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18 octobre 2012 4 18 /10 /octobre /2012 17:04

Le titre a beau sembler se conformer de façon directe et sans le moindre scrupule à la loi des suites et des séries, avec un parfum de roman de gare, ce film est l'un des joyaux du cinéma fantastique, et l'une des oeuvres les plus importantes du cinéma Américain des années 30: souhaité par Universal, en raison de l'engouement jamais démenti du public pour les films fantastiques, d'horreur, gothiques, d'épouvante, quelle que soit l'expression choisie, elle importe peu. Si Whale a avait dans un premier temps accueilli avec réserves la mission qui lui avait été confiée en 1931 d'adapter Frankenstein, on se souvient qu'il avait fini par y trouver son compte, notamment pour y faire du cinéma en hommage aux Allemands; et ce nouvel opus fait mentir la tradition qui veut qu'une suite soit un film moins intéressant que son modèle: Bride of Frankenstein surpasse le premier film à tous points de vue: il est meilleur, plus beau à voir encore, ne possède pas un gramme de graisse, dose avec intelligence premier et second degré, les exigences du studio et les péchés mignons du metteur en scène, répond à tous les critères du cahier des charges du public, du studio, du public, et pour une large part des acteurs qui y jouent, même si une certaine décision sera regrettée jusqu'à la fin de sa vie par un Boris Karloff qui n'acceptait qu'à contrecoeur de voir son monstre parler dans le film. Mais si Karloff est un acteur respectable, on ne peut que lui donner tort: l'humanité blessée manifestée par la créature dans ce film est d'autant plus en évidence qu'il peut exprimer sa rancoeur avec force...

 

Le film commence par un prologue qui renvoie à la création littéraire de Frankenstein, dans une célèbre soirée d'orage durant laquelle Lord Byron, Percy Shelley et mary Shelley se sont livrés à une bataille de contes, amenant à la création, par la jeune femme, de l'histoire originale. Lors d'une nouvelle soirée d'orage, les trois poêtes sont de nouveau réunis, et pressée par ses compagnons, Mary raconte la suite de son Frankenstein. Ca permet au spectateur d'assister à un efficace résumé, dans lequel on développe un peu le final du premier film; le destin de Henry Frankenstein en particulier, y est plus étendu, à un moment on le croit même mort (Prétexte à d'ironiques "He's alive!!", quand on s'aperçoit qu'il est en fait encore vivant.). surtout, on y apprend que le "monstre" est lui aussi oujours vivant, et toujours aussi en colère contre les humains; du coup, la série de meurtres violents reprend. Mais il s'enfuit, à la recherche de ce qui lui manque: un peu de tendresse... De son coté, Henry Frankenstein dégouté se jure, sous l'influence de la douce Elizabeth, de ne plus jamais se livrer à des expériences de crétaion, mais un professeur extravagant, le Dr Pretorius, vient le tenter en lui proposant de s'allier pour créer une "fiancée" au monstre...

 

Si Frankenstein (Colin Clive) s'est un peu humanisé depuis le premier film, il faut dire que la présence du maléfique Pretorius est sans doute un intéressant moyen de comparaison: il n'a aucun scrupule, et là ou Frankenstein souhaitait jouer à Dieu, Pretorius assume sans aucune honte le rôle du diable. Il ne manque pas de fantaisie, ni d'humour, et ses méthodes sont radicales: il n'hésite pas à demander à ses serviteurs de lui amener des cadavres aussi frais que possible, quitte à tuer... Le rôle est joué par ernest thesiger, un acteur qui se réfugie dans un style outré et excentrique à souhait, déja vu dans le film tourné par Whale en hommage aux films de Paul Leni, The old dark house... On peut toujours objecter que le vieil acteur est un cabotin, mais il joue tel que Whale le lui a demandé... Et il apporte, avec son double maléfique, un éclairage intéressant à ce nouvel épisode dans lequel Henry, assagi, souhaite ardemment se consacrer à son épouse et abandonner ses idées extravagantes, mais Pretorius le tente en permanence. A une vie rangée mais stérile en compagnie d'une femme, Frankenstein préfère (poussé par les circonstances quand même) l'alliance avec Pretorius, alliance féconde puisqu'ils vont créer la vie, mais une vie encore plus folle que la première fois; le sous-texte homosexuel ironique est bien sur entièrement assumé par Colin Clive, Thesiger et Whale. Le film est structuré cette fois de manière à ce que le climax soit bien la création de la fiancée (La formidable Elsa Lanchester, soit Mary Shelley du prologue...). Ainsi les images superbes du laboratoire bénéficient-elles de la montée de tension délirante établie sur toute la première heure, tout en étant aussi inoubliables que dans le premier film.

 

Mieux joué (Ou surjoué, tant l'esprit "camp" est présent sur tout le film), au rythme plus soutenu que Frankenstein alourdi par les difficultés du parlant naissant, le film va aussi plus loin dans les provocations, étant beacoup plus centré sur Pretorius... La censure renforcée l'année précédente a eu du mal avec le film, qui a d'ailleurs sonné le glas des productions Universal d'horreur jusqu'au très moyen The wolf man (1941). Souvent délirant, autoparodique (la façon dont Ernest Thesiger prend son temps pour dire ...le titre du film en voyant Elsa lanchester marcher pour la première fois!), le film a aussi engendré tout un monde, avec l'apparition de scènes fameuses, dont bien sur l'épisode de l'ermite aveugle, le seul vrai ami du "monstre"... celui-ci traverse le film avec de plus en plus de certitude de ne pas être à sa place. Il est souvent assimilé au Christ, de façon évidente: lynché par la foule, ou montré près d'un crucifix, l'une des nombreuses trangressions imposées par cet incorrigible "contrebandier" de Whale. Le film est toujours aussi beau, dans un noir et blanc fait d'obscurité et de maléfices, et il faut voir Thesiger sortir ses petites créatures, hommes et femmes de la taille d'une poupée, qui très vite montrent des vélléités d'échapper à leur créateur fou... Comme d'habitude.

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Published by François Massarelli - dans James Whale
15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 10:38

C'était cuit d'avance... Scott avait beau envoyer démenti sur démenti, estimer en interview que Prometheus est un nouveau film, lié de façon très peu probante à la saga Alien, que si le projet était bien né d'une idée de produire un prequel, donc le film avant le film, du classique de 1979, la comparaison et les rapprochements étaient d'une part inévitables, d'autre part... meurtriers. Alien est un chef d'oeuvre, un film indépassable, séminal et qui a déjà généré trois suites, certaines franchement glorieuses, mais aucune n'est arrivée à sa hauteur. Les trois films ont ensuite contribué à la légende et établi l'idée que tout ceci était un univers à part entière, en ajoutant film après film des éléments à ce monde très particulier, en précisant toujours un peu plus avant le mode de fonctionnement de ces créatures qui semblaient finalement n'exister que pour détruire. En retournant, même brièvement, à la source, Scott prenait un gros risque; je ne parle pas ici du risque de faire un mauvais film, non: le risque de Scott, c'était de fâcher les fans, et ça, c'est inévitable. Soyons beaux joueurs: on a tous un jour essayé de réfléchir à ce fameux Space Jockey, coincé et momifié dans son étrange vaisseau... Si on devait satisfaire tous les fans d'Alien en essayant de lui donner une raison d'être là, ce qui était donc l'idée de départ, on n'y parviendrait jamais. Ajoutons à cela le fait que, si Scott est bien de retour dans l'aventure, ni Shussett ni Dan O'Bannon, ni bien sûr Giger, ni Sigourney Weaver ne sont présents, et admettons que la barre était décidément bien haute. Sans parler de la crainte éventuelle d'un nouveau public crétinoïde pour qui un film tourné six mois auparavant est vieux, qui aurait sans doute amené la Fox à faire un remake du Alien initial... Brr. Donc, l'idée de faire (ou de prétendre faire) de Prometheus un film en marge de la saga était sage. Reste que désormais, il lui faudrait donc être jugé sur ses seuls mérites, et c'est difficile lorsqu'on y voit des images comme celles-ci:

Donc, devant ce qui est à la fois une part de l'héritage d'Alien et autre chose, un prologue et une variation, essayons d'y voir plus clair: Prometheus conte les mésaventures d'un groupe d'humains en proie à des ennuis peu recommandables lorsqu'ils se sont rendus sur une autre planète, amenés par des indices trouvés sur terre: ils sont à la recherche de l'origine de la vie humaine, et ont cette fois enfin des clés pour aller chercher dans l'espace les "créateurs", nommés "ingénieurs" dans le film. Le groupe en question y est particulièrement hétéroclite, formé de plusieurs factions, comme pouvait l'être l'équipage du Nostromo, ...pardon: on avant dit qu'on n'en parlerait pas. Les membres d'équipage, ex-militaires d'un côté, les deux scientifiques (Dr Shaw et Holloway) d'un autre, et enfin la mystérieuse Vickers, une représentante de la compagnie Weyland, pas encore fusionnée avec Yutani... Pour compléter le tableau, un androïde, David, fait le lien entre tous et doit maîtriser une langue ancienne qui pourrait être liée aux "ingénieurs", afin de tenter d'établir une communication. Mais à leur arrivée sur la planète, les membres de l'expédition vont constater que les extra-terrestres y ont bien laissé des traces, mais il ne s'agissait pas de leur habitat, juste d'une étape; leur vaisseau est à l'abandon, envahi d'étranges urnes, et tous les corps des "ingénieurs" sont momifiés... Sauf un.

Les ingrédients de ce film rappellent pour une large part Alien, en effet, par la structure même du film; un réveil dans le vaisseau renvoie directement au début du film initial, la façon dont les membres de l'expédition disparaissent les uns après les autres, et le mystère qui entoure non seulement la mort de leurs camarades, mais aussi ce qui a décimé les "ingénieurs". Le problème du film, c'est que Scott a beau dire qu'il ne s'agit pas d'un prequel, on en sait suffisamment grâce à Alien, pour anticiper sur une large part des révélations qui seront données. Reste le frisson particulier du suspense, les actes gratuits et nombreux (le film regorge de non-dits qui peuvent aussi bien être des actes manqués que des trucs de scénariste, mais font tout son sel...), et un certain savoir-faire, plus le plaisir de repérer dans ce film ce qui renvoie à Alien. Et puis une bonne part de la distribution joue plus que convenablement son rôle, Noomi Rapace en Ripley-bis la première.

Au-delà des critiques des fans d'Alien, qui se plaignent de ne pas avoir de quoi étancher leur soif, on peut se pencher sur la curieuse tendance de ce film à se reposer derrière une bannière créationniste qui renvoie Darwin (Considéré actuellement comme un affabulateur par les intégristes Américains) aux oubliettes, même si elle débouche sur une notion d'un Dieu cruel, méchant, dédaigneux et destructeur. C'est, en 2012, et compte-tenu des tendances de certains groupes religieux aux Etats-Unis, une faute de goût un peu embarrassante, même si une fois encore on n'est peut-être pas au bout de nos surprises avec un film clairement conçu pour n'être que la première partie d'un ensemble plus long: le titre de travail était Paradise. De toutes façons, quant à ce problème idéologique, il y a fort à parier que ce vieux renard de Ridley Scott n'a eu pour seule motivation que de renouer à la science-fiction avec un nouveau jouet qui lui permettrait de faire ce qu'il fait mieux, créer un univers cohérent le temps d'un film... Ou deux: A suivre?

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Published by François Massarelli - dans Ridley Scott Science-fiction
6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 16:31

Classique paradoxal, Dracula en 1931 inaugurait un cycle impressionnant de films fantastiques dont l'héritage serait indélébile jusqu'à nos jours, tout en concrétisant de façon éclatante les promesses de films muets gothiques (The phantom of the opera, Hunchback of Notre-dame, The cat and the canary, The man who laughs, Seven steps to satan) qui ont progressivement accoutumé le public à des ambiances fantastiques. La photo de Karl freund vulgarisait de façon éclatante le style virtuose des films Allemands du début des années 20, et la mise en scène de Tod Browning permettait à celui-ci d'expérimenter son talent pictural étrange... Tout en proposant un film plus que médiocre.

Dracula est un paradoxe, parce qu'il a été préparé de nombreuses années durant, sans pour autant entrer en production, la pièce de théâtre adaptée étant un franc succès dont il fallait tirer tout le jus. et puis la mort de Paul Leni, pressenti pour tourner le film, n'a pas arrangé les choses. Donc une fois le feu vert donné, on a le sentiment que tout ça a été fait vite, et mal. Soyons clair: le travail de Karl Freund est fantastique, et le style "illusionniste de foire" de Browning se prête visuellement de façon très appropriée au film, mais que tout cela est lent... et certains acteurs (L'affreux Dwight Frye, Everett Van Sloan, Helen Chandler) sont tellement déplacés, on ne peut que donner raison à tous ceux qui favorisent la version Espagnole tournée par Melford en parallèle...

Browning n'était pas pour rien un passionné de magie théâtrale: l'impression ici est qu'il n'y croit pas une seconde. Et pourtant, Lugosi, les poses hallucinantes, l'utilisation du silence, les décors énormes: l'influence qu'a eue ce film raté est encore prégnante aujourd'hui... Et l'un des films les plus intéressants dans son sillage reste sans doute le fameux Mark of the Vampire, de... Tod Browning, avec Bela Lugosi, bien sur. Quant au cycle de la Universal, il allait autant, sinon plus, profiter de la poésie nettement plus assumée du très beau Frankenstein de James Whale. Ouf!

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Published by François Massarelli - dans Pre-code Tod Browning
3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 14:23

La confusion des sentiments... Quand on y pense, à part lorsqu'un personnage (Crawford dans Mannequin, par exemple), hésite à se lancer dans les bras de l'amour ou d'une romance apparemment évidente, chez Borzage ce sujet n'est pas courant. Le couple, les amours partagées, sont généralement le fait de deux personnages qui prennent le devant de la scène et dont la réunion devient vite un enjeu inévitable et évident, et bien sûr le centre du film.

C'est ce qui me fait dire qu'avec ce nouveau film MGM, on est sans doute plus dans un univers proche du cinéaste, mais qui lui a été plus ou moins imposé. Il en a fait d'ailleurs un bien beau film, et a pu, de fait, travailler de nouveau avec deux actrices (Joan Crawford, Margaret Sullavan) avec lesquelles il lui avait été bénéfique de tourner, mais on est sans doute plus dans l'univers de Joan Crawford... Celle-ci interprète Olivia (De son vrai nom Maggie), une danseuse qui finit par accepter de se marier avec Henry, un riche fermier du Wisconsin. Il ramène sa femme chez lui, et un huis-clos va se jouer entre cinq personnages: Henry (Melvyn Douglas), conscient du fait que son épouse ne l'aime pas comme lui est amoureux; Olivia (Joan Crawford), embarrassée devant la difficulté de faire naitre en elle un amour pour Henry alors que son attirance pour le jeune frère David est évidente; David (Robert Young), marié à une amie d'enfance, et qui trouve en Olivia des désirs qu'il ne connaissait plus, Judy (Margaret sullavan), qui sait à quoi s'en tenir face aux sentiments de David, mais souhaite quand même aider sa nouvelle belle-soeur à s'intégrer, et enfin Hannah (Fay Bainter), la grande soeur des deux garçons, qui couve ses frères, a fini par accepter Judy qui ne représentait pas un trop gros risque pour elle, mais voit d'un très mauvais oeil l'arrivée de l'intrigante Olivia...

Cette intrigue avec chassé-croisés amoureux se concentre donc plus ou moins sur les amours irrésisitibles mais contrariées de David et Olivia, par lesquelles le drame va se précipiter. Les situations sont parfois complexes, et ne permettent pas toujours la concentration sur ce qui est le vif du sujet dans l'univers de Borzage: ces sentiments qui conditionnent tout. Malgré tout, on voit se dessiner une étrange intimité entre ces êtres, tous finalement seuls les uns avec les autres (En dépit de la présence de nombreux domestiques): autant entre maris et femmes qu'entre beau-frère et belle-soeur (Henry et Judy sont par exemple très complices). Et puis il y a la maison qu'Olivia réclame à Henry, symbole de son élévation sociale, mais qu'elle ne verra jamais complétée... Enfin, pour la première fois mais pas la dernière, Margaret Sullavan montre son sens du sacrifice! c'est peu, dans un film resserré qui a tout d'une adaptation théâtrale, mais les 76 minutes de ce divertissement de luxe sont un excellent moyen d'attendre, de la part de Borzage, les feux d'artifice futurs...

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Published by François Massarelli - dans Frank Borzage
30 septembre 2012 7 30 /09 /septembre /2012 16:31

Enfonçons une porte ouverte...

Charles Foster Kane, éditeur de génie, homme obsédé par sa propre puissance qui consiste bien sûr à manipuler les opinions, meurt seul au terme d'une longue vie. Les médias rapportent l'information, mais le rédacteur en chef d'un studio d'actualités cinématographiques souhaite aller plus loin, se rendant compte qu'on n'en sait pas beaucoup sur le magnat, à part sa longue histoire de collections extravagantes, ses coups médiatiques en tant qu'éditeur d'un journal New-Yorkais, sa fortune, ses deux mariages, et sa mégalomanie symbolisée par sa construction d'un palais immense en Floride.

...En particulier, pourquoi a-t-il dit "Rosebud" juste avant de mourir?

Dans la bande-annonce de Citizen Kane, manifestement supervisée par Welles lui-même, le cinéaste a mis un point d'honneur à faire le contraire de ce qu'on attend de cet outil promotionnel habituellement, en se mettant d'abord en scène en tant qu'auteur, tout en rappelant son passé à la radio, le seul point d'ancrage potentiel du public pour un réalisateur novice: sa silhouette apparait, alors qu'une perche émerge dans le champ, avec le micro qui va lui permettre de faire entendre sa voix. Mais surtout, la bande-annonce donne finalement au public le cahier des charges de sa participation au film, ainsi que la solution de sa petite énigme: des personnages secondaires du film se succèdent à l'écran, en gros plan, en situation sans pour autant que les plans soient tirés du film, et nous donnent ainsi leur avis sur Kane: un communiste, un fasciste, un escroc, un grand homme... Kane, nous dit Welles, n'est rien de tout ça, et il est tout ça à la fois. La forme du film fait écho à cette collection d'avis contradictoires, en nous proposant non pas un, mais 6 points de vues sur le personnage de Charles Foster Kane, créant un puzzle extraordinaire dont l'assemblage délicat va nous permettre d'arriver à la même solution que la bande-annonce nous proposait, avec évidemment beaucoup de substance en plus, des pistes de recherche aussi bien pour les personnages du film, que pour le spectateur. Et puis le portrait d'un homme se dessine, en creux, ayant semble-t-il échappé à tous, y compris à lui-même...

La forme cinématographique de tout film est indissociable du film lui-même, mais avec ce premier film d'Orson Welles, on ne peut absolument pas passer à coté. Ce qui explique sans doute l'impression d'hermétisme ressentie par les gens qui sont plus des consommateurs de film que des cinéphiles aguerris; cette histoire qui ne se raconte vraiment qu'une fois le film fini et refermé, ces informations qui nous apprennent plus sur le protagoniste dont le point de vue est donné que sur le personnage dont nous parle l'anecdote, sont autant de moyens pour Welles (Et le scénariste Herman Mankiewicz, ne l'oublions pas) d'asseoir son propos, l'insaisissabilité d'un homme, aussi connu et public soit-il; un homme public n'est pour nous ce que nous en pensons. Tel geste sera par exemple considéré comme une approche chevaleresque (la déclaration de principes" de Kane par exemple) quand son fidèle collaborateur Bernstein en relate les circonstances, il deviendra une preuve de la duplicité, de l'autoritarisme ou de quelque autre défaut de Kane dans les propos d'un autre, notamment Jed Leland, dont la vie aux cotés de Kane a été particulièrement mouvementée...

On a toutes les anecdotes, la vie aux cotés de "Susan Alexander", actrice et chanteuse ratée dont le grand homme tient à faire une star contre l'avis du public... Le portrait le plus fidèle de Kane, paradoxalement, reste à la fin du film celui proposé par le premier "témoin", le film d'actualités, celui-là même dont ses concepteurs ont dit qu'il était incomplet. Plus on en entend, moins on en sait...

En matière de forme, Welles a décidé semble-t-il de faire un film-somme qui s'approprie avec génie tout le cinéma existant. Je ne saurais dire s'il y est parvenu, mais je pense qu'il a eu raison de tenter cette approche. De fait, l'extraordinaire sens de la composition qu'il manifeste, le génie du chef-opérateur Gregg Toland, la manipulation qui consiste à donner la forme d'un faux film d'actualité, le jeu sur la chronologie, la dextérité des plans-séquences, le travail fantastique et totalement inédit sur la profondeur de champ (un champ d'expérimentation, largement tributaire de Toland, je pense)... A se demander pourquoi certains critiques se sont efforcés de vouloir démontrer l'inanité de ce film (un critique Anglais dont le nom m'échappe semble avoir fait de cette thèse l'oeuvre de sa vie, par exemple!) tant l'adéquation entre forme et fonds, et le bonheur purement cinématographique fourni par ce film sont évidents...

Qui donc est Charles Foster Kane? il se définit lui-même, de fait, comme "un Américain", rien de plus. Pauvre et chez ses parents, il devient riche, placé sous la responsabilité d'un banquier, et sous tutelle, et mourra riche, sous tutelle financière et sous la surveillance de médecins. Le film nous montre la vie d'un homme au-delà de l'heure du bilan, une vie qui renvoie au dernier moment à un endroit secret, tant regretté par le petit garçon devenu un homme: l'inscription Rosebud, lue à la fin du film sur un objet déjà vu, et mentionné même dans deux épisodes du film: une petite luge sur laquelle il s'amusait tant avant que sa mère, pour le protéger de l'influence néfaste et probablement violente de son imbécile de père, ne l'ait confiée à un financier...

Le personnage a bien été façonné sur William Randolph Hearst, c'est un fait, mais la charge contre la magnat de la presse est une fausse piste: Citizen Kane, c'est juste un film qui nous montre qu'à l'heure du bilan, on aura beau faire et on aura beau dire, tout ce qu'on a fait ne pèse pas lourd à coté d'un objet avec lequel on a joué, et qui nous manque cruellement depuis qu'on est devenu un adulte...

C'est dommage, cet avis n'engage que moi, qu'après un tel chef d'oeuvre, Welles n'ait pas fait un seul film aussi bon, et qu'après The magnificent Ambersons, il n'en ait pas fait un seul que je trouve regardable... Au moins, avec Citizen Kane, on a un Rosebud. Pas si mal...

 

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Published by François Massarelli - dans Orson Welles Criterion
26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 16:48

Redskin est un film aussi atypique que passionnant, dont l'existence même ainsi que la préservation tiendraient presque du miracle... Son réalisateur, lui aussi forcément original, était d'abord un musicien, et serait entré dans le monde du cinéma en composant des partitions pour les films de Thomas Ince. Il convient d'être prudent lorsqu'il s'agit de parler des films de ce producteur, dont on sait qu'il n'autorisait que rarement ses collaborateurs à tirer la couverture à eux, mais Schertzinger aurait donc débuté dans la carrière en 1915 ou 1916, avant de mettre en scène des films à partir de 1917. Peu de films importants, surtout du solide travail de studio, et du reste c'est en tant que réalisateur sous contrat à la Paramount qu'il s'est vu attribuer la mise en scène de ce film...

Le muet était vieillissant, et à cette période, tous les studios essayaient pour leurs films plus modestes de nouveaux gimmicks: musique synchronisée, couleurs, écran large... Redskin, production Paramount, a pour sa part été l'un des longs métrages en couleurs qui se sont distingués une fois que la compagnie Technicolor a commencé à collaborer avec d'autres studios (The Viking pour MGM, The black pirate pour UA, etc...). Le film a été largement tourné en Arizona, sur la terre des Navajos, là même ou quelques années plus tard John Ford viendra tourner ses plus beaux films. Redskin raconte une histoire d'intégration ratée pour un Navajo joué par Richard Dix (Pour justifier sa présence, le héros est né d'un père Indien, et d'une mère Anglo-Saxonne), qui tente de passer par l'université, pour constater qu'il n'est pas accepté à part entière. De retour chez lui, il est rejeté parce qu'il a trop facilement embrassé les valeurs et la science des blancs...

Tout en étant très classique dans sa mise en scène, et en possédant un scénario qui ne brille pas par son originalité, le film est plutôt intéressant pour les thèmes qu'il développe, tout en les fondant dans le tissu mélodramatique de l'ensemble.

Il aborde la question de l'intégration en ménageant toutes les sensibilités, nous dit que vouloir forcer l'intégration est une erreur, tout en admettant que les groupes de Natifs Américains se doivent d'accepter une part d'évolution et d'acquisition de la culture Anglo-Saxonne; le film condamne ouvertement le paternalisme aveugle, et le racisme sous-jacent à travers une scène durant laquelle Wing Foot (Richard Dix) est invité à une fête au cours de laquelle il sera agressé pour s'être approché trop près d'une blanche, ou plutôt pour avoir laissé la jeune femme s'approcher de trop près. L'exploitation éhontée et malhonnête des possessions des Indiens (Un ingrédient assez courant du mélodrame, bien sur) est montrée à travers l'anecdote d'un gisement de pétrole situé sur les réserves.

Enfin, le film fait oeuvre de pionnier en étant situé en plein territoire Navajo et Pueblo, sur des sites historiques difficilement accessibles (L'un des villages est désormais une destination touristique, mais on ne peut y accéder que grâce à une route tracée justement pour les besoins du tournage de ce film...), avec respect pour les populations locales même si aucun des acteurs principaux n'est un Indien; le Technicolor (Utilisé uniquement sur les épisodes situé en terre Indienne) rend justice de façon intéressante, quand on connait les limitations chromatiques du procédé à deux bandes, à la coloration particulière de ces régions de l'Arizona (Voir à ce sujet The Searchers, de John Ford). et de fait, le film rappelle la nécessité pour tous d'une multitude de cultures, et l'importance de préserver sans pour autant refuser toute assimilation ou évolution, les traditions et le tissu culturel des tribus du Sud-Ouest Américain...

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Published by François Massarelli - dans Muet 1929 Technicolor *
26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 13:44

Monument Valley, John Wayne, la cavalerie, la camaraderie virile, Ben Johnson et Harry Carey Jr, les soucis familiaux au milieu des conflits contre les Apaches, et Victor Mclaglen en Sergent quincannon alcoolique. Cet inventaire renvoie non seulement à ce film, mais aussi à Fort Apache et She wore a yellow ribbon, deux films remarqués parmi ceux que Ford a fait durant les années 50: plus traditionnels dans leur approche (par opposition à l'allégorie Westernienne de Three Godfathers, et à l'égarement d'une adaptation peu convaincante, pour rester poli, de Graham Greene: The fugitive), entièrement situés dans le cadre de la cavalerie à la fin des guerres Indiennes, sur la frontière, à chaque fois symbolisée par Monument Valley. Les trois films ont pour point commun d'être adaptés des nombreux écrits de James Warner Bellah surl'époque glorieuse de la cavalerie.

 

Wayne y est le Colonel Kirby Yorke, en pleine campagne contre les Apaches, qui se sont unis contre le poste frontière, et passent leur temps entre le nord du Rio Grande (Soit les Etats-Unis) et le sud du Rio Bravo (la même rivière, mais coté Mexicain); comme un malheur n'arrive jamais seul, il voit débarquer son fils, qu'il n'a pas vu depuis quinze ans, et qui s'est enrôlé dans la cavalerie suite à son exclusion de West Point. Ils arrivent très vite à un accord: afin de laisser au gamin la chance de faire ses preuves, toute mention du lien de parenté sera bannie, mais il ne faut pas qu'il s'attende en retour à la moindre démonstration d'affection de son père. Et puis, tant qu'à faire, l'épouse de Yorke, Kathleen, qui est séparée de lui depuis 15 ans, débarque à l'mproviste pour récupérer le fiston... Pendant ce temps, les Apaches s'affairent...

 

Il y aurait beaucoup à dire, comme toujours, sur la géographie menteuse de Ford: Monument Valley sur la frontière Mexicaine, il fallait l'oser. Mais le décor, ici permanent, puisque le fort est construit sur un flanc d'une de ces gigantesques Mesas, est un moyen pour Ford de rappeler la présence majestueuse de ces mastodontes de pierre qui continuent à défier le temps, et qui sont le territoire des Navajos. Une fois de plus, le réalisateur (Qui dérogera pourtant à cette règle dans The Searchers) fait d'ailleurs appel à des hommes du cru pour figurer ses trois tribus Apaches qui ont, exceptionnellement, partie liée dans le film. Mais le conflit avec les Indiens passe clairement au second plan, derrière la confrontation de la dernière chance entre Kathleen (Maureen O'Hara, une immense actrice comme chacun sait) son colonel de mari.

Sans doute un peu trop ouvertement conçu comme un galop d'essai pour le studio Republic pictures afin de leur fournir un succès facile avant d'aller en Irlande dépenser les sous du producteur Herbert Yates sur le tournage de The quiet man, le film souffre de baisses de régime, de ces multiples intermèdes de chansons folkloriques interprétées par les Sons of the pioneers, dont on se dit qu'ils ont du payer le réalisateur pour faire leur promotion tellement ils sont présents... Mais comme toujours avec Ford, le film est sans doute décevant, trop copié sur les deux films susmentionnés pour être vraiment intéressant, mais il y a des plans, des gestes, des compositions, qui au détour de chaque scène, rappellent que même en sommeil ou en service commandé, Ford reste l'un des plus grands. La scène ou Mrs Yorke vient rendre visite à son fils, et le temps s'arrête, sur les visages des amis de Jefferson Yorke, qui n'en croient pas leurs yeux d'une telle apparition, ou encore la tendresse lointaine et gauiche manifestée par Kirby Yorke à l'égard de son fils... On ne se refait pas.

 

La morale, c'est que non seulement le film aura un petit succès tranquille et engrangera les espèces espérées par Yates, et par ford qui souhaitait être totalement libre sur son film suivant, mais en prime The quiet man, auquel Ford tenait tant, s'est fait et bien fait. et le trio Wayne-O'Hara-McLaglen a pu s'y retrouver avec les résultats réjouissants que l'on sait...

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Published by Françoic Massarelli - dans John Ford Western John Wayne
25 septembre 2012 2 25 /09 /septembre /2012 18:44

Retournant à du matériau proche de ses préoccupations, le deuxième film de borzage pour MGM est superbe, illuminé par les prestations de ses deux stars, l'un comme l'autre des monstres sacrés: Spencer Tracy, avec lequel le réalisateur a déjà fait trois films, et Joan Crawford qui retournera à deux reprises avec lui. Dès le point de départ, Mannequin s'installe en marge du rêve Américain, dans les quartiers les moins reluisants de new York, mais bien loin des rêves de Chico dans Seventh Heaven, ou des vagabonds de A Man's castle: pour Jessie (Joan Crawford), le rêve est au début du film plus l'unique moyen de tenir debout qu'un véritable espoir. Non qu'elle n'essaie de s'en sortir, ou qu'elle cesse d'y croire: chaque jour à l'usine est un acte de foi. Mais elle n'est pas aidée: son père est un bon à rien à moitié gâteux qui joue de temps à autre au tyran domestique, son frère un incapable militant, et qui se destine sans doute à faire son trou dans la pègre pour s'en sortir, et sa mère souffre le plus en silence possible, mais demande quand même régulièrement à sa fille l'argent qu'elle a gagné pour satisfaire aux caprices des deux hommes de la maison. Afin d'échapper à tout ça, Jessie se marie avec son petit ami Eddie, mais c'est une mauvaise idée, il est aussi feignant que les deux autres réunis. C'est dans ce contexte que Jessie rencontre un homme qui a tout: J. L. Hennessy (Spencer Tracy), un armateur qui a construit une entreprise qui fonctionne très bien, un patron qui a la confiance de ses employés. Il a tout, il est riche, mais à compter du jour de sa rencontre avec Jessie, il va vouloir ce qu'il n'a pas: la jeune femme, en effet, dont il a compris qu'elle était mal mariée, et qu'elle ne pouvait que finir avec lui...

Le metteur en scène s'est clairement passionné pour ses personnages, et l'histoire est filmée avec une immense conviction contagieuse, comme une comédie sans en être une. L'amour fluctuant de Jessie pour Eddie, celui plus difficile à définir qu'elle va progressivement ressentir pour John L,  sont des pistes à suivre sans effort pour le spectateur grâce à la grande aisance de Borzage avec non seulement la représentation des sentiments, mais également sa capacité à éveiller chez le spectateur des échos des sentiments des personnages: il suffit de voir Spencer Tracy ici pour comprendre que Jessie finira mariée avec lui et heureuse: travail d'acteurs, oui, mais aussi un savoir-faire inimitable en matière de mise en scène du sentiment amoureux...

Un aspect récurrent en particulier est ici traité de nouvelle façon, plus complexe qu'à l'accoutumée: Cette faculté qu'ont certains personnages des films de Frank Borzage à agir en qualité de bonne fée, à la façon dont la marraine de Cendrillon lui met le bonheur clés en mains en créant les conditions de sa réalisation, se retrouve ici sur un personnage négatif, Eddie, qui entend profiter de l'affection qu'à J.L. Hennessy pour son épouse, et en profiter financièrement. La transformation (Citrouille en carrosse dans Cendrillon) qu'Eddie propose à Jessie est de divorcer de lui, afin de se mettre en position de séduire Hennessy, et au final de lui prendre tout son argent de manière à ce que tous deux, Eddie et Jessie, en profitent. C'est, bien sur, inacceptable, mais cela va permettre un point positif: en entendant Eddie lui donner cette idée odieuse, Jessie réalise qu'elle ne peut pas l'aimer, et le quitte sans aucun regret. Mais Hennessy lui-même, obsédé par Jessie, fait tout pour qu'un jour elle se retrouve chez lui, et ce jour arrive à l'occasion d'une réception luxueuse... Mais ici, la bonne fée se confond évidemment avec le prince, puisque Jessie a dansé avec lui lors de leur première rencontre. Enfin, Jessie elle-même y va de sa manipulation, en souhaitant quitter Hennessy alors que celui-ci est riche: elle entend lui prouver qu'elle ne l'a pas épousé pour son argent. Mais elle veille sur lui de bien d'autres façons, comme le prouve la très jolie fin, d'une grande délicatesse...

Autre allusion à la transformation de Cendrillon, l'accent mis sur les vêtements de Joan Crawford, dont par exemple le métier de chorus girl n'est capté que dans les coulisses: elle y est vue se changeant, passant d'un atour à l'autre. Et bien sûr, quand elle devient mannequin, un défilé donne lieu à une scène de comédie durant laquelle le destin du couple Hennessy va se jouer: cette scène durant laquelle la jeune femme est vue avec plusieurs toilettes différente tient lieu de bal pour Jessie et Hennessy, et c'est le point de départ de leur relation amoureuse...

Le film est typique de la fin des années 30, pas très éloigné de Capra dans sa représentation d'une Amérique volontariste, dans laquelle ceux qui cessent d'y croire (la mère), ou qui se contentent de la facilité (Les hommes autour de Jessie) sont condamnés à la stagnation. Il faut persévérer, nous dit Borzage par le biais de l'exemple de Hennessy qui a réussi sans marcher sur personne, ou par l'exemple de Jessie qui ne va jamais baisser les bras et croire, surtout devenue enfin seule, à la possibilité de s'élever. Cette métaphore spatiale de l'élévation physique qui symbolise l'ascension sociale, est toujours aussi importante chez Borzage, qui joue avec les ascenseurs et les escaliers pour nous montrer le chemin, dès la première scène: Jessie rentre chez elle, et monte un escalier: elle est fatiguée, mais parvient enfin au sommet. Quel contraste avec la scène durant laquelle elle se rend chez Hennessy, mais tente de partir, alors que Tracy essaie de la retenir en bloquant l'ascenseur! Chez ce doux rêveur millionnaire, au passage, on constate qu'il a un peu réalisé l'ambition de Chico: il vit dans un magnifique appartement au sommet d'un building, Et il est riche...

Après un Big City en demi-teintes, Mannequin prouve que Borzage est chez lui à la MGM, qu'il n'a rien perdu et qu'il a de beaux films à faire: il ne s'en privera d'ailleurs pas...

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Published by François Massarelli - dans Frank Borzage
23 septembre 2012 7 23 /09 /septembre /2012 17:02

Au moment d'entrer dans ce film, il convient d'abandonner une grande part de nos habitudes de spectateur tant il est difficile de considérer Pandora comme les films contemporains de sa sortie. de plus, le quatrième film d'Albert Lewin est le plus représentatif des six qu'il a réalisés, étonnants mélanges souvent admirables (The picture of Dorian Gray) mais parfois bien déroutants (Saadia) pour ne pas dire risibles (The living idol) de film sentimental ou d'aventures, de fantastique à tiroir, et d'imagerie surréaliste. Le metteur en scène est connu pour son oeuvre de producteur, aussi, et de fait, on a toujours l'impression avec lui de voir des films faits en marge: du système, de sa vraie carrière, des studios, même si trois d'entre eux ont été faits à la MGM, et surtout des genres établis et des sentiers battus. Tourné avec des capitaux Anglais, mais aussi l'appui de la MGM qui prêtait Ava Gardner à Lewin, tout en distribuant le film, Pandora est aussi le premier film complètement en couleurs du metteur en scène, qui avait jusqu'à présent inséré dans ses oeuvres en noir et blanc des séquences (The moon and sixpence) et des plans (The picture of Dorian Gray, The private affairs of Bel-Ami) en Technicolor, qui tous tournaient autour de la découverte par le spectateur d'un tableau ou groupe d'oeuvres, qui devaient nécessairement trancher sur le reste de l'oeuvre par le biais du soudain, et brutal, changement de couleurs. On retrouve dans Pandora cette notion d'une oeuvre picturale qui est au centre du film, ou en cristallise certains aspects, mais elle s'insère bien plus dans l'étrangeté globale de l'intrigue, d'une part, et Lewin bénéficie en plus du talent exceptionnel de Jack Cardiff dont le talent pour la couleur permet au metteur en scène de pouvoir avoir le sentiment constant d'évoluer dans des tableaux... Autre constante de l'oeuvre ici dûment respectée, un narrateur choisi parmi les protagonistes s'adresse directement à nous, et va nous diriger sur l'ensemble du film, nous offrant parfois une grille de lecture souvent un peu décalée. Après Herbert Marshall et George Sanders, c'est à un autre Anglais, Harold Warrender, que cette tâche incombe.

 

Des pêcheurs au large d'une petite plage méditerranéenne ont ramené deux cadavres, celui d'un homme et d'une femme enlacés. Geoffrey Fielding, un archéologue Britannique résidant dans les parages, qui admet avoir prévu cette macabre découverte, se souvient: la femme s'appelle Pandora (Ava Gardner), et elle est le centre d'une bande d'amis, mais elle est surtout la proie du désir de tous les hommes: un ami commun (Marius Göring) s'est suicidé lors d'une soirée un peu trop arrosée, après que Pandora ait résisté à ses avances. Elle est aussi aimée de Stephen, un pilote automobile obsédé par un record de vitesse. Mais elle attend mieux: jusqu'au jour ou elle a décidé d'aller, à la nage, rencontrer le mystérieux inconnu (James Mason) dont le yacht mouille à quelques mètres du rivage; lorsqu'elle se rend dans la cabine de l'homme, elle le trouve en pleine activité: il est justement en train de la peindre... Très vite, Fielding soupçonne Hendrik Van Der Zee, le très aimable mais aussi très secret inconnu, d'être le fameux "Hollandais Volant", cet homme qui selon la légende survit entre la vie et la mort depuis 400 ans pour expier le meurtre de son épouse, jusqu'à ce qu'il l'ait retrouvée, ou remplacée par une femme qui daigne mourir pour lui...

 

Forcément, on reconnait les obsessions surréalistes, à travers cette histoire d'amour fou qui emporte tout sur son passage, à commencer par la logique. Et de fait, le film est entièrement soumis à cette lecture surréaliste du monde, aussi bien dans son intrigue que dans les efforts picturaux fascinants: on le voit dès le début, après que le prologue du film nous ait montré l'anecdote des marins: un plan de la plage montre un amas de filets dont émergent deux mains, qu'on croirait en bois, et qui sont toutes deux dirgées vers un livre ouvert... Hendrik Van Der Zee représente pour Pandora, fatiguée de n'éveiller le désir qu'à des hommes trop petits pour elle, un absolu qui justifiera tous les sacrifices, et elle ne s'encombrera de rien (Pas même de vêtements, d'ailleurs) le moment venu. L'oeuvre d'art qui est au centre du film, et qui en est la clé, semble être située à l'origine de toute cette histoire, tout en étant un aboutissement du film. D'ailleurs le tableau apparait dans deux scènes qui se font écho: la première rencontre entre Pandora et Hendrik, puis la dernière: les deux sont faites dans les mêmes circonstances, pandora arrivant nue sur le bateau, puis découvrant le tableau. La première se conclut par l'effacement des traits de la jeune femme du tableau, la deuxième par l'acceptation de son destin par la jeune femme qui a enfin compris qui elle était, et ce qu'elle venait faire là... Le retour à la réalité pour le spctaceteur s'effectue par le biais d'un plan de sablier qui éclate littéralement...

De plus, les anecdotes proches du rêve abondent: la mort d'un toreador qui est distrait parce qu'il vient de voir, dans le public, l'homme qu'il a tué la veille, ou encore les joyeux fêtards qui prolongent leur soirée arrosée avec jazz de circonstance (On est en plein à la fin des années 20) sur une plage au milieu de statues qui ont été repêchées et entreposées là, occasionnant des visions inattendues de musiciens qui jamment avec les statues... Le film joue beaucoup sur ces superpositions et collages inattendus, parfaitement dosés. Les interprêtes sont parfaits, James Mason en tête. Autant d'aspects qui facilitent l'adhésion pour le public, qui a d'ailleurs fait du film un véritable succès, le dernier de la carrière erratique de son réalisateur.

 

Pour finir, qu'il me soit permis une remarque très personnelle: ici, on tue un toreador, un petit plaisir qui ne se refuse pas tant ces petits êtres qui gesticulent en tenue ridicule devant les taureaux me semblent détestables...

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Published by François Massarelli - dans Albert Lewin
18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 12:58

Rebaptisé de façon explicite Stairway to heaven, en référence à cet escalier visible qui mène au paradis, ou par lequel on en revient, A matter of life and death est le plus extravagant des films des annnées 40 signés par le duo des Archers (Powell & Pressburger), si ce n'est de toute la filmographie mondiale. Concernant le cas d'un pilote d'avion qui a sauté sans parachute de son avion en flammes, mais a été sauvé par l'amour, il montre le combat, dans l'au-delà, entre ceux qui souhaitent que le jeune homme aille au bout de sa mort, et ceux qui souhaitent que Peter Carter au contraire, puisse bénéficier de sa vie, et filer le parfait amour avec la jeune femme dont il est amoureux. Le film divise nécessairement, même si de plus en plus de gens, désormais familiers de l'univers si particulier des deux auteurs, y succombent désormais sans réserves. En plus de sa singularité, le film est aussi remarquable pour son utilisation de la couleur, unique en son genre, et son étrange situation, né d'un projet de propagande, à un moment ou la Grande-Bretagne se découvrait soudain "envahie" par un grand nombre d'Américains, il fallait pouvoir rappeler la possibilité de cohabiter. C'est le sens du "procès" de Peter Carter, au paradis, qui occupe le dernier acte du film. Le procureur choisi par les responsables du Paradis est un Américain mort en 1775, qui va devoir déterminer si Peter Carter n'est qu'un Anglais de plus, un homme qui va participer à sa façon à la longue tradition criminelle et colonisatrice des Anglais vis-à-vis des Etats-Unis, ou s'il faut le laisser vivre car il n'est pas responsable des péchés de ses ancêtres...

Le film commence par un prologue inattendu, qui situe de fait le film dans un monde à part: une voix off commente la vision de galaxies, d'étoiles, avant de nous entrainer à le suivre vers la terre. Une vision de l'Europe, sous un épais brouillard, montre les ravages de la guerre, avant qu'on ne se trouve face à un avion en perdition. Le pilote Peter Carter (David Niven), dernier survivant, annonce à qui peut l'entendre à la radio qu'il va se sacrifier, n'ayant rien d'autre à faire que de bruler avec son avion. Il a près de lui le corps de son meilleur ami, mort peu de temps auparavant, et il n'a pas de parachute, ayant préféré laisser ses hommes sauter à sa place. La conversation solennelle prend un tournant particulier lorsqu'il s'établit un lien très fort entre Carter et la jeune femme à l'autre bout du film, June (Kim Hunter), une WAAC Américaine: ils viennent de tomber amoureux l'un de l'autre, et la conversation se finit sur des adieux... Puis on assiste au "réveil" de Carter, sur une plage immense. Il réalise bien vite après un peu de confusion qu'il n'est pas mort, contre toute attente... Pendant ce temps, dans l'au-delà, son ami l'attend. Mais Carter rencontre June sur la plage, et va tout faire pour rester en vie. 

La forme fantastique du film va permettre à Powell de jouer avec les images de multiples façons. Si peu d'éléments du film nous permettent de conclure que cette histoire de paradis est réelle ou imaginée par Peter Carter dont le cerveau est temporairement dérangé, les cinéastes brouillent de toute façon les cartes... Et le passage du Technicolor au Noir et blanc, et réciproquement, est l'un des moyens utilisés par Powell pour montrer l'intrusion du Paradis dans le monde réel; le principal "passeur" de ce changement est Marius Göring, qui jour un Français guillotiné durant la révolution, un peu précieux et doté d'un certain esprit. Son rôle est de ramener des morts vers la Paradis, mais il admet avoir "raté" Peter Carter "à cause du brouillard"... La scène durant laquelle il regarde une rose en noir et blanc au Paradis, qui se pare soudain de couleurs vives est admirable, un raccourci superbe pour permettre un passage facile d'un monde à l'autre. Incidemment, le personnage fait une remarque qui ajoute un petit grain de sel: "Voilà ce qui manque à mon monde, le Technicolor"! Un hommage qui ne manque pas de prix de la part d'un cinéaste qui maitrise de façon impressionnante la technique de la couleur... D'autre part, les intrusions du passeur dans la vie de Peter sont marquées par un arrêt brutal du temps, comme lors de cette scène durant laquelle June et le docteur Reeves, son ami, sont tout à coup figés lors de leur partie de tennis de table... Sous les yeux un peu ébahis de Peter Carter qui lui continue à bouger et deviser avec son "conducteur"... 

Le docteur Reeves n'est en rien un personnage anodin: c'est lui que June et Peter consultent pour déterminer si le soldat a oui ou non un problème de santé qui expliquerait ses hallucinations, ou s'il est bel et bien passé à coté de sa mort. Joué par Roger Livesey, le formidable acteur à la magnifique voir sensuelle et charnelle de Colonel Blimp et I know where I'm going, Reeves complète avantageusement Peter Carter, soldat très britannique que son flegme risque d'identifier aux yeux de ses juges au cours de son extraordinaire procès dans l'au-delà, à l'archétype de l'ennemi Anglais; Reeves est un bon vivant, scientifique épris de vitesse, curieux de tout, et qui s'est construit une camera obscura dans son pigeonnier plus pour veiller sur ses semblables que pour les surveiller. Il a un certain sens du sacrifice qui va être mis à profit lors de l'intrigue, mais est aussi épris de vitesse, de sensations et de sport: il tend à conduire une moto de façon un peu trop spectaculaire, ce qui lui sera fatal. Surtout, il a l'esprit ouvert: il sait reconnaitre les défauts passé de son peuple, mais s'ouvre à l'Amérique, par le biais de son amie June, mais aussi parce qu'il sait que les deux peuples doivent fonctionner ensemble. C'est tout le sens de son intervention au procès "Paradisiaque" de son ami Peter Carter. La dernière partie du film, qui voit reléguer Carter et June au second plan, est d'ailleurs une confrontation entre Reeves-Livesey, qui défend l'idée de laisser vivre le solat Carter, et Raymond Massey en Abraham Farlan, procureur mu par sa haine des Anglais... C'est un combat d'idées, dont sont témoins des milliers de soldats et autres personnes morts, des Anglais, des Américains, des Indiens, des Irlandais, Australiens... 

On peut penser que David Niven (Carter) et Kim Hunter (June) disparaissent un peu trop facilement derrière le choc de titans représenté par le "duel" Livesey-Massey. peu importe: avec son style personnel, léger et si Britannique, Niven joue de son capital de sympathie, tout en donnat corps à l'instinct anti-Anglais des Américains présents dans le film, et la jeune Kim Hunter est parfaite en volontaire un peu dépassée par les évènements, mais motivée par un amour soudain, et qu'elle identifie comme franchement surnaturel. On voit aussi dans le film la formidable Kathleen Byron, qui reviendrait dans le film suivant de Powell et Pressburger, Black Narcissus, ainsi que dans le trop méconnu The small black room. Elle est ici un ange bien particulier, dont le rôle est d'accueilllir les nouveaux arrivants dans un Paradis très administratif, mais dont les cinéastes ont pris le parti de faire un endroit qui n'est en rien une caricature: juste une allégorie... et le choix d'inverser le parti-pris des couleurs de The Wizard of Oz (Ici, c'est le monde fantastique qui est en noir et blanc), permet aux metteurs en scène d'indiquer le prix de la vie, pour Peter Carter, comme pour n'importe qui d'autre.

Ce film est unique non seulement dans la thématique particulière de l'intrigue mais aussi parmi les films de propagande de l'époque. Powell d'ailleurs cède à une tentation qui est presque une provocation: dans un film qui entend plaider pour l'amitié nécessaire entre Américains et Anglais, il ne se prive pas de sortir des placards les gros clichés sur les Américains, qui se comportent comme des Vikings au Paradis, et qui sont terriblement intolérants lors du procès. Mais le film atteint deux buts, par les moyens extravagants que les cinéastes se sont fixés: le message passe de manière claire, et on a ici une histoire d'amourr excentrique, unique en son genre, et à laquelle on revient fréquemment. Ce n'est peut-être pas le meilleur film des Archers (quoique ça se discute), mais c'est l'un des plus attachants...

 

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Published by François Massarelli - dans Michael Powell Criterion