L'auteur de A star is born (1937) a mis du temps à percer, si on en croit son imposante filmographie: celle-ci commence en effet en 1920, soit deux ans après la fin d'un événement crucial de sa vie: sa participation à la première guerre mondiale. Ce qu'il en a retiré en tant que cinéaste? Un sens absolu du refus du compromis, et une maîtrise hallucinante des films d'action. Ce qu'il reste de ses vertes années, pourtant, est ce film: l'une des comédies les pires que j'aie pu voir... Et apparemment ce sentiment est unanime.
Il nous conte les mésaventures de Peter Good (George K. Arthur), un nigaud (en Anglais de l'époque, a boob) qui dans un petit coin campagnard et donc fort reculé de l'Amérique, est amoureux depuis toujours de son amie Amy (Gertrude Olmstead). Mais celle-ci lui préfère un beau moustachu, Benson (Harry D'Algy). Pour impressionner et récupérer sa fiancée, Peter décide de devenir un homme d'action...
Théoriquement, c'est Robert Vignola qui devrait être crédité ici, sauf que... Wellman, décidément mal perçu par le nouveau studio qu'était la MGM, a été appelé à la rescousse pour terminer le film à la place de Vignola qui était hors-jeu. C'est assez incroyable qu'un dur à cuire comme Wellman, dont on sait l'efficacité, ait pu être considéré uniquement comme un "réparateur" de films par le studio, puisque ce cas n'est pas isolé dans sa période MGM. Mais sa période de travail sur le film a été jugée suffisamment longue pour qu'il hérite d'un crédit. Je ne pense pas que le cadeau soit très valorisant!
On va le dire tout de suite: Wellman a toujours prétendu qu'il avait commencé à boire plus que de raison durant le tournage de ce film afin d'oublier et de faire passer la pilule. On ne peut que le croire, tellement ce film n'est ni drôle, ni réussi, ni intéressant. Une heure qui passe lentement, dans une torpeur malaisée... Rien à retirer si ce n'est une série d'apparitions de Joan Crawford, dont on peut se demander pourquoi la MGM l'employait au compte-gouttes! Wellman a ensuite tout fait pour se faire virer, et comme on le sait, il a ensuite trouvé refuge à la Paramount où on l'a un peu mieux traité. Ouf.
L'homme, dans son environnement: la nature bien sûr, dans The big trail, mais celle-ci peut aussi être hostile: en témoignent les deux faux jumeaux, Objective Burma et Distant drums... Et l'environnement, ça peut être tout autre chose, comme dans The roaring twenties, The strawberry Blonde voire The Bowery: un milieu, un monde même, un univers dans lequel trouver sa place, quitte à remuer ciel et terre (Gentleman Jim, They died with their boots on). Je parlais d'Objective Burma plus haut, et je pense que ce film de guerre est l'une des plus importantes oeuvres de son auteur, sa première occasion de s'intéresser à la guerre du Pacifique. Il ne pouvait qu'y revenir, il l'a fait: Battle cry en est un formidable exemple...
1942: les Etats-Unis sont en guerre, et la jeunesse s'engage. Nous suivons le individus qui composeront un bataillon de Marines, depuis leur voyage en train, jusqu'à l'accomplissement de leur mission. Peu de batailles pourtant, et parfois elles ne sont qu'esquissées. C'est que le film incorpore l'acte guerrier dans un ensemble plus vaste, qui comprend aussi (on a envie de dire et surtout) l'éloignement affectif, mais également le doute, la camaraderie, et l'esprit de corps...
C'est donc un film choral, dans lequel Wlsh se concentre surtout sur un certain nombre de personnages. Certains restent bien schématiques, mais on peut au moins apprécier de les reconnaître... Cela étant dit, si Walsh ne reste pas trop longtemps sur les deux personnages de Navajos, il a au moins le mérite de rappeler le rôle crucial joué par cette nation indienne durant la seconde guerre mondiale. Il s'est donc concentré sur les personnages de Danny (Tab Hunter), le gendre parfait qui s'encanaille au contact d'une belle dame mariée et éloignée de son mari; Andy (Aldo Ray), le bûcheron fort en gueule, qui fond complètement au contact d'une veuve de guerre qui ne souhaite pas revivre le même calvaire qu'avec la mort de son mari; Huxley (Van Heflin), le gradé qui chapeaute tout ce petit monde avec sévérité mais aussi et surtout une grande humanité. Autour, dans une ambiance joyeuse mais disciplinée, le monde s'agite, et on reconnaîtra les uns et les autres: Joe, le voyou qui va montrer un peu de camaraderie au fur et à mesure de l'avancée du film, Marion l'intellectuel, et Mac, l'officier proche de ses hommes.
Il y a certainement quelques fadaises, et le film n'est ni M.A.S.H., ni un pamphlet antimilitariste. Je pense plutôt qu'il s'agit d'une de ces études en humanité, dont les plus anciens exemples dans la carrière de Walsh remontent à ses films muets: pour ceux qu'on peut encore voir aujourd'hui, Regeneration, le film dans lequel il montrait avec élégance toute une humanité rarement montrée au cinéma, et What price glory? qui montrait l'importance de ce qu'on pourrait appeler "le repos du guerrier"... Il retourne à cette verve, mais sur un mode plus grave, car les temps changent, et la seconde guerre mondiale, pour les Américains de 1955, est une plaie encore béante...
Mais avec le renfort d'une palette superbe de couleurs (Walsh, je pense, est l'un de ceux qui a le mieux utilisé cette tendance à la fois quotidienne et naturaliste du Technicolor et des ses petits cousins, et il le prouve ici une fois de plus), et une première utilisation spectaculairement maîtrisée de l'écran large, et avec une flopée de nouveaux venus souvent doués, il fait des miracles, et nous montre sans trop de fards la vérité quotidienne de ces gamins grandis trop vite, qui doivent devenir un peu plus vieux en cours accélérés sous les balles. Son film évalue ainsi le milieu dans lequel tous ces gamins et les quelques adultes qui les entourent évoluent.
Et ça commence dès la première scènes, à Baltimore où Danny dit adieu à ses parents et sa petite amie: les parents sont divisés, la mère anxieuse de voir son fils partir pour la guerre, et son père qui lâche un laconique 'I'm proud of you, son'. Ils sont, finalement, tous les deux un peu à côté de la plaque. Danny et les autres viennent d'entrer dans la vie, et dans une expérience qui les définira, et les marquera à tout jamais. On a beau attendre, avec les soldats, les batailles du début à la fin du film, celui-ci se déroule sans nous lâcher...
Je suppose que ça ne surprendra personne, mais ce film se passe au Canada, dans le Saskatchewan justement. Sous de majestueux sommets enneigés, au bord de lacs sublimes, c'est le drame de tout un pays qui se joue: alors que les Sioux viennent de réussir un pari impossible aux Etats-Unis, à savoir soulever plusieurs nations Indiennes pour mettre une copieuse pâtée à Custer, ils ont l'idée de recommencer au Canada, et tentent de rallier la nation Cree à leur cause. Mais ceux-ci, qui vivent en paix, ne souhaitent pas se retourner contre les gens de la police montée, les "tuniques rouges", qui jusqu'à présent les ont laissés libres et armés, pour pouvoir chasser ou se défendre...
Tout est dans le "jusqu'à présent": alarmés par la présence signalée de Sioux du côté Canadien, les Mounties reçoivent l'ordre de désarmer les Crees; du coup, ceux-ci envisagent de rejoindre les Sioux dans leur folie meurtrière, ce qui risque de porter un coup fatal à l'amitié entre l'inspecteur de la police montée Tom O'Rourke (Allan Ladd) et son frère d'adoption, le Cree Cajou (Jay Silverheels)...
A cette intrigue, vient se greffer l'aventure de Grace Markey (Shelley Winters), une fuyarde Américaine, recherchée pour un meurtre dont elle est en fait innocente. Tout ce petit monde va donc jouer à cache-cache avec les Indiens, remonter les rivières, bivouaquer, subir les ordres idiots d'officiers ignorants, et ne jamais quitter l'ombre majestueuse des superbes montagnes citées plus haut...
C'est un film qui vaut, je regrette de le dire, surtout pour son côté décoratif: il en faut! Mais soyons juste: il manque de grandeur, et je parle en fonction du fait que Raoul Walsh est le réalisateur de The big trail et de Objective Burma. On retrouve un peu de l'enjeu de ce dernier film dans la fuite compliquée des mounties et leur jeu de cache-cache avec les Indiens, mais sans l'urgence et l'horreur sous-jacente du destin des soldats du film initial. Une autre chose qui manque, est le rapport de l'homme à la nature, un thème qui reviendra heureusement à Raoul Walsh d'ici peu, tant il est vrai que depuis Distant Drums, on a l'impression que les films se succèdent à un rythme effréné, mais que le coeur du vétéran Walsh n'y est plus... Restent, je le répète, d'admirables paysages... Que voulez-vous, les lacs, les montagnes... On ne s'en lasse pas!
La comédie est bien malade dans ce pays: d'un côté le genre est envahi de ce qu'on appelle en Anglais des "properties" spécifiques, souvent héritées de la bande dessinée, dont la production espère tirer un jour le jackpot en créant des franchises (Le petit Nicolas, Spirou et Fantasio, Benoît Brisefer ou Gaston, crime ultime), de l'autre les écrans sont envahis de cette génération d'acteurs venus de la télévision qui d'une part participent souvent aux projets cités plus haut, et d'autre part formatent toujours un peu plus le cinéma qu'ils pratiquent, d'où le succès de Camping 23 ou Les Tuche 14. Pour une réussite dans l'une ou l'autre catégorie, combien de films qu'on n'a pas envie de voir?
Papa ou Maman faisait exception en 2015, un film qui est une vraie comédie au script venu de nulle part, avec un jeu sur les situations et des acteurs physiques. Laurent Lafitte et Marin Foïs, dans un film intelligent et un brin provocateur, sur deux personnes qui s'investissent deux fois plus dans la réussite de leur divorce qu'ils ont pu le faire dans celle de leur mariage au point de tout faire pour laisser à l'autre la garde des enfants...
Bon, le film n'a pas échappé à la sale manie qui consiste à faire une suite, et trouver l'idée géniale de l'appeler Machin 2. Un plus notable est que le scénariste-réalisateur a associé ses deux stars à l'écriture, et ça se sent. Lafitte est totalement libre, et comme c'est Laurent Lafitte il est excellent; Marina Foïs est très impressionnante aussi, dans un rôle qui requiert d'être en forme! L'intrigue propose d'explorer une situation inédite: Florence et Vincent sont divorcés, mais le vivent bien. Comme leur fille Charlotte est toute petite, ils vivent en face l'un de l'autre, en parfaite harmonie... Quoique: d'une part les enfants en ont assez de traverser la rue, et d'autre part il est difficile de maintenir un couple dans de telles conditions: Vincent s'est dégoté une petite amie, Béné (Sara Giraudeau), prof de fac, qui est cordialement détestée par tous, les enfants comme l'ex-épouse. Et Florence commence à fréquenter Edouard (Jonathan Cohen) qui est un m'as-tu-vu de la pire espèce. la jalousie entre eux remonte à la surface, et avec elle la confrontation permanente...
C'est une excellente idée, surtout dans les deux premiers actes: la vie en voisinage avec ses contraintes et ses routines est souvent du plus haut comique et vire à l'absurde logique, une spécialité de la comédie loufoque traditionnelle... Le deuxième acte, avec la guerre des conjoints, est d'autant plus réussie que les "outsiders" sont interprétés par Sara Giraudeau et Jonathan Cohen! Mais la dernière partie du film détruit cet équilibre en se vautrant dans la redite, malgré une scène de beuverie d'anthologie...
Le remake de The mystery of the wax museum, l'un des films les plus mémorables de la période pre-code de Michael Curtiz, est pour moi une grande réussite, mais reste fermement dans la catégorie "plaisirs coupables"... Un remake qui se devait d'ajouter à sa panoplie "toute belle toute nouvelle" un gimmick digne de ce nom, puisque l'original était déjà à sa façon un précurseur, avec l'utilisation baroque du Technicolor 2 bandes, qui continuait à être relativement peu répandu depuis son introduction dans les années 1920. Le plus produit, ici, c'est la 3D... vous savez, celle avec les lunettes de couleur bleue et rouge...
L'intrigue est sinon rigoureusement la même, en tout cas très proche. Exit le bond en avant d'une vingtaine d'année, ici, le film commence et se termine à New York, vers 1900. Un artiste passionné a créé de toutes pièces un musée de cire mais son partenaire qui ne trouve pas l'affaire rentable brûle la maison. Le sculpteur en réchappe, mais il est désormais empêché d'utiliser ses mains pour sculpter ses statues, et en prime il est devenu fou. Après une série de morts violentes assorties de mystérieuses disparitions de cadavres, il ouvre un nouveau musée de cire, désormais entièrement dévolu aux reconstitutions choquantes...
La mise en scène de ce classique est d'une intelligence et d'une efficacité remarquable, et on ne peut qu'applaudir le don de De Toth, qui a mis en scène ce film en relief alors qu'il était borgne. Peu importe, car le relief ici est surtout un truc utilisé pour faire venir le spectateur. C'est un petit film d'horreur sans temps mort, avec ses clins d'yeux en cascade aux moeurs d'une autre époque, et la façon dont il se nourrit du premier film, dont le découpage a servi de modèle, est étonnante. C'est un tribut au film de Curtiz! Certaines des idées les plus frappantes de Curtiz sont ici extrapolées, je pense en particulier à une séquence extraordinaire, durant laquelle les statues de cire fondent sous l'effet des flammes. C'est plus que troublant.
Comme notre guide dans ce musée sordide n'est autre que Vincent Price, il nous convainc sans aucun effort de sa folie homicide rien qu'en faisant résonner son étrange voix. Il est sans doute un peu trop dingo pour rendre son personnage de fou furieux totalement crédible, mais je pense que ça fait partie du charme de ce film... Totalement distrayant!
Maintenant, il me semble qu'un film d'horreur récent est sorti sous ce titre. Me drapant avec outrance d'une cape pourpre, je décide donc de le mépriser et de ne jamais le voir...
Bond a des malédictions, je pense: prenez Tracy, par exemple: pendant longtemps, elle a été le fantôme de la femme parfaite, celle qui a plu à James Bond au point de l'épouser, sans passer par le lit d'abord... Elle avait fini sous les balles de Blofeld qui était très énervé ce jour-là...
Blofeld: le nom est lâché. C'est ici que l'on peut se souvenir d'une autre malédiction, celle du méchant qui refuse de ne pas revenir, et qui finira ejecté d'un hélicoptère. Entre temps, Blofeld aura traversé plusieurs séries de films James Bond, de Sean Connery en Roger Moore en passant par George Lazenby et Sean Connery de nouveau. Ce qui n'a pas empêché Bond de continuer à penser à Tracy: l'une des dernières fois si je ne dis pas de bêtises, c'est avec Timothy Dalton qui se recueillait sur sa tombe...
Là où je veux en venir, c'est tout simplement que je pense que la malédiction dont souffre le Bond actuel est celle du reboot. Exit Tracy, bonjour Vesper, désormais Bond naît de Casino Royale. Et je ne sais pas qui a eu cette idée saugrenue, mais désormais les fils rouges prennent toute la place. On est donc prié de faire attention à ce qui se passe et de tout prendre au sérieux...
...Et ça je m'y refuse, le propre d'un Bond est d'être une capsule d'évasion hors du temps, avec suffisamment de cohérence interne pour tenir la route (Casino Royale y parvient sans problème, remarquez) et maintenir notre intérêt, mais l'intrigue? On s'en fout: l'important c'est que 1) Bond lui y croie, et 2) on a envie de le suivre.
Eh bien là, j'ai pas envie!
Alors ici, il y a de belles choses, notamment quelques décors inspirés des séquences dont certains plans sont à tomber par terre: isolez-les, et vous aurez de très belles pochettes Hipgnosis pour d'hypothétiques futures compilations de Pink Floyd! On a en Madeleine Swann (Léa Seydoux) un personnage qui donne envie qu'on la suive.
Et puis il y a de la prétention, des méchants plus ratés les uns que les autres, une intrigue qu'on ne peut suivre qu'en ayant pris au sérieux les trois films précédents. Oui, trois, car on est dans un reboot. La preuve, c'est que le méchant s'appelle Blofeld... L'ado d'aujourd'hui étant incapable de s'intéresser à quelque chose de "trop vieux", on éradique le passé de James Bond... Tout en se permettant un dernier clin d'oeil avec une Aston Martin dans les rues éternelles d'un Londres qui aurait pu être celui des années 60. Bref, Sam Mendes est un excellent metteur en scène, il avait réussi Skyfall. J'espère qu'il s'est fait plaisir avec ce film pour rien, qui distille lentement mais sûrement un ennui mortel.
Le titre annonce tout de suite la couleur... Gun fury est un (petit) western avec lequel la Columbia cherche à rattraper le train de la 3D, une technique qui ne durera qu'un temps, et dans laquelle Warner restera sans doute le leader. Walsh n'a pas grand chose à faire du procédé, et s'en débarrasse en proposant deux ou trois plans spécifiques: un crotale qui bondit vers la caméra, un bandit qui jette un couteau, puis une pierre. Pas de quoi fouetter un chat, et de l'esbroufe indigne du metteur en scène... Qui a trouvé son intérêt ailleurs.
En Arizona, quelques années après la fin de la guerre civile. Dans une diligence, les passagers devisent... Parmi eux, une jeune femme d'origine Sudiste, Jennifer (Donna Reed) vient rejoindre son fiancé avec lequel elle doit se marier quelques jours plus tard. D'autres hommes, Sudistes également, engagent la conversation avec elle, dont Slayton, un ancien officier (Philip Carey); arrivés à une étape, les voyageurs retrouvent Ben (Rock Hudson), le fiancé de la jeune femme. Une conversation entre Slayton et Ben tourne à l'évidence: les deux hommes ont eu l'impression de perdre beaucoup avec la guerre, mais l'un d'entre eux, Ben, en a conclu qu'il fallait voir ailleurs et ne rêve que de paix et de tranquillité, alors que l'autre, Slayton, a un désir de vengeance, et de prolonger la guerre... Quand la diligence repart, Slayton et Jess, son compagnon de voyage (Leo Gordon), se retournent contre les passagers et les conducteurs, et volent l'or qu'elle contient. Ils emmènent aussi Jessica, à l'insistance de Slayton... Une poursuite s'engage...
Les deux choses qui ont motivé Walsh dans ce film, manifestement, sont l'envie de faire un film où tout ne serait qu'action et mouvement, d'une part et d'autre part une certaine forme de méditation romanesque inattendue sur le devenir du Sud et sa trace dans l'aventure de l'Ouest... A des degrés divers, Donna Reed, Rock Hudson et Philip Carey interprètent tous un éléments du puzzle.
Faire un film sans temps morts, c'est une des spécialités de Walsh, et il s'y emploie ici avec abnégation. C'est donc très court, 83 minutes, ce qui arrange tout le monde car à cette époque hautement expérimentale, les promoteurs de la 3D ne voulaient pas prendre de risque et proposaient des programmes assez courts, ou, comme Dial M for murder, dotés d'entr'actes afin de reposer les yeux des spectateurs. Mais si Walsh n'a aucun mal à faire un film qui bouge tout le temps, il perd en substance sur la distance, et le film peine à briller dans l'ensemble de sa production... On pourra au moins se réjouir de voir Walsh s'amuser à son tour dans Monument Valley, et saupoudrer son film d'allusions à d'autres de ses westerns: un peu The Lawless Breed (Dans la diligence, les voyageurs devisent sur les hors-la-loi qui se sont récemment distingués, et parlent de Wes Hardin), et beaucoup In old Arizona (Les décors, mais aussi l'idylle passée entre Slayton et une jeune femme Mexicaine, qui vit dans une cabane et attend en permanence son retour)...
Le romantisme Sudiste a souvent plus attiré les cinéastes que les visions Nordistes. C'est dommage, mais ça va souvent avec le western... Ici, on a donc trois personnages qui représentent, chacun d'entre eux, un aspect du Sud: Jennifer est une "Southern belle", une de ces femmes élevées dans la tradition d'une sorte d'élite, et qui étaient plus ou moins intouchables. Sans surprise, elle va en baver, puisque Slayton, dans sa folie de possession de la jeune femme, ira jusqu'au viol! Le bandit est étonnant, dans la mesure où Walsh en a presque fait un personnage de premier plan, un jusqu'au-boutiste qui accumule les cadavres autour de lui, dans une fuite en avant qui confine à l'escalade meurtrière pure et simple. Il se conforme à l'image des Jayhawkers, ces soldats sudistes qui refusaient l'armistice et continuaient "leur" guerre dans l'illégalité en allant jusqu'à devenir des bandits. Ils ont bien sûr, pour beaucoup d'entre eux, émigré vers le Sud-Ouest, pour y semer la terreur, et profiter de la porosité de la frontière. Enfin, Rock Hudson qui revient une troisième fois travailler avec Walsh incarne une certain esprit pionnier des Sudistes venus trouver une nouvelle vie et repartir à zéro dans l'ouest. Il aspire à la paix, mais va être obligé par les circonstances à reprendre les armes...
Voilà qui fait au moins un film distrayant, et dans lequel les hommes et les femmes se définissent dans l'action. Un film à demi achevé, mi-programme de complément, mi-western symbolique. C'est peu, mais on s'en contentera...
En 1934, une première adaptation par John Stahl du roman de Fannie Hurst, qui raconte comment deux femmes, mères célibataires, unissent leurs forces, une noire et une blanche, et tentent de triompher de l'adversité pendant que la fille de l'une d'elles voit son origine Afro-Américaine lui revenir en pleine figure, avait eu un certain retentissement. Avec l'immense vedette Claudette Colbert, le petit studio Universal jouait définitivement dans la cour des grands, et pouvait s'attaquer à un sujet brûlant. Tout en restant par bien des égards un film situé fermement dans un point de vue blanc, on y fustigeait, à la façon de 1934, le racisme. 25 années plus tard, ce même roman va servir de toile de fond à un film de Douglas Sirk, qui va transcender le sujet et même le subvertir pour en faire l'un des chefs d'oeuvre du mélodrame...
1945: Lora Meredith (Lana Turner) est une jeune veuve, qui vit seule avec sa fille Susie. Son mari était metteur en scène de théâtre, et sans son appui il lui est difficile de retrouver son travail d'actrice après l'interruption prolongée qui a suivi sa maternité. Elle rencontre le même jour, sur une plage, le jeune photographe Steve Archer (John Gavin), ainsi qu'une autre femme qui a élevé sa fille seule, Annie Johnson (Juanita Moore): celle-ci n'ayant nulle part où aller, Lora lui offre de rester avec elle avec sa fille Sarah Jane. Puis elles ne partiront plus... Annie va devenir de fait la bonne et la gouvernante de Lora qui va commencer à trouver du travail, puis le succès. Pendant ce temps, Sarah Jane qui est très blanche de peau va entrer dans un conflit durable et venimeux avec sa mère...
De l'histoire initiale, Sirk a retenu l'enveloppe et le contexte, en conservant en particulier la hiérarchie des personnages, le fait qu'Annie se mette instantanément au service de Lora, ce que celle-ci ne va jamais chercher à discuter, ou alors pour la forme... C'est important, car Sirk en fait en réalité le principal symptôme du mal qui ronge Sarah Jane: le fait que pour elle reconnaître qu'elle est noire reviendrait à se mettre au service de celles qui sont, en réalité, ses amies: Lora et Susie... Ce que reproche Sarah Jane à sa mère, dans cette version, est bien sûr sa peau et son origine, car si Sarah Jane peut sans dommage "passer" pour blanche, c'est impossible pour Annie. Mais elle lui en veut aussi d'accepter aussi facilement une place de subalterne, en la fustigeant comme certaines voix s'élèvent en cette fin d'années 50 contre ceux parmi les Afro-Américains que les plus radicaux appelleront bientôt des "Oncle Toms"! Tout ceci fait du sous-texte ethnique du film un ensemble complexe et particulièrement à jour...
Le 'mirage de la vie" pour reprendre le titre français est donc un écheveau complexe, fait d'un mélange entre les conventions sociales et parmi elles cet état des lieux inamovibles entre les différents groupes ethniques, et des prétentions des uns et des autres. Dans le film d'origine, Claudette Colert montait des restaurants à partir de la cuisine de son amie noire; ici, elle devient actrice et entre à son tour dans le mensonge de la société. Sarah Jane, désireuse d'effacer son appartenance à la société Noire, va elle aussi entrer dans le mensonge et la dissimulation. Finalement, la seule qui dise du début à la fin la vérité sans fards reste Annie: Juanita Moore, qui n'aura jamais d'autre rôle aussi important que celui-ci, reste à mes yeux le personnage principal du film, là ou Claudette Colbert jouait le premier rôle de la version de Stahl. Et Lana Turner, star qui joue une star, se retrouve à interpréter courageusement une caricature d'elle-même...
Il y a une certaine cruauté dans ce film qui nous montre le miroir aux alouettes d'une société blanche auto-satisfaite, y compris dans ses tentatives maladroites de soutenir les noirs en les engageant comme serviteurs. Mais il y a aussi beaucoup de courage d'y représenter la tentative de rébellion d'une jeune femme noire qui tente de subvertir la situation, au risque d'y perdre le lien fondamental avec sa mère. Sirk a engagé à cet effet une actrice au pedigree peu banal, pour interpréter la jeune adulte Sarah Jane: Susan Kohner est la fille de l'actrice Mexicaine Lupita Tovar et du producteur de la Universal Paul Kohner, lui même Juif et né en Tchécoslovaquie. Certes, elle n'est pas Afro-Américaine (pas plus qu'Yvonne de Carlo qui deux années auparavant interprétait un rôle assez proche dans Band of Angels), mais elle a un vécu évident dans le conflit des origines, dans un pays ou décidément on n'aime pas le mélange ethnique! POur ma part, je pense que le choix est pertinent, et débouche sur une interprétation formidable, Sirk ayant obtenu de son actrice qu'elle interprète le personnage y compris dans sa gaucherie (les scènes de danse, où elle transpire une certaine vulgarité qui naît de sa maladresse, par exemple). Et le conflit avec Juanita Moore est crucial, les deux actrices sont formidables l'une avec l'autre. Lana Turner s'en sort magnifiquement aussi, dans un rôle à contre-emploi, où la jeune femme qu'elle interprète est constamment à côté de la plaque, voyant uniquement la situation de son point de vue bourgeois et blanc: elle a recueilli son amie et sa fille, donc pourquoi celle-ci serait-elle si ingrate? Lora est incapable d'envisager le refus de son destin par Sarah Jane, alors que comme le dit Annie, pour Sarah Jane, accepter d'être noire dans l'Amérique des années 50 est accepter de souffrir toute sa vie...
La mise en scène de Sirk est formidable, et il se joue de tous les décors, qu'il adapte à son film. Rien dans Imitation of life n'est laissé au hasard, et Sirk retient un élément essentiel du muet, la réappropriation du cadre et sa soumission à la mise en scène. Il place ses personnages (surtout Sarah Jane et Annie) dans un cadre factice qui les enferme et les assujettit: portes, fenêtres, etc... Il sépare et rapproche au gré des humeurs et tensions, utilise son écran large avec une grande efficacité, et il utilise les couleurs primaires avec génie. En particulier, il associe Sarah Jane avec la couleur Jaune aussi souvent qu'il le peut: en argot Afro-Américain, "high yellow" désigne les noirs qui désirent passer pour blancs. Et surtout, Sirk va au bout des promesses de son film en laissant le mélodrame suivre son cours, allant jusqu'à déboucher sur la tragédie à la fin une fois que son film a glissé d'un mélodrame avec Lana Turner à un drame qui est celui, d'abord et avant tout, de l'immense Juanita Moore. Ce qui en fait, je le disais, un classique du mélodrame en même temps qu'un jalon du cinéma Américain.
C'est avec ce film que Lubitsch va prendre congé de la Paramount où depuis 1928, et à deux exceptions près (Eternal Love en 1929 et The merry Widow en 1934) il a dirigé des films importants tout en étant souvent considéré de façon plus ou moins officieuse comme le directeur général du studio... Un studio où à n'en pas douter il devait faire grincer quelques dents chez les DeMille et consorts. Mais peu importe: les années 30 n(ont été qu'une suite de films brillants pour lui, et il a imposé sa marque, et quasiment créé un genre à lui tout seul, repris avec bonheur par d'autres, en non des moindres... Car à sa suite, Hawks, Preston Sturges et Mitchell Leisen ont offert leurs variations de la Screwball comedy, et bientôt Billy Wilder suivra.
Puisqu'on en parle, justement, c'est un moment important aussi dans la carrière de ce dernier puisqu'avec ce film, il commence à travailler pour celui dont il prendra plus ou moins la suite. Remake d'un film de Sam Wood en 1923, adaptation d'une pièce Française, Bluebeard's eighth wife est aussi un script de Charles Brackett et Billy Wilder, et c'est le premier d'une longue lignée, dans laquelle suivront Midnight, Ninotchka et Ball of fire, puis bien sûr les propres films de Wilder. Tout ça pour dire qu'on est un peu face à un important passage de relais...
Dans un magasin de la Côte d'Azur, le richissime Américain Michael Brandon (Gary Cooper) vient faire un achat revendicatif: il souhaite en effet acheter une veste de pyjama sans pour autant s'encombrer d'un pantalon qu'il ne mettra de toute façon pas. Il y rencontre la belle Nicole de Loiselle (Claudette Colbert) qui vient justement acheter un pantalon de pyjama pour son papa, un noble désargenté. Le dit père, le Marquis de Loiselle (Edward Everett Horton), est justement en contact avec Brandon, dont il espère le soutien pour une invention. Brandon décide d'épouser la jeune femme, mais il commet deux erreurs: d'une part, il l'a choisie sans vraiment la consulter, ce qui n'est pas (trop) grave puisqu'elle s'avère consentante; mais surtout il a négligé de lui confesser qu'il avait déjà été marié... sept fois, et divorcé six: l'une de ses épouses est décédée. Du coup, Nicole décide de lui mener une vie infernale...
Tout film ressortissant de ce style qu'on appelle la screwball comedy est très dépendant de ses vedettes, et on peut se réjouir du fait que Gary Cooper et Claudette Colbert soient associés. L'actrice a même priorité sur l'acteur au générique, et les deux personnages, deux fortes têtes, sont à égalité. La satire du mariage, émaillée de saillies ironiques à l'égard de l'institution, est datée mais fonctionne toujours aussi bien grâce à la vivacité du script. Mais le film agit aussi en distillant un humour féroce et gonflé, qui multiplie les petits jeux de cache-cache avec le code de bonne conduite édicté par les ligues de décence... Bref, on le savait déjà, mais le film le confirme et promet des beaux jours: on ne peut pas museler Ernst Lubitsch.
Et celui-ci, qui tourne un film souvent pétillant, est à la fête avec cette histoire risquée de mari frustré, au régime affectif sec et qui fait des efforts surhumains pour essayer de conquérir son épouse. Une épouse acquise, mais qui a décidé de faire une affaire de principe de s'imposer à son mari sur ses propres termes... C'est sans doute cet aspect un peu abstrait qui gène les commentateurs du film, qui considèrent souvent le film comme un exercice plaisant mais mineur dans la carrière de Lubitsch. Le fait est qu'on ne s'y ennuie jamais, et que les nombreuses marques de la "touche Lubitsch" s'y succèdent comme à la parade: variations sur un même thème (le pyjama, qui sert à la fois de "petit caillou" en permettant à Brandon de reconnaître Loiselle au premier regard, mais qui sert aussi de cri de ralliement masculin, quand on voit par exemple le patron du magasin sortir de son lit sans pantalon pour répondre au téléphone, sans parler des nombreux quiproquos et "double-entendres" apportés par ces histoires de veste sans pantalon!), situations basées sur la hiérarchie, vieil héritage Berlinois, partagé entre le Berlinois Lubitsch et le Berlinois d'adoption Wilder (Quand un problème touche les sous-fifres du magasin, ils se rendent chez le vice-président, qui dans un plan muet décide illico... d'appeler le président! On retrouve cette montée ironique et fulgurante dans l'échelle sociale, dans le sketch tourné par Lubitsch pour l'anthologie If I had a million), raccourcis cinglants (quand Claudette Colbert échoue à entrer dans la maison de repos où est Michael, un institut tenu par un spécialiste des cas extrêmes et notamment des gens qui se prennent pour des animaux, le père va sonner, et quand l'infirmière l'entend aboyer elle le laisse entrer derechef!) et bien sûr gags essentiellement visuels (ici, une séquence nous montre Michael prendre en exemple les comportements décrits par Shakespeare dans The taming of the shrew, dans une séquence très drôle dont le seul mot sera d'ailleurs "Shakespeare")... Bref: tout y est!
Et l'univers de Lubitsch est en prolongement de celui qu'il exploré depuis les années 20, avec un personnage secondaire de secrétaire timoré interprété par David Niven: non seulement il est excellent, mais il confirme cette tendance déjà explorée avec bonheur par le metteur en scène dans The marriage circle et dans One hour with you: quand un homme sent qu'il a un rival pour l'affection de sa femme, c'est déjà terrible. Mais si en plus c'est un minable, alors là rien ne va plus!
Après Captain Horatio Hornblower, The World in his arms et Blackbeard the pirate, voici à nouveau un film dans lequel Raoul Walsh se frotte à des histoires de marins... Et c'est aussi l'un de ces films où le metteur en scène s'enfonce allègrement et sans scrupules dans son sujet, en gardant le cap vers la distraction pure et l'abstraction assumée... Tout en inaugurant une collaboration avec une actrice qui reviendra, Yvonne de Carlo. Notons que le film est une production personnelle, pour le compte de RKO, et sous pavillon... Britannique.
L'intrigue, volontiers embrouillée, concerne un marin de Guernesey, Gilliatt, qui accepte une mission, celle de transporter une comtesse Française vers le continent, sauf qu'elle n'est ni comtesse, ni Française. Commence alors une intrigue dans laquelle tout le monde trahit tout le monde, chacun choisissant son camp en fonction des affinités et/ou de l'intérêt immédiat...
C'est un film fait en toute liberté, dans laquelle Walsh s'amuse avec des gens qui sont tous des pieds de nez à l'engagement politique. Au final, bien sûr, rien d'autre ne compte que le rapprochement inévitable et réjouissant de Rock Hudson et Yvonne de Carlo, dont une fois de plus Walsh, qui avait déjà révélé une nouvelle facette de Ida Lupino et avait fort bien dirigé et exploité le potentiel de Virginia Mayo, va faire en quelque sorte une nouvelle égérie, le temps d'une poignée de films.