
"Utopia", 1924: le gens attribuent la crise dans laquelle ils se morfondent aux Juifs et soutiennent de plus en plus des politiciens qui les débarrasseront d'eux. C'est chose faite quand une loi chassant tous les juifs est votée, et ils partent pour se réfugier où ils peuvent, et quand je dis "ils partent", c'est sous bonne escorte pour être sûr qu'ils s'en vont... L'un d'entre eux, Leo, décide d'agir et commence à fomenter de l'agitation politique sous couvert d'une autre identité, pour faire changer les gens d'avis. Il est aidé en cela par le fait que les citoyens d'Utopia découvrent assez rapidement qu'en chassant les Juifs ils ont rompu un lien essentiel de la chaîne sociale.
Ce film qu'on redécouvre aujourd'hui est une source constante de bêtises qui sont écrites dans la presse, que voici: d'une part, on écrit un peu partout que le film anticipe de manière impressionnante ce qui allait se passer quelques années après. Disons que ce qui est montré dans le film, c'est plutôt un exil forcé, et on est bien loin de la réalité qui sera celle du nazisme; du reste, qui pouvait prévoir l'ignominie du régime nazi? Sinon, film Germanique oblige, ça ne loupe pas, on parle un peu partout d'expressionnisme. Quand cessera-t-on de confondre le cinéma muet Allemand et la mode de l'expressionnisme, qui ne concerne finalement qu'une poignée de films? Si une scène (un antisémite farouche devient fou, et nous visualisons son délire) semble imiter le Cabinet du Docteur Caligari, c'est surtout dans le but de le parodier, car pour le reste cette comédie Viennoise n'est pas vraiment notable par ses prouesses visuelles...
Non, là où elle est intéressante, et là où elle fait un peu mal à l'heure où ce genre de comportement grave revient très à la mode, et est de plus en plus accepté, c'est lorsqu'elle présente l'antisémitisme comme un délire sans fondement, une maladie irrépressible à laquelle on succombe en devenant incapable de penser autrement. Mais le film n'est pas exempt de facilité, ni d'une sorte de pensée simpliste assez embarrassante... Cest que Breslauer, qui adapte un livre à succès, a décidé d'en reprendre l'aspect pamphlet et de se tenir à l'écart du réalisme. Dans un rythme assez soutenu, il raconte donc de façon strictement chronologique, un contexte agité avec une montée de l'antisémitisme, une décision politique inique, mais présentée comme un progrès social, sous les vivats des antisémites militants, puis un exil forcé dont les images, c'est vrai, font froid dans le dos. Si le film est une comédie, la chronique des déchirements provoqués par la loi, oscille entre rire et authentiques larmes...
Si le film reste une curiosité, il a quand même un pedigree historique fascinant: monté un peu en contrebande, montré devant des salles enthousiastes, il sera considéré comme une insupportable provocation par les cafards à croix gammée, qui obtiendront sa suppression dans de nombreuses salles, puis son interdiction, avant qu'un illuminé ne tue l'auteur du roman. Il a été ensuite acquitté... l'histoire, hélas, était en marche.





















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