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6 octobre 2019 7 06 /10 /octobre /2019 17:04

Le réalisateur de ce film est un obscur artiste d'avant-garde, qui a par ailleurs co-réalisé par la suite deux obscurs films de long métrage... Celui-ci, qui dépasse deux bobines (à 675 mètres) et tutoie la demi-heure, est un de ces nombreux essais cinématographiques qui ont pullulé à l'époque du muet et dont certains sont autrement passés à la postérité: entre Anemic Cinéma (Marcel Duchamp), Retour à la raison (Man Ray) ou Entr'acte (René Clair) d'un côté, et Un chien Andalou (Luis Bunuel) et A propos de Nice (Jean Vigo) de l'autre.

Il y a ici une intrigue, qui sert de prétexte à des jeux de montage et de point de vues: un couple, qui passe du bon temps à la fête foraine, hésite entre rester et profiter des manèges (ce que désire la dame, qui est très contente des plaisirs qu'elle trouve ainsi au milieu de la foule) et quitter la fête pour se rendre dare-dare à l'hôtel le plus proche (le monsieur se verrait bien faire ça en effet) parce qu'il faut bien dire que quand le désir est là, il faut en profiter... Ils vont suivre madame, et continuer en compagnie d'un autre couple (qui fournit, mais oui, de la comédie), et se retrouver face à un fakir qui va leur faire passer un test...

Un test assez obscur lui aussi, qui implique des manèges, encore des manèges... Renard a pris un malin plaisir à multiplier les prises de vue sur les montagnes Russes, c'est saisissant. Par ailleurs, il louvoie constamment entre l'exercice formel, et le récit avec narration, et se laisse comme il est de bon ton dans l'avant-garde contemporaine à des motifs érotiques pour rendre le désir du couple (mais également de l'autre monsieur) palpable. Comme on dit, cet exercice de style est une vraie curiosité...

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Published by François Massarelli - dans Muet 1928
6 octobre 2019 7 06 /10 /octobre /2019 09:21

Dumbo, à l'origine (Soit en 1941), c'est tout au plus l'histoire ultra-simplifiée d'un petit éléphant qui naît affligé d'un handicap social de première classe: deux trop grandes oreilles... Mais elles lui permettent de voler, même s'il est persuadé au départ que c'est l'effet d'une plume magique. Il lui faudra une heure de film, et des rencontres avec le bestiaire Disney, pour comprendre que le don de voler est en lui et qu'il n'y a pas de plume magique. Un conte initiatique rassurant, en somme... Un film qui est aussi très symbolique, puisque c'est le dernier long métrage avec lequel les studios Disney avaient l'intention de garder l'animation ronde et stylisée qui était la marque des courts métrages, et que l'étape suivante allait pousser le réalisme avec Bambi.

Le Dumbo de Tim Burton ne s'éloigne pas tant qu'on aurait pu le penser de cette formule, si ce n'est qu'il s'agit d'un paradoxe assez réjouissant; à l'heure où le studio brûle tout en lançant des remakes en image de synthèse qui sont supposés oblitérer complètement leurs classiques (je pense bien sûr à ce Lion King, qu'on nous vend comme le nec plus ultra en matière d'animation réaliste), Burton choisit lui de réaliser un film en prises de vues réelles qui ressemble à de l'animation! Et il le fait en renouant ENFIN avec son univers personnel, qu'on avait (à l'exception de quelques rares moments dans ses derniers films, dont Frankenweenie est sans doute le meilleur exemple) fini par laisser derrière depuis Big Fish... Et s'il adapte un film déjà connu, ce qui n'est pas la première fois (Charlie and the chocolate factory, Alice in Wonderland, ou Planet of the apes. Comme on peut le voir, parmi les films les moins intéressants - pour rester poli - de sa carrière), cette fois c'est une réussite, une vraie...

Donc le script ajoute intelligemment au film en créant des personnages avec lesquels Burton se sent à l'aise: un patron de cirque un brin filou mais sympathique, soucieux de maintenir sa petite entreprise d'illusion familiale à flot (Danny de Vito), un acrobate (Colin Farrell) détruit par la guerre (on est en 1919, et il a perdu un bras) et son veuvage, la grippe Espagnole lui ayant enlevé son épouse et partenaire. En plus d'un côté on a les deux enfants de ce dernier, dont la fille Milly est le cerveau, ainsi qu'une pré-ado Burtonnienne: pas intéressée par le cirque et obsédée par la science, elle est à l'écart des voies toutes tracées; de l'autre, un couple mal assorti va entrer dans la danse: "lui", V. A. Vandevere, est un riche odieux, interprété d'une façon qui n'est pas sans rappeler le Max Schreck de Batman returns, par... Michael Keaton! "Elle" (Eva Green) est sa protégée, une acrobate Française qui désapprouve les méthodes de son employeur, et va développer avec Dumbo et la petite famille du cirque une authentique amitié...

Et le film nous conte une histoire assez classique en effet, dans laquelle la morale initiale du conte (trouve en toi-même les ressources d'assumer tes rêves, etc etc) trouve au moins un écrin merveilleux, avec un développement qui me semble très ironique pour un long métrage estampillé Disney: Vandevere, qui est richissime, est aussi un gamin attardé qui a le rêve de lancer un parc d'attraction ultime... Mais ça veut dire de dimension industrielle. Ca ne vous rappelle pas quelqu'un?

Mais pas de message dans ce film qui est une belle histoire contée avec soin par un metteur en scène qui a mis les petits plats dans les grands. Et pour la première fois depuis Big Fish, le conteur-illusionniste a réussi son pari: quand l'éléphant vole, il vole vraiment. Si le cinéma dépend intégralement du fait qu'on croie ce qu'on voit quand on le voit, alors Tim Burton a enfin retrouvé la formule magique, dans un film qui fait la part belle à l'énergie du conte plus qu'à l'étalage des sentiments, mais qui n'oublie jamais ses personnages sans chercher à leur faire faire les sauts périlleux les plus improbables. Non, a, c'est le petit éléphant qui s'en charge. Et la cerise sur le gâteau, c'est que cette fois, contrairement à Alice qui est l'un des films les plus laids de tous les temps, Burton a maintenu sa petite entreprise d'illusionnisme à flot avec style et élégance: bref, c'est beau. C'est beau et ça fait du bien, sans retenue.

 

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Published by François Massarelli - dans Tim Burton
5 octobre 2019 6 05 /10 /octobre /2019 16:45

En 1951, une poignée de soldats et marins Japonais qui "défendaient" depuis 1944 l'île isolée où le naufrage de leur navire les avait forcés à se retirer, ont été retrouvés et sauvés: ils avaient ignoré tous les indices éventuels de la fin des conflits, croyant à un piège de l'ennemi! Secourus et rendus à leurs familles, leur cas avait attisé la curiosité de Josef Von Sternberg qui y avait vu un prétexte formidable pour un film... Il avait certainement raison.

Donc ce long métrage, tourné à Kyoto, quasiment intégralement en studio, raconte le naufrage, puis la découverte sur l'île d'un couple, deux personnes marées, mais pas ensembles, qui survivaient déjà sans que la raison de leur isolement soit claire... Et entre l'homme et les marins, la quête de la survie allait aussi se doubler d'une lutte de pouvoir sur la femme, Keïko.

J'émets ici une hypothèse, que la copie personnelle du film (fortement érotisée) qui était en possession de Sternberg lui-même, mais aussi son histoire personnelle, et les toiles érotiques qu'il a lissées derrière lui (Car il était aussi peintre) tendraient à corroborer: si les hommes avaient survécu seuls, probablement Sternberg n'aurait-il pas été intéressé par cette histoire au point d'en faire un film à des milliers de kilomètres de chez lui, et d'en être le narrateur omniscient, ainsi que le metteur en scène - scénariste - décorateur et chef opérateur.

Car Keïko est le centre du film, son sujet et son objet, et à partir du moment où elle apparaît, on peut argumenter du fait que la narration stagne! coincée sur l'île, où les hommes hésitent entre regarder ailleurs, et s'entre-tuer, pendant que Keïko, habillée ou non, déambule au milieu de ces mâles qui sont manifestement plus attirés par le pouvoir qu'elle leur confère, que par les sentiments qu'elle éveillerait chez eux. Et la narration froide et détachée, souvent répétitive du metteur en scène, en parallèle avec le côté artificiel du film, en rajoute une couche. 

Non que le film soit irritant ou ennuyeux, c'est juste que son étrangeté (notamment le fait que Anatahan a été conçu non pour les Japonais mais pour les Anglophones, et donc le Japonais des dialogues n'a absolument aucune importance, le seul fil langagier reste l'anglais monocorde de la voix off) nous en dit probablement plus long sur le metteur en scène que sur son intrigue...

Et devant une telle fuite en avant, un tel effort pour aller à l'encontre de tout, on comprend sans doute un peu comment il a pu être si difficile, et finalement impossible, pour le metteur en scène de cet étrange objet cinématographique, de revenir à son métier à partir de la sortie (plus que confidentielle) de ce film, un pur OFNI.

 

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Published by François Massarelli - dans Josef Von Sternberg
5 octobre 2019 6 05 /10 /octobre /2019 11:06

Dans une plantation en Malaisie, la nuit chaude est perturbée par des coups de feu, puis par la mort d'un homme: Leslie Crosbie (Bette Davis) vient en effet de tuer Geoff Hammond, l'ami de la famille avec lequel on avait pris ses distances. La suite s'organise: on prévient le mari de Leslie (Herbert Marshall), puis la police et l'avocat de la famille sont prévenus... Tout ça se passe entre gens de bonne compagnie, et le récit que Leslie fait des événements permet à tous de n'avoir pas le moindre doute: elle s'est défendue contre un assaillant et a toutes les excuses du monde pour avoir perdu son sang-froid et vidé le chargeur sur le cadavre! Pour tous, le procès ne sera qu'une formalité.

Sauf que pour Mrs Hammond (Gale Sondergaard) qui est une indigène (ce que ne manquent jamais de souligner, d'un air dégoûté, les braves protagonistes Britanniques, ce n'est pas aussi simple: elle fait savoir via l'avocat Joyce (James Stephenson) qu'elle est en possession d'une lettre qui accuse formellement Leslie d'avoir intentionnellement fait venir le soir de sa mort Geoff, dans le but évident d'un adultère... Joyce est donc devant un cas de conscience grave: commettre un parjure et céder au chantage pour sauver son amie, ou... laisse la justice se faire?

...Et pourtant le film, un pur mélodrame mâtiné de film noir, n'est pas un film policier, et ne se concentrera pas sur le cas de conscience évoqué, du moins pas seulement. Wyler y fait la preuve de son talent exceptionnel, en réussissant à transcender le théâtre filmé (c'est une adaptation d'une pièce de W. Somerset Maugham, l'auteur de Miss Sadie Thompson/Rain), tout en fournissant par des plans longs et soutenus à la fois un écrin de choix pour les acteurs, et une tension phénoménale au fur et à mesure que le film avance. Que Bette Davis (qui adorait Wyler, comme quoi tout est possible y compris pour l'une des actrices les plus égocentriques au monde!) y soit formidable, est une évidence: le metteur en scène se repose intégralement sur sa capacité à être le centre de tout: scène, intrigue, pensées des personnages, interrogations du spectateur... Le choix d'Herbert Marshall (qui n'allait pas très bien) joue aussi en faveur du film, lui qui devra interpréter un mari trompé qui doit aller jusqu'à s'humilier pour conserver la femme qu'il aime.

Le film joue aussi de l'atmosphère particulière, moite et inquiétante, de son parfum colonial: c'est à porter au crédit de cette production, que d'avoir développé une intrigue sans le moindre prêchi-prêcha, où finalement une britannique se fait prendre en flagrant délit de vice aggravé, coincée dans ses derniers retranchements par une femme locale, dont les intentions ne sont jamais totalement claires, d'ailleurs. Tous ces braves blancs, qui passent leur temps à se plaindre du climat en sirotant des cocktails, n'en peuvent plus de maudire celui qui est mort et qui l'avait bien cherché: il avait osé franchir la barrière raciale... Mais que penser de celle qui l'a tué, et qui cinq minutes plus tard (juste le temps de se changer en arborant désormais une tenue d'un blanc virginal), assume d'une façon incroyable le pire mensonge de sa vie en mettant sa propre vilenie sur le dis du défunt?

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Published by François Massarelli - dans William Wyler Noir
29 septembre 2019 7 29 /09 /septembre /2019 13:16

La Universal pouvait vraiment compter sur Douglas Sirk pour non seulement effectuer un remake des mélodrames de John Stahl, mais mieux encore: il transcendait le matériau original, pour en faire des chefs d'oeuvre. C'est le cas de ce film, dans lequel le roman original de Lloyd Douglas est porté à des hauteurs encore insoupçonnées... Le livre est en soi une étrangeté, une sorte de salade mi-mystique, mi-profane, mais dont le fonds reste très Chrétien. Les deux films ont en commun de gommer cet aspect, ou pour Sirk d'en faire un simple motif pratique: un raccourci, en somme, permettant de véhiculer auprès d'un public qui a forcément lu la Bible un parallèle entre une philosophie exprimée dans le film, et le personnage fondateur de Jésus. C'est la seule aspérité religieuse dans le film, le reste laissant finalement la part belle à l'humain et au libre arbitre.

Le docteur Wayne Philips décède suite à une navrante coïncidence: un appareil qui aurait pu le sauver venait juste de quitter sa clinique en urgence pour sauver un play-boy accidenté, lorsqu'il a eu son attaque fatale. Bob Merrick (Rock Hudson), le miraculé, apprendra donc plus tard pourquoi les infirmières de l'endroit lui vouent une hostilité sans bornes. Parvenu à la suite de l'incident à se remettre en question, et subjugué par la jeune veuve du docteur, Helen (Jane Wyman), Merrick va prendre connaissance des agissements secrets du médecin, qui distribuait son argent pour faire le bien en douce autour de lui, sans rien attendre en retour. Mais Helen est hostile à sa sympathie et alors qu'elle tente d'échapper à une conversation avec lui, elle a un accident qui la laissera, semble-t-il, irrémédiablement aveugle... Merrick va donc tout tenter pour appliquer la philosophie du Dr Philips et aider anonymement la jeune femme à retrouver la vue...

Le film de Stahl jouait souvent la carte de la comédie, mais celui-ci en est totalement éloigné. C'est une production d'une classe folle, dans laquelle Sirk joue d'une palette fabuleuse de couleurs dues bien sûr au fabuleux Technicolor, mais il est aussi face à une formidable galerie de personnages, qui est frappante par le simple fait qu'aucun des êtres humains qui peuplent l'intrigue n'est négatif, voire antipathique. Il n'y a pas, ici, d'adversité humaine, juste des choix de vie, d'idéaux ou de conduite, essentiellement privés; et la philosophie du Dr Philips est une étrange façon de venir en aide à son prochain, à titre strictement privé. C'est même sans doute vaguement égoïste puisque Philips va finir sur la paille, et que son épouse et sa fille n'ont rien à se partager! Mais c'est sans doute l'exemple qui compte.

Et puis non, je retire ce que je viens de dire: dans un mélo, peu importe l'exemple, les autres, l'humanité, le monde, l'univers: c'est une affaire de sentiments, d'affection, et il ne s'agit pas tant de sauver un être humain, que de provoquer les conditions d'un amour absolu, inconditionnel, vibrant. C'était un peu le cas chez Stahl (qui reste aussi, ne l'oublions pas, l'auteur de Leave her to heaven dans lequel un tel amour se retourne contre tout le reste de l'humanité!), c'était toujours le cas chez Borzage, c'est souvent le cas chez Almodovar (qui ne cache pas sa dette envers Sirk, affirmée de film en film). Voilà qui replace la filiation des films de Sirk, qui vous prennent, vous assoient et ne vous lâchent plus, parce que comme celui-ci, ils sont souvent tout simplement sublimes.

 

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Published by François Massarelli - dans Douglas Sirk Criterion
29 septembre 2019 7 29 /09 /septembre /2019 09:01

La princesse Ann (Audrey Hepburn), future monarque d'un petit pays Européen, finit une tournée des capitales, et passe par Rome, où elle va devoir se soumettre au même cirque qu'ailleurs: cérémonies officielles, bals sous surveillance, discours réchauffés, et conférences de presse tellement muselées qu'elle y répond automatiquement. Bref: elle s'ennuie, voire déprime, et à l'occasion d'un coucher difficile (elle se fâche et refuse de se calmer), elle fait le mur, pour aller voir la vie de plus près. Mais on lui a administré un sédatif, et elle s'endort sur un banc très peu de temps après avoir entamé sa fugue. C'est là que Joe Bradley (Gregory Peck), un correspondant Américain d'un service de presse, la découvre, sans la reconnaître. Puisqu'elle est incapable de marcher, et ne peut se débrouiller seule, il la ramène à contrecoeur à son appartement. Le lendemain il se réveille tard et laisse la princesse dormir pour se rendre (en retard) à son travail, ignorant du fait que sa mission du jour (interviewer la princesse) est annulée, et pour cause: tous les journaux l'annoncent, "La princesse est malade". Et comme ils l'illustrent par des photos, Bradley comprend la situation incroyable dans laquelle il se trouve...

Un conte de fées, en somme, qui voit 24 heures de la vie de deux personnes que tout éloigne (même si un Bradley est amené à côtoyer professionnellement des princesses) les rapprocher, puis les unir avant de les bouleverser. Le film est une comédie bien sûr, mais jusqu'à un certain point, car tout se passe comme si Wyler avait décidé de tourner le film (en décors naturels à Rome!) à la fois en hommage au néo-réalisme, et comme un drame sentimental. La comédie est donc bien présente, mais rapidement sous-tendue par une certaine amertume... Et le résultat est magique: depuis cette première scène durant laquelle Audrey Hepburn doit maintenir une attitude digne et impassible devant les hauts dignitaires qu'on lui présente à la pelle, alors qu'elle vient de perdre sa chaussure. Et le général qui l'accompagne en toutes circonstances de méprendre les signaux que lui envoient la suite, et l'invite à danser: c'est une vraie situation de comédie liée à l'embarras, mais le jeu étonnamment précis et économe d'Audrey Hepburn y renouvelle le genre...

A l'inverse elle s'anime lorsqu'elle est enfin libre, et le réalisateur comme ses acteurs ont de toute évidence pris un grand plaisir à déambuler et tourner dans Rome, avec une situation qui aurait sans doute plu à Lubitsch ou Wilder, car jusqu'à la fin du film, la princesse ignorera l'identité véritable de son prince charmant. Mais l'amertume gagne du terrain justement quand Bradley doit dépasser ses sentiments pour faire son métier, et trahir littéralement la princesse Ann... Il suffira d'un bain forcé (une bagarre entre les services secrets à la recherche de la princesse, et le bon peuple d'un dancing sur le fleuve) pour pousser définitivement les deux amoureux dans les bras l'un de l'autre.

Le final du film cède définitivement la place à la tristesse et au devoir: revenue à sa place, pendant la conférence de presse qui doit sceller la fin de son voyage officiel, la princesse Ann aperçoit Bradley devant elle, et réussit par les paroles officielles qu'elle prononce, à engager un dialogue avec lui et à le questionner sur la vérité de ses sentiments:

Ann: ...I have faith in relations between people.

Bradley:  May I say, speaking for my own... press service: we believe your highness's faith will not be unjustified.

Ann: I am glad to hear you say it.

Le point de presse est donc le moment durant lequel au nez et à la barbe des journalistes et de la famille royale présente les deux amants s'avouent leurs sentiments... tout en prenant acte de leurs adieux. Les derniers plans nous montrent Joe Bradley qui quitte le palais, filmé sous un plafond extraordinaire, mais plus seul et plus désespéré que jamais. Il n'empêche, cette scène formidable et ces deux personnages sont parmi les plus beaux du genre... A l'image d'un film qui se présentait comme une anecdotique et vigoureuse comédie qui exploitait un peu la situation scandaleuse de la princesse Margaret qui avait défrayé la chronique pour filer le parfait amour avec un roturier... En lieu et place, nous avons un grand film, une visite magique de Rome, et la naissance d'une légende, Audrey Hepburn.

 

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Published by François Massarelli - dans William Wyler Comédie Audrey Hepburn
28 septembre 2019 6 28 /09 /septembre /2019 17:13

C'est un retour au pays pour Jane Campion, qui a accepté une proposition de la télévision pour réaliser une suite en trois parties consacrée à l'autobiographie de Janet Frame, écrivain majeure de Nouvelle-Zélande. Mais si Janet Frame est éminemment Néo-Zélandaise, née par ailleurs dans une famille qu'elle qualifiait de "pauvre, puante et impopulaire", c'est aussi une dame qui a voyagé de par le monde, exerçant son métier en Angleterre et même un bref temps en Espagne; elle a aussi eu des aventures, pour ne pas dire des mésaventures: huit années passées en hôpital psychiatrique sur un diagnostic faussé de schizophrénie...

C'est surtout une héroïne qui va comme un gant au cinéma de Jane Campion, qui n'a pas attendu de réaliser des longs métrages pour s'intéresser voire se passionner pour des femmes fantasques, dotées d'une extraordinaire imagination. C'est déjà le sujet de A girl's own story, l'un de ses moyens métrages majeurs; c'est aussi commun à, en vrac, Sweetie, Portrait of a lady, Holly Smoke, In the cut et Bright star, sans oublier les deux différentes séries Top of the lake. Et bien sûr, c'est au coeur de The piano à travers les deux personnages joués respectivement par Holly Hunter et Anna Paquin.

Nous suivons donc Janet Frame, depuis sa plus tendre enfance (née jumelle, mais elle seule a survécu et l'autre enfant n'a pas même été nommée), une période difficile, d'extrême timidité et marquée par un ressenti cruel d ela violence du monde, un monde qui semblait ne pas être fait pour elle: trop pauvre, dotée d'une hygiène déplorable (elle perdra la plupart de ses dents vers la vingtaine), mal vue par ses camarades à l'école, puis au collège puis au lycée, parce que non contente d'être très sérieuse, Janet était aussi différente: sa touffe indomptable de cheveux bouclés roux, en particulier...

Mais c'est cette même jeune femme qui va devenir naturellement écrivain, le plus simplement du monde: en écrivant! Un don qu'elle cultive, mais dont le film semble nous dire qu'il a été pour beaucoup dans sa mise à l'écart. Les trois parties sont organisées de la même façon, en petites vignettes généralement chronologiques, et centrées autour des trois actrices qui interpréteront Janet: Alexia Keogh (enfance), Karen Fergusson (adolescence) et enfin Kerry Fox. Cette dernière paie constamment de sa personne, et jane Campion n'a pas son pareil pour filmer la détresse et la solitude d'un personnage face à l'absurdité d'un monde... cela dit, une formidable galerie de personnages souvent cruelle, son humour particulier et son goût immodéré pour le happy-end (du moins à cette époque, elle changera) nous permettent en plus d'ajouter au plaisir épique de cette merveilleuse expérience cinématographique: car bien qu'elle l'ait tournée pour la télévision, cette adaptation légèrement remontée (amputée en fait de trois minutes) a eu une belle carrière méritée en salles.

 

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Published by François Massarelli - dans Jane Campion Criterion
28 septembre 2019 6 28 /09 /septembre /2019 10:02

Un inspecteur de police dont l'épouse atteinte d'une leucémie vit ses derniers mois vit très mal les suites d'une opération de police qui a vu son collègue et ami risquer la mort: il est devenu paraplégique. Lors de l'arrestation du responsable, un autre policier, un jeune, a trouvé la mort... Dégoûté, il démissionne et s'endette auprès de yakuzas. ans un geste de fuite, il commet un hold-up, dans le but de rembourser les affreux et de se payer une dernière escapade avec son épouse... En chemin, les cadavres s'accumulent.

Le choix de Kitano a été double: d'une part, il privilégie l'épure et oppose un policier taciturne et d'un calme absolu aux autres personnes, notamment les yakuzas qui sont bruyants, vulgaires et pas très intelligents; de l'autre il se mure dans une narration arbitrairement compliquée, que j'ose à peine qualifier de Godardienne tant je considère que c'est une insulte. Le résultat, j'en ai peur, reste profondément anecdotique et permet sans doute d'expliquer pourquoi le film n'a pas rencontré le succès.

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Published by François Massarelli - dans Takeshi Kitano Noir
25 septembre 2019 3 25 /09 /septembre /2019 18:40

En 1939, Kay Miniver (Greer Garson) quitte le centre de Londres pour rentrer chez elle, dans la banlieue: elle vient d'acheter un chapeau d'une grande frivolité, et ne peut s'empêcher de se sentir coupable vis-à-vis de son mari (Walter Pidgeon)... En chemin elle rencontre trois personnes qui vont souvent réapparaître: d'abord, le vicaire (Henry Wilcoxon) qui prend le même train qu'elle et la rassure sur sa frivolité; puis la redoutable Lady Beldon (Dame May Whitty) qui partage leur compartiment et qui se comporte comme elle sait si bien le faire, en aristocrate hautaine et conservatrice... Enfin, en sortant du train, elle croise M. Ballard (Henry Travers), un employé des chemins de fer qui a dédié sa vie à la création de roses. Il est impatient de lui montrer son dernier spécimen, qu'il a baptisé Mrs Miniver... En arrivant chez elle, Kay qui s'inquiète tant de son achat inconsidéré ne sait pas que son mari, lui, a quasiment acheté une nouvelle voiture!

En apparence il ne se passe quasiment rien, et pourtant on ne peut plus détacher ses yeux de l'écran. Greer Garson, d'une part, interprète avec une incroyable grâce et une puissance phénoménale son personnage de femme au foyer d'âge moyen, profondément humaine et Britannique jusqu'au bout des ongles... Et le script, structuré avec intelligence, oscillera en permanence entre le frivole (les réunions de famille, les occasions sociales, le quartier, les querelles culturelles pour savoir qui, du prolétaire Ballard ou de l'aristocrate Lady Beldon, a cultivé la plus belle rose) et le grave: la guerre qui menace, les enfants qui partent au combat, les avions qui bombardent, et le nazi caché dans le jardin...

Chaque événement mène à un autre, et le léger annonce souvent le grave, justement... Mais au milieu de tout ça, dans une mise en scène d'une rigueur diabolique, et avec un sens du détail qui emporte tout sur son passage, Wyler assène un message nécessaire: oui, c'est certainement de la propagande de dire que quand la barbarie menace, il faut combattre avec toute la décence et la force possibles... Mais c'était en 1942 nécessaire, et je ne vois pas pourquoi ce ne le serait pas encore aujourd'hui! le film est prenant, disais-je, et souvent marqué par une maestria quant à la représentation des émotions. Un aspect important du cinéma de Wyler, qui signerait quelques années plus tard The best years of our lives, un film d'après-guerre tout aussi majeur que celui-ci, et qui allait, lui aussi rafler l'Oscar du meilleur film.

Et c'est amplement mérité, pour le personnage de Mrs Miniver, pour l'humanisme profond du film et de ses personnages, pour le regard touchant sur l'absurdité cruelle d'un conflit qui tend à laisse les plus âgés vivant pour pleurer les plus jeunes, et sur ces moments de félicité qui sont gâchés par l'intrusion d'un soldat ennemi blessé. On lui donne à manger, à boire, mais le nazi ne pourra pas se priver de prévenir, avant d'être emmené par la police, que d'autres viendront. Ce ne sont pas les Allemands qui sont ainsi montrés u doigt, mais le nazisme, et cette prétention à rayer du monde un pays démocratique, où à la fin, le prolétaire reçoit justement un trophée des mains de l'aristo, le jeune soldat intellectuel soutient de son bras la vieille dame conservatrice, et les amis et voisins se mettent en quatre pour assurer un avenir décent aux enfants, entre eux raids aériens... De scène en scène, un film admirable,direct et sans second degré aucun, qui mérite d'être pris en pleine poire...

 

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Published by François Massarelli - dans William Wyler
23 septembre 2019 1 23 /09 /septembre /2019 17:44

Ernst Lubitsch n'a jamais cessé, finalement, d'opposer un vieux monde sali, détruit et anéanti par l'horreur nazie, et un nouveau monde pétri d'idéal, de démocratie mais surtout dans lequel il y a bien une place pour toutes et tous... y compris pour cette fofolle de Cluny Brown.

Dans ce qui restera hélas comme le dernier film qu'il achèvera (Il décèdera durant le tournage de That lady in ermine), le réalisateur concrétise cette opposition en reprenant les contours de certains de ses films : de la culture « Mitteleuropa », qui informait tant de ses films d'avant-guerre et perdurait dans The shop around the corner et dans To be or not to be, il reste ici Charles Boyer qui interprète le personnage d'Adam Belinski, un professeur de l'université d'un pays de l'Est, qui en 1938 a fui le nazisme. Il est accueilli en héros par une famille de la haute bourgeoisie Britannique, qui se donne bonne conscience, alors que lui, essentiellement, est heureux de l'aubaine : il mange à l'oeil... Dans son parcours, il a rencontré une jeune femme qui l'enchante, une jeune débrouillarde de la classe ouvrière, Cluny Brown (Jennifer Jones), qui l'enchante : elle est nature, tout sauf sophistiquée, et en plus elle connait la plomberie. Durant le séjour de Belinski à Londres elle devient la bonne de la demeure qui l'accueille...

Tout en montrant de quelle façon les idéaux démocratiques de Belinski prennent dans sa situation une résonance concrète (où dormir, comment se loger, comment et où manger ? Voilà les questions qu'il doit résoudre chaque jour, et il est effectivement devenu un pique assiette aguerri), le personnage affecte une culture qui dépasse largement celle de ses hôtes : du coup le brave professeur aux manières étrangement directes va aussi, de Shakespeare, emprunter un peu du personnage de Puck, en devenant un lutin qui rapproche les êtres (son jeune ami Andrew et la dame de ses pensées) ou qui fait tout pour les éloigner (il assiste agacé au rapprochement de Cluny avec l'insupportable apothicaire local, et son hilarante maman (Una O'Connor). Mais surtout, il va mettre sens dessus dessous la belle ordonnance conservatrice d'une maison comme il faut, d'une société comme il faut, d'une Angleterre comme il faut.

Quand à Cluny Brown, elle n'est absolument pas faite pour quoi que ce soit qui puisse ne fonctionner qu'avec des convenances... elle va aussi vite découvrir que quand on a un talent naturel pour la plomberie, on a du mal à se marier... en Europe. Direction les Etats-Unis, donc, et tout le monde y trouvera son compte.

Quant au reste, eh bien... c'est du Lubitsch : délicieux, farfelu, drôle, et irrésistible.

 

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Published by François Massarelli - dans Ernst Lubitsch Comédie Criterion