Un titre à faire fuir, forcément: c'est qu'après tant de galipettes, de poursuites, de tonneaux habités, de dames engrossées qui ont des envies, et même des mimiques d'un Mayol dans les petits films chantants, Mademoiselle Alice, consciencieuse employée de la si respectable et si comme-il-faut maison Gaumont, avait donc de quoi se faire pardonner!
Voici donc une édifiante histoire de Noël, avec une soutane qui trime tant et si bien, le pauvre, qu'il en souffre. Voilà, c'est fait, on passe à autre chose... comme a sans doute du dire Alice Guy elle-même.
Un matelas qui passe de mains en mains, et qui a la particularité d'être doté d'une vie propre: il y a un vagabond dedans, quand on le récupère.
C'est un petit film, comme d'habitude, Alice Guy n'ayant à une exception près tourné que des courts métrages en France. Mais si le ton général est plutôt à la comédie franchouillarde, au moins les galipettes de ces braves gens qui se retrouvent à devoir gérer un matelas hanté sont elles accompagnées d'un argument plus solide qu'une simple course-poursuite en guise de prétexte.
Thérèse (Juliette Gréco) et Denise (Irène Galter), deux soeurs, perdent leurs deux parents dans un accident de voiture. Thérèse, l'aînée, doit quitter le couvent où elle est novice pour s'occuper de sa soeur et tenir la papeterie familiale...
Max (Philippe Lemaire), un jeune employé d'un garage, vit non seulement de son salaire, mais aussi de la boxe, et de son incommensurable succès auprès des femmes: il séduit une voyageuse de passage (Yvonne Sanson), et devient son chauffeur, avec la complicité de son copain Biquet (Daniel Cauchy), qui est chasseur au Carlton de Cannes où la belle dame est descendue. Les deux complices sont attirés par ses bijoux...
Ces deux univers vont se mélanger quand Max va rencontrer Denise.
Je m'arrête là, car le film passe finalement par des détours surprenants: pour son troisième long métrage, il semble que Melville ait voulu greffer plusieurs genres les uns contre les autres: drame (la foi de Thérèse et ses dilemmes particulièrement carabinés, un thème qui reviendra de façon plus ascétique dans l'admirable Léon Morin, Prêtre), comédie sentimentale qui vire au cauchemar (Denise), film de gangsters minables (Biquet et Max), et film noir pour mélanger le tout.
On s'y perd parfois un peu, justement en raison des ruptures de ton qui sont particulièrement spectaculaire, mais aussi parce que le film ressemble à un mélange entre une production classique, et du cinéma de guérilla comme Melville savait en faire: d'un côté, des acteurs établis (on reconnaîtra Fernand Sardou et Robert Dalban en plus de Juliette Gréco) et des scènes tournés dans d'impeccables studios, de l'autre, un tournage méridional, à l'italienne, c'est à dire que toutes les scènes d'extérieur ont été tournées en muet et post-synchronisées: du coup, plusieurs acteurs de figuration ont la même voix; celle de Melville lui-même.
Mais c'est un film plein de vitalité, d'idées, de tentatives. Suivre max ou suivre Thérèse? En proposant à son public la réunion scandaleuse de deux êtres que tout oppose, il commence à aller vers ce qui fera sa légende, le film noir. Rien que pour ça...
Une femme se marie avec un veuf qui est le père d'un petit garçon. Celui-ci va souffrir à cause d'une belle-mère qui ne peut le supporter, et lui mène une vie dure, allant jusqu'à le brutaliser dès que son père a le dos tourné...
"Marâtre", à l'origine, c'est tout simplement une belle-mère, au sens de la deuxième épouse d'un père ayant déjà des enfants. Le terme étant particulièrement disgracieux, et le mélodrame étant passé par là, le sens a glissé vers une nouvelle acceptation: de belle-mère, sous un sens objectif, le mot désigne désormais une mauvaise mère, ou belle-mère si on veut en rester à un sens orthodoxe du mot!
Et dans ce mélo dur, Alice Guy démontre par A + B le sens acquis du terme, en nous infligeant la rude destinée d'un pauvre petit garçon qui a bien des malheurs. On peut rigoler autant qu'on veut, mais ce film est, qu'on le veuille ou non, l'ancêtre de bien des oeuvres future, de Léonce Perret ou Louis Feuillade...
Une dame se promène avec un beau soldat en uniforme, mais il est bien vite supplanté quand ils croisent des officiers plus haut gradés...
Le film est très accessoire, mais d'une part Alice Guy se moque gentiment de l'uniforme, ce qui peut paraître très étonnant pour un film de la maison Gaumont où on ne se gausse que rarement à l'époque des soutanes et des porteurs de sabre... Et par ailleurs, un des protagonistes a une envie pressante et se rend dans une vespasienne...
Donc il est désormais prouvé par ce film, qu'en dépit des apparences, les personnages des films muets avaient aussi besoin de se soulager la vessie: scientifique!
Christine de Guérandes (Marie Bell) vient de perdre son mari, avec lequel elle vivait dans une demeure grand luxe au bord d'un lac alpin et Italien. Avec tristesse et méthode, elle se débarrasse en compagnie d'un ami de ce qui était jusqu'alors sa vie, faite de luxe, et probablement d'un grand nombre de compromis: elle l'admet elle-même, elle n'aimait pas son mari. Durant le débarras, elle retrouve un petit carnet de bal, souvenir d'une sortie glorieuse de ses 16 ans durant laquelle elle avait dansé avec un certain nombre de prétendants. Elle décide de les revoir et de reprendre les choses là où elles s'étaient arrêtées 20 années auparavant...
La quête commence mal: le premier qu'elle visite est mort depuis 18 ans, ce qu'elle ignorait puisque sa mère, devenue folle (Françoise Rosay) a sombré dans la démence avant d'envoyer les faire-parts de décès... Mais si certains sont morts, elle va quand même en revoir un certain nombre: un ancien avocat, rayé du barreau et devenu un caïd de la pègre (Louis Jouvet), un ancien virtuose devenu moine dominicain (Harry Baur), un guide de haute montagne (Pierre-Richard Willm), le maire d'un tout petit village provençal (Raimu), un médecin abimé par un séjour colonial, devenu avorteur clandestin (Pierre Blanchar), un coiffeur enfin (Fernandel), qui n'a pas bougé de chez lui et va amener Christine sur les lieux de son mythique bal...
On penserait volontiers qu'un film comme celui-ci, possédant comme on dit les défauts de ses qualités, est forcément entièrement soumis à la qualité de ses segments, puisque Duvivier et Jeanson ont structuré le tout sur la recherche fébrile des traces de sa jeunesse par Marie Bell... Et bien sûr, le talent des interprètes fait beaucoup. Marie Bell est assez terne, mais sans être atroce (il faut juste un temps pour se faire à sa diction "grande dame des années 30"...); chacun de ses partenaires est évidemment un acteur de premier plan, et certains sont d'authentiques monstres sacrés, donc il y a de fort beaux moments. Il y a aussi des moments très embarrassants, l'un des pires étant le segment avec Pierre Blanchar: Duvivier y abuse de sa manie de signifier par des placements de caméra de Guingois le sordide d'une situation, et Blanchar en fait des tonnes.
Par ailleurs, le film offre malgré tout une intéressante réflexion sur la croisée des chemins, et un difficile choix pour l'interprète principale: certes, c'est une bourgeoise totalement blindée, qui a passé sa vie dans une tout d'ivoire, mais c'est aussi et surtout une dame qui a soudain le sentiment d'être passée à côté de sa vie, et d'avoir gâché sa jeunesse avant de la quitter. Elle va découvrir qu'en plus elle est contagieuse, puisque elle a manifestement aussi gâché la vie de tous ses anciens amoureux!
Ce film ô combien ironique et méchant se résoudra malgré tout dans un compromis riche en possibilité, avec une apparition de Robert Lynen, le jeune acteur de Poil de Carotte (1932). Un compromis, mais un sentiment évident que la fête est finie pour le personnage principal: une thématique qui rejoint d'autres films sur le souvenir et le douloureux passage des ans chez Duvivier.
Continuant à créer des comédie cinématographiques fortement distinctives, Alice Guy a une nouvelle idée: elle imagine une bourgeoise qui vient à la poste pour poser son courrier, et accompagnée de sa bonne, elle utilise le talent de cette dernière pour lécher les timbres, ce qui provoque pour un homme présent dans le bureau de poste un irrésistible désir de l'embrasser...
Une fois de plus, l'absurde de la situation confine à l'audace avec cet étrange film, qui se termine par une embrassade tellement puissante qu'il y a transfert de moustache.
...Et pour cause, que madame a des envies: elle est enceinte jusqu'aux yeux. Du coup, rien de ce qui se passe autour d'elle pendant sa promenade ne lui échappe, et elle va jusqu'à prendre de leurs mains le sucre d'orge d'un enfant, l'absinthe du client d'une terrasse, le hareng d'un mendiant et la pipe d'un colporteur. Monsieur, au comble de l'agacement, réussit à la persuader de rentrer à la maison mais la course se finira dans un parterre de choux, et comme on sait, les choux...
Au-delà du mécanique de situation et de l'intrigue qui est gentiment absurde, le film est notable pour trois choses: son montage tout d'abord. Alice Guy a construit son film comme elle le fait d'habitude, sur une succession de tableaux, avec caméra fixe. Mais elle insère parfois des gros plans pour isoler la gourmande... Et d'autre part, elle a représenté une femme enceinte, soit une dame avec un gros ventre, ce qui va devenir tabou dans la plupart des cinématographies du monde pendant plus de soixante années. Enfin ce film est l'un des premiers à oser aborder, sous le couvert d'une presque parabole, le désir féminin. Pas rien, quand même.
Après avoir tâté du cinéma sonore avec les Phonoscènes et leur improbable cortège d'artistes de music-hall et de comiques troupiers, après avoir par ailleurs fourni à la maison Gaumont une superproduction en plusieurs bobines dédiée à la vie de Jésus, Alice Guy reprend le fil de sa carrière là où elle l'avait laissée: attentive aux genres, et désireuse de proposer sa vision à elle du cinéma.
Ce film est donc un peu un prototype des nombreux films de comédie burlesque qui seront 6 ans plus tard l'apanage de Jean Durand, avec une situation bien établie: une course se tient, les participants rivalisent de cabrioles...
Les années 1870: Isabel Archer (Nicole Kidman) a quitté les Etats-Unis à la mort de ses parents afin de se reconnecter avec sa famille Britannique. Elle ne tarde pas à recevoir des propositions de mariage, pour le plus grand bonheur de son oncle (John Gielgud), qui décline et qui souhaite la voir s'installer dans la vie. Mais si le propre fils de ce dernier, Ralph (Martin Donovan), ne peut se déclarer parce qu'il est atteint d'une sévère tuberculose et se sait condamné à brève échéance, Isabel va refuser les avances de deux prétendants sérieux: Caspar Goodwood, (Viggo Mortensen) qui l'a suivie depuis les Etats-Unis, et Lord Warburton (Richard Grant), un noble Anglais. Elle se méfie du premier, et elle sait que le second ne la laisserait pas libre...
Sur les conseils de Ralph, l'oncle lègue toute sa fortune à sa nièce, qui devient un beau parti: elle attire en particulier la convoitise de deux personnes et tombe sous leur coupe: Serena Merle (Barbara Hershey) et surtout Gilbert Osmond (John Malkovich) qui la fascine. Elle se marie, sans se rendre compte qu'elle a fait une énorme erreur...
Un roman de Henry James, un contexte d'un grand classicisme, des intrigues de la plus grande tradition romanesque du XIXe siècle, c'est-à-dire qu'on y parle beaucoup, beaucoup trop. Forte d'un succès phénoménal avec The piano, Jane Campion a pu réunir un budget conséquent, les stars qui vont avec, les décors extravagants de Florence et de Londres, une envie folle de rendre justice au roman en se donnant de la longueur, et... elle s'est plantée en beauté. Le film est d'un ennui mortel, depuis quasiment la première jusqu'à la dernière minute. Les erreurs sentimentales, les convenances d'un mariage plus ou moins arrangé, et l'envie d'expérimenter un peu avec la liberté sont des choses qui résonnent avec familiarité dans l'univers de la cinéaste, mais elle est ici bien plus à l'aise quand elle dérape en montrant Isabel entrant soudain en contact avec sa propre sensualité, seule mais imaginant ses trois soupirants la caressant... ou encore quand elle résout le passage du temps en imaginant un petit film de vacances façon 35 mm des années 30, avec image qui tremblote.