Un tel film ne pouvait se faire qu'à la Warner, dans cette première moitié des années 30, et on a le sentiment que seul Wellman
pouvait le mener à bien... il décrit les errances de trois jeunes gens, et leurs compagnons, dans les Etats-Unis de 1933, en proie à une solide crise qui fait des victimes dans tous les foyers.
Le metteur en scène s'est enthousiasmé non seulement pour un sujet qu'il avait déja abordé sous un angle plus esthétique que militant (Beggars of life, avec des adultes toutefois
en 1928, mais c'était avant la crise, justement), et auquel il revient dans des conditions plus proches du documentaire, exalté par le parlant, et semble-t-il poussé par ses interprètes qui sont
tous formidables, Frankie Darro en tête... Le film dépeint une fraternité entre les jeunes, qui dépasse d'ailleurs les barrières raciales, ce qui est particulièrement notable, même si c'est sur
ce point assez timide.
L'histoire part d'une situation adolescente comme il en existe des centaines,
dans les comédies de campus des années 20: Ed et Tommy sont deux copains qui ne sont pas fortunés, mais qui aiment à s'amuser le soir dans le tacot invraisemblable de Ed, et qui sont de toutes
les fêtes, jusqu'au jour ou le chômage touche aussi bien la mère veuve dee Tommy que le père d'Ed. ils partent donc en train pour aller ailleurs trouver du travail, et se retrouvent bien vite
piégés dans une vie sur la route qui n'est pas sans dangers...
Passionnant et court, le film n'écarte aucune forme de réalisme, montrant non seulement les rapines, que la réaction des
autorités locales devant ces afflux de jeunes désoeuvrés (Des milices aidées de la police, dont les méthodes ne sont pas tendres pour les faire déguerpir), que le viol dont est victime une des
jeunes. On notera toutefois la ligne de conduite toujours décente et empreinte de morale de Ed et de ses deux amis, qui participent ici de la politesse de la fiction... Le film se termine avec
l'intervention de la NRA: non pas le lobby des armes, mais la National Recovery Administration, officine mise au point sous l'administration Roosevelt pour commencer à mettre en place le New deal;
cette intervention permet de rassurer, et de finir sur une note d'espoir, bien dans la ligne éditoriale d'un studio qui était partie prenante de façon sans doute un brin opportuniste d'une
politique volontariste. Mais cette tendance à ménager le spectateur comme les dirigeants d'un pays part d'un bon sentiment, ce qui n'est pas condamnable (Même si c'est plus le bon sentiment du
studio que celui de William "Wild Bill" Wellman...), et surtout rien à la fin de ce film ne peut diminuer la force des 60 minutes qui précèdent cet épilogue heureux...
Deuxième film de Murnau a avoir été conservé in extenso (Après l'obscur Der gang in die Nacht), ce film connu en France sous le titre adéquat de La découverte d'un secret (C'est d'ailleurs le sous-titre de la version Allemande), a souvent eu la réputation d'être un film d'horreur, à l'époque maintenant lointaine d'avant la vidéo de salon, durant laquelle les films étaient surtout connus par leurs titres... en effet, derrière le plutôt neutre 'Chateau des oiseaux' du titre Allemand, se cachait la plus sombre perspective du "Chateau hanté" du titre Anglais du film (Haunted castle), probablement trouvé par un exploitant peu scrupuleux qui entendait capitaliser sur la sulfureuse réputation de l'auteur de Nosferatu et Faust... Pourtant, ce film parle surtout d'une machination effectuée par un homme accusé d'un crime dans le but de prouver son innocence, et se passant selon la tradition théâtrale quasiment uniquement dans un sombre manoir, mais à l'exception d'un rêve supposé apporter un peu de comédie, pas de fantôme ni de monstre à l'horizon...
Le comte Oetsch s'immisce parmi les invités d'un week-end de chasse au chateau Vogelöd, ce qui n'arrange personne, puisqu'il a la réputation d'avoir tué son frère, dont l'épouse désormais remariée à un vieil ami de la famille ne lui a jamais pardonné. Il a été acquitté, mais un doute subsiste, et le comte s'installe manifestement sans scrupules au chateau, semblant même se délecter de l'effet de rejet que semble provoquer ses allées et venues sur les autres invités. Mais lorsque le père Faramund, autre invité arrivé entre temps, ne revient pas d'une promenade, on ne tarde pas à accuser de nouveau le comte de cette disparition suspecte...
Le film est plutôt un de ces travaux de jeunesse, un de ces nombreux tatonnements qui jalonnent le parcours du cinéaste. L'énigme posée par le film reste sans intérêt, et il semble que pour Murnau, l'essentiel du film était de pouvoir s'amuser avec les décors, à suggérer par exemple des émotions par le seul placement des personnages. La composition est donc constamment inventive, le travail des décorateurs aussi. Pourtant, pas d'expressionisme, ici, tout au plus certains intérieurs se parent-ils d'une plus grande abstraction au fur et à mesure que le mystère se dévoile... Le rythme du film a également été travaillé, de façon à jouer sur la lenteur de l'action; reste que ce film préfigure par certains cotés Tartuffe dans la façon dont Murnau et Carl Mayer placent leurs personnages au coeur du chateau, et du drame, et que le récit cruel de ce comte qui tout en cherchant à prouver son innocence, se repait de sa marginalisation, renvoie à ces nombreux personnages exclus dans l'univers du cinéaste, de Terre qui flambe à Tabu en passant par Nosferatu et Le dernier des hommes...
En arrivant à la UFA, Murnau fait face à la possibilité de sceller une fois pour toutes sa place de premier rang dans le cinéma Allemand, et il revient de loin... Produit par le minuscule studio Prana Films, son Nosferatu est à la limite du cinéma amateur, dans son pedigree sinon dans son style (on en est même loin!) et beaucoup de ses films ont été tournés grâce à des mécènes ou pour des compagnies moribondes. Arrivé à la firme la plus prestigieuse du pays, et l'une des plus importantes en Europe il va consacrer ses efforts sur trois films, tous mettant en scène la plus grande vedette du cinéma Allemand d'alors, Emil Jannings. Chaque film l'occupera un an, et si les styles de chacune des trois histoires et le "genre" choisi diffère, les apports techniques de cette triplette magique seront énormes, menant tout droit à une carrière à Hollywood, et à Sunrise... Cela étant dit, ce "Dernier des hommes" est un film paradoxal, un objet à deux faces, une sorte de classique officiel et obligé, à la Citizen Kane et un vestige du passé qui peut éventuellement être d'un abord difficile... C'est aussi une oeuvre dont la beauté est essentiellement formelle.
Côté face, le film porte la marque de ce que Carl Mayer avait appelé le "Kammerspiel", expérimentant sur deux films (Scherben, de Lupu Pick en 1922, et Sylvester -film perdu- du même l'année suivante) des drames intériorisés, narrés sans intertitres. Le film de Murnau allait donc porter cette idée à son apogée, réussissant à prouver qu'on pouvait se passer de ces encombrants textes, ou éventuellement les traiter comme de l'image. Cette histoire de vieux portier d'hôtel fier de son image et de prestige, qui est relégué aux toilettes à cause de son age, et qui ne supporte pas l'humiliation, au point de voler son ancien uniforme pour ne pas perdre la face en son domicile, est entièrement racontée de façon inventive par les images seules. Murnau et son chef-opérateur Karl Freund ont libéré la caméra de ses chaines, d'une façon spectaculaire, sans jamais perdre en lisibilité. Le film est une prouesse constante, montrant la maîtrise d'un cinéma total dont le metteur en scène faisait preuve à ce moment...
Côté pile, le film souffre un peu aujourd'hui d'être justement cette prouesse technique, et manque de coeur, un reproche que je ferais à d'autres films de Murnau en Allemagne du reste, Faust en tête. Sans pour autant se désintéresser du vieil homme interprété par Jannings, on a le sentiment que l'humour du film (Et il n'en manque pas) joue un peu contre lui... Et cette situation, quoique inspirée de façon évidente (et non officielle) par Le manteau de Gogol (Murnau n'en était pas à sa première adaptation pirate, décidément...), est particulièrement Germanique, liée à ce prestige de l'uniforme incarné par le vieux portier...
Le film souffre aussi de son épilogue, bien sur, ce qui est souvent relevé. Le portier et un homme qui a sympathisé avec lui quand il était au fond du trou sont devenus riches, et dans le même hôtel, festoient à s'en éclater la panse... Qu'il y ait un happy end ne me gène en rien, mais qu'il faille 14 minutes pour voir deux hommes satisfaits après avoir été dans les tréfonds de la tristesse, manger, se rengorger de leur soudain attrait auprès de ceux qui auparavant les méprisaient, c'est excessif, et ça gâche le film. N'allons pas jusqu'à en accuser "les producteurs", air connu, je doute que les décideurs de la UFA aient pu imposer quoi que ce soit à leur nouveau poulain en 1924... Par ailleurs il est intéressant de constater que si le metteur en scène allait intégrer à son style les intertitres "animés" (Voir Sunrise à ce propos), il n'allait pas pour autant réitérer l'expérience de ce Letzte Mann... Non, décidément, ce film est un jalon essentiel du muet, une grande date d'un point de vue technique, mais aussi un film devant lequel on peu parfois s'impatienter un brin, contrairement à Sunrise qui conserve son pouvoir de fascination intact... Sur votre serviteur en tout cas.
La France, la Belgique, la Suisse, les Etats-Unis... Réalisateur expatrié par excellence, le Belge Jacques Frederix, dit Feyder est aujourd'hui oublié, et c'est une profonde injustice. On connait mieux la grande Françoise Rosay qui après avoir été son interprète dès les années 10, est devenu son épouse, et sa compagne de tous les instants, de toutes les errances aussi, l'ayant suivi dans toutes ses pérégrinations même les plus hasardeuses, comme ce séjour mi-figue, mi-raisin à Hollywood pour un contrat à la MGM, qui résultat en peu de films et beaucoup d'ennui...
Visages d'enfants est un film apatride, réalisé par une équipe française en Suisse, à la demande de producteurs de Lausanne. L'auteur fêté de L'Atlantide (1921) et Crainquebille (1922) y réalisait son seul et unique film muet dont il serait aussi le scénariste, et a réussi à tourner un film sur l'enfance qui s'attache à un enfant sans jamais sombrer dans la facilité, le sucre, ou l'excès de pathos, un regard juste et émouvant sur les recoins sombres d'une enfance soudainement marqué par l'ignominie du deuil... Jean (Jean Forest) a perdu sa maman, et a d'autant plus de mal à l'admettre, qu'il ressent le remariage de son père (Victor Vina) comme une abandon, une trahison du lien avec la chère disparue. il va donc presque naturellement se réfugier dans une posture de défi à l'égard des deux nouvelles venues, Jeanne, la nouvelle épouse, mais surtout Arlette, sa fille, qu'il va être amené à haïr, ce qui va engendrer des situations compliquées et de nombreuses chicaneries... Ainsi que des drames.
Ce film, le deuxième de ses grands muets à faire l'objet d'une édition DVD (Après L'Atlantide), est assurément son chef d'oeuvre. Il y est question, comme pour Crainquebille et Gribiche, d'enfance, vue non pas du versant pittoresque, mais du coté de la cruauté: cruauté du sort qui prive l'enfant de sa mère, intransigeance de l'enfant qui refuse la nouvelle épouse de son père; sur ce canevas, Feyder fait dire à ses interprètes, petits et grands, la douleur et la jalousie, le désespoir et l'injustice, se refusant systématiquement le confort du manichéisme: pas de marâtre à la Folcoche, mais une belle-mère attendrissante. Pas de héros à la Dickens, mais un jeune garçon en révolte, qui refuse les nouvelles venues, sa belle-mère et la fille de celle-ci, dont il manquera provoquer la mort. Dans le rôle principal, Jean Forest est génial, et ceci n'est pas son premier travail avec Feyder: la grande complicité qui les unit est fructueuse. Il était déjà le garçon qui accompagnait Crainquebille, et on le reverra dans Gribiche. Le petit parisien a su s'adapter à la merveilleuse nature Suisse... et conserver son talent naturel. Si le film, bien que mélodramatique, se termine bien, c'est aussi parce que c'est l'ordre des choses; Feyder, qui a ancré ses personnages dans un paysage montagnard, dans lequel la neige rythme le passage immuable des saisons, a su nous montrer le passage d'une tempête sous le crane d'un enfant, qui saura grandir mieux, et plus fort. Ce souci de mettre en relation les personnages et le décor est une des marques distinctives du cinéaste, qui sait tisser des liens entre le drame de St Avit et le Sahara (L'Atlantide), entre Dom José et l'Andalousie (Carmen), entre Crainquebille et les marchés et le pavé Parisiens... Jusqu'aux Bourgeois inquiets de La Kermesse Héroïque qui évoluent dans un village Flamand plus vrai que nature. La photo de Léonce-Henri burel, qui avait accompagné Feyder déjà dans les expériences formelles audacieuses de Crainquebille, retrouve ici un style lyrique plus classique, en mettant en perspective la magnifique nature des Alpes dans les compositions superbes de Feyder. Au-delà de ce travail splendide, peu d'audaces formelles ici, ce n'est pas le sujet... Mais le point de vue, systématiquement celui des enfants est d'une rare justesse.
Une autre constante du cinéma du metteur en scène, le thème du choix d'un destin, prend ici une tournure plus dramatique encore, lorsqu'un enfant se place de lui-même en lutte contre toute sa famille, afin de laisser éclater sa colère et sa tristesse. Comme St-Avit dans L'Atlantide, Jose dans Carmen, l'enfant a choisi son destin, et aurait peut-être pu l'assumer jusqu'au bout, jusqu'à la mort, afin de ne pas avoir tort. en s'autorisant deux recours à la tension dramatique et au suspense, feyder concrétise de façon troublante le drame intérieur de Jean, et finit de capter son public... Voila un film indispensable a toute personne intéressée par le muet, et admirablement restauré.
Le deuxième film desfrères Coen est une comédie franche et massive, qui laisse éclater leur verve de conteurs, et pose déja les jalons de l'oeuvre à venir, en allant plus loin que ne
le permettait le superbe exercice de style qu'était Blood simple: Cette histoire improbable, mais qui possède sa propre logique interne, d'enlèvement de bébé, fonctionne ne
serait-ce que parce qu'on ne peut s'empêcher d'en aimer les personnages. Pas tous toutefois, il ne faut pas exagérer...
On
aime Hi, et Ed: Hi (Nicolas Cage) est un minable, un repris de justice, qui a fait de la prison à trois reprises, et Ed (Holly Hunter) une femme policière, qui a rencontré Hi en prison. Le
coup de foudre a pris son temps, mais une fois Hi libéré, ils se sont mariés, et ont tout eu pour leur bonheur: travail, maison, avenir... Sauf un bébé. Et c'est là que le bât blesse: Ed est en
effet stérile, et à partir de là, le risque de prendre une pente glissante est réel; Ed quitte son travail, Hi n'a plus de coeur à faire le sien, et envisage de retourner à une vie criminelle...
Jusqu'au jour ou ils apprennent la naissance, dans une famille qui répond au nom d'Arizona, de quintuplés. Ils décident d'en chaparder un, sans savoir que deux anciens compagnons de cellule de Hi
vont venir frapper à leur porte en pleine cavale...
La caricature est déja celle qui fera le sel des autres comédies: accents ultra-exagérés, usage ciselé d'un langage limité à l'univers dépeint par le film, mais totalement cohérent
(Un mélange de dialecte sudiste, de parler populaire et d'expressions envisageables chez ces personnages), situations absurdes mais dont la logique interne est abordée frontalement, etc... Outre
Holly Hunter (Qui reviendra dans O Brother where art thou?), on remarque la présence de Frances Mc Dormand, qui revient de Blood simple, et de John Goodman, qui
reviendra très souvent; et le thème de l'enlèvement sera de nouveau présent dans plusieurs films. Un autre thème récurrent, et ici abordé via un personnage de motard-chasseur de primes, c'est
celui de la présence diabolique: De Barton Fink à No country for old men, le diable est omniprésent chez les Coen...
On aime les personnages, mais pas tous, disais-je: on apprécie en effet Ed et hi, les deux losers sympathiques, ainsi que leur
victime, l'apparemment insupportable Nathan Arizona, père du bébé; celui-ci va montrer une capacité à pardonner, et une clairvoyance, qui en font un homme très attachant. On a un peu de mal à
aimer les deux frères évadés, avant que leur affection pour le bébé ne les rachète. Mais on déteste cordialement les deux invités d'un barbecue, (Dont Frances Mc Dormand), dont l"insupportable
vulgarité est sans appel, et permet de montrer un peu plus l'humanité d'Ed et Hi...
Ouvrant une nouvelle voie que les deux frères n'ont jamais cessé d'emprunter, ce film qui est une comédie affirmée et sure
d'elle, a fait des petits dans le cinéma américain: j'ai coutume de penser qu'il y a des points communs assez importants entre ce film et les comédie loufoques de Barry Sonnenfeld, qui était le
chef-opérateur de Raising Arizona... Big trouble en particulier reprend un peu le ton des Coen: Le monde est petit. Les Frères Coen, en tout cas, ont su, entre leur premier film,
celui-ci et le suivant, faire des pas de géants, et définir complètement ce qu'allait être leur oeuvre...
Shane est un grand film, qui sait prendre son temps. Maintenant, ce qui explique qu'on ne le voit pas très souvent, c'est sa star, l'improbable Alan Ladd, un cow-boy à l'ancienne, un peu pâle quand même derrière ses bouclettes et son côté vertueux. Mais il est à porter au crédit de George Stevens d'avoir su capter la part d'ombre de l'acteur, et de l'avoir transcrite dans ce beau rôle, tout en utilisant de façon inattendue les limites des contours du personnage: Oui, Shane, comme Ladd, est un survivant du passé westernien, aussi bien en 1953 alors que le western est (comme toujours, soyons juste) en pleine mutation, que dans le contexte de son intrigue: Shane arrive en effet, dans une errance dont on va apprendre durant le film qu'elle est désormais son quotidien, chez des fermiers qui sont aux prises avec de gros éleveurs de bétail qui veulent les faire déguerpir, afin de s'approprier leurs terres. Or les fermiers, désireux de s'installer pour toujours et de construire une vraie société ouverte à tous, représentent en vérité l'avenir du développement de l'Ouest, et les cow-boys employés par les Ryker, la famille de gros éleveurs qui sont en fait les "outlaws" de l'histoire, sont eux en sursis. Shane qui a été l'un d'eux (Il a tout ce qui fait un "frontiersman" à l'ancienne: le savoir-faire au revolver, le don de se bagarrer avec efficacité, le courage.... et la veste à franges), le sait, et a accepté son destin.
Mais si Shane reste pendant un petit temps, et aide les fermiers dans leur travail (Très belle scène ou Ladd tombe la chemise pour couper du bois en compagnie de Van Heflin), ou dans leurs rapports compliqués avec leurs ennemis, c'est aussi qu'il y a une femme, Marian (Jean Arthur), l'épouse de Starrett, l'hôte de Shane. entre elle et le nouveau venu, le courant passe sans qu'un seul mot soit nécessaire. Elle va lutter, lui aussi, mais la tentation sera forte. Pourtant les travaux d'approche n'iront pas très loin: tout au plus va-t-elle lui montrer en rougissant comme une première communiante sa robe de mariée, et danser avec lui; Starrett, qui a compris, est prêt à se sacrifier pour eux, mais c'est Shane qui va finalement faire le travail, en trois coups de revolver, et en résolvant tous les problèmes. Seulement, lui qui a fait voeu de vivre sur la frontière, avec une arme, n'a pas sa place dans ce monde en voie de civilisation, ou il constitue, même avec des principes et une morale, un exemple à ne pas suivre pour Joey Starrett, le jeune garçon, qui est bien sûr fasciné par la vision de ce héros romantique d'un autre âge...
On comprend ce qui a attiré Clint Eastwood au point d'en faire un remake officieux, mais conscient (Pale Rider): Shane est plus qu'un survivant, c'est un anachronisme, comme d'autres personnages interprétés par Eastwood. Le personnage, vu par les yeux d'un jeune garçon, est aussi une tentation, celle d'une vie facile et à coup d'intimidation, de coups de flingue. Une vie en voie de disparition, remplacée par la décence et le bon voisinage... Tout en étant un western à l'ancienne, ce beau film anticipe sur le crépuscule du genre, et louvoie habilement entre le classicisme et les superbes westerns qui vont redéfinir, remodeler et finalement inévitablement détruire le genre... Et Stevens ne rate finalement absolument rien dans ce film, dont la rigueur de la mise en scène, l'art du cadrage, le timing et le goût pour une reconstitution particulièrement authentique, et les plans séquences austères, finissent d'en faire l'un des chefs d'oeuvre du genre. En tout cas, le préféré du dessinateur Morris, qui n'en a manifestement pas raté une miette!
Molière dans un film muet? et Allemand, en plus? De tous points de vue, ça sonne bizarre: les admirateurs de Molière, tenants d'un théâtre classique ne peuvent que faire la fine bouche, à plus forte raison devant une adaptation qui ne retient que l'essentiel, du point de vue des deux principaux contributeurs: le metteur en scène Murnau et le scénariste Carl Mayer; par ailleurs, les admirateurs du cinéaste vont aussi avoir tendance à considérer le film comme un étrange accident dans l'oeuvre de l'auteur de Nosferatu, Faust et Sunrise... C'est vrai qu'il n'avait pas prévu de réaliser ce film, qui lui est tombé dans les mains et qu'on lui a demandé de faire en échange d'une carte blanche sur Faust. Donc le soupçon d'un film pour rien est assez tentant: alors qu'en fait, pas du tout. Que le film trahisse Molière, soyons honnête: je m'en fous. que ce soit vrai ou faux, peu me chaut. Non, occupons-nous plutôt de l'autre présupposé...
Mayer et Murnau ont non seulement retenu l'essentiel de la pièce, à savoir la découverte par Elmire de la nouvelle situation de son mari, devenu prisonnier d'une fascination pour le dévot Tartuffe, l'installation de celui-ci au domicile, et les tentatives de la jeune femme de faire entendre raison à Orgon après avoir découvert que le pieux et saint homme en avait en vérité beaucoup plus après la fortune d'Orgon qu'après son salut éternel... Pour le persuader, elle va utiliser dans un premier temps la raison, mais Orgon est trop aveuglé pour l'écouter; puis, elle va tenter de faire semblant de séduire Tartuffe avec la complicité de son mari, avant de finir par mettre celui-ci devant le fait accompli. La pièce se déroule dans un décor intérieur exclusivement, dans une grande maison blanche, dans un certain nombre de pièces, mais l'endroit le plus représentatif est un grand hall au milieu duquel un gigantesque escalier trône. Il va permettre aux quatre personnages (Elmire, Orgon, la bonne Dorine et Bien sur tartuffe lui-même) de passer d'un étage à l'autre, soit de s'élever ou de descendre. La scène de la révélation finale aura lieu bien sur en bas, après que chacun soit descendu, voire se soit abaissé...
Les deux auteurs ont ajouté un prologue afin de situer cette histoire de faux saint et d'hypocrisie dans le contexte du XXe siècle. Ce n'est pas un grand moment filmique, c'est de la comédie assez peu intéressante, mais cela passe: un jeune homme qui a découvert que son grand-père l'a déshérité au profit d'une gouvernante qui entend bien profiter de la situation et empocher le magot, quitte à empoisonner le vieux: la pièce est donc montrée à travers un film projetée à la maison par le jeune homme déguisé. On peut penser aussi que le prologue et la fin ont été ajoutés afin d'enrichir le film, qui sinon ne durerait pas plus de 45 minutes... quoi qu'il en soit, c'est une faute de goût, mais ça n'entame en rien le pouvoir de fascination de la partie centrale du film...
Le prologue a en plus l'avantage de simplifier fondamentalement l'intrigue, en écho à la situation d'Elmire. le film dans le film est lui aussi le théâtre d'une troublante mise en abyme: à l'intérieur de la comédie, se niche le drame d'Elmire, épouse délaissée par un mari presqu'amoureux de son "ami" Tartuffe. C'est un drame dans lequel les corps vont jouer un rôle essentiel: celui, presqu'effacé de Werner Krauss (Orgon), caché dans des vêtements qui nient totalement son corps, et qui conviennent à la nouvelle spiritualité qu'il affiche. par contraste, Jannings en Tartuffe est parfaitement défini, jouant avec une grand efficacité de sa silhouette volontiers ridicule (Conforme à la silhouette traditionnelle du personnage tel qu'il est souvent joué), accentuée par les vêtements du XVIIe siècle. il affichera d'ailleurs à la fin du film une conscience de son physique lorsqu'il s'apprêtera à passer au lit avec Elmire... Dorine, interprétée par Lucie Höfflich, est quant à elle d'une sensualité un peu ronde, mais elle affiche une certaine gourmandise au moment de préparer le lit de ses maîtres alors qu'Orgon revient de voyage. enfin, Lil Dagover (Elmire) joue beaucoup de la blancheur de son buste, et de la sensualité de ses épaules nues, aussi bien dans ses contacts avec son mari, que dans ses tentatives de confondre Tartuffe. Mais Murnau n'oublie pas de la montrer, dans le cadre de l'escalier, qui descend de dos, abattue par une courte entrevue hors-champ avec Orgon, dont nous ne saurons rien, si ce n'est qu'elle y a compris que son mari ne la désirait plus... Orgon, jusqu'à la fin, est systématiquement amené à ne considérer la sensualité que dans des boudoirs, des placards, hors-champ, ou en coulisses. De fait, si le propos d'Elmire est de la reconquérir, Murnau semble de son côté l'exclure, faisant de cette histoire d'abord et avant tout une confrontation entre Elmire et Tartuffe, sous la vigilance de Dorine: c'est aussi vrai en ce qui concerne les points de vue exprimés dans le film...
Tartuffe n'est sans doute pas le plus grand des films de Murnau, mais il a des atouts considérables, une fois qu'on admet la présence un peu irritante de ses prologue et épilogue... Il prolonge un peu la réflexion du film précédent (Le dernier des hommes) sur l'habit qui ne fait pas le moine, ce qu'on retrouvera du reste un peu dans Faust. En parlant de moine, il est aussi le film du metteur en scène dans lequel il s'attaque le plus à la religion en tant que corps constitué, bien que ce soit basé sur un personnage qui de toute évidence est un faux zélote. Les Américains en distribuant le film ont d'ailleurs cherché à en atténuer la charge anti-religieuse comme en témoigne une comparaison entre les différentes versions en circulation... Tartuffe est pour finir une vraie comédie, une parenthèse légère, traitée avec sérieux, et avec sensualité, ce qui est rare chez Murnau.
Posons les choses une bonne fois pour toutes: on attend de Tim Burton qu'il se ressaisisse depuis Big Fish. Son adaptation certes réussie de Charlie and the chocolate factory était une récréation dans son oeuvre, suivie d'un film d'animation trop long et trop auto-caricatural (Corpse bride); son adaptation de Sweeney Todd là encore ressemblait à du Tim Burton de grande consommation avec les frissons et l'horreur juste là ou il faut... et depuis, on a eu le pire du pire: son Alice in Wonderland, ou comment faire d'un film un parc d'attractions indigent pour la famille tout en sacrifiant son génie. Joli à voir mais totalement prévisible et vide. Maintenant qu'il est devenu un maître reconnu et adulé, il s'est irrémédiablement assis sur son trône et sa légion d'honneur.
Donc Dark Shadows, dans ces circonstances, représente paradoxalement une bonne nouvelle. paradoxalement, parce que il faut dire qu'on est quand même face à un film réalisé avec métier, avec bon goût, et un manque certain d'implication... Cette histoire de vampire décalé (Johnny Depp), qui reprend place dans sa maison deux cents ans après sa malédiction, pour retrouver ses lointains cousins aux prises avec la même sorcière maléfique, provient d'une série télévisée, le genre d'objet médiatique dont on attend que Tim Burton s'y soit abreuvé quand il était jeune... Le film porte la marque du formatage subi par Burton, et là encore on assiste à un spectacle prévisible, avec l'incontournable déchainement lors des dernières trente minutes, lorsqu'il s'agit de cesser de rigoler et de prendre les taureaux par les cornes, c'est à dire de prendre le méchant -ou la méchante, en l'occurence- en face à face, et faire triompher le bon droit, Disney-style.
Et pourtant, le film recèle de petites joies, comme cette façon que Burton et Depp ont de placer le vampire en porte-à-faux par rapport à l'époque dans laquelle il vient de débarquer, les ruptures de ton, et bien sûr les fringales de Depp, le gentil vampire qui s'excuse avant de massacrer une bande de hippies avec lesquels il vient de fraterniser... ou encore cette recréation tendre et amusée de 1972, incarné par une petite-cousine hip qui s'avèrera être un loup-garou au final...
On retrouve aussi le goût de Burton pour la belle image, mais en plus brutal que dans le film précédent. Son goût pour les couleurs riches de sens, aussi, à travers les costumes d'Eva Green, méchante rêvée et diabolique en rouge et noir, l'un de ses plus beaux rôles d'ailleurs. Helena Bonham-Carter est là bien sûr, qui offre des scènes de comédie joviale avec son personnage de psychiatre alcoolique qui tente d'analyser le vampire. Bon, on est loin de Ed Wood ou Edward Scissorhands, voire de Sleepy Hollow, mais au moins, on n'a pas le sentiment d'avoir trop perdu son temps, même si le final et le statut d'adaptation de série du film nous autorise à craindre... une suite, et ça, non ce ne serait pas une bonne nouvelle.
Reste un détail, qui me frappe, même si on pourrait considérer ça comme une goutte d'eau: le crédit de Burton (Qui reste fidèle à cette belle tradition de débuter un film par un générique, c'est dommage que ce soit devenu si rare), Directed by... , arrive sur un plan qui contient... une bicyclette. Et alors? L'accessoire renvoie pour moi à Pee-wee's big adventure, un film qui certes est un ratage total, mais c'était le premier long métrage du maître, et ce clin d'oeil peut être un peu le message subliminal d'un réalisateur enfermé dans ses propres carcans, et qui tente de se reconstruire en prenant les choses à la racine: adaptation d'une série télé, retour à sa propre jeunesse, histoire gothique d'outsider... après tout, le prochain film de Burton n'est-il pas un remake de son moyen métrage Frankenweenie? Un autre retour aux sources, encore plus explicite celui-ci... Allez, on lui laisse encore dix ans pour nous convaincre à nouveau.
Il y a un commencement à tout; par exemple, Captain Blood: c'est le premier film parlant spectaculaire de Michael Curtiz, le premier film de pirates à la Warner depuis les années 20 (Et encore ceux-là étaient généralement des films importés de la Vitagraph ou de la First National, les compagnies avalées par WB durant la décennie), la première grosse production à confier un premier rôle à Errol Flynn, et la rencontre de celui-ci avec Olivia de Havilland. L'année 1935, qui voyait le code de production (Supposé amener une auto-censure plus drastique de la part des studios eux-mêmes) se renforcer, voyait également les studios retrouver les films à panache, les grosses productions et le "swashbuckler". Cette même année, la WB sortait A midsummer night's dream (Max Reinhardt et William Dieterle) et préparait Anthony Adverse (Mervyn Le Roy), la MGM obtenait l'Oscar du meilleur film avec Mutiny on the Bounty (Frank Lloyd)... C'était donc une période charnière.
De tous ces débuts, le film de Curtiz est surtout notable pour être le début de la carrière Hollywoodienne proprement dite de Flynn: c'est Curtiz qui l'a signalé au studio, en remplacement de Robert Donat qui était le premier choix. L'acteur de Tasmanie allait donc pouvoir interpréter son premier Irlandais... Peter Blood n'est pas un pirate, c'est un médecin: lors de soulèvements protestants contre Jacques II, il ne lève pas le petit doigt, estimant être pus utile à tous en tant que docteur. C'est donc parce qu'il a soigné un rebelle qu'il se fait arrêter. Avec d'autres condamnés à mort, il est envoyé à Port Royal comme esclave, ce qui rapporte plus à la couronne que de les exécuter. Là, il doit supporter le joug du tyrannique Colonel Bishop, aide camp du gouverneur. Par contre il s'attire les bonnes grâces de ce dernier en soignant sa goutte; il tombe amoureux de la nièce du colonel, la jolie Arabella, qui a tout fait pour alléger sa charge... A la faveur d'une attaque Espagnole, Blood et ses camarades s'évadent, chapardent un bateau aux Espagnols, et se font pirates...
Peter Blood est l'archétype du héros joué par Flynn: apolitique de coeur, il ne prend parti que contraint et forcé, pour des raisons humaines toujours, jamais idéologiques. Capable d'indulgence envers le camp adverse, à plus forte raison si Olivia de Havilland y figure (Arabella Bishop comme Maid Marian Fitzwater), il est aussi un Irlandais cabochard dont les vertus sont parfois entâchées d'un soupçon d'arrogance (Custer, Blood), d'une tendance à la vengeance qui est d'abord et avant tout une tenace rancune: Peter Blood en veut particulièrement, non à la couronne, mais au roi Jacques II. quand celui-ci est déposé, il abandonne la piraterie et se porte immédiatement au secours des Anglais qu'il vouait à la mort quelques secondes auparavant... C'est un meneur d'hommes porté par un code d'honneur très strict, qu'il n'impose qu'en en démontrant la nécessité... Beaucoup plus complexe et entier que bien des héros, il n'hésite jamais à joindre le geste à la parole, ce qui nous donne d'impeccables scènes d'action. Il est secondé par la fine fleur de la Warner: Guy Kibbee, Ross Alexander, et doit croiser le fer avec Lionel Atwill (Bishop) ou le grand Basil Rathbone (Le pirate Français Levasseur, qui a décidé de vivre en dehors du code d'honneur de Blood...). Et il tombe bien sur amoureux de celle qu'il recroisera sept films durant: Olivia de Havilland, l'autre grande découverte du film; Arabella est un personnage complexe là aussi, mue par autre chose que ses sentiments de classe, elle est clairement attirée par Blood, envers lequel elle nourrit sans doute bien plus qu'un intérêt matrimonial.Son tempérament fait d'Arabella une égale, ou en tout cas une femme qui dépasse le rôle conventionnel de potiche.
Michael Curtiz a mis du temps à revenir à un film de l'ambition de celui-ci. Mais son métier impeccable, et ses états de service irréprochables lui ont sans doute valu d'être considéré par la Warner comme le seul à même de mener un tel spectacle à son terme. C'est un pari tenu, et le metteur en scène le signe dès le début, dès cette scène qui voit Jeremy Pitt, à cheval (Un souvenir de la fameuse chevauchée de Paul Revere pour fédérer le public Américain? Peut-être...), se mettre en quête d'un médecin pour soigner un de ses compagnons de rebellion. Le mouvement, dès la première image: c'est une tradition qui a la peau dure chez le réalisateur fasciné par la notion même de locomotion, qui entend ainsi signaler que le cinéma se doit de bouger. Et c'est parti pour un film dont chaque scène est parfaitement intégrée à une continuité solide, pour 119 minutes... Curtiz accompagne la destinée du vagabond des mers Peter Blood, à nouveau un héros de ses films qui a la bougeotte, et nous le montre aspirer à une idée de conquête et de pillage, certes, mais avec décence. Apolitique par nature, comme d'autres personnages de Curtiz, il se situe de lui-même hors du droit Anglais, à l'écart de tous, à la recherche d'un idéal qui n'existe pas encore, mais qui pourrait bien être l'Amérique... Le film n'est pas un pamphlet, pourtant. Curtiz est trop occupé à faire le meilleur des films de pirates possible, et y parvient semble-t-il sans peine! Il convoque suffisamment de scènes obligées, d'humour, et de possibilités de s'identifier à la quête de Blood, pour permettre au public de s'y retrouver parfaitement. Les scènes de bataille portent sa marque, c'est-à-dire qu'elles sont épiques, montées de mains expertes, et filmées au plus près: la caméra est au milieur du bateau, et les plans semblent s'approcher toujours plus près des visages et des armes...
Au beau milieu des années 30, donc, Captain Blood rend une nouvelle jeunesse à un genre tout entier, le recrée de fait. impossible d'imaginer après ce film une épopée de pirates qui n'en aurait pas subi l'influence, un héros qui aurait vu le personnage créé par Flynn. Ce film va placer Curtiz au sommet de la Warner, le rendre définitivement incontournable... et en plus, Captain Blood est totalement irrésistible! Chef d'oeuvre, donc, en plus d'inaugurer une noucvelle ère...
La "tempête", c'est la révolution Russe... Tempest est un film d'aventures romanesque dans lequel on assiste aux changements de la Russie entre 1914 et 1917; un genre à part entière en somme, en même temps qu'un moyen de ne pas vraiment prendre parti dans le Hollywood de 1928... Le film, un véhicule pour John Barrymore et l'un de ses meilleurs films, a semble-t-il une histoire encore plus tumultueuse que son intrigue. Si le film porte la signature de Sam Taylor, l'ancien collaborateur de Harold Lloyd, deux autres metteurs en scène ont participé à la confection, et c'est tout un symbole, puisque aussi bien Victor Tourjansky, un émigré qui avait tourné en France (Michel Strogoff, 1926, avec Ivan Mosjoukine!) que Lewis Milestone (Un protégé de Howard Hughes) étaient Russes... Pourtant aucun des deux ne restera sur le film... Joseph Schenck, qui à la United Artists tentait semble-t-il de diversifier sa production avant de lâcher son poulain Buster Keaton à la MGM, avait mis les petits plats dans les grands pour ce film, dont le scénario avait là aussi traversé plusieurs états. On sait que parmi les scénaristes qui se sont succédés, il y avait un certain Erich Von Stroheim... Il y aurait travaillé à la demande de Schenck suite à sa mise à l'écart du montage de The wedding march, et le script aurait du être une collaboration entre Stroheim et Milestone, destinée à être mise en scène par ce dernier; donc, dès le départ le film est un projet de Schenck, dans le cadre du contrat de trois films avec John Barrymore. Le fait est que dans la version finale du film, on retrouve quelques touches de l'oeuvre de Stroheim, mais diluées, et le résultat est un film d'aventures, sans prétentions, qui se joue des conventions avec insouciance... Pas de leçon d'histoire, donc.
Russie, avant la guerre; le sergent Ivan Markov (Barrymore) travaille d'arrache-pied pour obtenir un grade d'officier, ce qui n'est pas acquis, puisqu'il est d'extraction paysanne; lorsqu'il l'obtient grâce à un général bienveillant (George Fawcett), les autres officiers parmi lesquels un capitaine (Ulrich Haupt) qui le méprise ouvertement, lui font sentir qu'ils ne l'accepteront jamais comme un égal. Fin saoul, Markov se retrouve par erreur dans la chambre de la princesse Tamara (Camilla Horn), fille du général, dont il est amoureux. Elle donne l'alerte, il est arrêté, dégradé, et finalement mis en prison. Pendant ce temps, la guerre intervient, puis la révolution. Un personnage que Ivan a souvent croisé, un agitateur (Boris de Fast) socialiste, le fait libérer pour faire de lui un leader du peuple... De son côté, Tamara qui a toujours aimé Ivan 'depuis la première minute' tente de survivre à la "tempête"...
Idéologiquement, le film se situe dans un no man's land parfaitement inoffensif: les officiers Tsaristes, et avec eux Tamara, élevée dans le principe d'une aristocratie souveraine, pratiquent un ostracisme de classe particulièrement virulent; seul le général semble avoir été épargné dans ces circonstances, qui tente d'intégrer un paysan dans son état-major. Mais les révolutionnaires, menés par un agitateur et manipulateur qui ressemble encore plus à Raspoutine qu'à Lénine ou Trostki, sont bien sur sales,vulgaires et prompts à massacrer tout ce qui bouge. La seule solution dans ces circonstances est bien sur la fuite pour Ivan (une fois qu'il se sera sorti du sac de noeuds de péripéties dans lesquelles il se trouve, cela va sans dire...). On est loin d'un film comme The last command (Dont le propos n'était pas non plus politique, mais dont la thématique était bien plus complexe, en effet), ici, et c'est le romanesque qui prévaut. Mais le film est un splendide effort esthétique, du à un afflux de techniciens, parmi lesquels William Cameron Menzies et Charles Rosher (Les prises de vues en prison sont superbes, notamment); l'apport des deux réalisateurs Russes a pu jouer un rôle important, la première séquence étant un brillant travelling qui pourrait sans trop de problème être une idée de Milestone... Mais le film final est enlevé, probablement un brin gratuit aussi, sans qu'on songe à s'en plaindre. Barrymore est égal à lui-même, Camilla Horn joue la noblesse pincée avec une certaine conviction sans risquer sa peau à chaque plan comme c'était le cas durant le tournage de Faust, et on a la chance de voir aussi le grand Louis Wolheim (un complice de Milestone) dans le rôle du copain d'Ivan, qui lâche tout pour le suivre...
L'apport principal de Stroheim dans ce film, c'est son sens du détail, la façon dont l'action progresse à travers des objets symboliques de passage: médailles, tampons qui signifient un arrêt de mort, ou épaulettes de grade. L'importance accordée dans le film à ce genre de broutilles trahit une implication du metteur en scène qui a toujours aimé faire jouer les différences sociales en utilisant le détail des bijoux, vêtements, et signes d'appartenance aussi bien sociale qu'à l'armée. Le film ne manque donc pas de ces éléments. Mais si on voit ici le même mouvement que dans The merry-go-round, c'est-à-dire d'une société de classes antagonistes vers une société bouleversée par la guerre et la destruction, ces conflits de classe annihilés par la noblesse de coeur (Notamment bien sur celle d'Ivan ou de Bulba, le brave compagnon interprété par Wolheim) sont surtout un élément décoratif, une convention de mélodrame.
...Cela ne doit pas pour autant nous gâcher le plaisir, non?