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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 07:26

Harry, un petit criminel vraiment minable (Robert Downey Jr) se retrouve embarqué à Los Angeles suite à un quiproquo difficile à avaler (en cherchant à échapper à un policier, il s'est réfugié dans une audition pour un rôle dans un film policier et sa sincérité hébétée lui a donné du génie!); il est prévu qu'il fasse une audition pour un rôle, et à ce titre se voit flanqué d'un détective privé, Perry (Val Kilmer) dans le but d'observer son travail. Et là, ils vont tous les deux mettre les pieds dans une affaire sordide qui implique Harmony (Michelle Monaghan), une ancienne petite amie de jeunesse d'Harry Lockhart dans l'Indiana, des sosies, des tueurs vraiment sadiques, des morts et tout un tas d'autres choses du même acabit.

Mais surtout, le tout est raconté d'une façon chaotique par Harry, un narrateur qui n'hésite pas à s'arrêter pour signaler au spectateur qu'il a oublié un détail important, ou donner de façon directe et très désarmante son avis sur ce qui se passe à l'écran. C'est adapté de façon très libre, on s'en doute, d'un roman policier intitulé Bodies are where you find them, de Brett Halliday, et les conventions du genre dans son versant le plus dur sont respectées: les morts s'empilent, les répliques fusent, et le monde ici représenté est un enfer.

Mais le décalage constant est apporté par les petites affaires de coeur, notamment celles de Harmony et Harry, leurs souvenirs gnan-gnan de l'Indiana, les digressions à n'en plus finir, les conversations de Harry et "gay" Perry au sujet de l'homosexualité militante de ce dernier, et la vie nocturne vaguement sordide de Los Angeles. Et puis c'est, on l'a compris, une comédie différente, dans laquelle même Abraham Lincoln et Elvis jouent un rôle: c'est dire! Bref, un film attachant et indispensable, précisément parce qu'il est drôle, futile, et léger...

 

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Published by François Massarelli - dans Shane Black Comédie
14 avril 2012 6 14 /04 /avril /2012 11:03

Dans le parcours étonnant de Peter Jackson, il y a un avant et un après Heavenly Creatures. Avant, trois films gore et parodiques, d'ailleurs un peu oubliés aujourd'hui, dans lesquels il a fait ses premières armes avec un sens inné du bricolage. Puis le film qui l'a fait passer de l'autre côté est sorti en 1994, révélant non seulement le cinéaste Néo-Zélandais, mais aussi une interprète hors pair en la personne de Kate Winslet. Et après? eh bien on aurait tort de passer directement à Lord of the rings, 'filmouth' qui finit par consacrer définitivement l'auteur de l'immortel Brain dead: en effet, entre temps, deux films, pas moins sont sortis, et pas des moins intrigants: le documenteur (D'ailleurs encore aujourd'hui pris pour argent comptant par des cinéphiles un peu endormis) Forgotten silver (1995), sur le cinéaste imaginaire Colin McKenzie, réalisé en collaboration avec Costa Botes; et bien sûr ce film, sorti par chez nous sous le titre de Fantômes contre fantômes. Produit par Robert Zemeckis, interprété entre autres par Michael J. Fox, mis en musique par un Danny Elfman totalement dans son élément, situé dans un état de l'Est reconstitué en Nouvelle Zélande, le 6e film de jackson poursuivait en fait trois buts: bien sur, installer son nom sur la scène internationale en ayant du succès aux Etats-Unis; ensuite, tester des effets spéciaux numériques en prévision de grands projets à venir (Lord of the rings, mais aussi King Kong, un projet de longue date pour le fan Jackson); à ce titre, la participation d'un touche à tout comme Zemeckis s'avérait cruciale. Enfin, le film établit de façon intéressante un trait d'union entre la période 'mauvais genre' de Jackson (Bad taste, Meet the Feebles, Brain dead) et son cinéma grand public.

Frank Bannister est un charlatan d'un nouveau genre: traumatisé par un accident dans laquelle sa femme a perdu la vie, il a la faculté de voir les morts; il a monté avec trois copains fantômes une petite entreprise de médium, dans laquelle il les envoie terroriser des gens chez eux, et passe ensuite pour rafler la mise en exorcisant le logis... Il est toléré dans la petite communauté, mais certains l'ont pris en grippe, à l'heure ou une vague de morts inexpliquées fait des ravages parmi la population. Frank va y être mêlé, et découvrir le rôle joué dans cette sombre histoire par les acteurs d'un événement situé 20 ans plus tôt, quand un fou homicide avait commis 12 meurtes à l'hôpital local, avant d'être arrêté puis assassiné légalement...

Frank Bannister, interprété par Michael J. Fox, est un personnage hanté, sans jeux de mots, par un secret qu'il ignore; c'est que dans ce film, tout est lié. Un peu trop, d'ailleurs, on pourrait le regretter. Il communique avec l'au-delà, et mourra même deux fois dans le film, qui s'amuse avec brio de la mort, mais aussi de toutes les croyances autour d'elle. La galerie de personnages est brillante, elle aussi, avec des acteurs issus pour beaucoup d'entre eux de la télévision (Chi McBride, Trini Alvarado, Et surtout le grand Jeffrey Combs sur lequel je reviendrai plus bas..), mais aussi du cinéma: Dee Wallace Stone (The Howling de Joe Dante, mais aussi La maman dans E.T.) joue un rôle de jeune fille traumatisée qui est restée vingt ans enfermée, et R. Lee Ermey rejoue en fantôme le rôle du sergent Hartman de Full Metal Jacket... Mais le film est aussi un troublant lien avec le -pour l'instant- dernier film de Jackson, l'admirable The lovely bones: les allers-et-retours de Frank entre la vie et la mort, l'idée d'un secret à découvrir au-delà de la mort, sont des thèmes communs, mais la tragédie progressive de The lovely bones est ici remplacée par la comédie. Mais pour le fan de fantastique qu'est Jackson, la réflexion sur la mort et l'immortalité, le panthéisme aussi, demeure... Et puis ce film est marqué par un coté baroque dans l'interprétation et l'hystérie des effets spéciaux. Mention spéciale du reste à Jeffrey Combs, déguisé en Hitler sans moustache, et qui prouve avec son personnage de flic qui ferait regretter Pinochet, que des fois, même confrontés à un tueur mort et maniaque, les gens sont plus en danger dans les mains d'un policier vivant et fou...

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Published by François Massarelli - dans Peter Jackson Robert Zemeckis
13 avril 2012 5 13 /04 /avril /2012 15:42

Après un contrat de 7 ans à la Fox, de 1925 à 1932, et avant une période qui le verrait passer 5 ans à la MGM, ce film entame un petit contat de trois ans à la warner pour Frank Borzage, et, comment dire, ce n'est en aucun cas une période glorieuse... Seuls deux des films surnageront vraiment, mais Borzage va être utilisé hors de son champ d'expertise, comme avec ce premier film, un véhicule bon marché pour le chanteur-acteur Dick Powell et sa partenaire, l'adorable Ruby Keeler. Mais si ces deux oiseaux sont généralement tout à fait adéquats dans le cadre des films musicaux dont le génial Busby Berkeley assurait la partie magique des ballets, ils sont moins intéressants ici, dans un faux musical, dont les parties "artistiques" (Dues à un certain Bobby Connelly, qui n'est pas Busby Berkeley) se contentent de bien peu.

Cette histoire de cadet de West Point qui cherche à devenir un officier afin de montrer à la dame de ses pensées de quel bois il se chauffe, est ennuyeuse, surtout comparée aux splendides délires escapistes de Footlight parade, 42nd St, ou Gold diggers of 1933. Quant à Borzage, cette histoire de marivaudage écrit d'avance n'était pas pour lui. sauf peut-être un court instant, lorsque les deux amoureux sont au plus près l'un de l'autre, qu'ils décident d'arrêter de parler, et de laisser libre cours à leur attirance (En tout bien tout honneur), au lieu de respecter les conventions. c'est Ruby Keeler qui mène, et si la scène se déroule en pleine nature de studio, sans aucun accessoire pour sacraliser l'instant, au moins le metteur en scène et ses acteurs ont-ils su trouver le bon ton, le bon rythme, et les bonnes ombres. C'est déja ça...

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Published by François Massarelli - dans Frank Borzage
12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 08:51

Quatre addictions, quatre points de vue, quatre parcours liés dans une histoire de quadruple descente aux enfers... Ca fait envie? Non, bien sur, mais c'est une vision de cinéma, et comme on la doit à un metteur en scène qui s'est récemment distingué avec un très grand film, Black swan, ça vaut la peine de se pencher sur l'objet en question... d'autant que les similitudes (Rêve ambitieux, pratique quasi-adictive de la danse, transformation physique, et descente aux enfers...) sont nombreuses entre les deux films. 

 

Le propos ici est bien sur ni de glorifier la drogue, on l'a compris, ni de la dénoncer. Il est ici question de décrire, en collant le plus possible aux points de vue des quatre protagonistes: Sara Goldfarb (Ellen Burstyn), une veuve de Brooklyn dont l'occupation principale est de regarder d'abominables émissions "infomerciales" à la télévision, et qui rêve de passer à son tour sur les plateaux. Son fils Harry (Jared Leto), qui a envoyé ses promesses d'avenir dans le caniveau en devenant héroïnomane, en compagnie de son copain Tyrone (Marlon Wayans). Harry rêve lui de se sortir de la misère en compagnie de sa copine, Marion (Jennifer Connelly), une jeune femme issue d'un milieu plus aisé, mais marginalisée par un parcours psychiatrique et une addiction à la cocaïne; quant à Tyrone, il souhaite tout simplement réussir pour montrer à sa mère qu'il peut éviter les pièges de la rue...

 

Chacun des quatre va tomber dans un piège inévitable: Harry et Tyrone vont commencer à dealer pour arrondir leurs fins de mois, mais devenir très vite dépendants à un produit trop pur qu'ils auront testé avec trop d'ardeur; en les suivant, Marion va elle aussi aller plus loin dans sa dépendance; quant à Sara, elle reçoit un coup de téléphone qui la bouleverse: une compagnie, pour l'appater, lui fait miroiter un passage à la télévision. Elle va s'accrocher à cet espoir, et prend la décision de maigrir. Une amie lui conseille un médecin avec des pilules miracles, mais elle va très vite devenir accro aux amphétamines... L'ironie, c'est que son propre fils, un expert, l'aura prévenue.

 

L'immense apport du film, c'est de prendre le parti de tout raconter en point de vue, en utilisant toutes les ressources de la caméra, mais aussi de la bande-son et du montage. Le film est dès le départ rythmé par les prises de drogue, qui toutes sont filmées à travers des gros plans de gestes précis, accompagnés d'une bande-son exagérée, faite principalement de bruitages dramatiques. Les points de vue sont mélangés, unifiés par le split-screen, de diverses façons, mais aussi par le recours au montage, qui passe souvent d'un personnage à l'autre, d'une histoire à l'autre au cours de la même scène, dans une progression qui reste non seulement lisible mais aussi chronologique. Aronofsky et son chef-opérateur utilisent également les ressources d'une caméra robotisée pour capter et distordre le temps dans un plan qui voit Ellen Burstyn sous l'emprise de ses médicaments miracles, prise d'une sursaut d'hyperactivité, lavant son appartement: tourné en quarante minutes, le plan dure une minute à l'écran. Sinon, il attache des caméras à ses acteurs, et le montage s'emballe, pour devenir à trois quarts d'heure de la fin un maelström souvent difficile à soutenir, dans lequel les recours à chaque parcours deviennent de plus en plus courts. La bande-son des quatre segments finit par devenir unique, sans être totalement synchronisée. Et les histoires deviennent de plus en plus sordides: oubliée par la compagnie qui l'a contactée, Sara, devenue méconnaissable, déformée par ses hallucinations, se rend à leur siège, et est emmenée par des infirmiers à l'hôpital ou elle subira des electrochocs, et sera nourrie de force; Harry et Tyrone partent pour la Floride, mais une blessure au bras de Harry, qui se pique systématiqueemnt au même endroit, s'infecte, et la gangrène s'installe: il faut l'amputer. Tyrone, qui a transporté son copain à l'hôpital, finit en prison, car le Sud est sans pitié avec les consommateurs de drogue. Il va devoir faire des travaux d'intérêt pubilc sous la responsabilité de flics racistes qui l'insultent tendant qu'il trime; enfin, Marion, poussée dans ses derniers retranchements doit se prostituer sous la suggestion d'Harry, et on la voit participer à un désolant spectacle humiliant... On admirera la façon dont le montage mélange tout, les terribles épreuves, relayé par la caméra qui capte en gros plan la souffrance, la réalisation aussi (Les gros plans de Jennifer Connelly, étonamment lucide alors qu'elle participe à un spectacle porno dégradant), et la transformation physique (le bras d'Harry, Sara défigurée par le délire, et Marion qui se pare aux couleurs de la mort), même si tout cela est hautement inconfortable. CHacun des prtagonistes finira son parcours en adoptant la position du foetus...

 

Les rêves, dont il est question jusque dans le titre, ne nous sont pas cachés: ils reviennt souvent, et parfois prennent le pouvoir, notamment chez Sara: celle-ci voit les protagonistes de son émission préférée débarquer chez elle; Tyrone se revoit constamment dans les bras de sa mère; enfin, Harry se voit retrouver Marion sur une jetée, en plein soleil, dans une séquence d'un romantisme trop poli pour être honnête. Comme dans Brazil, le rêve se dérobe... la réalité est plus crue, parfois insupportable. mais le jeu en vaut la chandelle, comme dans Black swan, on ira jusqu'au bout de l'obsession, et les acteurs, tous exceptionnels, ont rendu le meilleur d'eux mêmes pour que le film ne soit pas seulement un recueil d'images hyper-violentes. Pas seulement...

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Published by François Massarelli - dans Darren Aronofsky
10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 17:23

Le documentaire a parfois bon dos... Comment pourtant qualifier autrement ce film unique en son genre? C'est le pari de Benjamin Christensen le cinéaste danois au nom ironiquement prédestiné: recréer visuellement les croyances et les anecdotes du moyen-age, mêler étroitement la superstition et la religion afin de montrer, "preuves" à l'appui, les avancées de l'être humain à l'aube du XXe siècle, mais également dresser un parallèle entre l'obscurantisme de l'époque médiévale et la période moderne, afin d'éduquer encore et toujours. Soyons juste, s'il n'était que cela, le film n'aurait aucun intérêt... Il est pourtant beaucoup plus. Tourné en quatre ans, dans un studio réquisitionné à Copenhague par un Christensen dont les financiers n'étaient autre que la Svensk Filmindustri, ce très étrange ouvrage prouve d'une part que le Danois, autrefois célébré pour ses deux premières oeuvres (L'X Mystérieux, en 1913 et La Nuit de la Vengeance en 1916, des fictions, sur un versant glorieusement et outrageusement mélodramatique, impeccablement mises en scène), n'est plus prophète en son Danemark natal, et doit aller chercher dans d'autres pays les possibilités de faire des films. Son but, s'il était officiellement de montrer l'avancée humaine à travers l'histoire des superstitions, était sans doute plus surement de casser du sucre sur la religion (Catholique, d'abord et avant tout) en affirmant la croyance dans le progrès.

Le film commence fort doctement, par des visions de gravures anciennes, qui expliquent principalement la conception du monde à l'antiquité, et au moyen-âge, et qui commencent à installer une fascinante et morbide atsmosphère fantastique. Si l'intérêt de cette première bobine fort austère reste limité, en raison de l'abondance de documentation un peu sèche, au moins Christensen prépare-t-il le terrain pour la suite: plutôt que de se reposer uniquement sur des documents, il va en effet convoquer des acteurs dans des décors superbes, recréer des scènes de sabbat, des fantasmes fous, des scènes fantastiques et burlesques, et d'autres cruelles, qui montrent la perversion des inquisiteurs. Il utilise sans se cacher les intertitres pour asséner des phrases assassines, et essayer des comparaisons. Mais ce qu'on retient, c'est le soin pictural apporté à créer une vision unique de la sorcellerie dans son versant le plus folklorique. Christensen, inspiré aussi bien par les gravures religieuses que d'autres sources moins sanctifiées, s'est permis aussi de revisiter Bosch, et a un talent sans pareil pour créer des décors de vieilles masures de sorcières. Il ne recule jamais devant le grotesque; il sait aussi dramatiser ses anecdotes par le biais du montage, de l'éclairage, a recours à un érotisme frontal; il est souvent question de sexe, de rapports sexuels, de liaisons contre nature, d'enfanter des rejetons du diable. On voit un accouchement burlesque, des sorcières embrassant le fondement d'un diable en rut, des démons occupés à agiter une baratte dans un geste qui ressemble à une recréation de masturbation... la nudité y abonde, liée aussi bien au sexe qu'à la torture. On comprend d'une part que le film n'ait pas été aidé pour être vu par tous les publics (On imagine le passage devant un bureau de censure dans le sud profond des Etats-Unis... mais cela n'a sans doute pas pu se faire!!), et qu'il ait été glorifié par les surréalistes.

Ce faux documentaire est un vrai essai, aussi, dont le principal argument (Sorcellerie, croyance, superstuition trouvent leur équivalent moderne dans l'hystérie) est fumeux, peu important: typique des délires misogynes de Freud d'ailleurs, qui était encore sérieusement à la mode. Disons quand même, qu'il permet à Christensen de retomber sur ses jambes, en promouvant en fin de film une vision de la femme moderne, certes soumise à des craintes (Pyromanie, kleptomanie), hantée par des désirs, mais dont un plan nous rappelle qu'elle peut aussi par exemple piloter un avion. Si la thèse ne vaut pas grand chose, au moins le film permet-il à Christensen de finir dignement son film, en proposant une version modernisée de ses fantasmes (Visitée la nuit par un homme, examinée par le médecin, douchée par une infirmière, elle se déshabille toujours autant, pourrait-on remarquer...). Mais une chose est sûre: si ce film aura une certaine descendance, comme par exemple le film Wege zu Kraft und Schönheit (http://allenjohn.over-blog.com/article-wege-zu-kraft-und-schonheit-whilhelm-prager-1925-75656841.html), il n'en reste pas moins l'une des premières fois qu'un réalisateur aura utilisé le je impérial pour un film, dans lequel il se met lui-même en scène en Satan. Et ce faisant, il réinvente le cinéma dont il étend de manière considérable les possibilités et le champ d'action.

Hélas, ce réalisateur visionnaire n'allait jamais retrouver les circonstances de son chef d'oeuvre. Mais une vision de temps en temps s'impose: disons tous les six mois...

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Published by François Massarelli - dans Muet 1922 Scandinavie Benjamin Christensen Criterion **
8 avril 2012 7 08 /04 /avril /2012 09:32

Dans ce western classique, un avertissement nous est donné: l'histoire va se dérouler en suivant une arme, et on a assez clairement l'impression que c'est cette arme qui sera le personnage principal... ce n'est évidemment pas un documentaire sur un fusil, mais l'importance de l'objet est réelle, et la carabine sera successivement un trophée, le symbole de la convoitise, celui de la valeur, et une médaille accordée au vainqueur d'une lutte sans merci, partagée certes entre le bien et le mal, mais avec des moments durant lesquels la frontière entre les deux est bien mal définie... James Stewart, entamant une collaboration exceptionnelle avec Anthony Mann, est Lin McAdam, un homme mu par la vengeance, et qui va trouver la carabine sur son chemin, mais aussi des compagnons d'infortune et des rivaux dans sa quête d'une justice amère...

 

Lin McAdam arrive à Dodge City, la ville dont Wyatt Earp est le Marshall, sur sa route pour retrouver un homme, dont on comprend qu'il va le tuer, par vengeance. Les motifs nous en seront donnés, au fur et à mesure du film: Matthew, son frère, a tué leur père, qui leur avait à tous les deux enseigné les maniement des armes; mais tandis que Lin restait dans la légalité, Matthew s'est dirigé vers le crime; au moment de leur arrivée, Lin et son compagnon de route "High Spade" Frankie Wilson apprennent qu'un concours de tir est organisé, dont le trophée est une carabine convoitée de tous: une Winchester parfaite. Parmi les participants, Lin repère très vite Dutch Henry Brown, qui n'est autre que Matthew, et le concours devient vite la première partie d'un duel entre eux. Lin gagne, mais "Dutch" lui vole la carabine, qui va désormais passer de mains en mains dans une ronde au gré des rencontres: gagnée au poker par un trafiquant d'armes, prise par un chef Indien, reprise par un homme, un lâche fiancé à une chanteuse (Shelley Winters) rencontrée à Dodge par Lin, puis confisquée par "Waco" Johnny Dean, un psychopathe à la Billy the Kid, enfin redonnée à Dutch peu avant sa dernière rencontre avec Lin...

 

Wyatt Earp, un nom célèbre, est ici interprété par Mann de façon réaliste. Il bénéficie pourtant d'un de ces plans superbes dans lesquels le metteur en scène magnifie des hommes déterminés, glorifiés par leur stature: sur la gauche d'un plan, le buste de trois quarts face, avec derrière eux un arrière-plan mythique. Ici, ce sont les citoyens de sa ville qui servent de décor au shérif, mais souvent (par exemple l'indien pris dans la spirale de la vengeance, interprété par Robert Taylor dans The devil's doorway), Mann privilégie les montagnes. De fait, le relief grandiose, majestueux mais aride, replace les personnages dans des passions extrêmes. Le films, comme tant de films de Mann, va montrer des personnages poussés malgré eux dans leurs derniers retranchements...

 

La façon dont la Winchester est mise en avant, dès le premier plan du film, nous met bien sur en appétit; c'est un rappel que la vie sur la "Frontière", tient finalement à peu de choses, comme viennent de le prouver le colonel Custer et Sitting Bull dans la bataille de Little Big Horn. La référence constante à cet évènement sert moins à établir le conflit sanglant entre les colons et les natifs, qui est finalement anecdotique, qu'à installer l'idée que le fusil qui se recharge instantanément est un progrès vital, crucial, dont les tribus pour une fois alliées lors de la fameuse bataille ont bénéficié. Donc, tout le monde veut cette carabine, et tous sont prêts à tout: la jouer au poker, la voler, essayer de la mériter (Le personnage du lâche, Joe, est d'autant plus complexé de se retrouver avec cet objet, qu'il ne saura pas le garder, ni garder du reste sa fiancée, qui semble voir la mort de son petit ami avec un fatalisme refroidissant...).

 

Seul Lin McAdam la gagne de façon loyale, et la plaque qui orne la crosse a bien failli porter son nom. mais c'est un objet inachevé qui se promène de main en main, le nom n'ayant pas eu le temps d'y être apposé. L'ironie, c'est qu'on en fait d'ailleurs la remarque: après l'affrontement d'une groupe de militaires avec un parti Indien, dont les cavaliers Américains sortent vainqueurs, un sergent ramasse la carabine aux cotés du jeune chef (Rock Hudson) mort, et souhaite la donner à Lin, qui estime-t-il, l'a méritée: une façon de souligner d'une part que dans cet univers, même sans savoir, on attribue automatiquement ce trophée à l'homme qui a le plus de valeur, mais ironiquement, c'est ensuite à un lâche rongé par le doute, et qui est tenté par une vie de bandit qu'on va la confier. Sa lâcheté, dans le film, n'est pas condamnée, elle est soulignée, mais il reçoit malgré tout des encouragements pour sa participation à une bataille. Le problème dans l'ouest, c'est qu'une réputation ne s'embarrasse pas de nuances... On retrouve enfin dans l'affrontement final cette ambiguité, lorsque Lin revient vainqueur, désormais de nouveau propriétaire de "sa" Winchester; pour l'obtenir enfin, il lui a fallu accomplir sa vengeance... C'est à dire choisir son camp, c'est à dire tuer son frère. acquisse dans la douleur, la carabine du progrès est une médaille bien lourde à porter.

 

 

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Published by François Massarelli - dans Western Anthony Mann
5 avril 2012 4 05 /04 /avril /2012 16:47

Après la plénitude noire de The man who wasn't there, et la comédie de Intolerable cruelty, les frères Coen ont réalisé ce curieux film avant de se reposer, puis de revenir au premier plan avec No Country for old men, un spectaculaire film noir, méchant, cruel, qui leur permettra d'obtenir l'oscar du meilleur film... The ladykillers est le premier de deux remakes effectués par les deux frères, le deuxième étant le superbe True grit. On peut s'arrêter de les comparer... The ladykillers, un film que les deux metteurs en scènes connaissent bien dans la mesure ou ce sont depuis toujours des spécialistes de la comédie dite classique (Voir à ce sujet leur démarquage de Capra, The Hudsucker proxy, ou leur hommage à Preston Sturges, O Brother where art thou?), était en 1955 l'un des grands films des studios Ealing, pourvoyeurs d'excellentes comédies Britanniques.

Le remake déplace le sujet dans le Sud contemporain, mais brouille les cartes en y incorporant des personnages et des comportements qui renvoient au Sud de toujours. C'est l'histoire burlesque et volontiers noire d'un petit groupe de malfrats qui tentent de profiter de la position avantageuse de la maison d'une vieille dame dont ils ont trompé la confiance, ce qui leur permet de faire main basse sur un paquet de pognon qui est situé à deux pas, en creusant un souterrain à partir de la cave. Le professeur G.H. Dorr, gentleman sudiste à l'antique, est donc flanqué de quatre acolytes trouvés par petite annonce: "Le général", un Vietnamien propriétaire d'un magasin, un brin violent et incontrôlable, Garth Pancake, un insupportable baroudeur donneur de leçons, Gawain MacSam, un jeune Afro-Américain au langage de rappeur, et enfin Lump, un idiot (Footballeur Américain...) à la bouche constamment ouverte. Lorsque la décision est prise de se débarrasser de la vieille dame chez laquelle ils creusent, car elle est devenue un témoin gênant, elle va s'avérer plus difficile que prévu à zigouiller...

La dame, c'est une certaine Marva Munson, une veuve Noire, dont l'obsession biblique rythme toute sa vie, et que le "professeur" Dorr s'emploie à séduire. Elle permet aux réalisateurs de dresser un portrait du Sud qui s'en vient compléter celui déjà amorcé dans O Brother where art thou?... Mais si Gawain MacSam (Mrlon Wayans) est bien des années 2000, pas son langage et sa philosophie (Ou absence de), Dorr (Tom Hannks) ressemble à un contemporain de Lincoln, avec son Anglais d'un autre âge, sa coiffure et son bouc; on note ça et là la tentation d'en faire une nouvelle incarnation du Diable, déjà présent sous diverses formes dans Barton Fink, O Brother Where art thou, et qu'on reverra dans No country for old men; enfin, Pancake (J.K. Simmons) est une sorte de cousin de Walter Sobchak, le copain de Jeffrey "the Dude" Lebowski...

Les deux frères se sont amusés, comme toujours, à structurer leur film en le calquant sur une oeuvre préexistante: non pas le film d'Alexander Mackendrick dont celui-ci est le remake, mais l'oeuvre de Poe, dont Dorr est un infatigable lecteur, et un récitant douteux. De plus, le souterrain, les idées (Emmurer la vieille dame vivante, par exemple), et la présence d'un chat témoin systématique sont plus que des allusions. Mais comme souvent cette structure ne va nulle part, et les deux Coen se prennent le pied dans le tapis: Le fait d'avoir confié à Tom Hanks, à contre-emploi, le rôle du maître-escroc, est une bonne idée, mais ils semblent s'être obligés à ne rien couper; du coup, certains gags excellents font long feu, et le film traîne sérieusement en longueur. Des querelles répétitives, et l'inutilité de certains personnages (la bêtise de Lump est purement décorative) finissent par aourdir un film qui peine à motiver, ce qui est dommage. On sait que les deux frères savent faire des étincelles, en particulier avec l'humour noir...

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Published by François Massarelli - dans Joel & Ethan Coen Comédie
1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 09:59

Personnel et une fois de plus extrêmement ouvragé dans sa construction, La mauvaise éducation délaisse, c'est très notable, les héroïnes au profit cette fois d'un ensemble quasi uniquement masculin: Ignacio et Enrique se sont connus dans une institution scolaire Espagnole durant les années 60. L'un et l'autre ont ressenti une attirance mutuelle, mais elle a été tuée dans l'oeuf par un prêtre qui était clairement amoureux d'Ignacio, qu'il a d'ailleurs essayé de violer, avant que celui-ci ne se laisse faire afin de protéger Enrique. Mais ce dernier a quand même du quitter l'école, et les deux garçons ne se sont jamais revus. Au début des années 80, un homme qui se prétend Ignacio frappe à la porte d'Enrique, devenu un cinéaste à succès, et lui remet une nouvelle (La Visite) inspirée de leur histoire commune et qui prolonge la vie des deux garçons, en montrant Ignacio devenu un travesti, rencontrant Enrique au hasard d'une soirée, et faisant l'amour avec le garçon durant son sommeil. Enrique a du mal à reconnaître Ignacio, mais accepte de tourner un film adapté de la nouvelle; les deux hommes vont vite se quereller autour de la question du rôle d'Ignacio, que "Angel" (C'est ainsi que celui qui prétend être Ignacio veut désormais qu'on l'appelle) souhaite interpréter lui-même. De conflits en rabibochage, ils parviennent à un compromis, et le film se fait. Au passage, on apprend que "Angel", de son vrai nom Juan, est en fait le petit frère du vrai Ignacio, et que celui-ci, héroïnomane, est décédé quelques années années auparavant. Enrique va aussi apprendre d'autres choses, plus embarrassantes encore... 

Les aller-retours entre réalité, soit contemporaine du temps choisi par le film au début, soit les années 80, et la fiction, qu'elle soit largement inspirée des souvenirs des deux garçons (L'institution et la découverte de l'identité sexuelle), ou totalement fantasmée (la rencontre érotique entre Enrique endormi et "Ignacio"), est l'occasion pour Almodovar de brouiller les pistes en proposant un kaléidoscope de souvenirs, d'actes manqués, de moments de grâce qui ne tardent pas à se transformer en cauchemar, avec toujours cette élégance qui consiste à citer des oeuvres extérieures pour détourner l'attention: ainsi une scène bucolique et chargée, durant laquelle le prêtre du film accompagne à la guitare le garçon Ignacio chantant Moon River se détourne-t-elle de sa simplicité initiale lorsque, à la faveur d'un éloignement de la caméra, la bande-son nous révèle que le bon père  a tenté d'abuser du garçon. Mais on retrouve, dans une autre scène, une allusion à Breakfast at Tiffany's (Un référence homosexuelle parmi d'autres, du reste), le film de Blake Edwards dont la chanson Moon River est le thème principal. Cette scène, à l'interprétation musicale gauche et franchement mal synchronisée, est à l'image du film et de son décalage constant entre réalité et fantasme.

Mais une chose est sure: derrière une histoire qui comme d'habitude tourne au drame noir, avec une forte odeur de regrets et de pulsions, mâtinée d'un humour frontal, et d'un certain talent pour filmer le sexe de très près en restant suggestif (la scène durant laquelle "Ignacio" tente de ranimer les ardeurs d'Enrique trop saoul est un modèle du genre), Almodovar nous parle de lui, de sa jeunesse, de la découverte de son identité sexuelle, et ce n'est pas un hasard si à la fin du générique, la mention "Guion y direccion: Pedro Almodovar" se mue soudain en "Guion y direccion: Enrique Goded", sur une affiche qui est vue en gros plan dans la première scène... Almodovar nous parle de façon détournée de sa jeunesse dans l'institution catholique, avec ses prêtres pédophiles, la volonté d'étouffer la jeunesse; il nous parle aussi des liens étroits entre la vie et l'art, entre les désirs et leur réalisation par le biais du cinéma, tel ce "Juan" qui va devenir son frère le temps d'un film, au prix de révélations hallucinantes. A ce titre, Gael Garcia Bernal est formidable. Le film aussi.

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Published by François Massarelli - dans Pedro Almodovar
26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 18:29

On peut se demander, dès le début extrêmement déstabilisant de ce film, qui est qui: Hannah McGill, l'actrice sensée interpréter le rôle de Meryl Burbank, par exemple, n'est autre que Laura Linney. Ou encore, Christof, le créateur du show de télé-réalité dont le film adopte sans problème le titre, n'est autre que Ed Harris; c'est ainsi: Peter Weir commence par déstabiliser le spectateur, en le confrontant plus qu'à l'émission de télévision, à son univers dès le départ, à travers des tranches promotionnelles d'interview des acteurs et protagonistes. La déstabilisation du spectateur se prolonge lorsque on assiste à un début de journée pour Truman (Qui est-il, que fait-il là, quel est son rôle?), qui va vite nous révéler le principe de cette émission: The Truman show est le premier soap-réalité, un feuilleton qui organise autour d'un homme filmé depuis sa naissance un univers totalement factice, mais lui est le seul à l'ignorer. Ses parents ne sont pas ses parents, ils en jouent le rôle; son meilleur ami est payé depuis la maternelle pour être là dans les cas de coups durs, mais aussi pour lui servir de faire-valoir (Marlon n'est pas à proprement parler Einstein...), chaque personne de son environnement est placée là à dessein par le créateur Christof, et son épouse Meryl n'est qu'une actrice payée pour être son épouse. on évite à ce sujet les questions gênantes, et le fait que Truman vive dans un univers aseptisé et très années 50 permet d'éviter le sujet, mais une photo prouve bien que Meryl ne souhaitait pas se marier avec Truman: elle croise les doigts... Quant à leur vie conjugale, elle laisse carrément Truman dubitatif: il rêve de Lauren ou Sylvia, cette étrange jeune femme aux deux noms dans les yeux de laquelle il se serait bien noyé, mais qui est partie, dit-on, pour Fidji...

Durant 55 minutes, Weir maintient la pression, montrant in vivo le début de la réalisation pour Truman, qui commence à comprendre, peu de temps après le spectateur, de quoi il retourne. Comme le dit Christof, justifiant ainsi de fait toute la série (Qui en est bientôt à son 11 000e jour), on accepte la réalité à laquelle on est confronté, il suffit de ne laisser à Truman aucune chance de voir l'extérieur: ainsi, le show est filmé en cercle fermé dans un gigantesque studio qui recrée tout une région, côtière de surcroît. De plus, on a forgé avec talent des phobies irrémédiables pour le clouer au sol: aqua-phobie, peur des chiens, etc. on notera sur les médias locaux (exclusifs à l'île, bien sur), l'insistance sur le fait que voyager, c'est s'exposer à tous les dangers... Les seules incursions à l'extérieur du monde du show, ce sont les visions souvent satiriques des spectateurs accros de The Truman show, un panel de fanatiques venus de tous les coins du monde... ainsi, la récapitulation offerte par Weir aux spectateurs du film est-elle surtout la réponse à des questions qui ne pouvaient être résolues avant: comment la production peut faire face aux imprévus, comment Truman a commencé sa carrière involontaire... Ces questions sont évoquées dans un faux programme qui voit un journaliste interviewer Christof. Mais le plus important, c'est bien sûr que nous intervenions en tant que spectateur dans la partie de l'émission durant laquelle Truman est enfin confronté à la vérité, si aberrante soit-elle...

On imagine bien que des cas aigus de paranoïa existent, qui voient les sujets aux prises avec l'illusion d'être le jouet de manipulation à grande échelle. De même, beaucoup d'enfants un peu couvés doivent concevoir le monde comme tournant autour d'eux... Pas Truman, aussi normal, bien qu'un peu excentrique, qu'il puisse être: c'est sans doute la dernière pensée qui lui serait venue naturellement. Weir et son scénariste Andrew Niccol ont donc adroitement inversé cette notion de paranoïa: la réalisation d'un univers qui tourne autour de Truman, le fait qu'il est bien le jouet d'un complot sont sans doute pour lui les derniers recours en matière d'explication de tous ces petits détails hallucinants qui lui posent problème... Pourquoi son épouse se met-elle à vanter des produits en pleine discussion, pourquoi son père disparu en mer réapparaît-il sous une autre identité, pourquoi surtout cette jeune femme, Lauren (une militante d'une association visant à faire libérer Truman, qui a réussi à se faire engager comme figurante) lui dit-elle qu'il est le jouet de tous, qu'il n'existe pas? Truman va comprendre, et se jouer à son tour de la production, de ses "amis" et "famille", et fuir... A ce titre, la fin est forte, symbolique et ironique: enfin libéré de cette angoisse de la mer une fois qu'il a compris qu'on la lui avait imposé, il tente de fuir l'univers clôt de Seahaven, et va voir dans une scène très forte la preuve de ses soupçons: son bateau se heurte littéralement aux murs du studios... Ensuite, défait, le producteur tente une dernière carte, en parlant à Truman au moyen d'un système de sonorisation: sa phrase "je suis le créateur (Pause) d'une émission de télévision...", la réverbération, la présence d'un soleil artificiel qu'il commande à volonté, et son refus de laisser à Truman le libre-arbitre depuis le début sont à mon sens un commentaire fabuleux sur le pouvoir de nuisance de la religion; la réaction de Truman, de refuser justement cette présence divine qui se veut rassurante, est un confort rare en ces temps de retour à l'obscurantisme...

Qui est Truman, dont le nom a été imposé là encore par la production, qui vit comme dans les années 50 (Vêtements, philosophie assez conservatrice, musique, conformisme petit-bourgeois, on sent que Christof a sciemment créé un monde rassurant pour l'Américain moyen)? Le problème, c'est qu'on ne lui a pas laissé la chance de l'exprimer, mais comme il le dit enfin à Christof: "vous n'avez pas de caméra dans ma tête". On lui a non seulement tout volé, à commencer par une chance d'être heureux (Il voulait faire le tour du monde, et est tombé fou amoureux de Lauren-Sylvia), on lui a même empêché d'exister... A la fin de ce film, il vient non seulement de voir toutes ses pires craintes se réaliser, son monde s'écrouler, il a aussi rencontré son Dieu, l'a tout bonnement envoyé paître, et en prime, il fait une révérence d'une superbe élégance avant de quitter à tout jamais son public pour enfin affronter son destin. Joué par un Jim Carrey génial de bout en bout, Truman, enfin, est un héros, un vrai, un grand, un beau. Et le monde jusqu'au-boutiste de la télévision présenté dans ce film futuriste est sans doute exagéré, mais après tout, The Truman Show est une fable.

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Published by François Massarelli - dans Peter Weir Science-fiction Andrew Niccol
26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 10:51

Certains films de Peter Weir commencent de façon systématique par une plongée inattendue dans un monde qui prend le spectateur par surprise: Dead poets society, par exemple, se situe dans le cercle très fermé d'une école rigoriste dans le Vermont, The Truman show nous précipite sans aucun avertissement dans la réalité parallèle d'une émission de télévision truquée, dont un personnage et un seul est dupe, Fearless commence par les minutes qui suivent  un crash d'avion, et Witness débute par des plans d'un enterrement chez les Amish, cette petite communauté protestante de Pennsylvanie, dont les membres continuent à vivre comme au milieu du 19e siècle. De fait, on a peine à croire le texte qui nous assure qu'il s'agit bien de la Pennsylvanie en 1984... Du reste, il faut prendre cet avertissement comme une provocation. Graduellement, Weir va ensuite "retourner" vers l'Amérique moderne, en suivant le voyage à Philadelphie (En Tilbury, puis en train) d'une jeune veuve Amish (Kelly McGillis), et de son fils Samuel (Lukas Haas). C'est dans une gare que le jeune homme va être le témoin d'un règlement de comptes entre policiers, qui va obliger les deux Amish à collaborer avec la police, alors que leurs lois ne reconnaissent aucune autorité extérieure. Puis ils vont devoir se cacher en compagnie du policier chargé de l'affaire lorsque celui-ci aura découvert qu'ils sont en danger de mort.

Le film est donc structuré en deux parties: l'une, qui voit le voyage puis le drame, vus de fait le plus souvent du point de vue de Rachel et Samuel; une deuxième partie qui inverse le processus, John Book (Harrison Ford) venant se cacher chez les Amish le temps de retrouver ses esprits suite à une blessure. A un "witness" (témoin) correspond, finalement un autre: A l'étonnement de Samuel et la méfiance de Rachel vis-à-vis du monde de ceux qu'ils appellent 'les Anglais', répondent comme en écho les difficultés d'immersion de John Book chez des gens dont il a du mal à faire siennes les règles, même s'il les respecte. Cette immersion totale est également celle qu'on retrouve aussi bien dans The Truman show (le spectateur est présenté de front à une réalité virtuelle dont il lui faut de suite décoder le vrai et le faux afin de comprendre le défi auquel Truman est soumis depuis sa naissance) que dans Dead poets society lorsque le professeur incarné par Robin Williams devient automatiquement le professeur préféré des élèves et l'homme à abattre pour sa hiérarchie, parce que chacune de ses initiatives représente une transgression...

Echange de rôles, échanges de regards, contagion et corruption: on se dit que John Book, à l'issue de cette expérience, ne sera jamais le même. La tentation de rester, et d'aimer Rachel (Qui n'aurait pas dit non) existe bel et bien; Pour Rachel, toutefois, qui a déja été mariée, a aimé, et ne considère pas sa culture comme un carcan, le changement ne semble pas si profond. Mais pour Samuel? Le jeune homme a subi un traumatisme, superbement orchestré dans une scène à la violence soudaine et sauvage, un choc culturel qui ne peut pas le laisser indemne. Comme pour enfoncer le clou, Weir donne un autre écho à cette scène, une autre transgression: à la vision par un petit garçon cloîtré dans les toilettes d'un meurtre, il oppose la vision fugitive d'une femme qui se lave, une image que dans la très puritaine communauté Amish, on s'en doute bien, on ne voit pas tous les jours. Rachel se lave, est surprise par John Book, et au lieu de cacher sa nudité, elle le fixe, avec provocation. Lui ne sait quoi faire, puis part: il sait que s'il avaient laissé libre cours à leur envie commune, le retour en arrière était impossible. Deux images qui risquent, donc, de tout faire basculer; le reste du film insiste beaucoup sur cette notion d'échange culturel, mais les principales différences philosophiques ne seront pas axées sur le sexe ou l'amour: c'est principalement de violence et de mort qu'il s'agit, à travers les difficultés des Amish à accepter la présence d'une arme chez eux, et la gaucherie cocasse de John Book. Le passage du policier chez les Amish est pour lui bien plus qu'une expérience touristique (Par ailleurs, Weir nous montre brièvement les touristes Américains qui viennent en Pennsylvanie rurale comme au zoo, pour apercevoir ces étranges Américains à grand chapeau...): il vit chez eux, les respecte, et va même participer à la construction d'une grange!

Un thriller qui se mue en réflexion philosphique sur la différence, l'interpénétration des cultures: le cinéaste Australien, l'auteur de The last wave sur les rapports compliqués entre Aborigènes et Australiens blancs n'a pas, on le voit, totalement abandonné son univers en venant s'installer à Hollywood. Sous ses dehors atypiques mais pas si rares dans les années 80 (Polar philosophique, méditation sur la violence, le tout agrémenté d'une musique synthétique assez fade, signée de Maurice Jarre), il signe un film qui contient en germe d'autres explorations, qui suivront, et qui font de lui un cinéaste brillant, touche à tout, et volontiers excentrique...

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Published by François Massarelli - dans Peter Weir