
Et si l'accomplissement ultime, dans ce média si scruté, analysé, disséqué par tous qu'est le cinéma, était tout bonnement de réussir un film qui ne soit rien d'autre que le déroulement de son intrigue, une simple plongée dans la fiction ou la recréation historique, dénuée de toute intention intellectualisante? Je n'y crois pas une seconde, mais il est tentant de suivre John Ford par exemple, lorsqu'il disait que My darling Clementine n'était qu'un western, et qu'il ne fallait y voir qu'une bonne histoire, rien d'autre... Ou on aurait presqu'envie de croire Hawks, qui divisait ses films en "bonne" ou "mauvaise" histoire. C'est un peu à ça qu'on pense dans un premier temps en voyant ce film de Peter Weir: une belle histoire de bateaux qui se chassent l'un l'autre au début du XIXe siècle, et rien d'autre. Le souffle épique d'un conte sans arrière-goût, le bonheur des images sublimes, etc... Cest probablement ce que Weir aurait à en dire, lui dont chaque film, réussi ou raté, est une immersion dans un univers.
Rappelons l'intrigue: Jack Aubrey (Russell Crowe) commande le navire Britannique Surprise, qui vogue au large de l'Amérique du Sud, et est attaqué par une frégate Française, l'Acheron, tellement rapide et dont les attaques sont si brutales que les marins le surnomment vite le fantôme. Bien que le navire doive rentrer en Angleterre, Aubrey décide de faire une affaire personnelle de mater le bateau ennemi; et s'engage alors un jeu de chat et souris entre les deux navires, qui symbolisent à eux seuls le conflit qui faisait alors rage entre les Anglais et la France Napoléonienne. Parallèlement, Aubrey veille sur ses marins, ses mousses, ses tous jeunes lieutenants ou son médecin, le chirurgien Stephen Maturin (Paul Bettany), un homme doué et cultivé, avec lequel il se plait à jouer de la musique certains soirs.
Une grande partie de la fascination quotidienne ressentie par ces marins qui ont choisi leur destin, qui n'est parfois pas de tout repos, passe dans le film, dont le spectateur est amené à ressentir l'émerveillement devant le monde, devant la nature et globalement, le caractère spectaculaire du film est évident. Il en ressort une sorte de commentaire sur la capacité à s'émerveiller, qui est partagée non seulement par Jack Aubrey, mais aussi par le médecin, qui est amené à explorer la faune exotique et inconnue des Galapagos dans une séquence en forme de halte; d'autres, dont le jeune lieutenant Blakeney (Max Pikris) sont amenés à expérimenter cette joie contemplative à plusieurs reprises... Mais c'est malgré tout un privilège, surtout reservé aux gens les mieux placés dans cette hiérarchie si cadrée qu'est le bateau. Néanmoins le capitaine Aubrey n'est en rien le capitaine Bligh dans sa version interprétée par Laughton: il est sévère mais juste, soucieux du moral, attentif aux fluctuaions d'ambiance, et parvient même à excuser le comportement injuste des marins face à un lieutenant pas suffisamment solide, tout à coup considéré comme porteur de malchance par l'ensemble de l'équipage, y compris, une ligne de dialogue nous le révèle, par le capitaine lui-même...
Aubrey est un héros qui se situe dans un univers dont il est le maître, comme le dit clairement le titre du film, ce qui n'est bien sur mis en doute par personne. Mais il est aussi hors des sentiers battus, exprimant sa personnalité dans l'interprétation personnelle de sa mission: il a à charge un navire et toutes ses âmes, mais il prend sur lui de se lancer dans une confrontation à haut risque, faisant une affaire personnelle de régler son compte à l'Acheron. Celui-ci sera dur à abbattre, comme le prouvent non seulement les batailles nombreuses du film, mais aussi un final magistral et inattendu, qui renvoie à mon sens aux fins ouvertes de deux autres oeuvres de Weir, The Truman Show et dans une moindre mesure Picnic At Hanging Rock. dans l'un et l'autre de ces films, et dans des oeuvres aussi diverses que Witness,
Peter Weir aime à doter ses héros d'une vie intérieure impressionnante: il avait, pour un personnage certes clé de The Truman Show, Christof, interprété par Ed Harris, imaginé toute une biographie qui devait permettre à l'acteur de s'approprier toute la complexité du personnage. Aucun des traits ou développements biographiques n'apparaissait explicitement dans le film... Ici, Aubrey lâche parfois l'une ou l'autre des anecdotes de son passé glorieux, mais là encore, si le caractère apparaît clairement, conduit par la puissante interprétation de Russell Crowe, le personnage garde ses mystères, du moins l'essentiel. Reste qu'une large partie du film est consacrée à la relation privilégiée qu'il entretient avec le médecin. Certes, Aubrey est marié, une scène durant laquelle il écrit un courrier à son épouse le prouve. Il est sans doute attiré par les femmes, ce qu'il nous prouve par un regard lourd de sens lors d'une escale dans un comptoir Portugais. Mais de nombreux indices nous montrent une attirance claire pour le médecin, probablement partagée du reste. Les allusions à Nelson, ceraines explicites (Les anecdotes sur la rencontre du jeune aspirant Aubrey avec le grand amiral, par exemple, si prisées à table par les jeunes lieutenants), d'autres moins ("Put your hand on my belly" qui renvoie à l'historique dernière parole de Nelson), rappellent que le grand héros de la marine Britannique était un homosexuel presque officiel dans l'histoire de la marine Britannique. Un personnage révéré, héroïque, singulier dont Aubrey s'est fait un modèle... Bien sur, ni Aubrey ni Nelson ne pouvaient vraiment vivre leur sexualité différente au grand jour, ni en devenir des militants. Ce n'est pas, de toute façon, la préoccupation de Jack Aubrey, héros d'une épopée superbe, et d'un film qui reste un grande réussite, quels qu'aient été les tripatouillages de scénario qui ont essentiellement consisté à déplacer l'intrigue de quelques années afin de transformer un navire Américain en navire Français, ce que la production semblait trouver plus sage compte tenu de l'état du marché. Mais personnellement, le fait de rappeler aussi souvent que possible que Napoléon était un dictateur fou dangereux, ou l'idée de faire des Français les méchants d'un film, ne me dérangent en rien. Et quel résultat!

A Washington, dans une vieille maison, un homme d'âge mur attend. Aucune expression sur le visage, il regarde la télévision, et une femme Afro-Américaine qu'il appelle Louise lui
apporte son petit déjeuner, en lui rappelant une triste nouvelle: 'Le vieil homme est mort'. Aucune réaction de la part de Louise, pourtant Chance, l'homme auquel elle parle, est un simple
d'esprit, un homme recueilli dès son plus jeune âge par un homme aujourd'hui décédé, et qui a occupé toute sa vie à prendre soin du jardin. Il n'est jamais sorti de la maison... Pourquoi a-t-il
été recueilli, dans quelles circonstances, quel est le lien avec le défunt, autant de questions qui seront sans réponse, car Chance ne le sait pas lui-même. Mais sans plus le savoir, il est
au pied du mur: la maison est vendue, et il lui faut partir... Louise ne sait pas non plus le lui faire comprendre. Lorsque des avocats passent pour constater l'état des lieux, ils sont très
étonnés de trouver un quinquagénaire sur les lieux, et lui font finalement comprendre qu'il va devoir quitter son environnement. Obéissant, Chance met son plus beau costume (Il est autorisé à se
servir dans les vêtements de son bienfaiteur, même si le pantalon est trop court) et sort dignement... Se retrouve dans un quartier défavorisé, et est très vite agressé... Mais il ne le comprend
pas non plus. A chaque fois qu'il croise une noire, il lui demande si elle peut lui donner à manger, comme Louise le faisait, et c'est totalement perdu qu'il se retrouve au centre-ville, devant
un écran géant de télévision qui diffuse son image depuis une vitrine de boutique d'électronique. Il a un léger souci, lorsqu'une voiture dont le chauffeur ne l'a pas vu le heurte: la
propriétaire, Eve Rand, en sort, et le recueille; elle est mariée à un homme riche mais mourant, Ben Rand, et durant quelques jours, le jardinier laconique va les bouleverser: Il se présente
comme Chance le jardinier (Chance the gardener) mais ils croient avoir affaire à un certain Chauncey Gardiner. Il n'est personne, mais pour eux, il est l'homme providentiel, un
conseiller sage dont les platitudes vont trouver l'oreille du président, et bouleverser une nation entière. La presse et les services secrets sont sur les dents: qui est cet homme miraculeux, si
fort qu'il n'a laissé aucune trace derrière lui?
Peter Sellers incarne un homme qui se contente d'être là, et dont le fait de vivre, pour reprendre les mots de Ben
Rand, est un état d'esprit: il ne sait que vivre, de fait! Dans ce contexte, Being there est un titre parfait. C'est un de ces films étonnants, si riches en interprétations
possibles qu'ils en deviennent inépuisables. C'est aussi l'une des oeuvres les plus importantes de l'acteur Peter Sellers, le dernier film qu'il sortira de son vivant, et un testament solide pour
l'acteur qui a procédé ici comme il l'a toujours fait pour créer un personnage: c'est par la voix que l'acteur Britannique a commencé sa caractérisation,en trouvant l'accent parfait: Américain,
mais neutre, comme une feuille blanche sur laquelle on s'apprêterait à écrire dans un Anglais impeccable mais totalement froid. Le reste, une passivité minérale, une quasi-impassibilité
impressionnante, semble découler de cette utilisation magistrale de la voix. Chance est en fait l'homme providentiel puisqu'il est si vide qu'il renvoie à tout interlocuteur exactement ce qu'il
souhaite y voir, et la première piste à suivre est bien évidemment la satire politique, qui montre un pays entier soudain fasciné par le vide intégral d'un homme qui est tellement envahi de
premier degré qu'il en devient un expert de la métaphore: à chaque fois qu'il parle de jardin, on comprend qu'il évoque la nation, quand il mentionne une plante, on croit qu'il s'agit de
l'entreprise! Les platitudes pétries du bon sens et de l'optimisme d'un enfant (Ce que Chance est, à en croire Louise) deviennent des devises philosiophiques à l'image du destin d'une nation,
pendue à ses lèvres. Mais il serait trop simple de s'abandoner à une interprétatation entièrement consacrée à cette satire au vitriol: si on s'amuse de la confusion, et de ses ramifications sans
fin, on constate que le personnage de Chance est d'une part constamment touchant, avec sa douceur et son incroyable regard parfois perdu, qui se raccroche systématiquement à l'affectif pour
essayer de garder un semblant de contrôle. D'autre part, le message est que ce pays, en 1979, est justement à la recherche d'un renouveau, d'une innocence perdue... Celle-ci, incarnée par un
jardinier simplet, en vaut une autre. Entre la douceur cryptique d'un chance et l'agressivité d'un Reagan, le choix est vite fait! Néanmoins la piste politique renvoie aussi à un cinglant constat
d'échec, puisque Chance la "coquille vide" n'est après tout que le reflet direct, passé par la moulinette abrutissante de la télévision, d'une société malade qui tourne en rond autour du vide. Il
est le produit parfait de décennies de politique aveugle...




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Le choix de situer leur film en 1961 permet aux Coen une belle reconstitution de la vie aux couleurs ternes, brumeuses, qu'on aperçoit sur les pochettes de disques de l'époque. Comme d'habitude, la reconstitution est minutieuse, effectuée avec un talent d'orfèvres, et très efficace. Réalité et reconstitution finissent par se confondre, et on termine presque le film sur une intervention d'un jeune chanteur, frisé et à la voix éraillée, entr'aperçu par Llewyn en sortant d'un club. Le sait-il? sa chance est passée, il est passé à côté de la consécration, contrairement à ce jeune Bob Dylan, qui prit d'ailleurs le pseudonyme qui était le sien en référence à un autre Gallois, Dylan Thomas. Le portrait d'un loser, d'un oublié du rève Américain, aussi valide que celui des gens qui ont réussi, est une nouvelle réussite à mettre au diabolique talent des frères Coen, sur un mode voisin du vitriol poisseux de Barton Fink, de The man who wasn't there et son faux caractère de drame, ou de la comédie méchante de A serious man./image%2F0994617%2F20230721%2Fob_f5c188_mij0ggpveqdg55eqge1juucjwrmy9f-large.jpg)
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La relation entre les trois frères est dans un premier temps désastreuse; aucun d'entre eux ne progresse, et ils vont jusqu'à se faire exclure du train tant leur comportement est irritant pour les autres passagers... Mais un accident tragique auquel ils onst confrontés va les rapprocher, et ils vont aboutir à une catharsis: un enterrement qui sera vécu avec plus de pudeur, de modestie et de contrôle des sentiments par les trois frères, que les funérailles de leur père... Celui-ci est omniprésent, à travers les valises nombreuses, marquée de ses initiales, qui encombrent les trois frères lors de leur périple Indien. Sont aussi présents des souvenirs nombreux, celui d'Alice, celui de la petite amie lointaine de Jack; clin d'oeil à une vie qui continue, un homme rate un train au début du film, il s'agit de Bill Murray, pour une très courte apparition suivie en fin de parcours d'un court rappel de sa présence... Enfin, comme dans d'autres films (The Life Aquatic et son requin jaguar, Tenenbaums et ses souris dalmatiennes, et Fantastic Mr Fox avec l'apparition d'un loup mythique), un animal symbolise en une très courte apparition l'affrontement d'une vie: un tigre féroce, créé par la compagnie Jim Henson cette fois, après le 'requin jaguar' de Steve Zissou du à l'animation d'henry Selick.
Le film est une comédie sérieuse, traversée par la mort d'n enfant dans un fleuve, triple symbole: à l'eau qui purifie dans la religion Indienne, anderson oppose l'habituelle métaphore de la renaissance, qui passe en effet par la confrontation à la mort pour les trois frères. Ceux-ci sont comme d'habitude, des grands enfants mal grandis, qui sont malgré tout touchants à force d'être humains, et ils ressortiront de leur quête meilleurs qu'en entrant... Anderson, désireux d'échapper à la routine et à la lourdeur tout en tournant dans des conditions gérables, a su s'imprégner de l'atmosphère d'une Inde au quotidien, avec respect. Les fantômes de Satyajit Ray (Dont la musique des films a d'ailleurs été abondamment utilisée), et Jean Renoir (Le fleuve), passent à travers ce film, dont la mise en chantier a quand même pris du temps; la preuve, un court métrage de 2005, Hôtel Chevalier, est en fait la première partie du film, que Wes Anderson a décidé de traiter comme un sujet à part pour deux raisons: la coupure esthétique radicale entre un film réalisé en Inde et une séquence Parisienne d'une part, les délais pris afin de préparer un tournage Indien d'autre part. Deux ans après, c'est ensemble que les deux films, qui se font constamment écho, ont été montrés. Avec son mélange de parfum documentaire et son habituelle rigueur géométrique, le film est aussi l'un des plus attachants de son auteur.
Jack Whitman (Jason Schwartzmann) est un auteur Américain qui tue
le temps dans la luxueuse chambre d'un palace Parisien, où il regarde plus ou moins Stalag 17, de Billy Wilder. Il se remet mal d'une histoire d'amour qui n'en finit pas de
finir, lorsque justement sa petite amie (Natalie Portman) l'appelle et lui signale qu'elle est à Paris pour 24 heures. Elle le rejoint, et comme il n'arrive pas à être fort, il l'accueille...
Pour une dernière dernière fois.

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Le Grand Budapest Hotel, en attente de moments troublés (Une guerre fictive menace le pays inventé), est déjà un reflet surranné d'une glorieuse époque disparue, et M. Gustave (Ralph Fiennes) est l'âme même de l'établissement. Il connait chaque ficelle de l'hôtel, chaque recoin de l'établissement, et d'une certaine façon règne. Il reçoit le jeune Zero Mustafa (Tony Revolori), réfugié d'un autre pays (Fictif) du proche orient, en guerre. Il souhaite devenir "Lobby Boy", et M. Gustave va être son mentor. Mais un mentor qui a du pain sur la planche: le concierge, qui a l'habitude de coucher avec toutes les clientes fortunées, vieilles et esseulées, est en effet nommé sur le testament de Mme Céline Villeneuve Desgoffe und Taxis (Tilda Swinton), qui vient d'être assassinée. Gustave hérite d'une oeuvre d'art inestimable. Non seulement est-il le principal suspect du meurtre, il est désormais l'ennemi juré du fils de la défunte, Dmitri (Adrien Brody), et de son homme de main, le brutal, laconique et mystérieux Jopling (Willem Dafoe). Aidé de Zero et de sa petite amie Agatha (Saoirse Ronan), pâtissière à l'accent Irlandais, M. Gustave joue sa vie, sa réputation, et celle de l'établissement auquel il a consacré sa vie.