Pour commencer, je ne parle ni ne comprends l'Espagnol, mais il me semble que le titre de ce court métrage de 1995, un film hautement religieux, devrait probablement se traduire par Le seclet de la tlompette.
Ce qui ne nous avance pas.
L'intrigue est semble-t-il celle d'un road movie, ou en tout cas d'un chemin vicinal movie: en pleine campagne Espagnole, au milieu de nulle part, par monts et par vaux, un curé sympathique et doté d'un complexe particulier (il souhaiterait être l'ami de tout le monde) fait du vélo, un garde chasse myope tire sur un randonneur en croyant abattre un ours, deux gardiens de la paix pourchassent un homme qui transporte deux bonbonnes de gaz, et probablement d'autres choses encore.
Bref, un grand drame humain., complété par l'implacable narration, accompagnée d'une impressionnante bande-son, et parfois, des interventions du producteur. C'est un muppet.
Ah, oui, le curé a une histoire, ce qui explique que parfois on l'aperçoive avec un tomahawk planté dans le front; et comme il est serviable, il prend le type aux bonbonnes sur son vélo, prouvant par là-même que dans ce film apparemment sans queue ni tête, il y a aussi, en quelque sorte, un semblant de continuité.
Voilà qui est rassurant: alors si vous voulez savoir vous aussi, pourquoi le type aux bonbonnes est poursuivi, ce qu'il advient de l'étrange équipée de l'homme d'église, regardez séance tenante ce film épique: peut-être y apprendrez-vous le seclet de la tlompette?
...J'ai dit peut-être. Regardez en tout cas ce western: il est magique, court, et parfaitement idiot. Bref: il est indispensable.
En 1980, soit cinq années après la mort de Franco, un policier de la nouvelle génération, Pedro (Raul Arevalo) est envoyé dans un trou perdu pour une enquête. C'est une sanction, sans aucun doute: le bonhomme a un problème avec l'uniforme, l'autorité, et... l'ancien régime. Et comme la région de l'estuaire du Guadalquivir où il se trouve n'est pas à proprement parler un sommet de modernité, le citadin va avoir du fil à retordre avec les habitants.
Il y sera assisté de Juan (Javier Guttierez), un policier plus ancien, plus apte soit à arrondir les angles, soit à bourrer les pifs; et Juan, on s'en rend compte très vite, a plusieurs squelettes dans son placard, et plus d'un secret. Ils vont enquêter ensemble sur une double disparition, celle de deux adolescentes. Mais en réalité, il s'agirait de bien plus que deux femmes, et ils vont mettre à jour une répugnante histoire qui implique sexe, torture et autres joyeusetés...
Le symbole est sans doute facile mais efficace: représenter l'Espagne au début de sa nouvelle démocratie, à travers le portrait croisé de deux hommes que tout devrait opposer. L'un tourné résolument vers l'avenir et l'éradication des fantômes du Franquisme, l'autre traînant d'encombrants spectres personnels, mais résolu à tenter d'aller de l'avant... Malgré une santé qui ne présage rien de bon, mais ça, Juan va le garder pour lui.
Rodriguez a tenté dans ce film âpre, de retenir la leçon des meilleurs films noirs: ce n'est pas ce qu'on raconte, mais la manière de le raconter qui prime, tout en racontant quand même une sale histoire qui passe par des flambées de violence, une forte dose de stylisation, et un bonheur d'utiliser le format scope qui est évident à voir dans ces paysages de marécages... Le film est sombre, mais le détour en vaut la peine.
Waldemar Young, Lon Chaney, Tod Browning: ces trois noms évoquent un bouquet de films, mettant en vedette l'acteur (Chaney), écrits par le scénariste (Young) et mis en scène par le réalisateur (Browning): sur les dix films de Browning avec Chaney, sept scripts sont de Young... La première collaboration entre les trois hommes (et d'ailleurs la première fois que Browning va diriger Chaney) est ce long métrage, destiné au départ à être un véhicule pour Priscilla Dean, star de films d'aventures. Mais le tournage va révéler à Browning le potentiel impressionnant de Lon Chaney...
L'ouverture est une visite des bas quartiers: une métaphore, celle d'une rose qui tombe dans l'égout, mène à un plan de Dean: Mary Stevens est assise sur un trottoir, enlève une chaussure et se masse le pied. D'une métaphore à l'autre... la séquence suivante nous montre l'environnement: un homme titube en sortant d'un drug-store, sur le mur duquel un panneau annonce 'soft drinks': une allusion à la rumeur sévèrement ancrée dans l'inconscient collectif, selon laquelle le Coca-Cola contiendrait de la cocaïne. Du coup, le "signe cinématographique" est clair: cet homme qui fréquente le même quartier que l'héroïne est un junkie...
Mary est une voleuse aussi, elle fréquente la bande de 'Stoop' Connors, un dandy qui est aussi un pickpocket et une sacrée fripouille (Lon Chaney). Mais Mary vole un soir un collier, qui va la mener à une rencontre: pour échapper à la police, elle se réfugie chez Kent Mortimer (Wellington Playter). Celui-ci est un homme de la meilleure société, mais ruiné. Sa fiancée vient de le quitter à cause de ses revers de fortune, mais pour Mary, il représente une chance de se sortir de sa situation. Seulement il va falloir mentir... Et comment faire aussi, pour éviter que le collier ne tombe entre les mains de Stoop?
...Car ce collier à l'histoire rocambolesque, va devenir bien un objet symbolique, lien entre Mary et Kent: à l'origine il a été offert par ce dernier à sa fiancée Adele (Gertrude Astor), mais celle-ci l'a perdu. Récupéré par Mary, elle ne peut pas le rendre à Kent qui lui avoue détester le vol: admettre qu'elle l'a volé serait abandonner tout espoir de garder Kent... Et de son côté, Stoop convoite le collier de perles, tout comme il convoite Mary...
Le monde des coulisses du spectacle, qui deviendra souvent le théâtre des opérations pour Browning, n'est pas présent pour ce qui est essentiellement un mélodrame de gangsters, dans lequel le metteur en scène transpose un univers qu'il connait bien: comme le petite monde du show-business et du cirque, la pègre obéit à des lois très fortes, possède ses codes, son langage, et des costumes particuliers. Chaney a beaucoup joué sur cet aspect, car Stoop est un dandy, habillé selon la dernière mode des pickpockets: un accoutrement (chapeau, costume clair, noeud papillon, pantalon très étroit et bottines cirées) qu'il remettra quasiment à l'identique dans Outside the law. Le personnage aurait pu n'être que secondaire, représentant une sorte de menace générique, mais l'acteur n'a aucun mal, avec un naturel impressionnant, à voler la vedette à quiconque partage l'écran avec lui. Sa façon de se tenir, ses gestes, tout concourt à donner au personnage une réalité inédite.
Le rôle de Browning dans cette réussite de caractérisation n'est pas négligeable. En effet, Chaney mal dirigé pouvait en faire des tonnes, il le savait lui-même très bien. Mais ici, il est parfait, et il n'est pas le seul... Priscilla Dean, une star que Browning n'appréciait pas outre mesure, est brillante en voleuse en quête de rédemption. Le style du metteur en scène tel qu'il nous apparaît dans ce film est bien différent de cette tendance à la contemplation, cette étrange absence de rythme, qui marquera son cinéma dans ses films ultérieurs. et le choix de tourner tout le film de nuit ajoute à l'efficacité d'une peinture du milieu qui est très réussie. Aucune surprise donc dans la décision de browning de refaire appel à Chaney pour Outside the law deux ans plus tard.
Le premier des deux "films Sud-Américains" des studios Disney trahit un certain nombre de soucis dans lesquels le studio se trouvait après Fantasia: d'un côté, seuls les films-contes (Dumbo, Snow-white) avaient vraiment un potentiel de succès, comme le prouvait le score médiocre de Fantasia, et le manque d'intérêt commercial (pour ne pas dire le manque d'intérêt tout court) de The reluctant dragon; de l'autre, le studio comme tant d'autres compagnies de Hollywood, accusait le coup de la perte du marché Européen... Pendant que le studio achevait la confection de Bambi, la décision de porter un effort important (promotion, public-relations, et visite culturelle) vers l'Amérique du Sud était donc une décision économique avant tout... Qui est pour nous une aubaine, car les films qui vont en résulter sont vraiment intéressants.
Celui-ci, qui ne totalise que 42 minutes, était d'abord destiné à être montré justement dans les pays Sud-Américains, avant d'être sorti aux Etats-Unis en double programme avec une reprise de Dumbo plus tard dans la décennie. On y trouve un mélange curieux mais bien effectué, entre d'une part des prises de vues documentaires (en 16 mm couleurs) de l'expédition des artistes Disney dans les pays visés, une expédition couverte par ailleurs par le documentaire South of the border with Disney, et d'autre part de l'animation: des segments qui peuvent être considérés comme des courts métrages à part entière, liés par une narration légère et d'autres segments animés...
Donald se rend donc au lac Titicaca pour une visite touristique qui le met aux prises avec un lama farceur; une histoire pour tout petits nous conte les aventures de Pedro, le petit avion de la Cordillère des Andes, Goofy effectue un parallèle hilarant entre le Cow-Boy et le gaucho (Evec cet inimitable style faussement didactique qui faisait l'intérêt des courts métrages Goofy, justement), et enfin Donald rencontre Joe Carioca, le perroquet Brésilien, qui s'anime sous nos yeux en ouvrant nos oreilles à la samba. Une compilation, donc, oui, mais la qualité est telle qu'on dépose les armes...
En 1942, les studios Disney préparent une reconversion, ou en tout cas un changement de leur politique de distribution, dans une période qui n'est pas propice à un rayonnement mondial: et pour cause, c'est la guerre. Le patron part donc pour une tournée d'Amérique du Sud où il compte fournir l'inspiration à l'équipe de dessinateur et d'animateurs qu'il amène avec lui... Ils vont donc se rendre en Bolivie, au Pérou, au Brésil, au Mexique et en Uruguay afin de ramener des idées, des images, dont ils ramèneront un film... En fait deux, voire trois en comptant celui-ci...
Tourné en 16 mm, ce moyen métrage, un complément de programme comme Disney en produisait beaucoup, est assez inhabituel: d'une part parce qu'il donne une impression des méthodes de travail du studio qui n'ont rien de traditionnel; ensuite, parce qu'il incorpore, avant même qu'ils soient rendus publics, des esquisses, des essais d'animation même qui iront nourrir le moyen métrage Saludos Amigos (1942), et le plus connu long métrage The three caballeros (1944). Mais parmi les éléments trouvés dans South of the border..., il y a aussi des essais pour Pluto and the armadillo, un court métrage de 1943.
Derrière le côté "tournée triomphale de l'équipe Disney" en Amérique du Sud (ils ont en effet été accueillis comme des rock-stars!), on voit aussi, d'une part, le mode de fonctionnement des artistes du studio, accompagné de leur patron, qui s'il n'est ni un cinéaste, ni un animateur, se pose en chef des troupes et participe activement à la fiesta; d'autre part, tous ces efforts portent en eux la nécessité en cette période de guerre de consolider de nouveaux marchés, et pour cela, de rendre hommage à d'autres cultures que celles qui sont habituellement explorées...
La première question que je me pose, c'est "mais qui donc est Rebecca Blunt?"... La scénariste du film, en effet, est une inconnue, supposée être une amie du couple Soderbergh, et qui aurait proposé un scénario au metteur en scène à l'époque de sa retraite volontaire (Qui est désormais du passé, et je m'en réjouis), afin qu'il lui conseille un metteur en scène. Selon Soderbergh lui-même, le film lui est apparu comme un évidence, et il s'est mis en route. Ajoutant donc sans nul doute Rebecca Blunt à la liste de ses collaborateurs fréquents, comme Peter Andrews (une fois de plus chef opérateur sur ce film) et Mary-Ann Bernard (Monteuse favorite de Soderbergh en encore à la manoeuvre). Donc qui qu'elle soit, bienvenue à elle!
Les Logan sont une famille de Virginie Occidentale, des gens bien modestes: Clyde, le jeune frère (Adam Driver) a été en Irak, où il a perdu sa main gauche, et un peu de son acuité intellectuelle; Mellie (Riley Keough) est coiffeuse et se débrouille; enfin Jimmy (Channing Tatum) vit de petits boulots occasionnels, a une fille adorable d'un mariage raté. Un jour, Jimmy est viré de son travail, et n'attend pas avant de se lancer dans un projet de casse. Ce n'est pas son premier projet, mais c'est le premier qu'il va essayer de vraiment faire aboutir, et pour le mener à bien, Jimmy, Clyde et Mellie ont besoin d'un certain nombre de personnes: parmi elles, les frères Bang, dont l'ainé, Joe (Daniel Craig) est en prison. Le casse est organisé avec des bouts de ficelle, et se déroule dans les coulisses d'une compétition sportive...
On pense à Ocean's eleven, bien sûr (Et Soderbergh y a pensé lui aussi, y faisant même allusion dans le film), mais inversé: là où d'authentiques experts de la bricole, dotés de moyens conséquents, et ayant longuement répété chaque détail de leur casse, opéraient à Las vegas, les Logan n'ont pas grand chose... Et ils sont complétés par des petites gens, Sudistes jusqu'au bout des ongles, qui n'ont pas grand chose à leur apporter, sinon parfois leur naïveté et cet accent fabuleux.
Tout en préservant l'identité de son cinéma (le film est constamment axé sur la mise en scène du casse par Jimmy lui-même, parfois au détriment de ses complices, et toujours à l'inverse du public: toutes les séquences fonctionnent sur le principe de montrer des actions énigmatiques, qui ne seront expliquées qu'avec un temps de retard, comme d'ailleurs le casse lui-même... ), on a parfois le sentiment que Soderbergh s'aventure ici sur un terrain qui serait plutôt celui des frères Coen: une histoire plus sudiste qu'il est permis, située à l'orée des Blue Ridge Mountains, avec des pauvres petits blancs paumés, dotés d'un accent tellement gros qu'on jurerait une caricature... Sauf que la tendresse pour les personnages de Robin Hood servis par eux-mêmes est plus que palpable, et que la caricature n'excède jamais les limites de la décence. Et si c'est un petit retour pour Soderbergh, il n'empêche: il m'avait manqué.
Al Jennings (1863-1961) était un bandit. Du moins, entre le printemps et l'automne de 1897: révolté après la mort de son frère l'avocat Ed Jennings, lui et son frère se sont mis à attaquer des banques et des trains, avant d'être capturés en novembre, et envoyés au pénitencier. Libérés par le président McKinley et réhabilités par le président Roosevelt (Theodore), les deux hommes auraient pu se fondre dans la masse et se faire oublier...
Ce serait beaucoup demander à Al Jennings: celui-ci avait des histoires à raconter, et pour commencer la sienne, ou du moins les versions qu'il lui plaisait de colporter... Car dans son optique, leur cavale miteuse devenait systématiquement épique, et de deux sales gosses attardés, en colère ou en rébellion plus ou moins circonstancielle contre la société, on passait volontiers à une relecture de Robin des Bois, en plus flamboyant encore... Après quelques tentatives malheureuses d'entrer en politique, Jennings a profité de sa notoriété acquise avec un article du Saturday Evening Post, pour... entrer en cinéma!
Le premier de ses films, Beating back, a eu un certain succès; il est aujourd'hui perdu... Mais le deuxième long métrage d'importance associé à Jennings, celui qui a la réputation d'être le meilleur, c'est ce film de cinq bobines produit par l'ex-bandit lui même, et qui le fait revivre un épisode marquant de sa (courte) carrière d'outlaw... Mis en scène par un jeune réalisateur, qui avait un peu traîné sur les plateaux de Griffith, c'est plus un témoignage sans concession sur la vie à la dure de la Frontière, qu'une aventure de ce pauvre Jennings, qui traverse le film en se faisant beaucoup moins voir que son frère Frank...
Al et Frank Jennings font un coup dans une petite ville, et cherchent à échapper à leurs poursuivants: ils se réfugient dans le désert auprès d'une jeune femme et de son fils. Elle vit dans une extrême misère, dans une cabane creusée à même le sol, et n'a plus rien à manger. Les deux frères décident de lui venir en aide, et pour ça vont organiser un casse de la banque qui l'a mise sur la paille...
Je vous le disais: Robin des Bois! Mais l'intérêt est vraiment ailleurs, dans la façon dont Van Dyke se réfugie dans un naturalisme jamais excessif et tellement plus efficace que le romantisme louche de William Hart, et dans la poésie rugueuse qui se dégage de ces décors plus authentiques que jamais. La vie à la dure fascinait déjà le jeune metteur en scène, et l'inspirait...
Quant à ce pauvre Al Jennings, il est sans doute bien plus intéressant en tant que conteur qu'en tant que bandit... Ca peut, et The lady of the dugout en est la preuve, faire un bon film!
Dans les rochers, au bord de la mer, une femme de pêcheur raconte à sa petite fille une légende qui pourrait bien être une réinterprétation de sa propre vie: comment un jour une jeune femme et son amant, un prince, ont été séparés par le caprice d'une sorcière, et la jeune femme confiée à la garde d'un destin bossu, enfermée au fond d'un coquillage géant...
Pendant qu'elle raconte son histoire, un homme est là, qui les écoute, l'air grave: il s'approche finalement d'elles, et demande à la jeune femme de lui cueillir des fleurs. Puis il retourne sur son yacht où l'attend son épouse, tout le contraire de la jeune femme... A la fin du film, le pêcheur, mari de la jeune femme, rentre chez lui...
Ici s'arrête le film... La jeune femme est interprétée par Cleo Madison, actrice populaire de nombreux courts métrages, dont certains qu'elle a elle-même réalisés. Le prince charmant du conte (en toge et uniforme romain, pas la meilleure des idées si vous voulez mon avis) ainsi que le yachtman, sont interprétés par Arthur Shirley. Enfin, Lon Chaney est le bossu du conte, ainsi que le pêcheur. Ce dernier, même si le film en son état actuel ne nous permet pas de le remarquer, est aussi bossu... Et selon les commentateurs qui ont eu accès au synopsis du film, il se serait terminé par une scène dans laquelle l'homme se montrerait particulièrement injuste.
C'est donc, au-delà du fait que c'est une rare manifestation du jeu de Chaney avec un élément de difformité, un film assez étrange: le seul lien qui s'établit dans la rencontre entre l'homme riche et la jeune femme, est que l'un comme l'autre sont finalement mal mariés. Mais le regret principal de l'homme, exprimé lorsqu'il regarde le bouquet que la femme a cueilli pour lui, est lié à l'enfant: il en voit le visage dans chacune des fleurs du bouquet... Ce qui contraste fortement avec les plans de l'épouse, qui a un insupportable rictus, ainsi qu'un encombrant petit chien.
Mais en l'absence de la fin, on ne sait pas où ira leur frustration commune...
Dans une petite ville minière, sur la Frontière, une troupe de bandits est particulièrement bien renseignée sur les transports d'or; la compagnie qui soupçonne qu'une infiltration des bureaux a bien eu lieu, dépêche sur les lieux John Murdock, leur principal détective (Murdock McQuarrie). Celui-ci ne tarde pas à soupçonner l'ambigu Frank Lawler (Lon Chaney). Le public, lui, le sait depuis le début du film...
C'est jusqu'à preuve du contraire le plus ancien film de Chaney qui ait été conservé. Réalisé pour la compagnie Nestor, qui faisait partie de Universal, il est assez typique des productions de l'époque: nerveux, au montage efficace, et interprété avec énergie par des acteurs qui savent qu'ils n'ont qu'une bobine pour convaincre... En parlant de bobine, bien sûr, le principal atout du film est son méchant, qui montre ici ses deux facettes les plus évidentes: d'une part une qualité physique particulière, un visage à la fois malléable et passe-partout, qui le distingue et l'éloignera longtemps des rôles de jeune premier (quoique Murdock McQuarrie est loin d'un John Gilbert ou d'un Wallace Reid!), de l'autre un jeu au timing impeccable dans lequel chaque partie de son corps peut être décisive.
Un exemple: comme le héros, même en 11 minutes, a droit à un début de romance avec une employée du bureau de la mine (interprétée par Agnes Vernon), il fallait que Chaney puisse aussi être une menace pour elle. Dans une scène qui est typique de son art, l'acteur n'a besoin que d'un geste de la main, précis, visible, mais vite réprimé, pour exprimer son désir pour elle, et installer une évidence dans l'esprit du spectateur: il va y avoir du grabuge... Et dans une scène dont il n'aurait pas dû être le centre, Chaney vole la vedette: ça va devenir une habitude...
Malgré tout, une fois l'intrigue achevée, c'est hors champ que le bandit, démasqué, sera abattu: puis, alors que la caméra ne bouge toujours pas, sa dépouille, portée par les habitants de la ville, est ramenée dans le champ: la plus ancienne mort conservée de Lon Chaney au cinéma n'est pas la plus confortable...
Tito (Lon Chaney) et Simon (Bernard Siegel) sont deux frères, deux clowns itinérants, qui un jour recueillent une enfant perdue, Simonetta. Ils sont jeunes, et Tito, particulièrement sentimental, insiste auprès de son ami bourru... Les années passent, et le duo a de plus en plus de succès. Simonetta devenue une belle jeune femme (Loretta Young), Tito se rend compte que ses sentiments ont changé... Il ne voit donc pas d'un très bon oeil l'idylle naissante entre la jeune femme et le comte Luigi (Nils Ashter), qu'il soupçonne d'être un incorrigible séducteur...
Herbert Brenon était un choix inattendu pour diriger Lon Chaney en 1928; à cette époque, la MGM avait l'habitude de confier les "véhicules" de l'acteur aux metteurs en scène maison, des techniciens compétents qui ne faisaient pas trop d'ombre à la star (William Nigh, George Hill, Jack Conway) ou à Tod Browning, son ami et complice. Le dernier film avec Victor Sjöström était The tower of lies, d'après Selma Lagerlöf, et ça avait été un échec, tout comme l'étrange Mockery tourné par Benjamin Christensen... L'Irlandais, artiste établi et meneur irascible, était un réalisateur fin et ambitieux, et il est à noter que ce long métrage de huit bobines joue dans une catégorie bien différente des films de Chaney de l'époque: c'est un mélodrame, pur et dur, et la résolution en est notable dans la mesure où Chaney échappe à toute tentation du mal...
Les clowns ont inspiré à Chaney un personnage inoubliable, celui de He who gets slapped. Ici, il incarne un vieil artiste, bien sûr amoureux de la jeune femme qu'il a élevé. Pour Lon Chaney, c'est un rôle en or, qui lui permet de montrer toute la gamme de ses talents, dans les registres les plus sentimentaux: le père, l'amoureux transi, l'artiste frustré, et surtout, l'homme vieillissant: à cette époque (en témoignent des films comme Mr Wu, Tell it to the marines, ou les fragments de Thunder, voire le médiocre Where east is east), Chaney s'intéressait particulièrement au vieillissement de l'homme. C'est poignant, quand on pense qu'il n'avait que 45 ans durant le tournage de ce film, et qu'il n'avait plus que deux années au compteur... Et comme de juste, il va aller au bout de son interprétation, en utilisant le costume d'artiste qui pour lui fonctionnait le mieux pour installer son univers de contrastes intimes...
Loretta Young est merveilleuse, et on a du mal à croire, non seulement qu'elle n'avait que 14 ans, mais aussi qu'il s'agit de son premier film... L'histoire a retenu que l'actrice a beaucoup souffert de la direction de Brenon, qui était je le répète un excellent metteur en scène (Ce film en fait foi, tout comme son Peter Pan de 1924), mais aussi un salopard qui aimait se choisir une victime désignée... Jusqu'à ce que Lon Chaney s'en mêle, protégeant Young comme il l'avait fait pour Mary Philbin contre les injonctions délirantes de Rupert Julian en 1925.
Tout ceci, bien sûr, ne se voit pas dans le film, mais ce qui se voit, c'est la délicatesse avec laquelle Chaney, Young et Brenon ont réussi à rendre cette histoire triste de clown amoureux qui se sacrifie en sachant que son âge le condamne aussi bien pour ses sentiments que pour son métier, et la grandeur de Chaney est doublé d'une mise en scène impressionnante pour son sacrifice, qui est, comme souvent dans l'univers de Lon Chaney, particulièrement ouvragé...