
Entre Artificial Intelligence et Catch me if you can, Spielberg réalise cette adaptation d'une nouvelle de Philip K. Dick. Il y crée de façon impressionnante un monde futur plausible, dans lequel un écho de notre présent se fait jour... Et il y reprend un projet qu'on devine piloté à la base essentiellement par la star, le scientologue Tom Cruise. Celui-ci a sérieusement envisagé de faire de ce film sa première réalisation... Mais recule, après avoir côtoyé Spielberg durant le tournage du film Vanilla Sky, le naufrage abyssal du remake par Cameron Crowe d'un film Espagnol de Alejandro Amenabar. Autant dire que Spielberg n'est que très superficiellement l'auteur de ce film... Et d'ailleurs, il s'en amuse beaucoup! j'irais même jusqu'à avancer l'hypothèse que de tous les films mineurs, voire alimentaires, de l'auteur de Jaws, celui-ci est le plus brillant.
Divorcé suite à la disparition de son fils Sean, John Anderton (Tom Cruise) est l'un des chefs de la division "pré-crime", une organisation située à Washington qui a profité de la découverte par une scientifique géniale de trois enfants pré-cognitifs (En clair, il ont la faculté de voir certains aspects du futur, en particulier la violence meurtrière) pour lancer l'expérience d'une justice pré-criminelle: on arrête les meurtriers avant qu'ils ne commettent leurs délits. Ca fonctionne tant et si bien qu'il est envisagé d'étendre l'organisation au pays tout entier. Mais un grain de sable se glisse dans la machine: un policier, Danny Witwer (Colin Farrell), appelé à collaborer avec l'organisation, commence à fouiner partout, et John Anderton va de fil en aiguille être confronté à une affaire douteuse du passé. Il va aussi goûter à sa propre médecine puisqu'il apprend qu'il va commettre, dans les 48 heures, un meurtre. Deux problèmes pour lui: d'une part, il ne connait absolument pas sa victime; d'autre part, son unité est précisément d'une diabolique efficacité, il lui sera donc d'autant plus difficile d'y échapper.
K. Dick décrivait son système de 'pré-crime' différemment; on y gardait un certain flou sur le mode de prévision, et surtout l'organisation était déjà étendue à ou le pays. Cette idée de montrer l'installation du truc comme étant encore en cours permet au moins de laisser le spectateur dans le doute quant à la possibilité d'une dictature future, là où le romancier était bien plus clair: sa société futuriste était précisément gangrenée par l'abandon total de la notion de libre-arbitre. Le film nous laisse le doute, tout en nous montrant dans des scènes étonnantes John Anderton trahi par ses yeux: partout où il avance, les affiches mouvantes des publicités, le reconnaissant en scannant automatiquement son regard, l'appellent par son nom; cet abandon de l'anonymat n'est bien sûr pas fait pour surveiller les hommes, juste les faire consommer, mais le doute est bien sûr permis, d'autant que le lieu ou son entreposés les criminels potentiels (Donc innocents) est une grande bâtisse, dans laquelle on les endort pour les déshumaniser totalement.
Mais Spielberg s'amuse, disais-je: il sort, après tout, d'un tournage tendu qui fut difficile, puisqu'il a mis en scène le projet A.I. de Stanley Kubrick récemment décédé... Et il y a peu de thèmes qui lui permettent de s'accrocher à ce film. Bien sur, il y a le jeu du regard, son péché mignon, qui est bien mis en valeur par la notion de "point de vue" des "pré-cogs", les trois humains qui voient l'avenir, ou encore par l'omniprésence de l'oeil comme motif identitaires, sans parler la nécessité pour Anderton de changer ses yeux, ce qui passe par une scène d'aveuglement total pour metteur en scène sadique... On verra plus de Spielberg dans le film suivant, et sa métaphore d'une vie de famille ratée, ou ses problèmes de filiation symboliques entre DiCaprio et Hanks, sans parler de la recréation des années de jeunesse du metteur en scène. Surtout, il y a Cruise. Le film est une montagne russe d'émotions, d'action et de suspense, dans un cadre ultra-défini, où le spectateur va se perdre le temps de 145 minutes d'échappatoire bien mérité...
Mais pas Cruise: regardez-le, en chef d'orchestre de la technologie du futur, faire des gestes à la Stokowski devant des écrans... Peut-on être plus ridicule? Donc oui, le film est brillant, superbement rythmé, grand luxe et tout confort, mais il faudra peut-être un jour dire à Tom Cruise qu'il n'est pas la plus belle création de Dieu, ou de L. Ron Hubbard. Ca n'enlève pas grand-chose au film, remarquez: il se laisse voir, avec un grand plaisir, et anticipe de façon troublante, avec une scène mémorable de suspense dans un lieu clos, sur un futur film de science-fiction, très important celui-ci, de Spielberg, avec un Tom Cruise pour une fois acceptable: War of the worlds. Acceptable, mais intense, on ne se refait pas...