre, dans lesquels une femme se rend compte, ou croit se rendre compte, qu'elle est mariée à un psychopathe:
Gaslight, bien sur, de George Cukor, vient à l'esprit... Parallèlement, l'interprétation de Robert Montgomery, George Sanders (Dans un rare rôle sympathique) et Ingrid Bergman
est excellente.
Bref, avec Rage in heaven, un film réalisé à l'aube du genre qu'est le film noir, Van Dyke s'affirme une fois
de plus comme un petit maitre de tous les styles, parfaitement à l'aise dans le fait de mettre en place un climat de malaise, même si bien sur, le maitre du genre qui venait tout juste d'arriver
aux Etats-Unis n'a pas encore dit son dernier mot.
Il n' y a pas de léopard dans le Connecticut? Tant pis. Quoi qu'il en soit, ce film célèbre l'hypothèse qu'il y en ait un, même si la présence de "Baby", le gentil félin moucheté, qui semble-t-il adore les chiens et la chanson I can't give you anything but love, baby, ne soit pas finalement l'argument principal de cette comédie qu'il me semble sans aucune exagération possible de qualifier de parfaite. Et pourtant elle avait commencé son existence dans de bien médiocres conditions, puisque Hawks, à la fin des années 30, n'est pas encore le réalisateur-monstre sacré qu"il deviendra, et que la présence de Cary Grant et Katharine Hepburn est surtout motivée par le flop monumental auquel ils ont tous deux participé pour la RKO, Sylvia Scarlett. A cette époque, Hepburn est considérée comme, en Anglais dans le texte, Box office Poison, et les deux acteurs se sont engagés à apparaître gratuitement dans une comédie pour la firme, afin de la dédommager de l'échec du film de Cukor, trop en avance sur son temps. Voilà les bases de cette nouvelle comédie, qui contrairement à Sylvia Scarlett est une "Screwball comedy", plus dans la ligne du genre... C'est même, à mon humble avis, la meilleure de ces comédies sentimentales menées tambour battant.
David Huxley est un paléontologue entièrement dédié à son métier. A la veille de se marier avec Alice Swallow, sa collaboratrice (Pour des raisons purement professionnelles, semble-t-il), il doit rencontrer l'avocat d'une riche mécène, Mrs Carleton-Random, afin de le persuader d'interférer auprès de sa cliente dans le but que celle-ci fasse au musée un don d'un million de Dollars. Durant la partie de golf qui tient lieu de rendez-vous, David fait la rencontre d'une jeune femme fofolle, Susan Vance, qui fait une entrée tonitruante dans sa vie. Une clavicule intercostale, un chien, deux léopards, un chasseur de gros gibier, un psychanalyste interlope, un shérif plus tard, la vie de David est définitivement chamboulée...
La mise en scène de Hawks est réputée pour sa simplicité, son absence de frime, et son coté définitif, c'est particulièrement vrai ici. Mais avec ses comédiens, il s'est manifestement livré à de l'improvisation, lâchant le plus souvent Hepburn contre Grant: la première incarne la folie destructrice et incontrôlable, le deuxième sensé être la raison ferme, victime des attaques de la première... et ça fonctionne bien sûr à merveille. Pour le personnage de David Huxley, "egghead", c'est à dire savant intellectuel et pompeux, décalé des réalités matérielles, et de la vraie vie, Hawks et Grant se sont inspirés de deux sources évidentes: Charley Chase, d'une part, le comédien de l'embarras, parfaitement en phase avec son monde jusqu'à ce qu'un grain de sable ne se mette en travers de son chemin, et Harold Lloyd, dont l'influence est d'autant plus perspectible que Grant porte des lunettes. Comme eux, Grant est un "straight man", lâché dans une comédie qui les plonge dans l'embarras. Mais l'influence du muet ne s'arrête pas là, avec de nombreux gags qui renvoient directement à d'autres vedettes de Hal Roach: Hawks reprend le gag du trou d'eau de profondeur inattendue, cher à Laurel et surtout Hardy qui en est systématiquement la victime, et un gag de robe déchirée reprend un motif visuel, deux personnes qui marchent collés l'un à l'autre pour cacher une ouverture embarrassante, qui est là encore tiré de Laurel et Hardy, mais qui se trouve aussi chez Arbuckle et Keaton: on peut donc suivre Patrick Brion (Qui sait quand même de quoi il parle) lorsqu'il avance que Bringing up baby est la passerelle entre la burlesque muet et la comédie des années 40, beaucoup plus bavarde. Et au-delà du registre de la comédie burlesque, puisque les gags autour du dinosaure sont un emprunt (quand même bien voyant!) à Adam's rib de Cecil B. DeMille...
Dans ce film, qui nous conte les mésaventures d'un intellectuel avec une boule d'énergie, qui a un moment décide qu'elle est tombée amoureuse de celui qu'elle persécute, Hawks se débrouille pour alourdir considérablement le cahier des charges: il affûte ses piques aux intellectuels, montrés du doigt pour ne pas assez profiter de la vie, et s'intéresser à des choses dont tout le monde se fout éperdument (Un brontosaure en l'occurrence). Alice précise bien à Huxley: "Notre mariage sera strictement dédié à votre travail, David"... A l'opposé, Susan Vance est certes incontrôlable, mais elle est capable d'aimer. Il se moque des psychanalyste, faisant de son docteur à accent Allemand un homme sans doute très savant, mais au tic discret qui suffit à le rendre suspect de folie furieuse... Et puis il y a le douloureux motif de la masculinité, répété à l'envi dans le film, depuis le risque de se trouver dans les griffes d'Alice Swallow (Swallow, Hirondelle, mais aussi To swallow, avaler) et de s'y perdre, jusqu'à la recherche douteuse d'un os (Objet phallique, donc. D'ailleurs, ce pénis de substitution est directement assimilé à David Huxley, affublé du surnom de Bone dans plusieurs scènes par Susan) en passant par les vêtements de rechange donnés par Susan à David lorsqu'elle souhaite retenir celui-ci à son domicile: un peignoir à frou-frous, qu'on imagine rose. et bien sur, lorsque Mrs Carleton-Random lui demande d'expliquer son accoutrement, il se contente d'un "I just went gay all of a sudden", une réplique qui donne encore lieu à des débats sur ses implications; certains avançant qu'il s'agit d'une trop belle allusion à l'homosexualité pour être ignorée, d'autres qu'il ne pourrait que s'agir d'une coïncidence, le terme étant probablement peu usité sous ce sens à l'époque. Mais sur la confusion des genres, Hawks la réutilisera de façon moins exubérante dans I was a male war bride, avec un Grant encore plus impassible.
Il faut voir ce film, ne serait-ce qu'une fois par an; il est drôle, irrésistible, même, et si parfait qu'il fait partie de ces films de Hawks qui se laissent voir deux jours de suite sans aucun souci... Il faut se méfier des réputations dans l'histoire du cinéma: on dit souvent qu'il fut un échec, c'est faux. Seulement dans une Amérique ou seuls les triomphes ont droit de cité, il détonne: le film a été un modeste succès, remportant la mise, sans beaucoup plus. En tout cas, il est devenu un passage incontournable, l'un des meilleurs films des années 30, et l'un des chefs d'oeuvre de son auteur, qui tentera d'ailleurs de s'auto-plagier avec le peu glorieux Man's favorite sport en 1962.
Avant-dernier film de Michael powell (Le dernier, The boy who turned yellow, étant un moyen métrage commandé par la télévision, prétexte à des retrouvailles entre Powell et Pressburger), Age of consent a été tourné en Australie, sur la grande barrière de corail pour l'essentiel, et est un bien étrange testament... Pas très bien reçu à l'époque, il faisait partie des films réalisés en exil par Powell, suite au scandale retentissant de Peeping Tom. C'est sans aucune hésitation le meilleur des deux films Australiens, l'autre They're a weird mob étant au mieux un travelogue culturel déguisé en fiction, l'histoire anecdotique d'un immigrant Italien découvrant l'Australie après y avoir émigré, et butant sur chaque subitilité de langage à connotation folklorique. C'était principalement un prétexte à encourager l'immigration pour l'Australie (Qui à l'époque stipulait n'accepter que les blancs, par une loi hallucinante). Avec Age of consent, Michael Powell semble à la fois réaliser un film de vacances, et reprendre le fil de ses obsessions, sans parler du fait qu'à bien des égards, le film reste un brin autobiographique...
Brad Morahan (James Mason), un peintre Australien reconnu, a perdu la foi dans son travail, et souhaite retourner à l'inspiration en s'isolant dans une petite île située sur la Grande barrière de corail. Il s'instale donc seul avec son chien dans une cabane isolée, et fait vite la connaissance de Cora (Helen Mirren), une jeune fille sauvage, qui vit à l'écart du monde, seule avec sa grand-mère, une alcoolique tyrannique qui la martyrise. La jeune femme, qui souhaite économiser de l'argent pour échapper à sa condition, devient bien vite son modèle.
On ne peut pas passer sous silence les défauts du film, qui fait par endroits très amateur: montage brutal, synchronisation erratique, vide soudain dans la narration, digressions mal fichues, et une atmosphère comique inattendue, qui surprit même Powell lui-même à la vision du film achevé! En cause pour ce dernier aspect, le personnage révoltant de Nat Kelly, joué par Jack MCGowran, dont les tribulations renvoient par moment à du Fellini (Son viol par la vieille fille restée trop longtemps seule sur l'île, notamment). De même, le personnage de Mason est parfois presque retiré de l'histoire, comme si la simplicité de ses motivations le rendait presqu'accessoire: s'isoler, peindre, peindre Cora, aider Cora, admettre qu'il aime, fin...
Pourtant, le film fonctionne au moins sur deux points: la fascination de Powell pour cette intrusion de l'homme dans la nature, qui n'a rien d'harmonieux, en dépit des soupirs de satisfaction de Brad qui boit de l'alcool sur la plage au soir, permet de jolis motifs picturaux qui échappent au touristique: tous les plans en effet montrent une invasion par les bribes de la civilisation d'une part (Le sac en skai rose de Cora, qui jure avec le vert de l'herbe à côté de la cachette de son magot, ou encore les ordures que Morahan enterre derrière sa cabane), et l'inverse d'autre part: ainsi Helen Mirren sauvageonne est-elle constamment sale, mais d'une saleté provenant de la terre, de la mer, et de son constant rapport à la nature, elle qui y vit en permanence... Mais ne nous y trompons pas: pas plus que la "Renarde' de Gone to earth n'aspire fondamentalement à disparaitre dans un trou à la fin du film, Cora n'est une "enfant sauvage": elle utilise les ressources naturelles comme un moyen de s'échapper, en vendant les produits de sa pêche, et en détournant l'argent qui devrait revenir à sa grand-mère. Le rapport avec cette dernière va aller très loin dans la violence, au passage...
Et puis, bien sur, il y a la sensualité affichée de Mirren, en Cora, qui explose dès ses premières apparitions, le plus souvent vétue d'une seule robe qui ressemble plus à un T-shirt allongé, et bien sur qui se laisse déshabiller par le peintre sans montrer trop de résistance. Elle l'anticipe d'ailleurs dans une scène au cours de laquelle elle observe son corps nu dans un miroir, lointain écho de la danse sensuelle de Jean Simmons dans Black Narcissus... De Brad Morahan, peintre fictif, ou Michael Powell, authentique cinéaste, lequel est le plus coupable d'avoir déshabillé l'actrice? On peut se poser la question, tant il est clair qu'il met en scène la nudité de la jeune femme. La lente réalisation de la sensualité, qui coïncide chez lui à un retour de l'inspiration, est un reflet chez le peintre de l'impression de liberté vis-à-vis de l'érotisme ressentie par le cinéaste lui-même, qui rappelons-le a fui le cinéma Anglais après avoir subi des critiques sur sa moralité à cause de Peeping tom... De toute façon, le titre annonce la couleur, Age of consent étant la traduction de la notion de maturité sexuelle légale, allusion à l'inévitable idylle sensuelle entre le peintre et son modèle.
Quoi qu'il en soit, avec ses gros défauts et ses vraies qualités, Age of consent est un peu le point final du cinéma de Powell, qui ajoute un nouveau porttrait d'artiste jusqu'au boutiste à coté de Lermontov, de The red shoes, et qui se laisse aller à opposer à l'artiste fatigué toute la sensualité de la jeunesse...
Premier film sonore de Dreyer, Vampyr a bien failli être aussi son dernier, tout court. J'ai utilisé à dessein le terme de "sonore", qui primait sur "parlant" à l'époque, parce qu'on ne peut pas vraiment dire que le film brille par son dialogue, d'autant qu'il utilise un certain nombre d'intertitres, et qu'il repose essentiellement sur le pouvoir des images. Mais le son y est aussi présent, au-delà des sacro-saints dialogues, (Réduits à quelques minutes sur les 72 que dure le film), grâce à une utilisation précise des bruits ambiants. D'une certaine manière, ce premier film sonore prend le contrepied de La Passion de Jeanne d'Arc, film muet dans lequel le metteur en scène s'était efforcé de demander à ses acteurs de prononcer un dialogue à la virgule près. Film marqué par une caméra mobile, Vampyr ne parle pas beaucoup non plus dans la mesure ou c'était une collaboration internationale. A ce sujet, d'ailleurs, comme d'autres films de la même époque (On est encore dans ce que Michel Chion qualifie d'interrêgne, entre le muet et le parlant), il n'a pas été établi une version précise, les acteurs (Français, comme Maurice Schutz, Allemands comme Sybille Schmitz, Polonais comme Jan Hieronimko, voire de pedigree joyeusement erratique comme le baron Nicolas de Günzburg qui non seulement produisit le film, mais en fut aussi l'interprète principal) parlant tous des langues différentes. On compte aujourd'hui deux versions faisant office de maître-étalon, la Française et l'Allemande, privilégiée puisqu'elle a fait l'objet d'une restauration... Afin d'obtenir le maximum d'effet réaliste, Dreyer a fait répéter et prononcer le texte de chaque langue à ses acteurs, malgré un tournage intégralement muet. La post-synchronisation en a été facilitée... Même si l'examen du script montre un certain nombre de scènes dialoguées mises au rebut dans la version définitive!
Le sous-titre du film est L'étrange aventure de David Gray, et dans certains pays l'étrange aventure devient simplement un rêve (Der Traum des Allan Grey en Allemand) Si rêve il y a effectivement dans le film, il serait trop facile de considérer l'aventure en question sur l'angle d'une imagination trop fertile. David Gray n'a pas rêvé tout ceci, il suffit de voir le film pour s'en convaincre. Reprenant le flambeau de Nosferatu, avec lequel il a plus d'un point commun, Vampyr est à nouveau un film fantastique cohérent et ...réaliste. Il ne s'agit pas de s'embarquer ici à la suite de l'expressionnisme Allemand, ou comme aux Etats-Unis à la même époque de codifier un genre à la suite du théâtre en y implantant toute une batterie de tendances, de style et de procédés qui allaient devenir des balises sûres, comme le fait en 1931 le Dracula de Tod Browning. Non, soyons-en sûrs: ce film ne ressemble à rien d'autre qu'à lui-même. Et comme c'est un film de Dreyer, le conte fantastique se pare d'une réflexion (Bien discrète) sur la foi, et le héros du film saura se sacrifier, sauvant les autres par une mort symbolique...
David Gray (Allan en Allemand) se rend à Courtempierre, un petit village Français. Il passe la nuit dans une auberge, ou il reçoit la visite fantomatique d'un châtelain local. Celui-ci lui confie un vieux livre consacré aux vampires, et un message énigmatique. Le lendemain, Gray visite le château, et y fera face à une série d'événements pour le moins troublants: un docteur étrange, une vieille femme sinistre, la mort du châtelain, et la possession de la fille de celui-ci, et aussi un garde-chasse dont l'ombre est dotée d'une vie propre. Mais surtout, David Gray va être confronté au vampirisme...
Tourné dans de vraies habitations, presqu'en contrebande, le film possède une touche inimitable. Aucun film fantastique ne lui ressemble vraiment. Il bénéficie aussi d'une lumière étonnante, obtenue par une sous-exposition accidentelle des premiers rushes, dont Dreyer et son chef-opérateur Rudolph Maté ont décidé qu'il s'agissait de la méthode à suivre, d'où des commentaires acerbes de la presse Européenne sur le film qui avait l'air amateur selon eux. C'est d'autant plus ironique que le film a été influencé justement par une vision d'Un chien Andalou, de Bunuel et Dali, qui était à sa façon un film d'amateurs, aussi éclairés soient-ils. Mais Dreyer en a aimé la logique rêvée, et a adopté sinon le même type d'approche, en tout cas le stream of consciousness du cauchemar. On peut d'ailleurs se perdre dans la rêverie du film, c'est l'une des pistes de son pouvoir hypnotique. Mais il y a plus: une façon de laisser le héros traverser des paysages perturbants, truffés de signes jamais explicités, de crânes et de squelettes, d'ombres aussi. A ce titre, les déambulations de Gray dans un village hanté d'ombres sans corps, les tentatives de communiquer, avec le docteur en particulier, qui débouchent sur rien, et les rencontres avec des êtres extérieurs à l'intrigue (L'homme avec une faux au début, un autre homme au visage comme effacé par une effrayante cicatrice) contribuent à installer une atmosphère de mort. Les scènes, occupées par un grand nombre de plans-séquences, avec une caméra libérée de toute lourdeur qui tourne pour nous faire profiter du décor, y ajoutent une notion de tangibilité et de réalisme peu commune.
Et l'une des principales caractéristiques du film, apparemment perdu dans l'oeuvre austère et marquée par la présence de la religion de Dreyer, est que contrairement à Nosferatu, Dracula et d'autres films (The Wolf Man, par exemple, ou The Mummy) marqués par l'idée d'un vampirisme qui se manifesterait par une possession des corps, sexuelle bien entendu, Vampyr en revanche ne parle de rien d'autres que d'âmes, du vagabondage à l'écart du corps de David Gray, à la vision fantasmagorique des ombres de fantômes sans corps. L'abondance de squelettes rencontrés en chemin insistent sur ce point: Dreyer a séparé les âmes et les enveloppes corporelles dans son film, plaçant de fait son histoire sur un terrain pas souvent évoqué...
Et puis il y a bien sûr le rêve effectué par David Gray lors de la dernière bobine du film, qui se voit lui-même dans un cercueil, le point de vue passant ensuite du David de l'extérieur du cercueil vers celui de l'intérieur: cette scène justement célèbre n'est pas gratuite, elle vient s'ajouter à l'intrigue pour donner une véritable utilité à un héros qui reste sinon un témoin de l'histoire, de la mort du châtelain, des tribulations nocturnes d'une bande de vampires bien européens (Un vieux docteur, une vieillarde acariâtre, un garde-chasse unijambiste), de la possession de Léone, etc. son sacrifice amène ensuite la résolution, aussi classique que possible, au cours de laquelle on va se débarrasser de la vampire, puis de ses "assistants". Dreyer qui a joué avec les nuances de gris (Gray, donc, ça ne s'invente pas) tout au long du film, enveloppe ses personnages d'un blanc lumineux et salvateur pour sa dernière bobine: le docteur meurt étouffé sous la farine du moulin, et David Gray et la jeune Gisèle, la soeur de Léone, rentrent au château par un bois envahi à la fois de brume cotonneuse et de lumière matinale. C'est la fin du cauchemar...
Superbe poème à la rigueur époustouflante, Vampyr est privé de facilités, de passages obligés. L'absence de flamboyance des dialogues, rendus compliqués pour cause d'internationalité du médium cinématographique, joue pourtant en sa faveur, comme l'assemblage minutieux d'objets, de symboles et de signes dans les décors. Les images définitives du film, noyées dans un halo de lumière bizarre, sont autant de tableaux définitifs sur le crépuscule inquiétant d'une journée qui dégénère en cauchemar, et on n'a pas fini de se noyer dans ce beau film, aussi essentiel que son ancêtre Nosferatu, qui lui cède parfois à quelques conventions. Dans Vampyr, pour le meilleur ou pour le pire, Dreyer a tout inventé. Disons qu'il a obtenu, pour le pire, un échec retentissant suivi par onze années à l'écart des studios (13 si on considère que le film a été tourné en 1930), pour le meilleur parce que ce film, que beaucoup préfèrent à ses oeuvres plus religieuses, est un joyau qui n'a pas fini de fasciner.
Si Ruggles of Red Gap est bien une étape-clé de la comédie Américaine, c'est une position bien paradoxale. En
effet, les canons de la "screwball comedy", née du parlant et de la recherche d'un rythme de jeu adéquat pour la comédie qui venait pallier au burlesque en ce milieu des années 30,
poussaient plutôt les metteurs en scène vers des intrigues sentimentales, il suffit de voir les jalons du genre pour s'en convaincre: It happened one night (Capra, 1934), qui
concrétisa le genre au point de s'attribuer un Oscar, ou encore Bringing up baby de Hawks (1938) en sont de superbes exemples, dans le sillage de la comédie sophistiquée incarnée
par Lubitsch et consorts. Mais si McCarey tracera des limites de ton dans le genre, de la réserve mélancolique de Love affair (D'ailleurs pas vraiment screwball, et pas
beaucoup plus comedy) à l'exubérance de l'affrontement des époux séparés de The awful truth. Et avec Ruggles of Red Gap, il prend le genre à contrepied
en écartant presque toute référence sentimentale... Tout est dans le "presque".
Vers 1900, "gentleman's gentleman", comme il se définit lui-même, Marmaduke Ruggles est un valet Anglais dont la famille a la fierté d'avoir constamment servi la même
famille, les Comtes de Burnstead. A Paris un matin, son peu fortuné maitre lui annonce qu'il l'a perdu au poker à des nouveaux riches Américains, les Floud. C'est la maman d'Effie, Mrs Floud, qui
a l'argent, mais le moins qu'on puisse dire, c'est que ce nouveau statut est monté à la tête de l'épouse... par contre, Egbert Floud, lui, n'a pas vraiment la vocation à évoluer dans le beau
monde, le saloon et les copains de la petite bourgade de Red Gap lui suffisant. Sous l'impulsion d'Effie, et avec les lubies contradictoires d'Egbert, Ruggles va donc apprendre la différence
fondamentale entre un Américain et un Anglais, s'émanciper, et au passage dénoncer avec véhémence ceux qui veulent maintenir les inégalités statutaires entre esclaves et maitres, dont
l'abominable beau-frère d'Egbert, l'affreux Belknap-Jackson...
Le film appartiendrait presque tout entier à Charles Laughton, génial comme il se doit, si le metteur en scène n'avait trouvé à
lui opposer que des acteurs de grand talent: Charlie Ruggles, le bien nommé est le sympathique bouseux, costumé presque par religion entièrement de carreaux! Et son épouse, qui passe son temps à
écorcher sans honte ni remords le français afin de paraitre du 'haut monde', comme elle le dit, est jouée par Mary Boland. Le peu connu Lucien Littlefield, lui-même habitué des rôles de
valets (Voire de savants fous, comme il le fit plusieurs fois chez Laurel et Hardy) interprète un Belknap-Jackson vil et veule à souhait. Enfin, Roland Young interprète avec la rertenue
Britannique qui lui est coutumière le rôle du comte. Et puis cerise sur le gâteau, Zasu Pitts a le droit de ne pas être une idiote, ce qui n'arrivait pas souvent depuis ses rôles marquants chez
Stroheim: elle est Mrs Judson, la veuve qui ouvre les yeux à Ruggles, et va lui servir de motivation pour rester à Red Gap.
Laughton a
parfaitement servi le rôle de Ruggles, lui donnant toute la retenue physique du valet Britannique, la gaucherie face à des Américains qui ne se comportent pas en gentlemen, et son évolution vers
une assurance toute de dignité vêtue... et il recêle le vrai sens du film, montrant sa valeur d'être humain avant son statut de valet, et rappelant à toute la population d'un saloon de l'Etat de
Washington le fameux discours de Lincoln à Gettysburg, qui établissait après avoir commencé à triompher des Etats esclavagistes la nécessité d'une mise à plat des deux camps engagés dans le
conflit de la guerre de sécession, en réaffirmant par ailleurs avec force la base humaniste de la constitution Américaine, fondée sur la déclaration des droits de l'homme. Un moment fort, qui
réaffirme avec conviction une croyance réelle de la part du metteur en scène: le film, tout en montrant avec talent une vraie sensibilité de comédie chez Laughton, et en offrant un spectacle
d'une grande drôlerie, fait aussi partie de ces films fondamentaux qui redéfinissent en ces temps troublés de crise et de montée des périls la nature fondamentale de l'homo Americanus...
Quand on y pense, il n'y a pas grand chose qui ressemble à Seven, du moins dans ce qui est sorti auparavant; on peut quand même reprendre l'hypothèse (D'ailleurs confirmée par les commentaires audio de Fincher sur certains films) qu'il ait été influencé par Michael Mann et son Manhunter (1986), d'autant que ce dernier film repose sur le lien qui s'établit entre un tueur et un "profiler", celui-ci étant sollicité jusqu'aux limites de l'identification; on peut sans aucun doute attribuer l'existence du script de Seven au grand succès de Silence of the lambs, de Jonathan Demme, qui a remis le thriller au gout du jour en obtenant une inattendue distinction pour un film de ce genre: la statuette de meilleur film aux Academy awards de1991... Si ce n'était pas clair à l'époque de la sortie du film alors que le bleu Fincher était un quasi inconnu, le reste de sa carrière a confirmé que si le metteur en scène s'est acquitté d'un travail exceptionnel, ce qu'on prenait pour une fascination exercée par le mal sur le metteur en scène est une fausse piste. Bien sur, il s'intéresse au mal, mais ce qui frappe aujourd'hui, après avoir vu les films ultérieurs, en particulier The panic room, Zodiac, The social network et The girl with the dragon tattoo, c'est l'étonnante posture morale du metteur en scène. Lui qu'on accuse à tort et à travers de faire dans l'excès de virtuosité, est surtout un champion du placement juste et rigoureux, de la scène parfaitement accomplie, et a su se placer sur un terrain mouvant en sécurité, montrant la fascination exercée par le mal sur des êtres en prise directe avec le crime, mais à bonne distance... Ses films sont d'abord et avant tout des histoires consacrées à des êtres mus autant par une vision morale qu'une obsession savamment contrôlée, ...jusqu'à un certain point de rupture.
L'inspecteur Somerset, qui va prendre sa retraite, est flanqué pour ses derniers jours d'un nouveau, le jeune et impulsif David Mills. Les deux hommes font équipe, en bougonnant, sur une meurtre crapuleux et sordide, un homme ayant été retrouvé ligoté, devant une assiette qui a servi d'arme du crime, le tueur ayant obligé sa victime à manger jusqu'à éclatement. Les deux hommes qui ne s'apprécient guère vont devoir vite s'apprivoiser, en effet, ils vont être confrontés à la découverte d'autres crimes perpétrés par le même tueur, tous en rapports avec les sept pêchés capitaux. Et ils ont aussi vite rencontrer l'homme qu'ils recherchent, un certain John Doe, autant dire un inconnu, qui a une oeuvre à accomplir...
"John Doe", David Mills et William Somerset: trois hommes, trois visions du monde, mais ils partagent quelque chose, du moins théoriquement; ils ont une morale. Celle-ci est différente: pour "Doe" (Kevin Spacey), la morale est à peu près aussi simpliste que celle du baptiste le plus néandertalien, mais ce qu'il en fait n'est pas banal. il n'oublie même pas de s'inclure dans son plan diabolique, en prenant conscience de sa propre insuffisance humaine. Il est un visage du mal, idéal puisque insaisissable. On en saura bien peu sur lui, Fincher privilégiant les informations génériques à son égard... Lors de la confrontation avec les deux détectives, l'inspecteur Mills tend à le prendre pour un simple maniaque, alors que Somerset trahit par des regards expressifs l'inquiétude que lui inspire le fou homicide. Chez Mills (Brad Pitt), la morale est liée à une vision impulsive du bon droit, ce qui le pousse parfois à commettre des as de travers, l'un des plus notables étant cette façon de défoncer la porte du coupable, dont le domicile n'a été trouvé que grâce à une source illégale. Mills est un flic inachevé, qui a des leçons à prendre de Somerset, et dont l'impulsivité est motivée par une certaine tendance à l'indignation. Enfin, Somerset (Morgan Freeman), qui a de la bouteille, et des lettres, est un homme d'expérience, qui tente par tous les moyens de conserver son sang-froid en toute circonstances. Il est reconnu instantanément par tous comme un sage, à tel point que Tracy, l'épouse de Mills (Gwyneth Paltrow), se confiera à lui afin de dire ce qu'elle ne peut pas dire à son époux... Le film est finalement un confluent de ces trois visions.
La rigueur de Fincher est très impressionnante, qui le pousse à ne commettre aucun faux pas dans ce film, en particulier en matière de point de vue: on n'aura jamais le point de vue du criminel, à l'exception d'une scène magistrale, au cours de laquelle il rejoint "ses" enquêteurs, pour effectuer avec eux la dernière partie de son plan. Si on a vu Doe à deux reprises, c'est toujours via le point de vue de Mills et Somerset. Mais au cours de cette scène située à la fin du deuxième acte, les deux inspecteurs rentrent au poste, et dans le même plan, une voiture s'arrête, dont on ne voit que les roues, et la partie inférieure de la carrosserie. un homme descend, on ne voit bien sûr que ses jambes, et de dos il se rend au poste. dans les plans suivants, on ne peut le voir qu'au loin, alors que la caméra continue à cadrer Mills et Somerset... Fincher a introduit Doe dans le cercle de narration, il va désormais pouvoir lui aussi nous faire partager son point de vue.
Mise en scène, planification, ces mots sont de fait communs au vocabulaire de Fincher et de Doe. On le sait, Seven est un film dur, de par l'inventivité des scénaristes, qui se sont surpassés pour donner à voir une "oeuvre" novatrice de la part du film. C'est sans doute de cette donnée que vient la réputation usurpée de complaisance du metteur en scène. Mais ce qui a vraiment attiré Fincher est ailleurs... On n'a que rarement filmé avec tellement de détresse la noirceur du crime. Le film reste un des plus étouffants et claustrophobes de la carrière de Fincher, avec ses plans de ville ruisselante de pluie, ses petits matins blêmes, et ses conversations autour d'un cadavre à faire vomir. Le rythme, la façon dont le metteur en scène manipule le suspense, et la montée de la tension, tout concourt à faire de Seven une expérience, un voyage un peu hallucinogène, en dépit de l'extrême rigueur narrative. C'est dire si le deuxième long métrage d'un petit génie inconnu a mérité son succès énorme. Il sera aussi beaucoup imité, mais c'est sans importance: il est, de fait, unique.
Si on devait s'en tenir à ses deux premiers longs métrages, le délirant Hollywood Boulevard de 1976 et le démarquage impeccable (Dans le cadre des productions Corman, s'entend) de Jaws qu'est Piranha (1978), la carrière de Joe Dante aurait l'air originale, plaisante, mais ne nécessiterait probablement aucun commentaire. Plus encore, on l'aurait certainement oublié... Mais voilà, couvé par Corman, repéré par Spielberg, Dante a creusé un sillon très personnel, fait de films de genre d'un coté et d'oeuvres inclassables de l'autre, des films qui partent d'un amour profond du cinéma, sous toutes ses formes, et qui reviennent sans cesse à une image conformiste de l'Amérique des banlieues, sans parler une affection coupable pour tout ce qui relève de l'anarchisme indomptable... Tout ça est déja dans The howling, troisième film de Dante, et un gros succès qui permettra au metteur en scène de jouer, au moins brièvement, dans la cour des grands.
Le loup-garou, depuis The wolfman de George Waggner (1941, avec Lon Chaney Jr) est un habitué des salles obscures, mais promène avec lui sa mythologie, tenace et encombrante. Dante l'a dépoussiérée, faisant de ces créatures des êtres conscients de leur altérité, voire militants; ils ont le pouvoir de se transformer à volonté, et si certains aspirent à vivre à nos côtés (Ce qui est déja en soi une transgression vis-à-vis du genre) la plupart considèrent les humains comme des proies. Mais surtout, si le film originel est né en pleine période d'application stricte du code de censure, et n'a pas exploré de façon très évidente cette donnée, les loups-garous de Dante sont manifestement tout sauf des refoulés en matière de sexualité... Ce sont les découvertes que va faire Karen White (Dee Wallace), une journaliste d'une émission d'investigation de la télévision, qu'un tueur récidiviste, Eddie a contacté: il la retrouve dans un sex-shop, et à partir de là, elle ne va pas se souvenir de ce qui va suivre. Sauvée par la police qui a abattu Eddie, elle va appraitre particulièrement traumatisée, à tel point qu'un médecin va lui prescrire un séjour dans la "colonie", un lieu de retraite et de méditation tenu par le docteur Waggner (Sic). Mais sur place, avec son mari Bill, avec lequel les choses se compliquent depuis que son traumatisme l'empêche d'avoir une vie sexuelle normale, elle va de fait être confrontée non seulement à la résurrection d'Eddie, mais aussi à plus étrange encore...
L'ouverture du film, qui se tient dans un quatrier chaud, et qui donne lieu à une scène de suspense formidable (Vue de plusieurs points de vue, puisque Karen garde le contact avec le studio de télévision), permet à Dante d'installer sans faille son thème principal: Karen, la journaliste, est particulièrement mal à l'aise dans le sex-shop, et le traumatisme va fixer dans son esprit une fois pour toutes l'idée que la lycanthropie est synonyme de sexualité. Et du même coup, le metteur en scène va diviser le monde en deux, proposant comme ligne de démarcation la répression de la sensualité... De fait, Dante inverse la cible, en nous présentant des loups-garous libérés de leurs carcans moraux, face à des humains coincés et bardés de complexes... A ce titre, le casting de Dee Wallace dans le rôle principal a joué à fond, puisqu'elle est de toute évidence très mal à l'aise elle-même avec cet aspect du film, et l'a souvent reconnu. Dante, contrebandier particulièrement doué, a pu ainsi faire un film qui prend sans le montrer trop parti pour les monstres, et du reste il leur fait gagner sur les humains à la fin du film. Jouant en permanence sur le fun tout en délivrant un suspense impeccablement rythmé, il tire à boulets rouges sur une Amérique moyenne, qui se couche bien sagement le soir pour lire un livre pendant que les loups-garous vont joyeusement copuler en pleine nature...
Le film a marqué les esprits, à son époque, pour avoir été un splendide exemple de film de la débrouille (Dante venait de toute façon de la série B) qui a atteint son but, et se laisse revoir avec plaisir. Il est l'oeuvre d'un auteur, d'un vrai, qui est comme Spielberg doué aussi pour les passages obligés des films de genre: terreur, transformations, cadence, intégration de la bande-son, etc. Il truffe déjà ses films d'écrans, qui diffusent des films du patrimoine, et c'est, déja, un plaisir que de reconnaitre par exemple, inévitablement, The Wolf Man, ou encore un des nombreux films de Disney qui exploitaient le personnage du grand méchant loup... Même Disney le prouvait: ce genre de monstre reste bien plus intéressant que ses victimes.