Un couple juif survit tant bien que mal: lui tente de vendre ses pommes, elle veille après leur petite fille dans leur quartier défavorisé. En butte à la mesquinerie des autres, le père va devoir en plus apprendre que sa fille a été tuée par un chauffeur, un richissime personnage coiffé d'un haut-de-forme...
Après m'être plaint de l'usage dégoûtant d'un stéréotype antisémite dans The girl in the armchair, je constate que ce n'est pas une généralité. Le sujet de ce film social un tantinet exagéré (le mélodrame y est assumé jusqu'à l'insupportable) est le fait que la différence ethnique devrait être ignorée. Un vaste programme, pour lequel Alice Guy commet un film très conventionnel: elle a fait mieux...
Un homme et une femme souhaitent se marier, mais le fiancé n'est pas au goût du père qui va essayer de lui substituer un comte, tout ridicule avec sa moustache et sa barbichette, et sa particule. Mais les amoureux ne se laissent pas faire, et une idée toute simple va leur permettre de se marier: le garçon va se déguiser en l'autre...
D'une part, voilà un sujet en or pour une comédie, quelle qu'en soit l'origine, (on imagine aussi bien Pathé que Gaumont, Roach que Christie ou Keystone), avec son lot de gags plus ou moins drôles, plus ou moins graveleux. Et ça marche!
D'autre part, dans la série "l'origine d'un gag", ici, les deux "doubles" se livrent à une séance de pantomime autour d'un miroir brisé, qui ne sera pas perdue pour tout le monde: Max Linder, Billy West, Charley Chase, et les Marx Brothers (entre autres!) s'en souviendront tous...
"Suspension of disbelief": c'est ainsi qu'on caractérise en Anglais la magie du cinéma: on sait que ce qu'on regarde est faux, mais on décide de suspendre notre incrédulité le temps de se faire prendre dans l'action et d'en récolter le plaisir d'évasion qu'on recherche. C'est la base, depuis Méliès, du cinéma narratif... Si cette suspension est facile, alors le film marche. Si elle ne s'effectue pas, c'est raté. Simple, non? Sauf qu'après c'est selon: croit-on que Yentl est un homme, sous prétexte qu'on l'a vue se couper les cheveux? Non. Mais justement: nous l'avons précisément vue se déguiser en homme, donc ce qui compte ce n'est pas que nous y croyions, mais que les personnages du film, eux, y croient...
1904, en Pologne: Yentl (Barbra Streisand) est la fille d'un homme qui, en cachette, lui a appris le Talmud. Dans une communauté Juive orthodoxe où la seule préoccupation reconnue comme utile pour une femme, aux yeux de tous, est la recherche d'un mari et donc les accomplissements domestiques qui y mèneront, il vaut mieux étudier les volets fermés, car "si Dieu comprend, les voisins, eux, ne comprendront pas"... A la mort de son père, Yentl fuit de peur d'être forcée à un mariage, et se déguise en homme. Elle se rend en ville, pour y entrer à l'université... Sous le nom d'Anshel, elle devient l'ami (e) d'Avigdor (Mandy Patinkin), un fringant étudiant dont elle tombe amoureuse... Mais Avigdor, qui ignore son identité, va introduire "Anshel" dans le cercle de sa future belle-famille, auprès d'Hadass (Amy Irving) sa fiancée...
L'enjeu va se déplacer, et devenir intime: déjà, Yentl vit dans la dissimulation de crainte qu'on ne découvre qu'elle est une femme; mais Avigdor vit lui aussi avec un secret: son frère, décédé un mois auparavant, n'est pas mort de pneumonie, comme il le prétend, mais il est suicidé: un péché mortel, et un stigmate pour toute la famille. Quand ils l'apprennent, les parents de Hadass décident de rompre les fiançailles. Avigdor demande à Anshel, par amitié, de devenir le fiancé à sa place afin que la jeune femme reste proche de lui...
C'est la partie la plus difficile à accepter, sur le papier, que le fiancé éconduit confie celle qui est supposée être l'amour de sa vie à son meilleur ami, mais pour toute personne qui a vu le film, il sera clair qu'on est ici devant un conte, qui aurait pu (s'il n'avait été situé dans la sphère du judaïsme bien sûr...) traité par le studio Disney! Mais il est aussi beaucoup question de sexualité dans le film, et sous plusieurs formes. D'une part, Yentl doit partager la chambre et l'intimité de son copain, une scène qui mise sur l'embarras de la jeune femme et qui est très drôle; ensuite il y a la fameuse scène du bain (là, je retire ce que j'ai dit sur Disney: ça, ils l'ont fait dans Mulan, mais avec beaucoup moins de précision graphique); mais surtout une bonne part de l'enjeu du film repose, dans sa dernière demi-heure, sur le fait que par la force des choses, Yentl-Anshel se marie avec Hadass et le risque que son secret soit découvert est à son maximum. La façon dont il/elle va s'en tirer fait le sel du film, d'autant que, pour détourner les attentions d'Hadass, "Anshel" prend sur lui d'éduquer son épouse qui, disposant de nouvelles ressources intellectuelles, va à son tour revendiquer une sexualité épanouie!
Mais bien sûr, au-delà du portrait intime d'une communauté Juive orthodoxe d'Europe centrale, qui est assez rarement représentée au cinéma, hélas, le film est la revendication d'une féminité accomplie, d'un progrès dans le traitement des sexes, avec en prime des éléments de réflexion sur le genre qui sont passionnants, et qui ne nous avaient peut-être pas sauté aux yeux en 1983: maintenant, ils apparaissent clairement, et la réalisatrice avait décidément des révolutions à mener: elle joue sur l'ambiguité des sentiments dans l'étrange triangle qui se dessine sous nos yeux, et dans la très belle scène de confrontation durant laquelle Yentl avoue sa condition à Avigdor, les sentiments qui vont s'exprimer sont nombreux, et parfois contradictoire. Avigdor aime Yentl, mais il aime aussi Anshel. Il ne peut concilier les deux car Anshel étant un homme, est un intellectuel alors que Yentl à ses yeux va devoir arrêter d'étudier, étant découverte. Yentl aime Avigdor, passionnément, mais "Anshel" avoue aussi à Hadass qu'il l'aime, et dans l'intimité du couple encore bien. Est-ce pour se sauver ou pour sauver la jeune femme d'un rapprochement futur qu'elle croit inévitable, que Yentl met les pendules à l'heure, à la fin du film?
Les revendications féminines du film sont le principal thème, et donnent vraiment le ton du film (mi-chronique amusée, mi-drame). Dès le départ, Streisand met l'accent sur le destin des femmes, priées d'être de ravissantes idiotes et surtout de bonnes cuisinières, pour leurs maris. Un bouquiniste vend des livres (philosophiques et religieux) pour les hommes et de jolis livres illustrés pour les femmes, et Yentl doit mentir pour s'acheter des ouvrages. Cette position inférieure et attentiste de la femme est répétée du début à la fin du film, et au vu de la dernière scène avec Avigdor, n'est pas résolue pour autant! Mais dans le bateau qui la conduit vers les Etats-Unis, Yentl croise beaucoup de monde, de toutes origines probablement, et l'une des petites filles qu'on nous montre est en train d'étudier des textes en hébreux...
Pour finir, ça a beau être le premier film d'une actrice-chanteuse, on sent ici une maîtrise, à côté sans doute de maladresses occasionnelles, qui force le respect. Car elle a voulu le faire son film, c'est évident! du choix des lieux où planter l'action (comme souvent, c'est dans ce qu'on appelait à l'époque la Tchécoslovaquie que Streisand a choisi ses décors), des costumes et de la recherche de ce qu'était sans doute vraiment l'environnement de cette communauté orthodoxe, en passant par le choix des acteurs et des figurants, tout fonctionne à merveille. Il y a un plaisir esthétique évident, qui passe aussi par une envie de faire des plans qui aillent bien au-delà du fonctionnel: certes, le plan de la pluie sur les vitres est un cliché avec des heures de vol, mais la façon constante dont elle place ses personnages dans les décors, dont elle recrée la vie d'un petit marché ou d'un restaurant, ou de l'université... C'est en plus une grosse production, à plus forte raison pour un premier film. Ajoutons à cela la bande-son de ce qui est, aussi un "musical", et pas une comédie musicale, la nuance est importante. Streisand, unique chanteuse du film, a intégré les chansons comme autant de monologues intérieurs, et à une exception près ne donne jamais au chant une fonction qui déteint sur les autres personnages. A la fin, elle se rappelle de sa belle carrière et sur le bateau qui la mène aux Etats-Unis, Barbra Streisand donne sa version d'une séquence célèbre du Funny girl de William Wyler (dont elle était l'héroïne), en la complexifiant avec, mais oui, virtuosité... Bref: une surprise venue de nulle part, un petit chef d'oeuvre.
Sur une réserve, une jeune femme (La fille d'un colonel) développe de l'amitié pour une indien solitaire, qui lui vient en aide en la transportant lors d'un hiver rigoureux. Un capitaine du fort n'apprécie pas du tout cette situation et quand l'Indien offre un bijou à la jeune femme, l'officier jaloux donne à cette dernière une version salace du présent: elle jette le bijou... Après quelques semaines, pourtant, c'est l'indien qui va la sauver du froid, au prix de sa vie...
Comme dans de nombreux films de Griffith à l'époque, le titre transcrit une bonne part de ce qui fait le suspense du film dans sa deuxième partie... Tourné dans l'Est, dans des paysages enneigés, dans un certain dénuement aussi, c'est esthétiquement très réussi, et le ton adopté, fait de simplicité directe, est emballant: n'attendons pas de révolution, je rappelle qu'à cette époque le mélange entre ce que les imbéciles appellent des races (le vilain mot) était considéré au mieux comme immoral, au pire comme un délit dans la plupart des états. Ici, pourtant, un "blanc" a le mauvais rôle...
Les chiens qui sauvent le monde, au cinéma, c'est un cliché qui a la peau dure dans ces premières années d'existence... Mais ce film d'Alice Guy n'est pas un remake de Rescued by Rover, de Cecil Hepworth. Le chien est là dès le départ, quand on nous raconte que la famille du détective reçoit la garde d'un chien, à la grande joie de la petite fille de la maison. On nous raconte ensuite une intrigue de faux-monnayeur qui escroque son monde, et quand le héros vient pour l'arrêter, la bande de malfrats va lui régler son compte avec une scie circulaire, sans doute l'une des premières instances de ce supplice à la Poe...
Devinez qui va le sauver?
Mais évidemment, l'intérêt du film est dans la montée dramatique d'une tension génératrice de suspense, qui nous confirme qu'Alice Guy s'essayait à tout et tous les genres, et le faisait, parfois, fort bien...
Rien à voir avec Shakespeare... Dans une ville moderne, un homme (Billy Quirk) voit en face de chez lui une femme (Blanche Cornwall) qui signale à son mari son amour en lui envoyant des baisers. C'est touchant, sauf qu'il ne voit pas le mari et il prend donc les baisers pour lui... Il saisit un prétexte (un livre qu'elle a fait tomber depuis sa fenêtre) pour s'inviter chez elle. Elle lui explique la situation, il finit par comprendre, et sort. D'autant qu'elle lui a dit que son mari (Darwin Karr) était fort baraqué... Sauf que, d'une part, le voisin dépité oublie son parapluie; et d'autre part le mari revient inopinément, ce qui enclencher une série de quiproquos car à chacun de ses allers-retours, le voisin oubliera un détail et à chacune de ses interventions le mari sera de plus en plus soupçonneux...
On n'imagine pas Griffith faire un film comme celui-là: d'une part il aurait refilé le bébé à Sennett, d'autre part même ce dernier aurait très vite choisi de jouer la carte du délire... Ici, le ton de la comédie est assumé depuis le début, mais la situation s'installe en douceur, avant que la comédie ne dégénère. On pourrait trouver des griefs: Bily Quirk, par exemple, est un peu trop enclin à utiliser la grimace comme principale forme d'expression, mais ce n'est pas grave, car c'est Blanche Cornwall qui mène (plutôt adroitement) la danse...
Dans un fort situé sur la frontière, le lieutenant Sterling (James Sterling) tente de séduire la fille du colonel (Vinnie Webb). Le sergent Karr (Darwin Karr) intervient et Sterling est viré manu militari (si j'ose dire)... Mis il est déterminé à se venger, quitte à enlever la jeune femme avec sa bande de bras cassés, provoquer l'intervention du valeureux Karr, et menacer la jeune femme de pendre son petit ami si elle refuse de partir avec lui...
C'est baroque, certes, mais c'est surtout un film d'un impressionnante violence. Dans ces sous-bois qu'on devine captés quelque part dans le New Jersey (ces films de madame Guy ont été pour la plupart tournés à Fort Lee), les émotions sont grandes et il faut parfois réagir au quart de tour. Le film commence d'ailleurs par une série d'actions violentes, mais je pense que c'est parce que tout ce qui précède a probablement disparu.
En tout cas, si la qualité des films Solax d'Alice Guy varie souvent, ici on est devant l'un des meilleurs westerns qu'elle ait réalisés...
Gloria (Mary Eaton), une jeune femme qui travaille chez un éditeur de musique se fait remarquer par un artiste de music-hall (Dan Healy) alors qu'elle danse lors d'un rassemblement public. Le dilemme initial (danser sur scène, ou rester à la maison et se marier avec le fiancé, Buddy, interprété par Edward Crandall) va vite pencher en faveur du music-hall, d'autant que la maman de Barbara (Sarah Edwards) est facilement ambitieuse pour deux... Elle part donc pour monter sur les planches, dans des théâtres de plus en plus grands, et sera même repérée par un talent scout de chez Ziegfeld. Pendant ce temps, non seulement le partenaire insiste de façon un peu trop leste pour que Gloria manifeste sa reconnaissance, mais en prime Barbara, une jeune collègue, va tout faire pour la remplacer auprès de Buddy...
C'est un cas d'école, presque: à l'instar de The Broadway Melody et Applause produits la même année, ce musical installe le terreau sur lequel tout le genre sera construit durant les années 30. Il le fait avec les moyens du bord, mais on peut constater assez vite que la production, chapeautée par Monta Bell, fait tout ce qui est possible pour éviter les écueils du cinéma en boîte qui était quand même le style en vogue cette année là, et pour cause: boudant le cinéma muet, le public était prêt à prendre n'importe quoi du moment que ça parle... Ici, pourtant, le montage est adroit, des scènes ont été filmées en extérieur, la diction n'est pas trop marquée "1929"... Et les trente dernières minutes, qui nous montrent le spectacle Ziegfeld (le grand impresario est d'ailleurs crédité à la production du film) est truffé de scènes en Technicolor 2 bandes, qui ont été restaurées pour les besoins de la version en HD: les trois segments sont des parties essentiellement dansées. Comme toujours avec cette étape du Technicolor, les personnes qui cherchent un peu de vraisemblance dans la couleur, en seront pour leurs frais, et les teintes présentes sont d'une inventivité étonnante (à rapprocher du film Universal The King of Jazz, de 1930, qui lui sera intégralement en couleurs).
Et contrairement à ce qui ne tardera pas à devenir la règle, le film comme les deux exemples cités plus haut conclut à la présence importante du sacrifice dans le monde du spectacle: tout n'est pas rose pour cette jeune danseuse effectivement talentueuse, qui va devoir tout lisser derrière elle, et termine le film adulée mais seule, condamnée au succès en raison d'un contrat indigne, et qui sait que dans le parterre de spectateurs, il y a son ex-fiancé qui vient de se marier... Un ton délibérément pessimiste, qui ne tardera pas à disparaître, ou alors restera en sous-texte dans des films comme 42nd street ou même The bandwagon.
Cela ne signifie pas que tout le film soit fascinant, bien sûr: même mis en scène avec adresse et monté afin d'éviter un plan unique et fixe de 10 minutes, le sketch d'Eddie Cantor est interminable... Le personnage de danseur sans scrupules, qui prend son statut de vétéran du show business comme un ticket pour la promotion canapé, est déjà un cliché à cette époque! Mais le film explose dans ses excès colorés, et assume bien l'extravagance de ses éléments qui viennent en droite ligne du mauvais goût à la Ziegfeld: le recours systématique à la "nudité virtuelle", les amoncellements de chorus girls qui deviennent les meubles et le décor, les tableaux vivants, la présence hallucinante d'Adam et Eve (à propos, le bellâtre ne crie pas, ne dira rien, mais on le reconnaîtra facilement derrière sa feuille de vigne)... Ca, on ne va pas l'oublier. A voir dans une copie restaurée avec ses couleurs et en HD, sinon, ça ne marchera pas...
Pour un premier film, BLIND HUSBANDS est sacrément réussi. Le titre (Maris aveugles) n’est pas de Stroheim lui-même. Selon sa propre version, le cinéaste a essayé d’imposer à la Universal le titre The Pinnacle, mais Carl Laemmle, le patron de la petite firme, a refusé, ayant peur de la confusion avec le jeu (Pinochle). Les crédits sur certaine copies signalent la provenance comme étant The Pinnacle, a play by Erich Stroheim : une pièce très probablement fictive, mais dont la mention permet juste au réalisateur d’apposer son titre de prédilection au film, même d’une manière détournée.
Qu’un producteur comme Laemmle ait accepté de donner sa chance à un réalisateur débutant sur un film d’un genre somme toute sophistiqué reste étonnant, 89 ans après. On se perd en conjectures, et ma théorie, partagée sans doute avec beaucoup, est que Stroheim, qui n’était pas trop gourmand pour avoir le droit de faire un premier film, représentait un pari pas si risqué, et l’opportunité d’une publicité basée sur un acteur d’emblée fascinant, un investissement rentable a priori. De plus, le menu de Blind husbands promettait du sexe et de la sophistication…
L’histoire est celle d’un couple Américain, Les Armstrong, interprétés par Francellia Billington et Sam de Grasse, en villégiature à Cortina d’Empezzo, en même temps qu’un officier Germanique, Erich Von Steuben. Celui-ci tente de séduire la jeune femme, qui résiste. Une autre partie de l’intrigue nous montre Sepp (Gibson Gowland), un guide autrefois sauvé par le Docteur Armstrong, qui va s’acquitter de sa dette en sauvant sa vie.
Le métier dont fait preuve Stroheim est impressionnante; il maîtrise le sens du découpage, et va traiter le drame et le mélodrame en vrai révolutionnaire: Non seulement il donne au triangle amoureux une nouvelle forme (un quasi rectangle amoureux, en fait) mais il utilise virtuellement TOUTES les facettes de ses personnages, les rend complexes, riches et de chair. Ceux-ci ne sont plus seulement cernés d'une phrase, mais atteignent une vérité inédite, sans qu’il y ait nécessairement besoin de tous expliquer par des sous-titres: le style de Stroheim, bien que déjà verbeux dans ses intertitres (Son défaut le plus gênant aujourd'hui, et une manie quasi littéraire) aime à valoriser le détail, en lui donnant du sens. Il se sert des rituels (Notamment militaires, dans l'habillage et le déshabillage et les petits détails de la toilette: fixe-chaussettes, résilles, caleçons...), traditions et manies des personnages, et bien sûr il va plus loin que de demander à ses petits rôles de faire de la figuration : un couple de second rôles en lune de miel va participer au drame à la fin du film en intégrant une équipe de secours, et les servantes sont campées de façon très différenciées (L’une d’entre elles inaugure le cycle Stroheimien des amours ancillaires, dont se souviendra toute sa carrière durant Renoir). Le triangle amoureux (Et, donc, rectangle) est complété par Sepp (Gibson Gowland), qui s’interpose de façon très efficace entre Steuben et la jeune femme. Sepp et le docteur font front commun, mais le plus intéressant est le coté rendez-vous manqué: éconduit par la jeune femme, le lieutenant, menacé de mort par le mari persuadé d’être trahi, va malgré tout prétendre l’avoir séduite: le mari, lui ayant promis la vie sauve si il mentait, ne le tuera pas. Cette logique sardonique colore tout le film d’un parfum assez capiteux : on peut bien sûr admirer la puissance du jeu de Stroheim, parfait en ignoble séducteur-matamore, qui prétend tout au long du film maîtriser l’alpinisme, mais finit l’ascension sur les genoux, essoufflé, et titubant. Sam de Grasse a été sciemment utilisé pour son manque de relief, et parce qu’aussi sympathique soit-il, on comprend la tentation potentielle d’aller voir ailleurs… Y compris vers un Steuben, une contrefaçon douteuse. le mensonge et la dissimulation, éternels thèmes Stroheimiens, à la scène comme à la ville.
En plus de sa tentative de complexifier le triangle, Stroheim impose à ses acteurs peu connus un jeu intériorisé, en faisant comme on l’a vu ressortir les rituels, détails vestimentaires, les décors vraisemblables (Bien que tournés en Californie, ce que trahissent les "Alpes" du film). Le réalisateur visionnaire impose à ses acteurs masculins de jouer sans maquillage, une constance de son œuvre… à une exception près. Il en ressort une vérité, un jeu digne qui situent Stroheim plus du coté de Lois Weber ou William de Mille que d'un style histrionique. Mais les actrices ne seront pas toujours aussi bien loties : Il les préfèrera débutantes, ou si possible habituées du burlesque(Maude George, Zasu Pitts, mae Busch, Dale Fuller, Josephine Crowell). Ici, la terne Francellia Billington appartient à la première catégorie.
La réputation de grand méchant cynique dont souffre Stroheim-réalisateur n’est pas compréhensible : certes, il est question ici de coucherie, de tromperie, de vieux couple qui a besoin de retrouver l’amour, mais l’auteur utilise le contrepoint pour démentir toute accusation de méchanceté : le jeune couple en lune de miel, par ailleurs parfaitement défini comme étant gentiment gnan-gnan, va sortir de son cocon à la fin lorsque une expédition de secours se forme, et la jeune femme va assister Mme Armstrong. Sepp, de son coté, consolide son amitié indéfectible mais conseille son ami de mieux aimer sa femme. A la fin, seul le méchant, par ailleurs bien pitoyable de film, meurt, mais il s’appelle Steuben, un terme qui le rapproche de Sterben, l’infinitif de mourir en Allemand. Les références de Stroheim aux Autrichiens, aux Allemands, et aux aristocrates ne sont jamais loin de la mort, de la fin, d’une évocation d’un monde disparu… Foolish wives couve sous Blind husbands.
A la fin du film, les deux gentils couples s’en vont, Sepp pleure de devoir quitter son ami… Cynique, Stroheim ? Un vrai moraliste, oui! On doit le dire, dans ses films, Stroheim n’aime peut-être pas tous ses personnages, mais ceux qu’il apprécie, il a décidé de nous le faire partager…
Le film a remporté un gros succès, qui bénéficiera à tout le monde : Laemmle aura prouvé que la Universal ne fait pas que des petits films de rien du tout, et Stroheim a prouvé qu’il était un metteur en scène. La firme n’était donc pas près de le lâcher…
Il existe pour finir deux versions du film, toutes deux disponibles en DVD: la version intégrale sortie en salles en 1920 a disparu de la circulation, et pendant un temps toutes les copies disponibles étaient des variations sur la version ressortie à la fin des années 20, et amputée d'une vingtaine de minutes. C'est l'édition Américaine, par exemple distribuée par Kino. Une autre version, tirée de la même source que la version Américaine d'origine (et donc du négatif original) a été retrouvée en Autriche en 1982: c'est une version plus longue que l'Américaine, mais son montage est différent, beaucoup de plans sont plus longs. A la base pourtant ce sont les mêmes séquences: aucun événement supplémentaire en vue. Les intertitres sont en Allemand et tempèrent la "couleur locale" Autrichienne voulue par Stroheim. Donc c'est une meilleure version en terme de montage strict, mais elle n'est pas "la version initiale" voulue par Stroheim et la Universal en 1919...
Dans un petit village sur la Frontière, les cow-boys locaux apprennent qu'un nouveau pasteur va arriver... Ils préparent le goudron et les plumes mais sont très surpris de découvrir qu'il s'agit en réalité d'une femme: décontenancés, ils se laissent amadouer... Mais pas tous.
Alice Guy a souvent eu recours au style du western, en y mariant souvent aventure et humour. Ici, le film fonctionne très bien sur les deux tableaux, tout en étant une lecture assez affectueuse de la vie à la dure dans l'Ouest. Le ravage des ans est ici très palpable à travers les manques, en début et en fin de film...