Dès le départ on sent qu'il y a quelque chose de changé: ceci est le premier des Looney tunes à disposer du nouveau générique, tout en ligne, abstrait, coloré et bref... Et il n'y aura pas que ça qui change. Le film, co-signé par Maurice Noble, le décorateur préféré de Jones, aurait tout aussi bien pu être attribué à l'ingénieur du son Treg Brown, car comme le titre l'indique assez clairement, il y est question de son...
Il n'y a pas d'histoire, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de continuité. Le cartoon suit en effet un enchaînement de pensée, dans lequel tout tourne autour du son, de l'effet produit par le son, de l'association entre image et son, de la dissociation entre image et son, et de l'association d'idées qui naît d'un son... Tout un programme, dans lequel le générique devient d'ailleurs partie intégrante du film!
C'est intéressant, intrigant, et ça possède un point commun avec l'abominable Old Glory, réalisé en 1939 par Jones: ce n'est jamais vraiment drôle! Mais ce qui était un handicap de poids pour Old glory, tourne ici à l'avantage de ce bien curieux film, qui maintient notre attention quoi qu'il arrive.
C'est de cette façon que certains des personnages emblématiques de la Warner sont nés: prenez le Coyote et le Roadrunner, par exemple, Chuck Jones et Michael Maltese avaient envie de s'amuser entre deux Bugs Bunny ou deux Daffy duck... Et ils ont créé un univers entier, qui a donné lieu à un nombre impressionnant de cartoons. C'est en créant par hasard un oiseau famélique dans un de ses cartoons que Bob Clampett a créé Tweety Pie... Michigan J. Frog (le nom est venu plus tard) est le héros paradoxal de ce cartoon unique, et par contre, il n'y en a qu'un.
Un ouvrier découvre, dans les fondations d'un immeuble New Yorkis qu'il vient de contribuer à détruire, une boîte. Dans cette boîte, une grenouille... Qui chante et danse, avec un répertoire assez varié, en plus. D'où une certitude: il vient de trouver la fortune. Sauf que la grenouille chante et danse, oui, mais uniquement quand il est seul...
C'est un exercice de style, d'une époque où Jones poussait son dessin vers un trait de plus en plus schématique, ais ce qui compte essentiellement ici c'est l'interaction entre un univers muet (nul ne fait entendre sa voix dans ce film, à part la grenouille) et une grenouille certes loquace, mais pas communicative. La démonstration, sur l'absurdité de l'appât du gain et de la vie en général, est cinglante, parfaite, et du coup... il n'y en a qu'un.
Ce film est un classique, mais c'est surtout une oeuvre dont on entend parler sans vraiment la voir... Le film de Lamprecht est la première adaptation d'un roman de Erich Kästner, qui fut un phénomène de librairie dès sa sortie en 1929. Et pour continuer à inspecter le pedigree du film, rappelons que si Kästner a contribué au script, celui-ci est signé de Billy Wilder (qui orthographiait Billie à cette époque reculée), et de Emeric Pressburger, qui en revanche n'est pas crédité...
Le petit Emil Tischbein quitte sa coiffeuse de mère pour un séjour à Berlin, où il doit retrouver sa grand-mère. Il porte sur lui 140 marks pour sa grand-mère, et n'est pas peu fier de prendre seul le train et de voyager comme une grande personne. Au début, le compartiment est bondé, mais finalement il se retrouve seul en compagnie d'un curieux bonhomme, qui non seulement lui dit des absurdités, mais en plus paraît profondément louche. Il lui donne un bonbon, et Emil plonge dans l'inconscience... Arrivé à Berlin, il se rend compte qu'il a été volé, mais n'ose pas se plaindre à la police, car quand il était chez lui, il s'est livré à quelques farces douteuses aux dépens du pandore local. Il suit donc le malfaiteur et va bien vite trouver de l'aide auprès de gamins des rues de Berlin, des débrouillards dans son genre, qui se sont auto-proclamés "les Détectives"...
C'est l'un des quelques grands films de la fin de la République de Weimar, l'un des rares qui en plus, parle... Quoique, on n'y parle que peu, et toujours à bon escient. Lamprecht, touche-à-tout, trouve dans cette histoire pour sourire le prétexte à montrer l'entraide des petites gens contre la malfaisance, sans avoir besoin comme Lang de convoquer une histoire abominable de meurtre d'enfants... Il y a pourtant en Fritz Rasp, l'immense acteur qui joue le bandit, beaucoup plus que de la malhonnêteté: c'est un peu une figure satanique, surtout vu des yeux naïfs d'un enfant... Emil n'est pas un petit ange, comme le prouve un prologue particulièrement intéressant (et totalement muet) dans lequel on le voit se payer la tête d'un policier local en collant une moustache similaire à la sienne, et une casquette, à l'imposante statue d'un square...
Mais le film joue la carte de l'humour, du volontarisme, et montre comment se prendre en mains, avec un esprit typiquement boy-scout qui est celui des années 30, et d'ailleurs, à la fin, Emil et les "Détectives" se rendent en avion pour retrouver Mme Tibschein, et sont accueillis par une foule de fans en délire, comme Tintin à la fin de ses premières aventures. Au-delà du portrait tendre, de l'enfance éternelle et positive, le film incarne un peu malicieusement toute une époque, à deux pas d'Hergé et ses gamins Bruxellois...
Dans le Montana, en 1866, deux hommes tentent avec difficulté de passer un col enneigé, avec leurs chevaux; ils peinent, et pour cause: l'environnement les change de leur Texas d'origine... Ce sont les frères Allison (Ben, Clark Gable et Clint, Cameron Mitchell) , deux anciens confédérés qui ont quitté le Sud pour changer de vie, et passer à autre chose... et accessoirement se rapprocher de mines d'or. Ils enlèvent un éleveur et notable, Nathan Stark (Robert Ryan), après avoir tenté de lui soutirer de l'argent, mais pendant qu'ils trouvent refuge dans une cabane, il les convainc de s'associer avec lui, car il a besoin d'aide pour une grosse affaire: ramener un troupeau géant pour le vendre dans le Montana. En chemin, ils vont venir en aide à une jeune femme, unique rescapée d'une attaque d'Indiens: Nella Turner (Jane Russell) a vécu, elle est habituée à vivre à la dure, et le coup de foudre avec Ben Allison est réciproque. Sauf que lui a tendance à se contenter de ce qu'il a, et elle souhaiterait s'élever un peu... Après une nuit partagée par les deux, ils vont se fâcher, et Nella va trouver refuge auprès de Stark...
C'est un western modèle, épique et totalement satisfaisant, où Walsh retrouve le souffle narratif de The big trail (Dont il reprend d'ailleurs certains épisodes, dont le difficile passage des chariots à flanc de montagne), les grands espaces aussi... Et il livre une fois de plus une méditation sur l'homme Américain, un peu revenu toutefois, non seulement du romantisme Sudiste, même si les frères Allison sont bien deux héros positifs qui en participant à la cause confédérée, ont tout perdu, mais aussi du mythe de la destinée manifeste... Nella Turner, personnage complexe et riche, interprétée avec verve par Jane Russell, se retrouve face à trois hommes qui représentent à eux seuls une sorte d'état des lieux du western...
Nathan Stark, l'ambitieux et riche notable, représente l'homme qui a oublié sa part de nature, et se jette corps et biens dans les causes douteuses. Il est riche, certes, il a de l'influence, mais est-il un "tall man", un homme d'envergure tel que le rêve Nella? Il a tellement oublié son humanité qu'il parle de la jeune femme comme d'une possession. Clint Allison est lui beaucoup plus 'nature'; un peu trop en fait. Il boit, a la gâchette facile, ne souhaite pas avoir d'attaches, et possède quand même de sérieuses qualités de scout. Ce qui lui coûtera la vie... Il est le prototype même du cow-boy sans avenir. Enfin, Ben, un homme qui a eu des causes lui aussi, et ne les a pas oubliées, même si son pragmatisme lui docte de ne pas s'acharner. Il se présente, à deux reprises, comme un quart Comanche, et est au plus près de la nature. Il est dur, mais a son propre code d'honneur... C'est bien sûr lui, l'idéal de Nella, mais il faudra qu'elle abandonne ses rêves de grandeur pour pouvoir l'accepter...
Et toute cette histoire est contée avec grandeur par Raoul Walsh, dans un Cinémascope de luxe (Raoul Walsh, ne l'oublions pas, est un ds pionniers de l'écran large, et sait parfaitement composer ses plans en fonction du dispositif du Cinemascope) et un Technicolor aux belles teintes bien plus réalistes que d'habitude. La palette choisie n'est pas rutilante, elle est juste. Des monts enneigés du Montana (des images qui ne trichent absolument pas) au convoyage de milliers de vaches dans les plaines arides du Texas, de bivouac en embuscade d'Indiens, Walsh nous donne à voir un des derniers westerns classiques et épiques, avant les remises en cause des années 60, sans jamais perdre en crédibilité. Lui qui a toujours affiché avec insistance une sympathie pour la cause Sudiste (pas l'esclavage, l'indépendance des états), nous montre surtout comment les hommes avancent et comment l'Ouest aurait pu être à la fois conquis et préservé, avec des hommes comme Ben Allison: un homme d'envergure.
Nous faisons la connaissance d'une poignée de femmes, qui vivent ensemble et pratiquent le même travail: elles sont prostituées, plus ou moins de luxe, car elle fonctionnent sur rendez-vous dans les hautes sphères de la société. Leur spécialité, c'est de se faire inviter pour les soirées délirantes organisées par les dignitaires Saoudiens en voyage. Nous faisons la connaissance de Soukaina (Halima Karaouane), qui rêve de se trouver un prince Saoudien, mais reste très attachée à un clochard qui peut être très violent, de Randa (Asma Lazrak), dégoûtée du métier qui la pousse dans les bras des hommes, alors qu'elle préférerait des clientes, de Hlima (Sara Elhamdi Elalaoui), la petite paysanne enceinte qui commence le métier, et qui a tout de la "tête brûlée" et enfin de Noha (Loubna Abidar), la doyenne de tout ce petit monde, qui essaie tant bien que mal de les mener à la baguette, mais qui cache une situation terrible: rejetée par sa famille qui s'occupe de son petit garçon, elle doit en plus penser pour toutes ses copines...
Si le film s'attaque au cas de la prostitution, du'ne façon très réaliste, ce n'est pour autant ni misérabiliste, ni de l'exploitation pure et simple. C'est un portrait d'un groupe au passage très féminisé, où les rares hommes (à l'exception de Saïd, le chauffeur et homme à tout faire de la bande, interprété par Abdellah Didane) sont des travestis qui rêvent d'Europe et d'opération. Et ces femmes, qui font un métier qu'évidemment on ne souhaite à personne, répondent pourtant à un besoin explicite de la société. Ca va même plus loin, car dans les anecdotes du film liées aux princes Saoudiens, des sacrés fêtards, il y a l'histoire de Soukaina et de son Saoudien attitré (Enaamane El Haulaili) qui fanfaronne, passe ses nuits avec la jeune femme, mais ne peut absolument pas coucher avec elle; quand elle découvre qu'il est gay, sa réaction à elle est inappropriée, mais la sienne, en se sachant débusqué, est ultra-violente: les filles accompagneront leur amie au poste pour porter plainte, mais elles devront subir l'affront d'une plainte à leur égard... Vous le verrez plus tard, cet épisode est tristement prémonitoire.
Pourtant, le film montre aussi qu'il y a une vie pour ces quelques femmes modernes, souvent habillées à l'occidentale, qui rêvent comme Randa d'un ailleurs (L'espagne où elle souhaite s'exiler, ou la douceur des amies), qui se serrent les coudes. Et le film est assez clair, le système du pays, foncièrement patriarcal, leur fait une place, tant qu'elle n'en abusent pas, et surtout tant qu'elles se contentent de faire ce qu'on veut d'elles. Jusqu'aux clients étrangers qui s'attendent à une soumission à leurs moindres désirs. Et paradoxalement, si elles ne sont pas libres, en tout cas ces prostituées bénéficient d'une sorte de traitement de faveur dans la mesure où elles peuvent se permettre des licences (tabac, cocaïne, alcool), qui bien sûr ne sont pas de ce qui est favorisé par les bien-pensants parmi leurs clients: beaucoup d'hypocrisie, donc...
Le style choisi par Ayouch est quasi documentaire, et il a choisi de placer sa caméra au plus près des corps, ce qui a profondément gêné les quelques détracteurs du film, qui en réalité n'en ont sans doute pas vu la vraie version... Des détracteurs qui n'ont sans doute aucun problème avec le "système" décrit dans le film, où chaque rouage (prostituée, facilitateur, client) a sa place, et qui est une machine bien huilée) mais qui n'ont aucun problème non plus à traiter explicitement l'actrice Loubna Abidar de "pute", ignorant totalement le courage de la jeune femme. Derrière la prostitution, c'est toute la condition féminine au Maroc, un pays pourtant réputé "avancé", qui est pointée du doigt.
On a écrit beaucoup de bêtises sur ce film sans fards, et je tiens à préciser que j'ai vu la seule version approuvée par Ayouch, la seule qui soit effectivement sortie: en effet, une version de trois heures, probablement un montage de travail qui n'était absolument pas destiné à être vu en dehors des membres de la production, a fuité peu de temps avant la sortie, et dans certains pays où le film n'est pas sorti, cette version indigne et parfois très explicite était la seule visible. D'où l'égarement d'un certain nombre de commentateurs, qui considèrent que le film est beaucoup trop long, et d'où surtout les ennuis subis depuis cette fuite par Loubna Abidar, traitée de prostituée sur les réseaux sociaux, et attaquée physiquement: embarquée de force dans une voiture, elle a été frappée avant d'être jetée du véhicule, et a dû en prime subir la moquerie des policiers auxquels elle s'est adressée. Son crime, tout simplement, était d'avoir participé à un tournage extrêmement réaliste... On n'ose imaginer ce qui lui serait arrivé si elle avait tourné avec Abdellatif Ketiche. Elle a décidé de s'exiler pour la France, et on lui souhaite de relever la tête et de continuer son métier, elle est formidable...
En attendant, c'est précieux de pouvoir voir un film comme celui-ci, mais la difficulté dans laquelle s'est trouvé Ayouch (le film est sorti au Maroc, mais on ne peut pas dire qu'il y ait été bien accueilli), et les ennuis subis par Loubna Abidar, nous font craindre pour l'avenir... A suivre.
Un ronin dont l'épouse se meurt de la tuberculose accepte à contrecoeur un travail qui consiste à faire le garde du corps pour un clan de bandits sans foi ni loi; un frère et une soeur, qui ont perdu leur famille, massacrée par un groupe de bandits, se cachent derrière le déguisement de deux geishas, qui détroussent les clients de leur activité; une femme, veuve, se désole de la tournure que prend la vie de son neveu, un fainéant qui ne pense qu'à jouer... C'est dans un contexte qui est au confluent de toutes ces intrigues que Zatoïchi, le légendaire masseur aveugle extrêmement doué de son sabre, vient passer quelque temps dans un village...
...Les habitants, du moins ceux qui survivront, s'en souviendront certainement.
C'est une commande qui est faite à Kitano de faire revivre la célèbre franchise de plus de vingt films, qui a été créée depuis les années 60 et les romans de Kan Shimozawa... Loin de ses films habituels, le cinéaste et acteur y a vu une occasion de se frotter au film de sabre, l'un des genres fondateurs du cinéma Japonais. Et si possible de le dépoussiérer un peu...
Le résultat est une réussite, autant par les aspects du film qui se conforment au genre et en particulier à la légende de Zatôichi, mais aussi par un certain nombre de transgressions subtiles... Et d'autres qui le sont moins: en particulier Kitano dans son choix de couleurs a favorisé le rouge, en poussant au maximum les scènes sanglantes. Le baroque des scènes de combat dépasse en effet la violence codifiée des films de la franchise. Et l'humour déployé dans ce film qui s'amuse constamment de ce qui est souvent pris au sérieux dans les films Zatôichi des années 60, à savoir le paradoxe du héros aveugle tout puissant... Au point de se livrer à ce qui est peut-être une transgression de trop, sur la fin, mais c'est un point de vue personnel sur un aspect probablement mineur...
Sinon, le film vire inévitablement à une sorte de réflexion sur le genre, sa violence, sa chorégraphie, et Kitano s'amuse à interroger certains codes, notamment la division prude des caractères entre hommes et femmes: le frère et la soeur, déguisés en geishas, vivent bien du sacrifice sexuel de l'un d'entre eux, mais celui qui "se dévoue" pour plaire aux vieux cochons, c'est le garçon. A la fin du film, quand quelqu'un lui dit 'cesse donc de t'habiller en femme', il répond que ça lui correspond... Ce sont là des détails d'un film qui fourmille d'anecdotes, et interprété avec tendresse par des acteurs qui connaissent le genre et ses façons de faire. Kitano cinéaste et acteur s'est fait plaisir, et globalement, c'est vraiment partagé...
"Autour de...", c'était depuis Autour de La roue (de Blaise Cendrars, consacré au film-fleuve de Gance) le type de titre qui était donné aux films documentaires consacrés au tournage d'un film. Gance, qui financera lui-même outre Autour de La Roue (une bobine), un Autour de Napoléon (deux bobines) qu'on aimerait revoir, et un Autour de La fin du monde (également deux bobines) précieux qui contient de nombreuses images absentes du film fini, a créé une tendance, mais il n'était pas l'auteur unique des films en question. C'est également le cas de ce court métrage, signé par un journaliste et cinéphile, justement admirateur de Gance et de son cinéma, comme de L'Herbier.
L'idée de Dréville était simple: se déguiser en petite souris (ou pour reprendre l'expression Anglais, en "mouche sur le mur") et filmer le tournage de l'énorme superproduction L'Argent, de Marcel L'Herbier, en essayant de tout embrasser. La liberté dont Dréville a bénéficié sur le tournage se voit à l'écran, et on ne peut qu'être enthousiaste devant un film (de 39 minutes) aussi complet sur le quotidien d'une équipe de film. Il fait voir les images que Dréville a réussi à prendre de Brigitte Helm, Marie Glory, Henry Victor ou Pierre Alcover, tous concentrés sur la réussite d'un film auquel ils croyaient. Il reste que le plus fascinant à regarder est toujours L'Herbier, investi au point de modeler chaque mouvement de chaque geste pour ses acteurs... Et la technique cinématographique, dont l'amateur Dréville n'avait qu'une connaissance de fan, devient souvent non seulement le sujet objectif du film, elle est aussi utilisée à un degré d'invention rare pour un documentaire...
On ne va pas tourner autour du pot: avec son ouverture en forme de quasi abstraction (une visite nocturne sublimée par la musique de Dmitri Tiomkin, dans une maison où un crime vient d'être commis), son numéro d'actrices (Olivia de Havilland et Olivia de Havilland qui interprètent toutes les deux des jumelles identiques), son limier atypique (Thomas Mitchell), l'arrière-plan psychologique, et les prouesses techniques, ce film de Robert Siodmak est un film noir modèle, à la fois totalement satisfaisant dans ce qu'il montre du genre, et complètement unique par ses extravagances...
Un crime vient donc d'être commis, le Docteur Peralta a été retrouvé un poignard baroque dans le dos! L'inspecteur chargé de l'affaire (Thomas Mitchell) a dans un premier temps du mal à trouver une piste, jusqu'à ce qu'une femme fréquemment vue chez le bon médecin ne soit signalée par un, puis deux, puis trois témoins: Teresa Collins (Olivia de Havilland), en effet, était supposée se marier avec lui, et ils se seraient disputés assez fortement le jour de sa mort... L'inspecteur identifie la jeune femme, qui travaille en bas de l'immeuble du cabinet du docteur, puis lui annonce la mort de son ami: elle s'écroule... Le problème, c'est qu'elle a un alibi, assez solide. "Assez", mais pas totalement: l'inspecteur se rend chez elle, et tombe sur non pas une mais deux femmes, totalement identiques. Le docteur Scott (Lew Ayres) un brillant psychologue ami de Teresa (et qui lui aussi ignorait qu'elle avait une soeur jumelle) est mis sur l'affaire par la police, et la situation ne va pas tarder à devenir vraiment compliquée: soit Ruth, soit Teresa, qui avaient toutes les deux pris l'habitude de se mélanger, et de passer pour Teresa, a tué le docteur Peralta, et le procureur est dans l'impossibilité de faire la différence entre les deux femmes, rendant l'enquête et ses conclusions nulles: les deux soeurs utilisent en effet leur ressemblance absolue pour se couvrir mutuellement...
On passera sur le cas juridique, théoriquement possible, mais hautement improbable: en se contentant de répondre 'je ne peux pas répondre' à toutes les questions qu'on leur pose, les deux jumelles rendent en effet toute investigation impossible, car quelle que soit la jumelle qui a effectivement tué (et une conversation entre elles prouve que l'autre, quelle qu'elle soit, ne croit pas en sa culpabilité), l'autre ne peut sous aucun prétexte être inculpée... Le film se place très vite plus sur le domaine de la psychologie que de l'enquête policière proprement dite: dès le générique, qui se déroule sur fond de cartes pour le test de Rorschach, en fait, nous le savons, et la symétrie présente sur les taches d'encre des cartes nous donne aussi un renseignement de taille...
Car l'enjeu du film c'est justement non la culpabilité de l'une des soeurs, et par conséquence l'innocence de l'autre: c'est basé sur une superstition d'ailleurs citée par le film, selon laquelle la gémellité entraînerait fatalement un déséquilibre psychique chez les paires identiques, que le film avance l'hypothèse de deux soeurs, une saine, et une... dérangée, pour ne pas dire furieusement homicide. Et c'est là que la mise en scène de Siodmak fait un boulot fabuleux: d'abord par l'installation du doute chez le spectateur: le doute que ces deux femmes qui sont un cocon à elles toutes seules, du moins apparemment, puissent vraiment ne rien avoir à se reprocher, puis le doute qu'elles soient si identiques, et enfin le doute que l'une d'entre elle puisse longtemps échapper à la folie de sa soeur. Laquelle? Regardez le film!
Prouesse technique, disais-je: ce n'est pas peu dire, car Siodmak ne s'est rien interdit, et choisit à la façon d'Hitchcock de nous livrer assez tôt la partie importante de la clé de l'énigme, puisque tout dans le film repose sur la dualité, vieux serpent de mer du film noir, mais ici retourné complètement par le fait qu'elles sont deux. Et il nous invite chez elles pour des apartés qui jettent de l'huile sur le feu. Avant de semer en nous la confusion, car l'une des deux femmes se fait aisément passer pour l'autre, et la manipule comme un rien... A moins que ce ne soit l'autre. Ou les deux... Donc Siodmak passe par les miroirs, énormément, d'ailleurs l'une des premières choses qu'on verra dans la maison du crime dans le premier plan, est un miroir brisé, qui a sauvagement été attaqué! Une petite énigme dans l'énigme qui aura son explication finale, rassurez-vous. Ensuite, le cinéaste a recours à des caches, puis des doubles pour les plans où l'une des deux Olivia de Havilland est de dos. Enfin, il a trouvé en Olivia de Havilland une actrice géniale, qui a beaucoup souffert d'être considérée comme la sainte-nitouche premier choix du cinéma d'aventures, et a donc très envie d'écorner son image: interprétant deux femmes parfaitement identiques, habillées exactement de la même façon, l'actrice n'a pourtant aucun mal à les différencier, et finit même par nous les rendre soit reconnaissables au premier regard, soit par nous en donner l'impression: nous sommes irrémédiablement propulsés dans la même confusion psychologique que les enquêteurs et scientifiques... C'est un rôle, pardon deux rôles formidables pour une actrice géniale. Siodmak s'amuse aussi en les montrant d'abord systématiquement habillées de la même façon, puis en changeant progressivement... à partir du moment où le psychologue affirme qu'elles sont différentes et qu'une d'entre elles est folle, les vêtements changent, et les différences vont passer autant par le comportement que par l'habit...
Je ne vais pas développer trop, mais je me demande dans quelle mesure Siodmak et Olivia de Havilland ont utilisé pour ce film la notoire et embarrassante rivalité si désespérément publique entre Olivia et sa soeur Joan Fontaine, d'autant que les deux soeurs, les vraies, se ressemblaient beaucoup. Ce serait à Olivia de Havilland de nous le dire.
Ce film qui a le bon goût d'être court, intense, jamais dénué d'humour, qui a en prime une solide dose de culot, et qui aligne les performances (actrice, acteurs, photographie et truquages, par le grand Eugen Shüfftan, hélas non crédité, musique de Tiomkin, et script d'une grande finesse par Nunnally Johnson) est sorti en 1946, et contrairement à beaucoup des premiers films noirs (Rebecca, Laura, ou encore The Big Sleep et The Maltese Falcon) qui eux étaient distribués par les grands studios, Warner, RKO, Paramount ou 20th Century-Fox, est en fait dû à une toute petite structure indépendante créée par Nunnally Johnson. Mais il joue, sans aucun doute possible, dans la cour des grands!
A première vue, il n'y a sans doute pas de quoi se relever la nuit... Un film assez routinier, avec des stars entre deux contrats, dont une en devenir, et une intrigue mi-figue mi-raisin, située dans cette ville dont les films pre-code nous persuadent toujours qu'elle est à la fois un paradis sur terre et une antichambre de l'enfer... Paris.
Michael Trevor est un Américain qui vit à Paris, et il s'est relevé d'un scandale qu'il a vécu aux Etats-Unis, où il était l'éditeur d'un journal. Maintenant, c'est moins glorieux: il prétend travailler sur un roman, mais en réalité il imprime une feuille de chou semi-clandestine dans laquelle les pires potins sont galvaudés. Elle n'est pas vraiment faite pour être lue, en réalité, puisque elle sert de "munitions" dans des affaires de chantage, dont il se sort toujours indemne... Un jour, en "agissant en intermédiaire" entre le journal en question et une de ses victimes Guy Kibbee, persuadé que Michael lui rend un service en ami), il rencontre la nièce de celui-ci, Mary (Carole Lombard), et pour les deux c'est un coup de foudre. Michael remet toute sa vie en question...
A seconde vue, c'est un curieux mélange: Carole Lombard est sous-employée, "l'autre femme" est une accumulation de clichés (une collaboratrice de Trevor, qui a vécu et qui l'aime en silence, interprétée par Wynne Gibson), la mise en scène se contente d'aligner des décors élégamment constitués (Ah, Paris!) mais le rythme se traîne, Guy Kibbee nous fait espérer de la comédie... Oui, mais il y a William Powell. Tout en finesse, superbe même quand il ne fait rien, doté de son propre rythme de sa propre mise en scène, il est royal. Capable de sauver un film s'il le souhaite, ou s'il sait que ça sortira son studio de l'embarras... Inutile de dire que quand il sort du cadre, on s'ennuie.
Avant d'aborder un des films mal-aimés de Ernst Lubitsch, il convient de rappeler le destin de Kiss me again, une comédie réalisée durant son contrat avec Warner dans les années 20, la période qui a dessiné les contours du style définitif du grand réalisateur: Kiss me again, sorti en 1926, est aux dernières nouvelles un film perdu... Cette adaptation d'une pièce de Victorien Sardou, avec l'acteur Monte Blue. Parmi les ingrédients du film qui mobilisent l'intérêt du cinéphile, on note une participation de Clara Bow juste avant son entrée à la Paramount: celle qui allait être au générique du pesant Children of divorce, avait donc aussi participé à une comédie sur le même sujet... Qu'on ne peut hélas pas voir.
Ce film est le remake de Kiss me again, réalisé par Lubitsch, et produit par lui, pour le compte de Sol Lesser... Et si on ne peut juger Kiss me again sur pièces, au moins celui-ci est disponible. Trop même: il est dans le domaine public, ce qui veut dire qu'on a accès à des copies dans un état lamentable...
Jill Baker (Merle Oberon), mariée depuis six ans, a un problème, qui la pousse à aller voir un psychanalyste: à cause de son mariage, qui devient routinier, elle est prise de crises intempestives et incontrôlables de hoquet... Lors d'une de ses visites chez le spécialiste, elle rencontre un personnage particulier, le pianiste Alexander Sebastian (Burgess Meredith), dont elle devient assez vite proche, au point de l'inviter quand son mari, un assureur, invite une délégation de matelassiers Hongrois pour discuter d'une fusion importante... Le mari (Melvyn Douglas) assiste, impuissant, à la glissade vers l'adultère. Il prend les choses en mains et décide de divorcer...
Le divorce, justement, Lubitsch connaissait, et ça n'avait pas été une comédie. D'où peut-être cette envie de revenir à un scénario déjà tourné, et d'après ce qui se raconte, assez peu réactualisé. Dans un premier temps, le personnage central est l'épouse, mais la dernière partie du film se concentre surtout sur Melvyn Douglas. C'est un des soucis: difficile dans ces conditions de s'attacher à l'un ou l'autre. Je suis mitigé sur le trio initial, c'est vrai qu'ils sont compétents, mais d'une part je ne pense pas que Merle Oberon soit dans son élément, d'autre part Burgess Meredith a du mal à être autrement qu'antipathique! Mais ne nous méprenons pas: il y a des scènes formidables, des purs moments de grâce comme seul Lubitsch ou son disciple avoué Billy Wilder pouvaient en prodiguer: une scène de dîner (avec l'apparition de Sig Rumann) avec les Hongrois, dans lequel une simple expression en langue Hongroise change complètement l'ambiance, une autre scène chez l'avocat des Baker, durant laquelle ça tourne à la loufoquerie pure et simple. Et sinon, Melvyn Douglas a une réplique qui nous rappelle, préoccupation inévitable de Lubitsch en 1941, que le monde est en guerre: s'adressant à lui-même, il lâche un "Heil Baker!" assorti d'un salut nazi, qui trouvera un écho sardonique dans To be or not to be l'année suivante...
Voilà ce qui concerne cette petite comédie finalement bien de son époque, qui ne paie pas de mine, mais qu'on peut quand même savourer, à sa juste place, à condition bien sûr de trouver une bonne copie. Et ça, ce n'est pas gagné!