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13 avril 2014 7 13 /04 /avril /2014 10:13

Et si l'accomplissement ultime, dans ce média si scruté, analysé, disséqué par tous qu'est le cinéma, était tout bonnement de réussir un film qui ne soit rien d'autre que le déroulement de son intrigue, une simple plongée dans la fiction ou la recréation historique, dénuée de toute intention intellectualisante? Je n'y crois pas une seconde, mais il est tentant de suivre John Ford par exemple, lorsqu'il disait que My darling Clementine n'était qu'un western, et qu'il ne fallait y voir qu'une bonne histoire, rien d'autre... Ou on aurait presqu'envie de croire Hawks, qui divisait ses films en "bonne" ou "mauvaise" histoire. C'est un peu à ça qu'on pense dans un premier temps en voyant ce film de Peter Weir: une belle histoire de bateaux qui se chassent l'un l'autre au début du XIXe siècle, et rien d'autre. Le souffle épique d'un conte sans arrière-goût, le bonheur des images sublimes, etc... Cest probablement ce que Weir aurait à en dire, lui dont chaque film, réussi ou raté, est une immersion dans un univers.

Rappelons l'intrigue: Jack Aubrey (Russell Crowe) commande le navire Britannique Surprise, qui vogue au large de l'Amérique du Sud, et est attaqué par une frégate Française, l'Acheron, tellement rapide et dont les attaques sont si brutales que les marins le surnomment vite le fantôme. Bien que le navire doive rentrer en Angleterre, Aubrey décide de faire une affaire personnelle de mater le bateau ennemi; et s'engage alors un jeu de chat et souris entre les deux navires, qui symbolisent à eux seuls le conflit qui faisait alors rage entre les Anglais et la France Napoléonienne. Parallèlement, Aubrey veille sur ses marins, ses mousses, ses tous jeunes lieutenants ou son médecin, le chirurgien Stephen Maturin (Paul Bettany), un homme doué et cultivé, avec lequel il se plait à jouer de la musique certains soirs.

Une grande partie de la fascination quotidienne ressentie par ces marins qui ont choisi leur destin, qui n'est parfois pas de tout repos, passe dans le film, dont le spectateur est amené à ressentir l'émerveillement devant le monde, devant la nature et globalement, le caractère spectaculaire du film est évident. Il en ressort une sorte de commentaire sur la capacité à s'émerveiller, qui est partagée non seulement par Jack Aubrey, mais aussi par le médecin, qui est amené à explorer la faune exotique et inconnue des Galapagos dans une séquence en forme de halte; d'autres, dont le jeune lieutenant Blakeney (Max Pikris) sont amenés à expérimenter cette joie contemplative à plusieurs reprises... Mais c'est malgré tout un privilège, surtout reservé aux gens les mieux placés dans cette hiérarchie si cadrée qu'est le bateau. Néanmoins le capitaine Aubrey n'est en rien le capitaine Bligh dans sa version interprétée par Laughton: il est sévère mais juste, soucieux du moral, attentif aux fluctuaions d'ambiance, et parvient même à excuser le comportement injuste des marins face à un lieutenant pas suffisamment solide, tout à coup considéré comme porteur de malchance par l'ensemble de l'équipage, y compris, une ligne de dialogue nous le révèle, par le capitaine lui-même...

Aubrey est un héros qui se situe dans un univers dont il est le maître, comme le dit clairement le titre du film, ce qui n'est bien sur mis en doute par personne. Mais il est aussi hors des sentiers battus, exprimant sa personnalité dans l'interprétation personnelle de sa mission: il a à charge un navire et toutes ses âmes, mais il prend sur lui de se lancer dans une confrontation à haut risque, faisant une affaire personnelle de régler son compte à l'Acheron. Celui-ci sera dur à abbattre, comme le prouvent non seulement les batailles nombreuses du film, mais aussi un final magistral et inattendu, qui renvoie à mon sens aux fins ouvertes de deux autres oeuvres de Weir, The Truman Show et dans une moindre mesure Picnic At Hanging Rock. dans l'un et l'autre de ces films, et dans des oeuvres aussi diverses que Witness, Green Card, Mosquito Coast ou Dead poets society, il était après tout question de sortir des sentiers battus, de façon parfois spectaculaire voire mortelle... Aubrey taille sa route dans le système codé et sécurisé de la marine Britannique, dont il est l'un des illustres membres, mais se comporte souvent en excentrique, trop impliqué personnellement dans une quête dangereuse qui n'est pas si éloignée de celle du capitaine Achab, l'Acheron devenant son Moby Dick. C'est essentiellement son ami Stephen Maturin qui le lui reproche.

Peter Weir aime à doter ses héros d'une vie intérieure impressionnante: il avait, pour un personnage certes clé de The Truman Show, Christof, interprété par Ed Harris, imaginé toute une biographie qui devait permettre à l'acteur de s'approprier toute la complexité du personnage. Aucun des traits ou développements biographiques n'apparaissait explicitement dans le film... Ici, Aubrey lâche parfois l'une ou l'autre des anecdotes de son passé glorieux, mais là encore, si le caractère apparaît clairement, conduit par la puissante interprétation de Russell Crowe, le personnage garde ses mystères, du moins l'essentiel. Reste qu'une large partie du film est consacrée à la relation privilégiée qu'il entretient avec le médecin. Certes, Aubrey est marié, une scène durant laquelle il écrit un courrier à son épouse le prouve. Il est sans doute attiré par les femmes, ce qu'il nous prouve par un regard lourd de sens lors d'une escale dans un comptoir Portugais. Mais de nombreux indices nous montrent une attirance claire pour le médecin, probablement partagée du reste. Les allusions à Nelson, ceraines explicites (Les anecdotes sur la rencontre du jeune aspirant Aubrey avec le grand amiral, par exemple, si prisées à table par les jeunes lieutenants), d'autres moins ("Put your hand on my belly" qui renvoie à l'historique dernière parole de Nelson), rappellent que le grand héros de la marine Britannique était un homosexuel presque officiel dans l'histoire de la marine Britannique. Un personnage révéré, héroïque, singulier dont Aubrey s'est fait un modèle... Bien sur, ni Aubrey ni Nelson ne pouvaient vraiment vivre leur sexualité différente au grand jour, ni en devenir des militants. Ce n'est pas, de toute façon, la préoccupation de Jack Aubrey, héros d'une épopée superbe, et d'un film qui reste un grande réussite, quels qu'aient été les tripatouillages de scénario qui ont essentiellement consisté à déplacer l'intrigue de quelques années afin de transformer un navire Américain en navire Français, ce que la production semblait trouver plus sage compte tenu de l'état du marché. Mais personnellement, le fait de rappeler aussi souvent que possible que Napoléon était un dictateur fou dangereux, ou l'idée de faire des Français les méchants d'un film, ne me dérangent en rien. Et quel résultat!

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Published by François Massarelli - dans Peter Weir
12 avril 2014 6 12 /04 /avril /2014 08:40

1988, à Berkeley: Mark O'Brien (John Hawkes) est un poète quadragénaire, isolé dans une paralysie partielle depuis une polio attrapée à un très jeune âge. Il a un problème: s'il est paralysé, dépendant d'un poumon d'acier, et d'une assistance constante, une vie sexuelle lui est possible. Problème: il n'a évidemment jamais eu d'occasion. Avec l'assistance souvent un brin réticente du père Brendan (William H. Macy), son confesseur, il va s'engager dans une nouvelle voie pour lui: à la recherche d'une possibilité d'explorer les possibilités d'une vie sexuelle, il va tomber sur une thérapeute, Cheryl (Helen Hunt), qui va lui fournir une aide précieuse, et inattendue...

C'est un joli film, une de ces nombreuses oeuvres venue des Etats-Unis qui explorent les multiples chemins de la différence, parfois avec une tendance un peu trop marquée à appuyer sur le pathos de façon très prononcée. Celui-ci ne fait pas exception, mais il faut dure que l'anecdote de Mark O'Brien est authentique, basée sur un roman autobiographique qu'il a écrit avec beaucoup d'humour (On seeing a sex surrogate), un humour qui passe beaucoup dans le film: O'Brien l'utilise comme mécanisme social, Cheryl en possède un solide, et les entrevues-confessions avec le père Brendan se déroulent au beau milieu de l'église, O'Brien ne pouvant pas entrer dans le confessionnal en raison de la place que prend son brancard. Ainsi les deux hommes régalent-ils les quelques pénitents qui s'aventurent pour prier de détails croustillants dont la crudité est constamment magnifiée par le talent poétique de Mark... Le film partage cette crudité inévitable, mais à aucun moment le côté technique ne sort du cadre justifié de l'exploration tragicomique vécue dans toute sa dimension physique par Mark et Cheryl.

Reste qu'au-delà de l'inévitable plaidoyer pour la reconnaissance et l'abolition de la différence, véritable passage obligé de ce genre de film, le sujet glisse plutôt vers Cheryl, ainsi que vers d'autres femmes dont la présence n'est pas ressentie que par le point de vue de Mark: nous voyons ainsi Cheryl chez elle, dans une petite vie de femme mariée avec un homme au foyer qui a donc du accepter le métier qu'elle pratique, et qui lui fait effectivement avoir des relations sexuelles avec ses patients. Les effets de sa relation avec O'Brien, mais aussi les limites, les contours flous et propices à un certain malaise de son gagne-pain sont explorés de façon très juste, tout comme le doute d'une autre femme à laquelle Mark a déclaré son amour, et qui mettra longtemps, très longtemps à lui répondre, coincée probablement derrière des réticences inavouables mais finalement compréhensibles... C'est une réflexion sur les sentiments, le sexe, la capacité à donner, voire à partager un partenaire, qui se met en oeuvre dans un film finalement hanté à la fois par les utopies du passé (On est à Berkeley, Californie, e le métier de Cheryl vient en droite ligne des mouvements de la contre-culture des années 60-70), et le constat de leur échec. Et au final, un beau film qui change agréablement du tout-venant.

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Published by François Massarelli - dans Comédie
30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 10:24

http://sarcasmalley.com/BTroom.jpgA Washington, dans une vieille maison, un homme d'âge mur attend. Aucune expression sur le visage, il regarde la télévision, et une femme Afro-Américaine qu'il appelle Louise lui apporte son petit déjeuner, en lui rappelant une triste nouvelle: 'Le vieil homme est mort'. Aucune réaction de la part de Louise, pourtant Chance, l'homme auquel elle parle, est un simple d'esprit, un homme recueilli dès son plus jeune âge par un homme aujourd'hui décédé, et qui a occupé toute sa vie à prendre soin du jardin. Il n'est jamais sorti de la maison... Pourquoi a-t-il été recueilli, dans quelles circonstances, quel est le lien avec le défunt, autant de questions qui seront sans réponse, car Chance ne le sait pas lui-même. Mais sans plus le savoir, il est au pied du mur: la maison est vendue, et il lui faut partir... Louise ne sait pas non plus le lui faire comprendre. Lorsque des avocats passent pour constater l'état des lieux, ils sont très étonnés de trouver un quinquagénaire sur les lieux, et lui font finalement comprendre qu'il va devoir quitter son environnement. Obéissant, Chance met son plus beau costume (Il est autorisé à se servir dans les vêtements de son bienfaiteur, même si le pantalon est trop court) et sort dignement... Se retrouve dans un quartier défavorisé, et est très vite agressé... Mais il ne le comprend pas non plus. A chaque fois qu'il croise une noire, il lui demande si elle peut lui donner à manger, comme Louise le faisait, et c'est totalement perdu qu'il se retrouve au centre-ville, devant un écran géant de télévision qui diffuse son image depuis une vitrine de boutique d'électronique. Il a un léger souci, lorsqu'une voiture dont le chauffeur ne l'a pas vu le heurte: la propriétaire, Eve Rand, en sort, et le recueille; elle est mariée à un homme riche mais mourant, Ben Rand, et durant quelques jours, le jardinier laconique va les bouleverser: Il se présente comme Chance le jardinier (Chance the gardener) mais ils croient avoir affaire à un certain Chauncey Gardiner. Il n'est personne, mais pour eux, il est l'homme providentiel, un conseiller sage dont les platitudes vont trouver l'oreille du président, et bouleverser une nation entière. La presse et les services secrets sont sur les dents: qui est cet homme miraculeux, si fort qu'il n'a laissé aucune trace derrière lui?

 

http://deeperintomovies.net/journal/image09/beingthere6.jpgPeter Sellers incarne un homme qui se contente d'être là, et dont le fait de vivre, pour reprendre les mots de Ben Rand, est un état d'esprit: il ne sait que vivre, de fait! Dans ce contexte, Being there est un titre parfait. C'est un de ces films étonnants, si riches en interprétations possibles qu'ils en deviennent inépuisables. C'est aussi l'une des oeuvres les plus importantes de l'acteur Peter Sellers, le dernier film qu'il sortira de son vivant, et un testament solide pour l'acteur qui a procédé ici comme il l'a toujours fait pour créer un personnage: c'est par la voix que l'acteur Britannique a commencé sa caractérisation,en trouvant l'accent parfait: Américain, mais neutre, comme une feuille blanche sur laquelle on s'apprêterait à écrire dans un Anglais impeccable mais totalement froid. Le reste, une passivité minérale, une quasi-impassibilité impressionnante, semble découler de cette utilisation magistrale de la voix. Chance est en fait l'homme providentiel puisqu'il est si vide qu'il renvoie à tout interlocuteur exactement ce qu'il souhaite y voir, et la première piste à suivre est bien évidemment la satire politique, qui montre un pays entier soudain fasciné par le vide intégral d'un homme qui est tellement envahi de premier degré qu'il en devient un expert de la métaphore: à chaque fois qu'il parle de jardin, on comprend qu'il évoque la nation, quand il mentionne une plante, on croit qu'il s'agit de l'entreprise! Les platitudes pétries du bon sens et de l'optimisme d'un enfant (Ce que Chance est, à en croire Louise) deviennent des devises philosiophiques à l'image du destin d'une nation, pendue à ses lèvres. Mais il serait trop simple de s'abandoner à une interprétatation entièrement consacrée à cette satire au vitriol: si on s'amuse de la confusion, et de ses ramifications sans fin, on constate que le personnage de Chance est d'une part constamment touchant, avec sa douceur et son incroyable regard parfois perdu, qui se raccroche systématiquement à l'affectif pour essayer de garder un semblant de contrôle. D'autre part, le message est que ce pays, en 1979, est justement à la recherche d'un renouveau, d'une innocence perdue... Celle-ci, incarnée par un jardinier simplet, en vaut une autre. Entre la douceur cryptique d'un chance et l'agressivité d'un Reagan, le choix est vite fait! Néanmoins la piste politique renvoie aussi à un cinglant constat d'échec, puisque Chance la "coquille vide" n'est après tout que le reflet direct, passé par la moulinette abrutissante de la télévision, d'une société malade qui tourne en rond autour du vide. Il est le produit parfait de décennies de politique aveugle...

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Ashby a choisi de traiter son film d'une façon objective, en donnant au spectateur le rôle de l'observateur: on sait tout ce qu'il y a à savoir de Chance dès la première demi-heure, afin de pouvoir observer sa confrontation au monde extérieur en toute connaissance de cause. L'effet burlesque est très fort, et tout en étant constamment basé sur un dialogue de sourds, renvoie aussi à une présence physique. celle-ci est tributaire à mon sens de la connaissance par sellers des grands comédiens du cinéma muet, en particulier l'impossible décalage de Stan Laurel dont il était un très grand fan, et l'ancrage profond d'Harry Langdon dans une sorte d'enfance éternelle. Mais il y a aussi des allusions à Buster Keaton: soit Chance réagit avec retard, comme Langdon, soit il réagit par l'impassivité totale, comme Buster. Et une scène renvoie directement à Keaton: lorsque Eve vient le rejoindre dans sa chambre (Une première tentative a échoué de manière lamentable, mais eve a cru qu'il sagissait d'une rigueur morale de la part de Chance plus que de l'impossibilité à exprimer une affection de façon physique): elle se jette sur lui, et comme la télévision passe une scène d'amour d'un téléfilm, il répond à ses baisers de façon fougueuse, en imitation de ce qui se passe sur l'écran: le projectionniste interprété par Keaton prenait ainsi des leçons d'un film, sur la marche à suivre dans les gestes de l'amour, à la fin de Sherlock Jr. Ashby multiplie les plans larges et fixes, et garde une certaine distance qui épouse la froideur de chance: d'eune certaine façon, c'est de son point de vue qu'il s'agit! Comme il le dit souvent, en parlant de la télévision bien sur, 'I like to watch'.

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Drôle mais jamais vulgaire, tout en prenant acte de la transgression passée des années 70 (Shirley MacLaine joue ici sa première scène de masturbation, par exemple!), parfaitement dosé entre métaphore à la Capra, et observation satirique sans trop de méchanceté, le film se prète avec sa dose de mystère à bien des interprétations, permettant de s'interroger sur l'esprit Américain, sur la religion, sur la chose politique: là ou Ben Rand (Melvyn Douglas) voit en Chance un renouveau qui va lui permettre d'affronter la mort en toute confiance, le président des Etats-Unis (Jack Warden) devient obsédé par Chance, au point d'en perdre le sommeil et l'appétit sexuel! Et durant le film, un seul homme, le médecin personnel de Rand, va flairer le pot-aux-roses, mais il est difficile de savoir ce qu'il va faire de cette information: laisser faire le destin, qui pourrait bien envoyer un simple d'esprit à la Maison Blanche, ou bien révéler la vérité, et précipiter le pays dans le chaos? Aucune de ces deux options n'est évoquée, mais elles coulent de source... Being there est bien un film de la même trempe qu'un Forrest Gump, mais, comment dire... Tellement plus beau, tellement plus fort.

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Published by François Massarelli - dans Hal Ashby Comédie
29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 19:15

Après le tournage à Londres, ou plus précisément à Pinewood, de son film Arabesque, et de plusieurs scènes de Two for the road, Donen resté en Grande-Bretagne semble s'être énormément amusé à tourner ce film, avec la complicité de Peter Cook et Dudley Moore, auteurs du scénario, acteurs principaux, et pour Moore, compositeur. Le dialogue est savoureux, la situation tout à fait en phase avec les trois courants qui nourrissent le film: le swingin' London et son surréalisme, les années 60 et la transgression, et bien sur l'univers visuel si particulier de Stanley Donen. celui-ci est parfaitement à l'aise avec cette histoire de pauvre cockney (Moore) qui donne son âme au diable (Cook) contre sept chances d'approcher, et de séduire la femme de sa vie (Eleanor Bron). Les sept chances vont être inévitablement gâchées par le diable, qui a de toute façon un intérêt quasiment financier dans l'affaire, puisqu'il est sur le point de gagner le concours qui l'oppose à Dieu: il a gagné plus d'âmes que lui, il lui en faut encore quelques unes avant de retourner en grâce auprès du créateur...

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Si l'essentiel du spectacle (Si essentiellement, intrinsèquement, et absolument Britannique) est dû à l'invention phénoménale et excentrique du duo Cook-Moore, Donen a failli aller au-delà de sa réserve pour signer le film plus avant en y faisant une apparition. La scène a été écrite, mais on ne sait pas si elle a été tournée. Par contre, filmé en liberté totale, s'autorisant avec bonheur à passer du coq à l'âne au moyen de trucs voyants (Le mot magique pour exaucer un voeu est "Julie Andrews!", le moyen de revenir à la lumière est de faire un gros prout bien audible avec la bouche, etc), de mélanger prise de vue réelle et dessin animé, de provoquer la censure en filmant une femme nue hors champ dont la poitrine se reflète dans un miroir bien visible, ou en montrant l'enfer comme un joyeux lupanar, etc... Au contact de ses deux stars qui adorent improviser, Donen s'en donne à coeur joie et va tellement loin, que je suis à deux doigts d'écrire une phrase dans laquelle une autre formule magique commençant par Monty et finissant par Python nous ouvrirait toute grande les portes de l'absolu nirvana de l'humour.

Et pourtant, ce film en aparence si déluré est totalement un film de Donen, qui a su mettre l'accent là où il faut, et fournir, certes avec une grande liberté de ton et une frivolité de tous les instants, une histoire qui renvoie à tous ses films, à tous ces humains face au changement, un changement essentiellement du à leurs désirs. Stanley Moon, comme les acteurs de Singing in the rain, comme la bourgeoise Américaine de Charade, le professeur d'université d'Arabesque, est face à la réalité d'un changement possible, inattendu, et va devoir y faire face. Et en 1967, le fait de se retrouver face à l'emprise des désirs est peut-être nouveau, mais c'est l'essentiel de la vie de tous les jours dans un occident gavé de facilités. Le film n'est donc pas qu'un kaléidoscope malin du swingin' London, c'est aussi et surtout un superbe portrait d'une époque revue et corrigée par le petit bout de la lorgnette de l'absurde. Et comme toujours avec Stanley Donen, laisser libre cours à ses désirs et ses sentiments, y compris (et surtout) en rêve, ne calme pas les frustrations, loin de là...

...Julie Andrews.

 

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Published by François Massarelli - dans Stanley Donen
29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 19:00

Arabesque fait suite à Charade, à tous points de vue: c'est presqu'un complément, une sorte de Best of Hitchcock, volume II, avec de forts relents de North by northwest... Mais là ou Hitchcock, y compris dans ce magnum opus de détente, s'évertuait avec génie à cacher la forme derrière une impressionnante élégance narrative classique, Donen, plus encore que dans Charade, s'amuse ouvertement avec les codes du langage cinématographique. Le film mérite doublement son titre; intrigue réjouissante quoique totalement recyclée qui touche à une histoire d'espionnage dans un pays Arabe fictif (Et jamais nommé) d'un côté, et formes géométriques conjuguées à un sens diabolique de la composition de l'autre: n'oublions pas que Donen vient de la comédie musicale, et est depuis toujours un pousseur de bouchon dans le domaine de la forme, de la couleur, et du rythme cinématographique. C'est aussi, en ces années 60, un ami de la transgression, comme en témoigne cette scène limite durant laquelle le héros est coincé dans une douche, ou Sophia Loren nue cherche à attraper un savon.

 

http://fr.web.img3.acsta.net/medias/nmedia/00/02/49/26/affiche.jpgLe petit monde d'Hitchcock, débarrassé de ses phobies, obsessions morbides, et autres dimensiosn morales, lui sied bien: Cette histoire dans laquelle Gregory Peck, en professeur poussiéreux d'Oxford, est amené à traduire un document MacGuffin pour le compte de plusieurs groupes à la fois, et qui rencontre sur son chemin une femme fatale qui couche à tous les rateliers, incarnée par Sophia Loren, est du fun pur, mis en générique par Maurice Binder, en musique par Henry Mancini... A l'heure ou Hitchcock allait s'embourber dans Topaz, c'est après tout une bonne occasion de se rattrapper. Et tant pis si la redite de Charade (Avec Sophia Loren en espionne à géométrie variable, au lieu de Cary Grant) se voit quand même comme le nez au milieu de la figure.

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Published by François Massarelli - dans Stanley Donen
27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 07:40

Depuis Miller's crossing, on sait que les frères Coen excellent dans la reconstitution savoureuse d'une époque, à travers son look (Décor, costumes) mais aussi sa culture (musique, langage) et ses attitudes. Et Barton Fink, The Hudsucker Proxy, The Big Lebowski tourné en 1997 mais situé durant le prélude de la guerre du Golfe, O brother where art thou ou A serious man parmi d'autres l'ont confirmé. Ce dernier long métrage est donc situé à une période clé: en 1961. Le Vietnam n'a pas encore l'importance qu'il aura à la fin de la décennie, Kennedy est un jeune président novice, la révolution folk n'a pas encore eu lieu. A la fin de l'année pourtant, Columbia sortira les premiers enregistrements de Bob Dylan. Le héros de ce film, l'Américain d'origine Galloise Llewyn Davis, n'est ni Dylan, ni sa caricature: c'est un folk singer New Yorkais, qui vit dans la bohême de Greenwich Village, son langage et sa vie quotidienne libérée. Il galère sérieusement, et le film raconte comment il ne peut que tourner en rond...

Llewyn Davis chante, un brin de cynisme venant tempérer la fragilité de la peformance. Après son apparition dans le club, il sort pour rejoindre un homme qui a demandé après lui... et le passe à tabac. Puis c'est le matin, il se réveille dans un grand appartement, il y a un chat. Nous sommes dans un flashback depuis peu, et nous ne le saurons qu'à la fin. Le film répond donc à une question: pourquoi le jeune artiste folk se fait-il taper dessus dans une ruelle? Et il faut dire que les raisons ne manquent pas; il le dit lui-même, plusieurs fois: I'm an asshole. Sans domicile, il couche chez les uns et les autres, en fonction de leur tolérance car il est loin d'être facile à vivre, il a déjà engrossé plusieurs amies dont une récemment, et la dame est mariée, il adopte vis-à-vis de son art une posture cynique, mais surtout il ne se remet pas de la mort de son ancien partenaire, Mike, avec lequel il avait enregistré un disque, qui ne s'est pas beaucoup vendu. Après le suicide (Qui est un des fils rouges du film puisque il n'est relaté qu'au milieu) Davis avait bien fait un album, Inside Llewyn Davis, mais celui-ci ne s'est pas plus vendu... Amer, Davis considère essentiellement son art comme une bouée précaire de survie, contrairement à tant d'autres artistes aperçus ou croisés dans le film, certains ses amis. 

Davis ne va nulle part et semble s'en contenter: c'est ce qui ressort de cet étrange parcours, motivé par une astuce de scénario sur laquelle je reviendrai, car sinon, il tourne en rond: pas de domicile, aucune vraie motivation quant à son métier, et des rapports avec les femmes qui se réduisent presque à des engueulades autour de la nécessité d'avorter en toute discrétion. Qui plus est, un rendez-vous chez un médecin qui va pratiquer une intervention lui apprend que son ex-petite amie avait finalement décliné l'avortement qu'il lui avait payé, et était partie s'installer ailleurs (A Akron, Ohio), avec son enfant... Une occasion se présente d'ailleurs pour lui permettre de la visiter, mais il n'ira finalement pas.

On ne s'étonnera pas si Davis rencontre le diable à une ou deux reprises, sous plusieurs formes potentielles: après tout, l'inconnu qui le passe à tabac en a l'allure, de loin, une silhouette élancée, un chapeau qui lui cache le visage... Un autre personnage, joué par John Goodman, pourrait lui aussi remplir la fonction, d'autant que le passage du film concerné, durant lequel davis se rend à Chicago sur un coup de tête, ressemble presque à un rêve... Mais là encore, contrairement à la rencontre avec le diable dans O Brother Where art thou, l'artiste Davis n'en profitera pas pour devenir un génie en son domaine, et le diable quant à lui est bien mal en point!

http://anotherwhiskyformisterbukowski.com/wp-content/uploads/2013/11/Inside-Llewyn-Davis2.jpg

Afin de donner un semblant d'intrigue à ce film qui accumule les anecdotes d'échec dès le départ, sans jamais ou presque le démentir, les Coen ont décidé d'utiliser un chat. Ou plus exactement deux: lorsqu'il se réveille au début du film chez ses amis, Llewyn fait sortir malencontreusement le chat roux de la maison, avant de s'enfermer dehors. Le voilà coincé avec l'animal, qui une fois chez d'autres amis s'enfuit de nouveau. Davis croit le récupérer, mais se rend finalement chez les propriétaires de l'animal avec une femelle au lieu d'un male... Celui-ci, qui incarne à la fois un esprit aventureux efficace, l'échec constant du personnage principal, et son manque cruel d'intérêt pour les autres, reviendra au bercail. Il s'appelle Ulysse, et est aussi l'objet d'une allusion à un film Disney contemporain de l'action, The incredible journey dans lequel des animaux entreprennent un périple incroyable en dépit du bon sens: A la fin du film, Davis croise une affiche du film, qui l'interpelle...

http://fr.web.img6.acsta.net/pictures/210/052/21005275_20130927183847948.jpgLe choix de situer leur film en 1961 permet aux Coen une belle reconstitution de la vie aux couleurs ternes, brumeuses, qu'on aperçoit sur les pochettes de disques de l'époque. Comme d'habitude, la reconstitution est minutieuse, effectuée avec un talent d'orfèvres, et très efficace. Réalité et reconstitution finissent par se confondre, et on termine presque le film sur une intervention d'un jeune chanteur, frisé et à la voix éraillée, entr'aperçu par Llewyn en sortant d'un club. Le sait-il? sa chance est passée, il est passé à côté de la consécration, contrairement à ce jeune Bob Dylan, qui prit d'ailleurs le pseudonyme qui était le sien en référence à un autre Gallois, Dylan Thomas. Le portrait d'un loser, d'un oublié du rève Américain, aussi valide que celui des gens qui ont réussi, est une nouvelle réussite à mettre au diabolique talent des frères Coen, sur un mode voisin du vitriol poisseux de Barton Fink, de The man who wasn't there et son faux caractère de drame, ou de la comédie méchante de A serious man.

 

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Published by François Massarelli - dans Joel & Ethan Coen Criterion
21 mars 2014 5 21 /03 /mars /2014 15:54

The darjeeling Limited est en quelque sorte la réaction de Wes Anderson au tournage long et coûteux de son précédent opus, The life aquatic with Steve Zissou. Le film, marqué par les fantômes du cinéma Indien et d'une certaine vision cinématographique de l'Inde, n'est pas comme ses deux prédécesseurs (Avant Zissou, il y a The Royal Tenenbaums, qui définissait de façon durable le style de son auteur) un film entièrement contrôlé de façon esthétique par Anderson: il a été tourné sur place, avec une équipe réduite, et bénéficie de décors déjà existants, qui sont magnifiés par la mise en scène. Et pourtant il ne dépare pas dans la continuité de la carrière de Wes Anderson, tourné qui plus est avec l'habituelle complicité de Jason Schwartzmann, Owen Wilson, Anjelica Huston, Wally Wolodarsky ou Bill Murray. Cette fois, la crise familiale et identitaire concerne trois frères, les Whitman. Suite à la mort de leur père, et l'absence de leur mère, ils se sont réfugiés plus avant dans leur isolement les uns des autres. Francis (Wilson), chef d'entreprise en pleine crise de la quarantaine, prétend avoir survécu à un accident de la route, et veut imposer à ses deux frères un rapprochement sur fond de séminaire spirituel en Inde. Peter (Adrien Brody) est marié à Alice, une femme avec laquelle il a peur d'affronter l'avenir. Alice est enceinte, et Peter fuit. Enfin, Jack (Schwartzmann), auteur de nouvelles, a quitté les Etats-Unis et s'est réfugié en Europe pour échapper à une histoire d'amour compliquée, qui ne parvient pas à s'achever. Francis a prévu un voyage à bord du train Darjeeling Limited, dont la destination surprise est un couvent dans lequel leur mère s'est découvert une vocation de nonne.

 

La relation entre les trois frères est dans un premier temps désastreuse; aucun d'entre eux ne progresse, et ils vont jusqu'à se faire exclure du train tant leur comportement est irritant pour les autres passagers... Mais un accident tragique auquel ils onst confrontés va les rapprocher, et ils vont aboutir à une catharsis: un enterrement qui sera vécu avec plus de pudeur, de modestie et de contrôle des sentiments par les trois frères, que les funérailles de leur père... Celui-ci est omniprésent, à travers les valises nombreuses, marquée de ses initiales, qui encombrent les trois frères lors de leur périple Indien. Sont aussi présents des souvenirs nombreux, celui d'Alice, celui de la petite amie lointaine de Jack; clin d'oeil à une vie qui continue, un homme rate un train au début du film, il s'agit de Bill Murray, pour une très courte apparition suivie en fin de parcours d'un court rappel de sa présence... Enfin, comme dans d'autres films (The Life Aquatic et son requin jaguar, Tenenbaums et ses souris dalmatiennes, et Fantastic Mr Fox avec l'apparition d'un loup mythique), un animal symbolise en une très courte apparition l'affrontement d'une vie: un tigre féroce, créé par la compagnie Jim Henson cette fois, après le 'requin jaguar' de Steve Zissou du à l'animation d'henry Selick.

 

Le film est une comédie sérieuse, traversée par la mort d'n enfant dans un fleuve, triple symbole: à l'eau qui purifie dans la religion Indienne, anderson oppose l'habituelle métaphore de la renaissance, qui passe en effet par la confrontation à la mort pour les trois frères. Ceux-ci sont comme d'habitude, des grands enfants mal grandis, qui sont malgré tout touchants à force d'être humains, et ils ressortiront de leur quête meilleurs qu'en entrant... Anderson, désireux d'échapper à la routine et à la lourdeur tout en tournant dans des conditions gérables, a su s'imprégner de l'atmosphère d'une Inde au quotidien, avec respect. Les fantômes de Satyajit Ray (Dont la musique des films a d'ailleurs été abondamment utilisée), et Jean Renoir (Le fleuve), passent à travers ce film, dont la mise en chantier a quand même pris du temps; la preuve, un court métrage de 2005, Hôtel Chevalier, est en fait la première partie du film, que Wes Anderson a décidé de traiter comme un sujet à part pour deux raisons: la coupure esthétique radicale entre un film réalisé en Inde et une séquence Parisienne d'une part, les délais pris afin de préparer un tournage Indien d'autre part. Deux ans après, c'est ensemble que les deux films, qui se font constamment écho, ont été montrés. Avec son mélange de parfum documentaire et son habituelle rigueur géométrique, le film est aussi l'un des plus attachants de son auteur.

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Published by François Massarelli - dans Wes Anderson Criterion
20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 16:31

Jack Whitman (Jason Schwartzmann) est un auteur Américain qui tue le temps dans la luxueuse chambre d'un palace Parisien, où il regarde plus ou moins Stalag 17, de Billy Wilder. Il se remet mal d'une histoire d'amour qui n'en finit pas de finir, lorsque justement sa petite amie (Natalie Portman) l'appelle et lui signale qu'elle est à Paris pour 24 heures. Elle le rejoint, et comme il n'arrive pas à être fort, il l'accueille... Pour une dernière dernière fois.

Ce court métrage est à l'origine une séquence d'ouverture pour The Darjeeling Limited, le film que Wes Anderson planifiait alors. Son intention était de partir en Inde avec les acteurs et une équipe réduite, et filmer sur place, dans les "décors naturels", une histoire tragi-comique d'initiation pour trois frères que la mort de leur père et le départ de leur mère avait définitivement séparés... Mais Hôtel chevalier, qui partage effectivement le personnage de jack Whitman avec le long métrage, est resté une oeuvre à part, un court métrage qui se présente (Dès le générique) comme un prélude au long métrage. Bien que réellement situé dans un hôtel, filmé avec une équipe réduite et tournant autour de deux acteurs (Soit bien moins luxueux que le film précédent, The life aquatic with Steve Zissou), ce court de 13 minutes tranche avec la grande liberté esthétique de The darjeeling Limited. Mais le film est du pur Anderson, une scène concentrée autour de retrouvailles qui sont plus tristes que sensuelles, et dans lesquelles le sens du rythme et de l'humour triste (La façon dont Schwatrzmann met en scène les retrouvailles en sélectionnant une musique appropriée), l'utilisatioin du cadre, de la symmétrie et des couleurs (Jaunes à l'intérieur, bleues à l'extérieur) typiques du réalisateur. Si Hôtel Chevalier peut être vu indépendamment de The Darjeeling Limited, il est malgré tout souvent cité, jusqu'à une apparition symbolique de Natalie Portman, en costume, à la fin du long métrage. Le dialogue en est aussi cité...

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Published by François Massarelli - dans Wes Anderson
14 mars 2014 5 14 /03 /mars /2014 16:37

Déja auteur de trois longs pour le cinéma (Et de trois suites pour la télé, le monsieur a du métier), une adaptation de Jane Austen (Pride and prejudice), un beau mélo en costume (Atonement) bien dans la ligne de son maitre David Lean, un mélo contemporain (The soloist) plus gauche (Et américain), le Britannique Joe Wright s'attaque au film d'action, en poussant la stylisation au maximum. Le résultat est intrigant, ressemble beaucoup à un rêve, et doit tout son punch à une actrice en état de grâce, la jeune Irlandaise Saoirse Ronan, déja vue dans Atonement, mais surtout dans le magnifique The lovely Bones de Peter Jackson.

Esthétique... Mais surtout féministe: il y est question, sans pousser trop loin le bouchon de l'explication puisque Wright a décidé de se passer de trop en dire, de fécondation expérimentale de super-soldats, mais sans qu'un quelconque rôle de géniteur soit évoqué. Et Hanna est justement un super-soldat féminin, frustrée toute sa jeunesse d'avoir grandi sans sa mère, et qui a soif de parcourir le vaste monde, en distribuant moult bourre-pifs sur tout ce qui bouge, en particulier quand ça porte des coucougnettes. Après n'avoir développé qu'une seule amitié, avec une jeune fille (Les débats existent pour déterminer si le baiser qu'elle s'échange est lesbien, ou juste un simple bisou d'amitié, au passage), elle finit par se trouver face à son ennemie, incarnée par Cate Blanchett. Les deux femmes, avant d'en venir à leur confrontation finale, ont fait le vide autour d'elles...

 

L'ironie de la situation est soulignée avec un certain tact par Wright, qui s'amuse beaucoup à faire se correspondre un début en forme d'énigme (Une jeune fille, en peaux de bêtes, chasse le chevreuil par moins 80° dans la toundra, décoche une flèche avant d'achever la bête... avec un automatique) et une fin digne du film noir: lieux sur-connotés (Berlin, un parc d'attractions, etc...), et un choix gonflé: il stoppe le film avant une résolution du personnage principal; Hanna n'appartient qu'à elle-même, pas au public... Quels que soient les défauts occasionnels du film (Musique électronique envahissante, montgane tape-à-l'oeil parfois redondant), ses qualités et son actrice principale (Elle ira loin) emportent l'adhésion. La mienne, du moins...

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Published by François Massarelli - dans Joe Wright Saoirse Ronan
12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 09:57

Aboutir, parvenir à quelque chose, laisser une empreinte: le but de tout humain? Si on en croit les meilleures histoires, oui. C'est l'un des grands enjeux du cinéma de Wes Anderson, comme en témoignent les égarements des personnages de Bottle Rocket, privés de direction, de but, de motivation enfin. Steve Zissou (The life aquatic with...) est en crise parce qu'il n'a abouti à rien, que son monde s'écroule, et qu'il a besoin à nouveau de croire qu'il est une source d'inspiration. Moonrise Kingdom nous montre un micro-univers en proie à une crise de direction là encore, avec ses parents déboussolés, son autorité mise à mal (Bruce Willis, mais aussi Edward Norton)... Enfin, le père de famille de The Royal Tenenbaums souhaite revenir dans la vie de ses enfants avant qu'il ne soit trop tard. A chaque fois, ces histoires sont enjolivées, enluminées par une esthétique envoûtante, calibrée et réglée au quart de poil dans un souci maniaque de tout contrôler... Et l'histoire se pare de la beauté irréelle et multicolore de la féérie. Donc The Grand Budapest Hotel ne dépare pas, au contraire: il est une affirmation toute-puissante de cette esthétique, et de cette thématique, un film superlativement réussi, dans lequel tout l'univers de Wes Anderson se retrouve encapsulé.

La narration adopte une structure familière à ceux qui auront vu le fameux film Le manuscrit trouvé à Saragosse (1965), de Wojciech Has et ses poupées russes: un narrateur raconte qu'un narrateur raconte que... Mais cette superposition ne sert essentiellement que dans le premier quart d'heure, le temps d'installer convenablement le récit dans le monde de la légende. Un auteur de la république (Fictive) de Zubrowska, maintenant décédé, est 'visité' (Du moins sa statue) par une admiratrice, qui sort d'un sac un des livres de l'écrivain, The Grand Budapest Hotel, et se met à le lire. S'ensuit un flash-back, de l'auteur vieillissant contant ses souvenirs. Puis on assiste à une scène, l'auteur jeune (Jude Law) se rend en effet au "Grand Budapest Hotel", en Zubrowka, un palace improbable juché sur une montagne, désormais vide de tout client ou presque. L'écrivain rencontre le mystérieux M. Zero Mustafa (F. Murray Abraham), le propriétaire des lieux. Il lui raconte comment il a été amené à hériter de l'hôtel, grâce à son amitié avec le concierge Gustave H., en poste au Grand Budapest lorsqu'il était un jeune aspirant groom. Et à ce moment, le format de l'image, qui oscillait entre du 1:77:1 (Le prologue autour de la statue) et un format d'écran plus large proche du cinémascope (La rencontre de l'auteur jeune avec M. Mustafa), se stabilise en 1:33:1, à la façon des années 30. On est, après tout, et ce pour l'essentiel de l'intrigue, en 1932. Le Grand Budapest Hotel, en attente de moments troublés (Une guerre fictive menace le pays inventé), est déjà un reflet surranné d'une glorieuse époque disparue, et M. Gustave (Ralph Fiennes) est l'âme même de l'établissement. Il connait chaque ficelle de l'hôtel, chaque recoin de l'établissement, et d'une certaine façon règne. Il reçoit le jeune Zero Mustafa (Tony Revolori), réfugié d'un autre pays (Fictif) du proche orient, en guerre. Il souhaite devenir "Lobby Boy", et M. Gustave va être son mentor. Mais un mentor qui a du pain sur la planche: le concierge, qui a l'habitude de coucher avec toutes les clientes fortunées, vieilles et esseulées, est en effet nommé sur le testament de Mme Céline Villeneuve Desgoffe und Taxis (Tilda Swinton), qui vient d'être assassinée. Gustave hérite d'une oeuvre d'art inestimable. Non seulement est-il le principal suspect du meurtre, il est désormais l'ennemi juré du fils de la défunte, Dmitri (Adrien Brody), et de son homme de main, le brutal, laconique et mystérieux Jopling (Willem Dafoe). Aidé de Zero et de sa petite amie Agatha (Saoirse Ronan), pâtissière à l'accent Irlandais, M. Gustave joue sa vie, sa réputation, et celle de l'établissement  auquel il a consacré sa vie.

Les personnages, fidèles à l'environnement du metteur en scène, sont un mélange savant de caractérisation extrême, avec le sens du cliché monté en épingle qu'on connaît à Anderson (A ce titre, les interventions d'Edward Norton en policier 'qui ne fait que son devoir' sont savoureuses, tout comme celles de Jeff Goldblum en avocat victime des évènements), et de transgression. Dans cet univers à la Tintin, Ralph Fiennes en particulier a un talent exceptionnel pour proférer sans se départir de son flegme et de sa classe naturelle des horreurs révélatrices de ses relations privilégiées avec ses clientes... C'est que rien ne va plus dans le beau monde du Grand Budapest Hotel ou tout est si propre, en ordre, et symétrique (On connaît les habitudes de composition de Wes Anderson, et dans cet univers à la Lubitsch, qui plus est avec ce format plus carré que ses autres films, il s'en donne à coeur joie). La guerre, donc, menace, et les habitudes policées, les manières douces, n'ont plus cours. Les policiers, en marge de l'aventure rocambolesque de M. Gustave et Zero Mustafa, ont d'ailleurs tendance à se comporter en véritables rustres, à l'imitation sans doute de leurs voisins plus ou moins lointains des pays fascistes, dès qu'ils ont entre leurs mains, le 'lobby boy' d'une autre couleur... Ce qui fait à chaque fois voir rouge à M. Gustave. Une fois de plus, Anderson se sert à merveille de l'uniforme, qui a comme toujours un rôle à la fois de caractérisation facile et répétée, chaque personnage habitant son propre uniforme (Et M. Gustave passe de celui de Concierge à celui de prisonnier, puis à celui de moine, et enfin à celui de pâtissier!), mais l'uniforme est aussi un cadre dans lequel s'amuser, comme ces allées rangées si propres et ces couloirs d'hôtel si géométriquement harmonieux.

Le jeu sur le cadre renvoie, comme je le signalais, à Lubitsch et ses opérettes de 1929-1932, situées immanquablement dans des pays inventés pour l'occasion. C'est vrai que l'atmosphère 'Mitteleuropa' comme on disait alors convient à merveille à Anderson, avec son monde recréé de façon polie, mais comme chez Lubitsch, la gravité est partout. Derrière cette histoire délirante, la mort rôde, sous les traits certes caricaturaux de Willem Dafoe (Qui reprendrait presque son rôle d'un autre film de Anderson, le film d'animation Fantastic Mr Fox, s'il n'avait été dans ce dernier remplacé par une marionnette de rat!) et son pur visage de tueur. Il n'en reste pas moins que le tueur en question est très efficace, comme en témoignent les quelques intrusions de Wes Anderson dans l'horreur graphique: doigts coupés, personnage décapité... La mort, souvent présente dans ses films, prend cette fois une allure beaucoup plus tangible, provoquant de fait des sursauts de la part du public. Ce n'est pourtant pas si déstabilisant, les scènes de violence restant confinées dans le cadre ultra-maîtrisé du metteur en scène. Mais c'est un moyen comme un autre de rappeler que sur la route qui mène à la vieillesse, les embûches ne manquent pas. Et là ou le film précédent contait une aventure donnée dans un temps limité en quelques jours d'un lointain passé, The Grand Budapest Hotel est marqué dès le départ du sceau du temps révolu. On est devant une histoire qui s'est déroulée il y a longtemps, contée par un protagoniste probablement décédé, à un auteur désormais statufié, donc probablement mort, à propos d'un hôtel certainement détruit dans un pays qui n'existe plus... On est donc en pleine légende, au sens westernien du terme (Selon John Ford, bien entendu), d'où le recours attendri à un grand nombre de coups de théâtre, à une évasion spectaculaire (Et hilarante), menée par Harvey Keitel, à une poursuite à skis... et lors d'une scène, une seule, mais très importante, à du noir et blanc qui finit par cristalliser cette impression d'assister à un film des temps héroïques du cinéma. Et au passage, Anderson (Qui signe seul le script du film, une première) décoche une allusion gourmande à Michael Powell et son Colonel Blimp, lorsqu'il est annoncé que 'la guerre a commencé à Minuit' (il y a aussi une allusion fort subtile à un autre chef d'oeuvre de Powell, The red shoes, qu'il faut s'amuser à découvrir)...

Tout ce petit théâtre codifié, réglé au quart de poil, n'est pas que le refus d'un monde dépeint tel qu'il est, que la création idiosyncratique d'un monde impossible et maniaque comme on le dit parfois des films si impeccables de l'auteur de The Darjeeling Limited. Souvent situés dans des lieux surcodés qui font d'excellents titres (Moonrise Kingdom, Rushmore, Hotel Chevalier, The darjeeling Limited), ses films sont aussi et surtout des parfaites métaphores du parcours accidentés d'un être humain. Et cette fois plus que jamais, dans cette histoire ou un homme réussit à aboutir à un but qu'il osait à peine se fixer dans ses rêves les plus fous, la conclusion douce-amère du film permet de toucher à l'humanité, au sens large: The Grand Budapest Hotel est non seulement un chef d'oeuvre, c'est aussi le film le plus chaleureux que j'ai vu depuis longtemps.

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Published by François Massarelli - dans Wes Anderson Criterion Saoirse Ronan