Nothing of him that doth fade,
But doth suffer a sea-change
Into something rich and strange.
Ce film tourné en 1931, en indépendance totale par Hitchcock (et avec un sens du bricolage qui serait presque étonnant de sa part), est donc le premier des deux oeuvres du maître dont les titres empruntent à un autre grand de l'Angleterre de toujours... Ces trois vers qui ouvrent le film et en justifient le titre sont tirés de La tempête...
Et justement, une tempête, il y en a une: coincés dans leur petite vie mesquine, les deux héros Fred (Harry Kendall) et Emily (Joan Barry), mariés depuis quelques années, aspirent à l'aventure. Surtout Fred... Et un beau soir, une lettre arrive, celle d'un vieil oncle qui a décidé de devancer l'appel de l'héritage afin de permettre à son neveu de réaliser son rêve de voyage et d'aventure. Le couple part aussitôt en voyage: la Manche, puis Paris. Marseille, puis la Méditerannée, puis l'orient, ses mystères et ses dangers...
Il est de bon ton de crier au génie devant ce film, comme l'ont fait Chabrol et Rohmer, Noël Simsolo, François Trufo, et Jean-Christophe Averty... Je comprends, du reste: ce film est la première tentative totalement personnelle du metteur en scène en liberté, qui s'est amusé à co-écrire avec son épouse Alma un sujet, en utilisant un pseudonyme idiot (Val Valentine, je vous demande un peu!). Le parcours des deux tourtereaux, de Londres à Singapour, permettait au metteur en scène de puiser sans vergogne dans les stock-shots, séquences de films oubliés (on reconnaît une séquence Parisienne de Moulin Rouge de E. A. Dupont, un film muet de 1928) afin d'agrémenter à moindres frais son histoire de voyage exotique. Et le couple utilise ainsi les 80 minutes de métrage pour montrer un couple qui se prend au piège de l'aventure, risque de se perdre dans LES aventures (Avec Percy Marmont d'un côté, et Betty Amann de l'autre) et finit malgré tout ensemble à cause d'une vieille et vague tendresse, mais aussi de la force de l'habitude!
Donc oui, le film est forcément sympathique, et permet à Hitchcock de sortir de son univers d'alors, fait d'allers et retours entre le genre policier d'un côté, et les autres genres de l'autre. La plus grande partie de ce film a été tourné en muet, et d'ailleurs les premières 4 minutes et 30 secondes sont du pur film muet, avec un hommage appuyé au burlesque (une scène d'ailleurs renvoie assez clairement à Harold Lloyd...). Une scène amusanye, située au dénut, prolonge ce comique muet d'observation: les deux tourtereaux se couchent, un peu éméchés, dans leurs lits jumeaux. Lui tombe la tête la première sur le lit, et quand elle le voit son épouse s'agenouille et prie... Quand lui l'aperçoit, il l'imite à son tour...
Mais si c'est bien un film personnel, un film Hitchcockien dans le sens où il a été tourné en toute liberté par le maître et contient une vision très personnelle des relations amoureuses, est baigné par son humour, c'est quand même un amusement quelque peu mineur au regard des admirables oeuvres qui allaient venir...
car ce qui caractérise principalement ce film, c'est l'omniprésence poids lourd d'un dialogue standardisé à l'extrême, une marque à n'en pas douter de son origine théâtrale, origine qui se retrouve aussi dans l'abondance de passages qui sont autant de plans-séquences de scènes. Hitchcock qui aimait tant le montage et le cinéma qui respire, a ici clairement laissé faire, comme il l'avait déjà fait avec Juno and the Paycock, qui est sans doute le pire de tous ses films...
Pourtant le début ne laisse aucune équivoque: British International Pictures présente un film de John Gallsworthy, suivi de Mis en scène par Alfred Hitchcock! Toujours cette conception traditionnelle au cinéma Britannique que l'auteur d'un film serait en fait l'auteur de l'oeuvre adaptée, ce qui fait d'Homère l'auteur de O Brother where art thou des frères Coen.
Mais le fait est qu'Hitchcock n'a rien mis de lui-même, ou si peu, dans cet effroyable désastre; l'histoire ne l'a pas intéressé, et pourquoi d'ailleurs aurait-elle du? Deux familles, des aristocrates ("I say, Dodo, what's the matter?") et une famille de parvenus qui entendent relancer l'industrie dans la région ("I know what I can buy with me money!"), se battent comme des chiffonniers à coup d'enchères, de menaces et de coups bas. Il n'y en a pas une pour rattraper l'autre et Hitch ne se réveille de sa torpeur que pour une scène d'enchères très découpée où on devine un semblant de suspense, et pour une série de plans autour d'un suicide. Sinon, circulez, rien à voir, c'est du théâtre filmé.
Si on s'intéresse à Alfred Hitchcock, je crois qu'il faut commencer par admettre qu'il ne se passe pas grand chose entre Blackmail (1929), son premier film parlant, et celui-ci... Pourtant il tourne! Après le succès public de 1929, il est amené à réaliser une adaptation de la pièce de Sean O'Casey Juno and the paycock, qui obtient un succès critique sans précédent, et dont je pense qu'il s'agit sans doute de son film le plus ennuyeux! Décidément, en ces temps troublés (le parlant pas encore au point, le muet pas tout à fait oublié), les critiques Britanniques se distinguent par leur incompétence. Non, Hitchcock, après The lodger et Blackmail, sait ce qu'il veut faire. Il va donc se saisir de l'opportunité d'adapter une pièce à succès (une manière comme une autre, après le malentendu de Juno, d'amadouer son studio, et de désarçonner les critiques, ces imbéciles), mais se l'approprie: il co-signe le script...
La pièce de Clemence Dane et Helen Simpson, Enter Sir John, est un whodunit, un fait suffisamment rare (et anti-hitchcockien!) pour être signalé! mais c'est un matériau qui convainc vite Hitchcock, qui a comme dans Blackmail des expériences sonores à mener...
Dans une petite troupe de théâtre, un meurtre a lieu; les policiers, acteurs et curieux venus constater les faits, la nuit, tombent sur une scène peu banale: une femme gît sur le sol, et l'arme du crime est vite identifiée, c'est in tisonnier. Une autre femme Diana Baring (Norah Baring), en état de choc, du sang sur les mains, est un coupable idéal, évident, d'autant qu'elle dit ne se rappeler de rien. Son procès a lieu, les faits ne laissant guère de doute, elle est vite condamnée. Sauf qu'un des jurés, le célèbre acteur Sir John Menier (Herbert Marshall), a des doutes, puis des certitudes: la belle Diana Baring est innocente... Il va mener l'enquête.
Dès le départ, comme dans Blackmail, on voit que la première inspiration d'Hitchcock pour le film a été cette confrontation presque surréaliste, entre le quotidien des Britanniques, et en particulier ces acteurs obscurs et sans grades, et le crime. L'intrusion du mal dans la vie de tous les jours, ce qui était déjà le thème principal de The lodger et de Blackmail, et reviendra de film en film... Les acteurs choisis par Hitchcock font un boulot formidable, et qui oscille en permanence entre le drame de l'intrigue criminelle (dont la dignité est constamment rappelée par Herbert Marshall et sa légendaire raideur - forcée, on s'en rappelle, par le fait qu'il était unijambiste), et la comédie de ces petites gens qui ont des traites à payer, qui sont entre deux rôles, et qui ont des soucis à trouver des pièces pour le compteur à gaz de leur logeuse... L'Angleterre, la vraie. L'une de ces petites gens n'est autre que Una O'Connor, qui interprète l'épouse d'un policier, flanquée d'une tripotée de mouflets...
Et Hitchcock s'est plu à jouer avec l'espace, lui qui voulait sortir par tous les moyens le cinéma parlant de l'ornière du théâtre filmé (Avec Juno, il sortait d'en prendre!) a multiplié les trucs pour exploiter le décor avec bonheur: un plan-séquence mémorable, au début, quand deux actrices dans les coulisses de la scène de meurtre vont faire du thé, et passent sans cesse de la sale à manger à la cuisine en devisant du meurtre, est un petit tour de force, avec lequel Hitchcock montre son sens de l'économie dans les mouvements de caméra: il y en a , mais très peu. Sauf qu'ils sont totalement adéquats, et la scène respire. Ailleurs et à plusieurs reprises, il redonne à la caméra toute sa mobilité en jouant sur les voix off (personnages hors champ, mais représentés par des ombres, mais aussi monologues intérieurs...) et en filmant ses plans en muet. La post-synchronisation est ainsi plus facile et parfaitement naturelle. Enfin, quand il n'y en a pas besoin, le son disparaît tout simplement: c'est le cas du grand final, situé dans un cirque, pendant un numéro de trapèze...
Il y a encore des efforts à faire pour intégrer de manière plus vraisemblable certains aspects de sa thématique: Sir John, par exemple, n'a pas la moindre raison d'agir. On aurait pu imaginer que sa participation à la condamnation aurait pu jouer dans le film, et lui donner un sentiment de culpabilité quant au risque de condamnation de la jeune femme, mais ce n'est jamais explicite: je pense qu'Hitchcock est prudent, car il sait que prendre cette option reviendrait à critiquer ouvertement le système judiciaire... Ce qu'il fera beaucoup plus clairement aux Etats-Unis dans The wrong man, par exemple, mais aussi en grande-Bretagne, sur le mode de la comédie, dans Young and innocent! Ainsi on a parfois le sentiment que c'est une intuition, autant dire une étincelle divine, qui donne son impulsion à Sir John... Et la supériorité affichée de ce dernier sur le reste de la distribution me paraît d'un autre siècle. Venons en maintenant au pire du film: le vrai coupable est supposé avoir tué car on allait révéler un secret: son origine 'impure'... C'est déjà peu ragoutant en soi, mais le cinéaste suggère, souligne, à traits parfois très gros, son altérité, sa presque féminité. Il se déguise en femme pour les besoins d'un numéro de cirque, pour les besoins de la pièce, il est délicat, il s'évanouit à la vue du sang... Tout nous pousse à comprendre entre les lignes que le criminel est homosexuel, comme on disait (peu) à l'époque. C'est le premier cas de cette homophobie flagrante dont Hitchcock ne se cachait plus dans les années 60. Autres temps autres moeurs, mais ça reste plus que gênant.
En attendant, avec ce film (dont il existe aussi une version Allemande, Sir John greift ein, interprétée par Alfred Abel), Hitchcock commence, enfin, à faire son choix: il sait désormais le type de cinéma qu'il veut faire, et celui d'ailleurs qu'il sait faire. Il lui faudra attendre 4 années avant que tout le monde le comprenne vraiment...
West avait tourné X avec Mia Goth, qui racontait l'arrivée d'une équipe de tournage pornographique dans une ferme sudiste tenue par deux vieillards... et ça tournait au bain de sang. Pearl est une variation sur un des personnages, celui de Pearl (Mia Goth), la vieille dame...
Ce nouveau film présente la jeune femme en 1918, attendant l'hypothétique retour de son mari du front Européen. Elle rêve de tourner des films, et de mener des revues... Mais sa mère la ramène sans cesse à la réalité: une ferme fauchée, où on finit par ne plus manger que du maïs, des parents frustrants... La mère est rigoriste et austère, le père est invalide... Pour tromper son ennui, elle va au cinéma, et rencontre un projectionniste. Aussi, elle a des envies de meurtre, qu'elle assouvit avec certains animaux de la ferme, et la complicité de Theda, le très gros caïman local.
C'est unétrange film, à l'esthétique très étudiée; au cliché, qui consiste à désaturer les couleurs quand on monytre les années 10 ou 20, Ti West répond en offrant, justement, des couleurs saturées au-delà du raisonnable... Le montage et le cadrage, la composition même, s'abstiennent de jouer sur les autres clichés du film d'horreur.
On est en plein cauchemar sudiste, on jurerait qu'il y a ici une intention de rapprocher ce sud d'il y a cent ans de celui d'aujourd'hui, terreau trumpiste. Intention louable... Cela étant, un minimum de rigueur historique aurait pu ne pas nuire, comme par exemple le fait de s'aviser qu'en 1918 le cinéma parlant et chantant n'existait pas par exemple. C'est impardonnable.
Jinks (Frank Daniels) est cordonnier, dans une ville de l'est de l'europe durant les années 10. Un officier lui confie ses affaires, dont son uniforme et ses bottes et le cordonnier ne peut s'empêcher de les essayer. Ce qui va lui attirer l'admiration d'une jolie fille, la colère (forcément) de Mme Jinks... et de la prison, parce que c'est interdit!
C'est un conte classique, dont ce petit film d'une bobine est la première incarnation Hollywoodienne. Il est intéressant que ce film est donc une incarnation des débuts du cinéma, de la pertinence du fait qu'au cinéma, le proverbe selon lequel l'habit ne fait pas le moine, s'inverse totalement! Car Jinks habillé en officier DEVIENT un officier pour tous ceux qui l'entourent!
Ce film est attribué à Larry Semon, qui était à l'époque réalisateur pour la Vitagraph avant de devenir une importante vedette comique. Mais la star ici est Frank Daniels, qui avait un style très particulier: doté d'un tout petit corps trapu, et plus tout à fait à considérer comme un jeune homme, son jeu reposait sur ses yeux principalement, et il raffinait donc à sa façon l'idée que le jeu (acting) était essentiellement un art de la réaction (reacting)...
Mr Jinks est un être tellement gentil que son épouse, qui souhaiterait le grand frisson de l'aventure, se désespère, et regarde avec envie sa voisine qui vit ce qu'elle devrait considérer comme un enfer conjugal: elle se fait houspiller, insulter, taper dessus parfois, mais elle se pâme devant son primate de mari, Mr Casey.
Pause: oui, je pense qu'on n'en fait plus des films comme celui-ci... Je reprends!
...Et pourtant Mr Casey est un brave homme: quand Mr Jinks a un accident, son voisin est volontaire pour une transfusion de la dernière chance! Une fois la chose effectuée, les deux hommes ont interverti leur personnalité!
...Ce qui par contre est assez drôle en soi, et plonge dans la loufoquerie la plus débridée. Ca rattrape le côté gênant de l'anecdote, même si... Ai-je l'esprit mal placé pour imaginer que cette histoire de dames qui se pâment devant un pithécanthropepourraient avoir des pensées infamantes en réalité? Hum... Bon, je passe à un autre film.
Mr et Mrs John Smithers (Sidney Drew, Jane Morrow) sont un heureux couple de la région de new York. M. est un cadre d'une entreprise, et il travaille beaucoup: madame lui demande donc de rentrer tôt, car elle a prévu une sortie. Mais alors que M. s'apprête à quitter son bureau pour rentrer chez lui, ilreçoit la viiste d'un ami de l'université, qui lui propose une soirée de jeu... Ne voyant pas arriver son mari, l'épouse envoie donc un télégramme à plusieurs amis: tous lui répondent, en mentant, que son mari est auprès d'eux...
C'est du boulevard en quelque sorte, mais ici d'une part la duperie ne concerne pas la tromperie exra-conjugale (qui reste quand même en filigrane comme étant possible au vu du contexte et du comportement solidaire de tous ces hommes), et on constatera assez rapidement que l'épouse est "victime" du jeu de dupes, l'homme n'en sort pas grandi pour autant...
Comme Sidney Drew est un excellent observateur des moeurs conjugales, aussi bien que du comportement des hommes dans la cité. La façon dont il se comporte avec une secrétaire le place là encore n avance d'une décennie sur les films de Keaton. Et il joue la goujaterir tranquille avec un aplomb impressionnant...
Avec Hughie Mack, Patsy de Forrest et Jimmy Aubrey, ce film Vitagraph d'une bobine pré-date les films de Semon dont il assumera la vedette en plus du script et de la réalisation... et qui sont infiniment meilleurs. Après avoir goûté le plaisir de visionner des films sophistiqués de Sidney Drew pour la même compagnie, je n'ai rien contre le fait de voir ici l'autre versant dela comédie, le slapstick... mais il n'y a aucune logique, aucun scénario, et il faut bien dire que c'est moyennement drôle.
Ce n'est pas non plus totalement indispensable, mais on aurait aussi aimé y comprendre quelque chose! Par contre le film possède le redoutable honneur d'avoir un avantage en commun avec le digne film Joan the Woman, de Cecil B. DeMille: il préfigure une guerre dans laquelle les Etats-Unis n'étaient pas encore engagés...
Avanti, ou l'art de rebondir d'une façon inattendue. L'échec public de The private life of Sherlock Holmes avait de quoi rendre bougon, et le tour de cochon joué à Wilder par ses producteurs aurait pu le terrasser de façon durable, mais deux ans après cette douloureuse expérience, voici un film drôle, sentimental, impertinent, et léger, en dépit de sa longueur. Situé entre la gravité du précédent, et la frénésie du suivant (The front page, 1974), c'est une halte bienvenue...
"Permesso?" Cette demande à la fois polie et obligée, c'est bien sur ce que dans un hôtel le personnel demande au client afin de savoir s'il a ou non le droit d'entrer. "Avanti!": voilà la réponse à donner, et voilà donc ce que nous dit Wilder, et de fait le rythme du film est au début du moins, apparemment rapide: Avanti! Wendell Armbruster Jr (Jack Lemmon) a un avion à attraper, et le voilà, sur l'écran, qui quitte le jet privé de la compagnie qui porte le nom de son père. On le distingue bien, même à distance: il porte un gilet rouge par dessus une tenue de golf. Il prend donc l'avion, avec si peu de bagages, et trouve un homme avec lequel échanger ses vêtements. On apprendra, à la douane Italienne, qu'il est venu en quatrième vitesse, parce qu'il a eu une mauvaise nouvelle. On apprend, en même temps, que le monsieur est un type pressé, manquant totalement d'humour, et assez franchement désagréable, ce que les fonctionnaires Italiens commencent gentiment à lui faire payer dès l'aéroport. Il doit donc se rendre à Ischia, dans la baie de Naples, ou son père qui prenait ses vacances annuelles a eu un accident de voiture, et est décédé. Comme il va devenir sous peu le remplaçant de son père, et que la situation de l'entreprise n'est pas brillante, il faut faire vite.
Seulement Wendell Armbruster Jr n'est pas seul: dans le même train, dans le même bateau, et bientôt dans le même hôtel, une jeune Anglaise, Pamela Piggott (Juliet Mills) semble le suivre. Armbruster apprend la raison: son père n'était pas seul dans l'accident, il y avait aussi une femme, Katherine, la mère de Pamela. Par ailleurs, Armbruster apprend que les deux tourtereaux en étaient à leur dixième période de vacances ensemble...
A coté de la rencontre entre miss Piggott, l'Anglaise complexée et minée par son obsession du surpoids, et Wendell Armbruster, l'homme pressé et conservateur qui n'a jamais pris le temps d'apprécier la vie, on fera la connaissance aussi de Signor Carlucci (Clive Revill), un gérant de l'hôtel particulièrement arrangeant pour les enfants de ceux qu'il considérait comme ses amis; on verra aussi Bruno, maitre d'hôtel et maître chanteur, qui possède un certain nombre de photos compromettantes, ainsi qu'une maitresse encombrante; sinon, il y aura la famille Trotta, Napolitaine pur jus, qui a une vision de la vie qui implique l'abduction éventuelle des êtres chers, en échange de rétribution, et tout ce petit monde est mené au pas de charge dans une intrigue sans temps mort, du moins le croit-on tant que Wendell Armbruster, éternel homme pressé, tient la barre. Seulement, de la découverte de la double vie de son père, à la désagréable habitude des habitants de la région de prendre leur temps, en passant par les désirs de Miss Piggott, qui vont à l'encontre des siens en ce qui concerne les arrangements funéraires, Armbruster voit vite que la partie est loin d'être à son avantage... En dépit donc de son obsession d'imposer son rythme personnel à tout ce qui passe autour de lui, Armbruster va finalement, comme Miss Piggott, se laisser aller, et succomber au charme de l'endroit, comme l'avaient fait avant eux leurs parents...
Golfeur au début du film, un homme comme Wendell ne pouvait faire que ce sport de riches. Le vêtement en est d'ailleurs aussi codé que ridicule en toute autres circonstances, ce qui permet aux premières scènes de charger le pauvre Lemmon de tout un poids satirique: voilà bien un Américain de la bonne société; comme il s'appelle Armbruster, on sent l'homme habitué à diriger: son nom est doté d'un suffixe (-er) qui l'identifie comme un actif. De fait, il se comporte au début en véritable dictateur, ou comme une armée en conquête. Le seul autre Américain vivant du film, le diplomate-barbouze qui vient en hélicoptère pour chercher le corps paternel, se comporte de façon encore pire: il passe son temps à pester contre les Italiens, qu'il appelle "Foreigners", soit étrangers, assure que c'était mieux sous Mussolini, et n'a aucune ouverture d'esprit. On juge d'autant mieux la transformation du personnage principal...
Miss Piggott, quant à elle, est affublée d'un nom qui la condamnait en effet à cultiver des complexes, et les allusions à son poids sont nombreuses; mais au moins, elle vient préparée: c'est elle, dans le bateau, qui rappelle à un Armbruster indifférent qu'en Italien, le simple fait de demander du savon, revient à chanter un opéra... Elle succombera d'autant plus vite à la magie des lieux. D'autant que contrairement à Wendell, elle savait ce qui se passait tous les étés.A ce sujet, Roger Ebert à la sortie du film se plaignait que le personnage de Lemmon mette si longtemps à comprendre la nature des vacances de son père, et estimait que ça mettait le personnage en porte-à-faux vis-à-vis du public; il me semble que c'est justement le but de Wilder.
Cette délicieuse comédie qui se laisse vite porter par le rythme particulier du lieu, et ralentit considérablement sur la dernière heure, a bénéficié de la permissivité du début des années 70, ce qui apparaît dans un certain nombre de scènes. La première est un gag splendide, entièrement visuel, qui repose sur le fait qu'Armbruster doit se changer une fois dans l'avion. Il trouve un homme auquel proposer un échange de vêtements, et ils vont tous les deux dans les toilettes. Pas un mot n'est prononcé, mais la réaction de tout le monde dans l'avion est hilarante. Sinon la fameuse scène de la baignade, durant laquelle les deux acteurs sont totalement nus, à l'exception des chaussettes noires de Lemmon, est justement célèbre; certains commentateurs du film se plaignent de ces scènes de nudité pour leur manque d'érotisme! C'est vrai qu'à notre époque de silhouettes calibrées, ces scènes détonnent. Tant mieux: de fait, les acteurs, aussi peu habitués à se déshabiller que leurs personnages, révèlent une peau peu habituée à être si exposée. Il me semble que cette franchise sert plutôt bien le film... Sinon, on est définitivement dans le monde magique des comédies de Wilder, avec ses personnages de conte de fée, son Carlucci-bonne fée, qui arrange tout en avance. C'est la deuxième fois que Clive Revill joue pour Wilder; la fois précédente, c'était pour incarner un Russe (dans The Private life of Sherlock Holmes), ici, c'est avec l'accent Italien que le maitre de cérémonies arrange tout, à la façon dont "Moustache" tirait quelques ficelles dans Irma la douce. les dialogues, toujours aussi riches, nous gratifient des passages obligés de tout film de Wilder qui se respecte: on a droit aux sous-entendus, à des allusions vachardes à la culture de l'époque (Lemmon, en particulier, dont le personnage cherche à se montrer au goût du jour, mais montre surtout qu'il est à coté de la plaque, lorsqu'il fait l'éloge de la libération des moeurs, tant qu'elle n'est pas entachée d'amour. Mais Miss Piggott nous montre une photo assez ridicule de son ex-fiancé Bertram, guitariste dans un groupe de rock progressif... ).
La bonne chère, la musique Napolitaine, la douceur de la Méditerrannée, le charme de Miss Piggott... tout comme Pamela qui "devient sa mère" en jouant la manucure de l'hôtel lorsqu'il faut dissimuler à un visiteur intempestif la nature de leur relation, Wendell Armbruster Junior "devient" enfin son père. Si on en revient à l'importance du dernier mot dans un film de Wilder, on constatera que la dernière chose importante ici, c'est Lemmon qui la dit: "Miss Piggott, si vous perdez ne serait-ce qu'un gramme, c'est fini entre nous", lui dit-il avant de partir. Lui qui lui disait, lorsqu'elle mentionnait ses kilos en trop lors de leur premier échange: "Oui, j'ai remarqué.". Lui qui l'a appelé d'un terme insultant qui faisait allusion à l'imposante taille de son arrière-train, d'ailleurs surestimée à mon avis. Bref, de butor, goujat, détestable personnage, il se laisse enfin aller et devient un brave homme, nous permettant au bout de deux heures et vingt minutes de l'aimer. Si The private life of Sherlock Holmes était à bien des égards un testament noir pour Wilder et Diamond, Avanti! et sa célébration de l'amour simple, son plaidoyer pour ralentir et prendre le temps, ressemble à une résurrection. Les deux films n'ont peut-être pas la même importance par rapport à la carrière de leur auteur, mais celui-ci nous permet de nous laisser aller complètement. Et il offre le temps de 2 heures et 18 minutes de cinéma, un échappatoire en formes de vacances accélérées dans une Italie de rêve...
M. et Mme Sharp (Sidney Drew et Jane Morrow) ont du souci à se faire: ils sont fauchés, et pas l'ombre d'un emploi à l'horizon. Mais un matin, la lecture d'un journal apporte une opportunité: une entreprise qui promet à ses futurs partenaires un afflux massif d'argent, la possibilité de gérer des fonds d'investissement autour d'une mine louche... M. Sharp s'y précipite avec deux amis, et très vite il amasse un petit pactole impressionnant... Qu'il confie à son épouse en lui demandant de ne rien faire, car "tu n'as aucun sens des affaires". Pour lui prouver qu'il a tort, elle décide d'investir... dans la fameuse mine. Et par dessus le marché, la police s'intéresse de plus en plus à ces activités...
C'est formidable: loin, aussi loin que possible des comédies burlesques qui commençaient à se fabriquer à la chaîne en Californie, ce film s'installe dans l'univers des Etats-Unis de 1915, leur capitalisme agressif, et l'art de la combine propre à l'esprit d'entreprise. Il le fait sans la moindre volonté de revendication sociale, mais tout simplement en observateur...
Et la comédie est subtile, inventive, et pleine de ces petites touches visuelles et de ces richesses de jeu: quand Drew donne le tuyau à ses copains, il leur offre une cigarette à chacun, avant d'allumer un énorme cigare! Le ton est donné, on sait qui sera le patron... Pour couronner le tout les intertitres sont rédigés en vers. C'est chouette!