Un homme (Charles West) rencontre dans une fête "bohémienne" (comprendre "décadente") une veuve (Vivien Prescott) qui le fascine. Ils deviennent amants, mais elle garde sa vie d'avant. Persuadé de son erreur par des amis, il part s'installer loin de la ville, et rencontre une jeune femme pour laquelle il a un coup de foudre (Mary Pickford). Il demande sa main, mais la veuve arrive pour le reprendre et essayer de le forcer à l'épouser, car elle veut la sécurité financière...
Bon, eh bien voilà: le décor et les personnages sont plantés, c'est tout un univers qui s'installe sous nos yeux. La femme fatale (et forcément attrayante, suivez mon regard), la jeune fille pure et enfantine, la campagne qui soigne et la ville qui corrompt... Le film se laisse suivre et Mary Pickford échappe aux clichés de comportement que Griffith imposera à Mae Marsh et aux soeurs Gish, mais on est ici plus devant la préoccupation de bouillir la marmite, que de révolutionner le cinéma naissant...
A noter, ce film était, et est toujours perdu sous la forme de copies; ce qui en subsiste est une version papier déposée à la bibliothèque du congrès à Washington: un dépôt de copyright... Ces excellentes photos ont été scannées en 4K, nettoyées, et le résultat est plus que troublant. Ce travail a été entamé il y a quelques années, le but tout simple étant de restaurer tous les courts métrages du maître.
Une fois n'est pas coutume, ce film sera donc attribué non à un réalisateur, mais bien à un studio: la Paramount, en 1931, a donc décidé avec un peu d'avance mais c'est une question de point de vue, de fêter son vingtième anniversaire pour annoncer la saison 1931-1932 à ses gérants de salles. C'est que le studio tenait encore bien la route, et pouvait s'enorgueillir d'avoir bien négocié le passage au parlant, mais aussi parce qu'il avait après tout un passé glorieux...
Le film, en 47 minutes, accumule donc à loisir les extraits de films, pour retracer l'histoire du studio, depuis la distribution en 1912 des Amours de la Reine Elizabeth, de Henri Desfontaines et Louis Mercanton avec Sarah Bernhardt, en passant par le mythique The Squawman (l'authentique acte de naissance du studio) ou The cheat, tous les deux de Cecil B.DeMille; Dr Jekyll and Mt Hyde, It, Wings, puis le parlant avec The Smiling Lieutenant ou An American tragedy... tout y passe, bien sûr, mais ce qui est le plus fascinant, ce sont les films qui ne sont jamais sortis (Stepdaughters of war, de Dorothy Arzner, par exemple) voire les films perdus: on verra ainsi ici une minute de Headin' south, de Allan Dwan avec Doug Fairbanks, ou encore The roaring road, de James Cruze... Et d'autres.
Et puis la cerise sur le gâteau, ce n'est pas ce sketch inédit des Marx qui tourne vite à la logorrhée mécanique, mais bien un fragment de quarante secondes de The miracle man (1919), qui complète un peu les deux minutes et trente secondes qui étaient jusqu'à présent les seuls éléments existants. Il y a ici un gros plan hallucinant de Chaney, et des exemples frappants du jeu de Thomas Meighan dans ce film perdu de George Loane Tucker.
1936, Salamanque, le film commence au moment où la junte militaire des « insurgés » contre la république installe tranquillement la loi martiale. Sous les yeux de Miguel d'Unamuno (Karra Elejalde), un universitaire qui a été un fervent républicain mais qui est déçu de la tournure des événements, parce qu'il pense que l'allégeance des socialistes et des communistes à la Russie de Staline fait du tort à l'espagne, les militaires commencent à gérer la région et se mettent en œuvre pour gagner le pays entier.
Nous allons assister à l'installation d'un état fasciste, avec de plus en plus de privations de liberté, les exécutions sommaires (au nom d'un sempiternel « oui mais les autres le font aussi », ce qu'on ne verra d'ailleurs jamais), la reprise en mains de l'Espagne et des Espagnols par des grenouilles de bénitier revancharde, et l'ascension de Franco (Santi Prego), général mais surtout politicien. Pendant ce temps, les dernières traces de liberté sont incarnées par des débats entre les amis d'avant, et par la mauvaise humeur militante du vieux Unanumo, qui ne tarde pas à se rendre compte qu'il a soutenu le début d'un régime qui installe lentement mais sûrement une dictature à l'instar des nazis et des fascistes, dont l'obsession de l'épuration cache mal un racisme maladif et aveugle...
On a connu à plusieurs reprises Amenabar en pourfendeur d'un catholicisme à l'Espagnole, dont il a subi les foudres dans les pensions où il a grandi... The others, mais aussi Agora, ne se gênaient absolument pas pour explorer à leur façon les aspects les plus noirs du Christianisme. La religion, ce ne sera pas une surprise, joue donc encore une fois un rôle central dans ce film, mais Amenabar s'il rappelle que l'église Espagnole s'est trempée et pas que du bout des doigts, dans un système fasciste qu'elle appelait de toute façon de ses vœux, ce n'est pas la seule option. En témoigne le personnage formidable de ce vieil universitaire qui choisit d'abord de soutenir la junte parce qu'il pense qu'elle va rétablir l'ordre et les principes de la république après ce qu'il considère comme les crimes des républicains.
Tout est affaire d'un dosage subtil, Amenabar n'assène pas l'histoire, il la distille... Et le discours pro-militaire de Miguel Unamuno s'accompagne aussi d'un vraie tolérance à l'égard de ses amis : un pasteur protestant, qu'il apprécie bien que lui-même soit catholique, et qui sera arrêté parce qu'il est franc-maçon; un professeur de l'université, auquel il s'oppose politiquement, parce qu'il est socialiste, mais qu'il compte fermement parmi ses amis. Seulement lui aussi sera arrêté, et toutes ces arrestations mèneront à la mort...
Le film est donc didactique, voire académique, mais il fait mouche parce que le mécanisme de l'installation du fascisme est là, sous nos yeux, à nous qui le voyons partout aujourd'hui, sauf là où il est vraiment: tapi dans l'ombre, prêt à bondir au moindre signe de fatigue des instances légitimes, à l'affût de la moindre contrevérité à monter en épingle. Devant ce film qui fait un portait du danger tapi derrière le plus affable des généralissimes, sous la forme d'un général rassis, borgne (c'est une manie, chez les fascistes?), qui nous est montré voulant faire un discours et qui n'en a, justement, pas, de discours. Juste des imprécations de haine... C'est parce qu'ils ont vu le terrorisme à l'oeuvre, la montée des partis fascistes (pourquoi les appeler autrement?) de Salvini, Orban, Le Pen, Dupont-Aignan, Asselineau, des mouvements populistes de tout poil qui envahissent les rues pour tout condamner, et le retour au plus haut de l'état de l'ignorance et de la dangereuse duplicité, que ce soit aux Etats-Unis, en Hongrie, en Russie ou au Brésil, qu'Amenabar et ses collaborateurs ont fait ce film...
Un marquis odieux (Georges Melchior) envoie un rival (Pierre Batcheff) en Afrique pour le faire tuer, mais là-bas, la belle Papitou (Josephine Baker) va empêcher le drame. Tombée amoureuse du bel André elle va essayer de le retrouver à Paris, sans savoir qu'il est déjà fiancé...
Quelle salade, comme on dit dans L'âge d'or... Et puis honnêtement, la seule motivation pour faire ce film, c'est Josephine. Alors elle est resplendissante, en fille métisse qui aura cru un instant que l'amour serait possible avec un blanc, mais qui fait contre mauvaise fortune bon coeur... Tout en tuant un homme, quand même! Etiévant a gagné son brevet de réalisateur dans une fête foraine, il illustre avec la plus infecte platitude un conte exotique probablement filmé en forêt de Fontainebleau, il se tient à deux kilomètres de la scène pour filmer Josephine Baker qui danse... Oui, elle danse, mais elle a aussi, à elle toute seule, plus de subtilité et une plus grande gamme d'expressions, que tout le reste du casting réuni. Et en plus c'est Josephine Baker, donc elle est d'une ahurissante beauté.
Pas assez cependant pour nous faire avaler l'histoire lénifiante de la petite noire idiote, ni les intertitres à la syntaxe lourdement raciste ("moi bien aimer toi grand chef blanc") d'un film qui trahit bien les clichés racistes d'une époque...
Jamais trois sans quatre? La première réalisation de Bradley Cooper est un remake d'un remake d'un remake d'un remake... C'est en effet plus du film "modernisé" avec Barbra Streisand et Kris Kristofferson, que du premier film du nom, de William Wellman, ou de la superproduction avec musique de George Cukor, que cette nouvelle version s'inspire.
Jackson Maine (Bradley Cooper) est une rock star, versant country rock bien boueux, avec toute la panoplie: guitare, déglingue, alcool et drogue... Un soir, il découvre par hasard une chanteuse du dimanche, dans un bar, qui l'enchante. Ally (Lady Gaga) va bientôt partager la scène et la vie du chanteur, qui va entamer sa descente aux enfers tandis que la chanteuse, dont le talent singulier va éclater au grand jour et dépasser sa popularité à lui, va aller toujours plus haut...
Commençons par les qualités: les acteurs. Les deux stars en tête, et singulièrement Lady Gaga, sont formidables et obtiennent en permanence un naturel emballant... Et Bradley Cooper a tout fait pour obtenir pour ses scènes de concert, ou de studio, des performances qui donnent constamment l'impression d'avoir été captées live. La sincérité qui se dégage de l'ensemble n'est jamais prise en défaut... Et l'intrigue met particulièrement valeur un élément qui n'était qu'esquissé dans la version originale (le film de Wellman continuant pour moi à être la référence absolue et indépassable): le fait que Maine est finalement de passage, et que le succès inéluctable de son épouse se nourrisse justement de sa chute. Un aspect profondément cruel mais si réaliste de l'histoire...
Mais une bonne fois pour toutes: si on applaudit ce réalisme, à la vue de ces chansons, filmées à même les guitares (et le placement de produits place Gibson fermement en première position devant Gretsch), la musique est fermement quelconque, du début à la fin. Une idée du rock coincée en 1973, les deux pieds enfoncés dans la boue, pour les prestations de Cooper, et une idée de la pop encore pire pour les succès de Ally, qui propose ici (avec l'exceptionnel talent vocal de Stefani Germanotta, je pense qu'on pouvait quand même espérer mieux dans une fiction, non?) une daube révoltante à coup de chorégraphies du plus haut vulgaire... A une exception près, la superbe chanson Always remember us this way.
Ce film était-il nécessaire? Honnêtement, pas plus que les deux précédents. Point. A voir uniquement pour l'interaction parfois magique entre les deux personnages, et le jeu de Lady gaga, quand elle ne nous chante pas du sous-sous-sous Beyonce. Et ce que je viens d'écrire, compte tenu du peu d'estime que j'ai pour la diva officielle des Etats-Unis, est vraiment marquée d'un intention de nuire.
Compliqué et surtout désarmant... Nancy Meyers continue à s'intéresser aux émois sentimentaux de ceux qui sont au bord du troisième âge ou ont simplement dépassé ce que dans les comédies sentimentales on considère comme une date de péremption: Jane et Jake Adler son en effet quinquagénaires, et l'un d'entre eux est même au bord de la soixantaine... Ils furent mariés, et maintiennent pour la galerie, pour leurs enfants, et aussi un peu par affection authentique, de bons rapports. Monsieur (Alec Baldwin) est remarié, avec une créature impossible dotée d'un petit garçon hyperactif (Jake n'est pas le père), et Madame (Meryl Streep) a plus ou moins laissé tomber l'idée de se trouver quelqu'un.
Jusqu'au jour ou elle a une aventure, inattendue, à la faveur d'un voyage à New York: l'heureux élu est Jake...
Ici la comédie provient e grande part de Baldwin, de son physique aussi, dont les contours franchement rondouillards sont mis en valeur, ce qui nous rappelle de quelle façon Meyers avait aussi exposé la nudité de Diane Keaton et Jack Nicholson, tous deux sexagénaires, dans Something's gotta give. Mais si Jake est un authentique pourvoyeur de comédie, le point de vue reste quand même celui de Jane, qui a refait sa vie autour d'une importante prudence sentimentale, et en compagnie de leurs trois enfants. Jake devient assez vite un trouble-fête, finalement, un homme atteint par le démon de dix-huit heures, mû sans doute plus par son égoïsme que par l'amour avec un grand A.
Il n'empêche, la réalisatrice a réussi à naviguer en dehors d'un excès de vulgarité, elle réussi à nous faire rire, et elle obtient de son casting (complété par Steve Martin, Caitlin FitzGerald ou encore Zoe Kazan) d'excellentes performances.
Jacques Feyder a remué ciel et terre pour tourner ce film, et comme on dit toujours dans ces cas-là, il a bien failli ne pas se faire! Il lui a surtout fallu aller chercher dans le désert même les décors envoûtants de son film, lui qui sortait de la Gaumont, l'une des usines à rêves du cinéma Européen, peu enclines à tourner de l'authentique...
Le lieutenant Saint-Avit (Georges Melchior), retrouvé inconscient dans le Sahara, raconte à son ami le lieutenant Ferrières (René Lorsay) l'incroyable aventure qu'il a vécue: son expédition dans le désert aux côtés de son ami le capitaine Morhange (Jean Angelo) l'a mené jusqu'au Hoggar, où il s'est retrouvé prisonnier d'Antinea (Stacia Napierkowska), la mystérieuse reine héritière du royaume perdu de l'Atlantide, du moins ce qu'il en reste au milieu du désert. Saint-Avit, comme tous les hommes ou presque qui sont passés par là (un grand nombre de sarcophages en témoignent), tombe instantanément amoureux d'Antinéa, mais celle-ci lui préfère Morhange. celui-ci, qui a fait voeu de chasteté, lui oppose une indifférence ferme qui va provoquer la folie meurtrière de la reine... Pendant ce temps, pour tromper son ennui, Saint-Avit devient ami avec Tanit-Zerga (Marie-Louise Iribe), une esclave qu'Antinéa présente comme sa secrétaire particulière, et qui a un faible pour le lieutenant...
Le film, durant 171 minutes (dans sa version actuelle, restaurée et présentée en 2018 à Pordenone, mais on parle parfois d'une durée initiale de 190 minutes) est vaste et long, et n'a pas grand chose à voir avec le type d'aventures présentées dans les films Américains contemporains. Aux péripéties et au mouvement, Feyder oppose en effet un long prologue, gardant Antinéa pour la fin de la première moitié. Longue sera la route vers la reine, car à partir du moment où ils l'auront rencontrée, l'amitié des deux hommes ne sera plus qu'un souvenir. Certes, aucun des deux, à moins d'être dans un état second, ne reniera l'autre, mais ils seront séparés, de façon implacable, jusqu'au meurtre...
Antinéa, c'est un peu une métaphore de bien des choses: l'attrait vaguement romantique de l'orient, bien sûr, mais aussi les drogues, car à l'exception de Morhange, tous ceux qui y seront confrontés iront à la mort... Et il y a de nombreux paradis artificiels dans ce film situé en plein Sahara. Des produits qui ont peut-être (on n'en est pas tout à fait sûr) aussi pesé sur le destin personnel de Feyder, du reste, même s'il s'agit plus probablement d'alcool... Le cinéaste, en tout cas, fait semblant de se conformer aux canons du mélodrame colonial, en faisant de Morhange un roc inébranlable de religion qui reste impassible devant la chair constamment exposée d'Antinéa... Pourtant, il choisit ensuite de prolonger le film en montrant de quelle façon Saint-Avit, Français, soldat et noble, les trois qualités permanentes et essentielles du drame colonial, restera à jamais sous la domination... d'une femme dont on ne connaît pas vraiment l'origine. Et il y a Tanit-Zerga, la touchante esclave qui jouera un rôle essentiel et dont l'amour jamais dit ni révélé, éclate au grand jour dans la façon dont elle se dévoue à Saint-Avit. Marie-Louise Iribe est formidable dans le rôle...
Quoiqu'il en soit, l'ironie pointe sous l'épopée, et le fait est que si Feyder a souffert (et son équipe, j'imagine, aussi) d'avoir du tourner dans le désert, la beauté étrange du film contribue à l'impression cotonneuse d'envoûtement qui s'en dégage... Et Feyder a su tirer partir de son montage, d'un éclairage constamment inventif, et bien sûr d'un remarquable sens de la composition.
On est, de toute façon, dans son univers, avec cette fuite en avant, dans un environnement parfaitement défini: L'Atlantide est bien plus qu'un gros film à succès adapté d'un mauvais livre, il est avec ses défauts (Napierkowska étant sans doute le plus visible) et ses qualités, un jalon essentiel de la carrière du metteur en scène, qui jugera prudent en rentrant en France, de s'atteler avec Crainquebille à un film plus raisonnable...
Arsène Lupin s'introduit dans la très haute société et vole deux tableaux de maître au président du conseil, négligeant un Michel-Ange qui s'avère faux... Puis il escroque des bijoutiers sous le déguisement d'un affable viticulteur d'âge mûr; enfin, il est enlevé par des espions à la solde de l'empereur Guillaume II, afin de tester la pertinence d'un système de protection...
Jacques Becker a réalisé treize films, dont deux qu'on peut sans trop de problème considérer comme des oeuvres de commande... N'empêche, sur ce Lupin, qui fait suite au relativement célèbre Ali Baba avec Fernandel, Becker avait plus ou moins demandé le poste. Tout de suite, je le dis: mais pourquoi?
Peut-être pour l'époque... Lupin, c'est le plus souvent les années 1900, des toilettes spécifiques, des rues qui commencent à peine à se remplir d'automobiles qui roulent à du trente-cinq à l'heure, une société qui tarde à sortir du XIXe siècle, et un voleur qui lui a compris qu'il fallait au contraire sortir de l'indolence. Et Becker, qui a recréé avec un génie particulier le Paris de Casque d'or, aimait ce genre de défi. Il se retrouve ici dans l'oeil du metteur en scène et sa façon de regarder notamment les femmes, de la petite manucure qui participe bien malgré elle à une arnaque menée par Lupin, à la baronne Mina Von Kraft qui travaille pour l'empereur Guillaume. On sent bien qu'un soin très particulier a été apporté au moindre détail de vêtement, et cette salutaire maniaquerie se retrouve même dans les coiffures et les décorations d'intérieur.
Mais si certains aspects sont plaisants, notamment une scène d'arrestation dans un salon de coiffure qui tient autant de la comédie que d'une étude poussée des habitudes sociales et hygiéniques de l'homme de1900, il faut bien avouer qu'on s'ennuie poliment mais fermement. Et puis Lupin! Lupin, c'est l'arlésienne, on en parle bien plus qu'on ne le voit, et avec Robert Lamoureux on ne voit que lui.
Et en plus, c'est Lamoureux, et décidément il me porte sur les nerfs.
Le sujet est mélodramatique à souhait et nous fait craindre le pire: une jeune femme de la bourgeoisie (Fannie Ward) tombe sous le charme d'un homme d'affaires Japonais (Sessue Hayakawa, devenu Birman dans les copies en circulation afin d'éviter de stigmatiser la forte communauté Japonaise de Californie), et lui demande de l'aide lorsqu'elle commet une bourde financière. Sortie d'affaire, elle veut lui rendre l'argent, mais il refuse, sous le prétexte qu'il estime l'avoir achetée. Pour le lui prouver, il la marque au fer rouge. Elle tente de le tuer, juste avant l'arrivée de son mari, qui endosse le crime. S'ensuivent des scènes de procès aux cours desquelles le mari tente d'empêcher la femme de révéler la vérité.
Le film commence par une courte séquence qui nous présente la star Hayakawa, star paradoxale puisqu'il est aussi le génie maléfique du film... Ici tout est dit ou presque: une source de lumière externe, venue de la droite, hors caméra, s'oppose à l'obscurité du plateau. A gauche, une source interne au plan permet de justifier l'éclairage du visage de l'homme. Celui-ci utilise un tampon pour marquer de son empreinte un objet. Tout est dit: le principal acteur est un mystérieux oriental, il est possessif, et a des méthodes radicales pour le revendiquer, et le film sera un manifeste du clair-obscur...
La première surprise, après, c'est le raffinement des décors et des costumes, à une époque ou le cinéma Américain, héritier du plus bas mélo théâtral, ne s'embarrasse jamais de ce genre de détails, et se contente d'utiliser des intérieurs et des toilettes "génériques": on tend ici à croire en l'environnement des personnages, et les scènes de cocktail mondain ajoutent à l'illusion, un peu à la façon des Russes de l'époque, très attachés à la véracité des apparences (On pense à Bauer, et je doute que DeMille en ait eu connaissance); le jeu des acteurs est plutôt sobre, tout en retenue, sauf au plus fort du drame, lorsque les circonstances l'exigent: le marquage est malgré tout filmé avec une certaine sobriété, la caméra se concentrant sur le visage déterminé de Hayakawa. On évite l'hystérie de la victime. Par ailleurs, le mari (Jack Dean) reste lui aussi sobre. On sent une direction d'acteurs avare en effets, de manière à laisser le champ libre au travail visuel.
Et c'est bien sûr dans ce travail de mise en images que l'on retrouve les plus grandes qualités du film, dans un montage parfait, se faisant oublier, mais toujours fluide, sans ces longs plans qui alourdiront les films parlant du maitre (The sign of the Cross ou Cleopatra en montrent de nombreux exemples); ici, l'utilisation fréquente d'inserts, savamment dosée, maintient l'intérêt au même titre que les gros plans des acteurs. Le tout permet une grande lisibilité (une remarque toutefois: sur la plupart des copies, un insert nous montre un journal daté de 1918: il s'agit de la ressortie de 1918, altérée par le changement de nationalité du protagoniste) La plus grande qualité du film, et de DeMille nous soufflerait Brownlow, c'est la science de l'éclairage. Au moment crucial, le metteur en scène et son équipe nous limitent volontairement le champ de vision, n'éclairant que partie du drame, filtrant l'action, en écho aux tromperies en jeu à l'écran: Fannie Ward, fuyant dans la pénombre vers le rendez-vous fatal, ne remarque pas le visage de son mari, qui nous a été partiellement révélé. Je parlais du décor, ici, il disparaît totalement. Ensuite, la lumière étrange du domicile du Birman enveloppe le drame qui s'y joue d'un voile sordide, dont on nous a d'ailleurs prévenu: pour la séduire (l'envoûter?), Hayakawa montre à Ward une statue de Bouddha, et l'éclaire différemment, la rendant tour à tour mystérieuse (derrière un écran de fumée) ou anodine, à l'instar de leur pacte, tour à tour amical (le prêt) ou sordide (le pacte sexuel); le tout ressemble furieusement à une réflexion cruelle sur la mise en scène dans les commerces humains.
Il est hélas inévitable, en 1915, et c'est le point le plus embarrassant du film, que le Birman soit le plus fourbe d'entre les protagonistes, mais les commentateurs qui s'indignent aujourd'hui du racisme du film vont peut-être un peu loin dans le "Politiquement correct". Un autre aspect mériterait sans doute d'être développé, concernant la forte misogynie du film; si le mari est un héros, la femme est assez clairement une idiote... Toutes ces considérations sont sans grande importance: DeMille était un showman, puisant dans le vivier des idées reçues afin d'alimenter ses histoires en images, et ce film est un grand show, proposant 59 minutes de divertissement digne d'inaugurer la grande série des drames/comédies matrimoniales qui allait suivre...
Comme on ne peut pas y couper, disons le tout de suite: non, ce film n'est pas une métaphore de l'innocence supposée de Roman Polanski, innocence à laquelle je ne crois de toute façon absolument pas. Mais ce n'est en aucun cas le sujet!
C'est la troisième fois à ma connaissance que le cinéma Français -ou la télévision- s'attache à l'affaire, la quatrième en comptant le biopic de Zola par Stellio Lorenzi diffusé sur la deuxième chaîne française en 1978, avec Jean Topart dans le rôle de l'écrivain. Mais seuls Méliès (en 1899, soit en pleine affaire) et Yves Boisset (à a télévision, en 1994), s'étaient par ailleurs attelés à la tâche, ardue et encore, probablement, piquante pour cause de critique directe d'une vieille dame indigne qui ne voit généralement pas d'un très bon oeil la critique: l'armée française... Polanski, qui adapte un roman de 2013 écrit par Robert Harris, s'est d'ailleurs décidé à demander le concours de la "Grande muette" et l'a obtenu.
Et ça c'est une bonne nouvelle...
On va donc suivre deux heures et douze minutes durant, le parcours du Colonel Picquart (Jean Dujardin), officier de carrière, membre de l'état-major au moment où Dreyfus (Louis Garrel) est condamné, témoin occasionnel de l'affaire, qu'en officier français d'origine catholique il juge entendue: Dreyfus est juif et coupable, ce sont deux raisons de ne pas l'aimer. Pour son état major, en revanche, Dreyfus est juif DONC coupable, et c'est ce qui va faire la différence. Car une fois bombardé à la tête des services de renseignement, Picquart va tomber sur des documents qui prouvent irréfutablement que l'auteur des documents qui semblaient incriminer le capitaine est toujours en liberté, et donc que Dreyfus est innocent. Le colonel, droit dans ses bottes, souhaite en avertir ses supérieurs, qui lui font vite comprendre qu'ils ne bougeront pas le petit doigt pour changer quoi que ce soit au destin du capitaine, emprisonné à l'île du Diable...
Polanski a conçu son film en prenant bien soin d'y reproduire l'époque et son atmosphère, mais son film n'entend pas être une reconstitution fidèle de tout ce qui s'est déroulé. Comme le roman dont il est tiré, qui donne le point de vue narratif de Picquart, le film est une évocation personnelle de l'affaire, vécue à la première personne, par un homme dont la rigueur militaire mais aussi les principes ne sauraient être mis en doute. Le parcours de Picquart, vaguement antisémite comme on l'était quasi naturellement dans la bourgeoisie et l'intelligentsia (voir à ce sujet deux hommes qui vont eux aussi évoluer, mais qui étaient en effet plutôt méfiants à l'égard de la communauté juive avant d'ouvrir les yeux: Jaurès et Zola eux-mêmes...), mais qui va oeuvrer pour rendre justice à un homme qu'il n'aime pas mais qui est innocent, tranche sur une société qui s'enferme dans la haine du juif au point de laisser l'injustice s'installer. A ce titre, le film nous rappelle dès la première scène (la dégradation de Dreyfus, une cérémonie glaçante) à quel point on avait de la haine par principe pour cet homme et ceux qu'il était sensé représenter; puis on assistera à des scènes auxquelles on ne pense pas toujours, mais qui ont eu lieu: l'autodafé rageur du numéro de L'Aurore où parut le fameux texte de Zola, mais aussi les livres de l'écrivain, pendant qu'on décorait les vitrines parisiennes des commerçants juifs de textes haineux, avant de les briser...
Dans J'accuse, le détail a toute son importance, dans un souci permanent de la composition, et un style classique admirable de bout en bout; les planchers nous donnent à croire qu'on va sentir la cire, et craquent sous les bottes des officiers. Les attitudes des hommes sont imitées, parfois, de gravures d'époque, comme le jeu volontairement ampoulé de Melvil Poupaud qui incarne Maître Labori, l'avocat de la cause Dreyfusarde au moment du deuxième procès; ce style de prétoire, qui était également celui des députés à la chambre dans cette époque qui précède de plusieurs décennies l'invention de systèmes d'amplification, participe de la rhétorique de la troisième république... Maître Labori lui-même sera la victime d'un attentat, et la scène (présente dans le film de Méliès) est reprise ici, et donne lieu à une rare scène d'action pour Jean Dujardin. Sinon, l'acteur est d'une grande dignité, droit comme un I, et campe un homme juste et sûr de son bon droit: il est une fois de plus très impressionnant, dans un film dont un paradoxe s'avère intéressant: les deux hommes (Dreyfus et Picquart) ne se croiseront que très peu, et encore! plus que dans la réalité semble-t-il... Et impressionnants, tous les acteurs, du reste, le sont, derrière leurs moustaches de la mode 1890, sous leurs képis. Enfin, Polanski a retrouvé avec son chef opérateur Pawel Adelman une patine 1895 impressionnante, faite de boiseries sombres, d'intérieurs peu éclairés, et de références à la peinture contemporaine. Cette visite dans le paris de 1895, les ministères, les casernes et parfois même les prisons, est d'une grande beauté...
Non, si ce J'accuse indispensable (dont il est dommage qu'il ait subi le contrecoup de la campagne contre son réalisateur, une cause que je trouve par ailleurs justifiée) a un écho dans le monde contemporain, ce n'est en aucun cas dans la lamentable affaire Polanski qu'il faut le chercher. En 2018 en marge des manifestations des Gilets Jaunes, quelques mains anonymes ont peint sur des vitrines, 120 ans plus tard, des graffitis antisémites; les complotistes de tout poil sont de nouveau à l'affut de tout ce qui pourrait leur permettre d'exploiter une fois encore l'idée d'un "syndicat juif" comme on le nomme dans le film, qui en voudrait au reste de la population... L'affaire Dreyfus et ses saines conclusions historiques, sont parfois encore remises en cause. Ca ne s'arrêtera donc jamais?