L'idiot sorti en 1951, adapyté de Dostoievski, était un souvenir cuisant pour Kurosawa. Le plus gros échec commercial de sa carrière, jusqu'à ce film... L'idiot était sérieusement handicapé par l'incompréhension du studio, mais Vivre dans la peur est une autre affaire.
Après le succès des Sept samouraïs, Kurosawa a livré cette étonnante allégorie, influencé par la nouvelle de la santé déclinante de son collaborateur et ami le compositeur Fumyo Hayasaka, atteint de tuberculose, et qui allair décéder avant la fin du tournage. Il a d'ailleurs composé une partition intéressante, réminiscente de Duke Ellington.
Mais le film ne parle pas de maladie, plus de la peur de mourir collective, celle qui nait d'une interprétation de ce qui s'est passé en 1945: l'age atomique est là. Toshiro Mifune, vieilli, est un patriarche, capitaine d'industrie, et père de famille(s) nombreuse, qui est obsédé par la menace des bombes, et a décidé d'amener toute la famille contre son gré en Amérique du Sud, afin de la préserver...
De leurs côtés, les fils, filles, légitimes ou non, tentent de déclarer le vieil homme incompétent, ce qui pose problème: la famille officielle serait ainsi protégée, mais les enfant illégitimes se verraient couper leurs ressources. Un sujet qui aurait pu passionner le jeune Masaki Kobayashi... Un médiateur (Takashi Shimura), touché par le vieil homme, commence lui aussi à se poser la question du devenir du Japon en cas d'attaque nucléaire...
Conçu dans un premier temps comme une satire au vitriol, le film dérive de façon assez chaotique vers la parabole. Le sérieux de l'ensemble (Mifune et Shimura, la crise familiale douloureuse et la folie galopante du vieil homme) sont sensés aller vers la tragédie, mais on peine à trouver la résolution autrement qu'embarrassante... Kurosawa, revenant sur l'ensemble de son oeuvre, gardait un souvenir mitigé de ce film dans lequel il s'était jeté à corps perdu en compagnie d'une équipe soudée, et qui fut un flop apocalyptique...
Difficile après-guerre: Voici un trait commun de tant de films d'Akira Kurosawa, ses chroniques amères, bien sûr (Un merveilleux dimanche), ses drames (Le duel silencieux), ses films noirs (L'ange ivre, Chien enragé)... et ses deux plus cuisants échecs: L'idiot (1951) et Vivre dans la peur (1955)
L'Idiot, une adaptation de Dostoievski, rien de moins, vient après le triomphe de Rashomon, et Kurosawa se sentait pousser des ailes, d'où une version fleuve de cette histoire, adaptée à l'incertitude du Japon d'après-guerre; suivant les témoignages, le film dans sa version initiale aurait été le plus long de son auteur, certains allant jusqu'à risquer l'hypothèse d'une durée de 4h30.
Mais cette version très longue a totalement disparu, n'ayant jamais été distribuée, au profit d'un remontage ordonné par le studio, la compagnie Schochiku. Longue, difficile, tendue, cette adaptation du roman aurait du être le chef d'oeuvre de Kurosawa, selon lui.
Ce qui reste est flamboyant, mais rendu parfois difficile d'accès en raison des sautes dans la continuité. Cette histoire sied parfaitement au monde de Kurosawa, fasciné après la guerre par un Japon dont la mutation forcée se faisait au détriment des petites gens. La vision des passions humaines passées par le filtre d'un homme rendu incapable de jouer le jeu est troublante, grinçante et douloureuse. Masayuki Mori joue de façon presque neutre un être rendu monstrueux par son incompréhension des lois de la passion humaine, et Toshiro Mifune, en homme qui au contraire ne comprend que trop ses passions et ses douleurs, est comme à son habitude génial.
Le film est sans aucun doute une oeuvre majeure. ...Mais sa vision est toujours inconfortable... Une ombre plane sur ce film, celle de Greed de Eric Von Stroheim, et du mystère à jamais irrésolu de sa continuité...
Portrait d'une famille, ô combien, dysfonctionnelle: la mère, et on finira peut-être par la comprendre, quitte son mari après quarante années, le père ne comprend pas et considère ses deux filles avec la même fierté aveugle, Dawn dite Sweetie (Genevieve Lemon), la plus jeune, est bipolaire, et totalement hors de contrôle... Et il se pourrait bien que son père et elle aient eu des relations coupables. Au milieu de tout ça, la narratrice et point de vie principale, Kay (Karen Colston) semble être la plus saine, mais...
Kay a jeté son dévolu sur Louis (Tom Lycos) parce qu'une voyante lui a dit qu ce serait lui. Mais elle se refuse à lui, et dissimul beaucoup, beaucoup de choses. Pour commencer, elle ne parle pas de Sweetie, et quand celle-ci débarque, elle la présente comme 'une amie'. Ensuite, elle a une obsession, celle d'empêcher toute plante de pousser... Peu appréciée sur son lieu de travail, Kay essaie de vivre une vie tranquille à l'écart de tout: affection, famille, et sexualité...
Sweetie, elle, ne la refuse pas, au contraire. Elle a un comportement hypersexuel, dont se plaindra très vite sa soeur. Mais c'est pire que juste pittoresque... Entre une scène durant laquelle les ébats bruyants de Sweetie et de Bob (son "producteur", dit-elle) empêchent tout le monde de dormir, et une autre séquence qui la voit se jeter sans préambule ou presque sur Louis, sur une plage, on verra aussi une scène aperçue par inadvertance par Kay: Sweetie, qui lave son père et a des gestes plus qu'équivoques avec le savon...
L'une intériorise, aseptise, se réfugie dans le déni; l'autre en revanche affiche, extériorise, et se vautre dans un exhibitionnisme décadent, sans filtre, qui finit par lasser tout le monde... Les autres, désireux de visiter la mère de famille pour tirer les choses au clair, seront donc obligés de se débarrasser d'elle en mentant. Mais ils n'en seront pas quittes pour autant...
Car on le comprendra assez vite, Dawn est, j'en ai peur, l'âme même de cette famille... Son caractère, sa véritable identité... C'est ce qu'a compris la mère, et c'est sans doute la raison pour laquelle elle a décidé de prendre le large. Jane Campion qui a si souvent dépeint des relations mal fichues, incomplètes, dans lesquelles la sexualité n'était jamais saine, semble faire avec autant de férocité que de gravité, la synthèse de ce que ses courts métrages montraient, en toute liberté. C'est un film qui a scandalisé en sont temps par son ton et son absence totale de compromis, et il est encore aussi décapant, brut de décoffrage, qu'il était à sa sortie...
Dans un passé idéalisé, un groupe de jeunes mariés vivent ensemble dans leurs belles maisons au milieu du désert... Piscines, salons spacieux, et une apparemment éternelle jeunesse sont leur lot et tous les matins, les voitures impeccables des hommes partent des maisons voisines pour les véhiculer de concert à leur travail, pendant que les épouses restent à leur maison respective, où elles accompliront les tpaches ménagères et rêveront au retour de ler mari...
Tout ce petit monde est réuni par la volonté de Frank, le patron, qui a "inventé" cette localité de Victory, "pour le bien de tous". Mais l'une des épouses, Alice (Florence Pugh), a des doutes, qui s'expriment de plusieurs façons. D'une part elle a parfois des images en tête, qu'elle ne comprend pas. Réminiscence de mauvais rêves, ou souvenirs? D'autre part, une autre épouse, Margaret, craque et va aller jusqu'au suicide... Alice mène l'enquête, seule contre tous...
La vérité, ce n'est pas ce qu'on vit, et la situation qui voit les femmes assujetties à un bonheur dont la matérialité dépend intégralement des hommes, est un mensonge absolu.. L'argument, des gens maintenus dans une espèce d'état second, et projetés dans un monde fictif, fera écho aussi bien à The Stepford Wives, à The handmaid's tale, qu'à The Truman Show. L'intention est louable, mais pour sa deuxième réalisation, Olivia Wile (qui apparaît, jouant l'une des épouses) a fait dans le conventionnel, et s'il n'y avait une performance énergique et émotionnellement forte de Florence Pugh, on serait tenté de ne pas s'y attarder plus que ça...
Le corbeaun'est (officiellement) que le deuxième long métrage de Clouzot, et pourtant quelle maîtrise! Tout est déjà en place, la mise en scène sûre et définitive, la méchanceté des dialogues (Co-signés avec le scénariste Louis Chavance, mais la patte de Clouzot est inimitable), la description d'un univers provincial cruel et rongé par l'amoralité, et un sens de la construction qui assujettit l'acteur, dans un cinéma Français dominé par la manie des monstres sacrés... ne nous y trompons pas, les acteurs sont tous excellents (y compris la fade Micheline Francey, utilisée précisément pour sa transparence) dans ce film. Le corbeau a aussi (surtout, dirons certains) nourri la polémique: venons-y tout de suite.
Le corbeau est donc une production Continental, comme 29 autres films de la période 1941-1944. parmi ceux-ci, des classiques (Au bonheur des dames, d'André Cayatte, La main du diable de Maurice Tourneur, ou encore L'assassinat du père Noël, de Christian-Jacque), et on y dénombre trois films auxquels Clouzot a contribué, d'abord comme scénariste: Le dernier des six (1941), de Georges Lacombe, premier film avec Fresnay en commissaire Wensceslas Vorobéïetchik. Puis, fort de son succès et de son autorité il s'est vu confier deux réalisations; le premier de ces deux films, L'assassin habite au 21 (1942), d'après un autre roman de Stanislas-André Steeman avec Fresnay à nouveau en Wensceslas Vorobéïetchik, puis, bien sûr, Le corbeau. Outre Clouzot, les trois fims ont un autre point commun, en la personne de Pierre Fresnay. Pierre Fresnay, homme de droite, dont la vieillesse a coïncidé avec un flirt ambigu et assez poussé avec l'extrême droite de Jean-Marie Le pen, pour la maison de disques duquel Fresnay a enregistré un certain nombre de textes sur disques, notamment les "poèmes de Fresnes" de Robert Brasillach. Pas anodin quand on considère l'histoire compliquée de ce film
Et justement, les 30 films Continental sont aujourd'hui célèbres pour avoir été au coeur de la tourmente purgatoire à la libération, lorsque des cinéastes, acteurs, scénaristes et techniciens ont été accusés de collaboration pour avoir travaillé à la Continental, firme dirigée par un Allemand placé là par Goebbels lui-même, Alfred Greven, dont l'ambition affichée était de créer une structure de création et de diffusion Franco-Française, avec des films de distraction, principalement comédies et policiers, dans lesquels les artistes Français trouveraient à s'exprimer, sans avoir trop de choses à dire.
Pourtant, l'intention de Goebbels était différente: il souhaitait asseoir la domination de l'Allemagne sur le public Français, en créant une société incontournable. On notera qu'il n'est en aucun cas question ici de propagande, et dans l'ensemble les films en étaient dépourvus. Mais il ne faut malgré tout pas oublier qu'Alfred Greven était un nazi encarté.
L'autre exemple de problème posé par la Continental, et le plus célèbre, c'est donc ce film: histoire policière basée sur une affaire de lettres anonymes, il a été accusé à la libération de montrer un visage honteux de la France, supposément voulu par les Allemands pour salir notre beau pays. Clouzot a été frappé d'indignité Nationale, emprisonné, et empêché ensuite de faire son métier jusqu'à 1947.
On le sait aujourd'hui, cette condamnation n'avait aucun sens, d'une part parce que Le Corbeau n'a aucune espèce de rapport avec la propagande Allemande, d'autre part parce que le film s'est avéré gênant pour l'occupant, révélant un pan de quotidien dont on ne parlait pas, ences temps ou dénoncer son voisin était encouragé par les nazis. Pour en finir avec cette histoire, quant à l'accusation de salir notre beau pays en montrant les Français comme d'incorrigibles salopards avides d'espionner, salir, exclure et calomnier leurs voisins, il faut bien reconnaître que les Français étaient, et sont encore comme ça. Oh! pas tous, bien sûr... Mais il y en a.
Un corbeau, c'est un dénonciateur anonyme tout autant qu'un anonymographe (Le terme est celui utilisé dans le film par le spécialiste), c'est donc assez ambigu: d'une part, le personnage dénonce maladivement, que ce soit vrai ou faux, et d'autre part il ou elle se pose en moraliste dans la mesure où tout ragot peut avoir un fond de vérité. De même qu'aux Etats-Unis, les historiens Morris et Goscinny ont bien montré qu'un chasseur de primes profitait d'un système légal, mais était méprisé par la population, tout en amenant à la justice des gens qui avaient effectivement commis des crimes, l'histoire du film montre bien que la population victime d'un anonymographe en profite pour se purger, en pestant contre le "corbeau", mais en suivant ses jugements. Le film raconte donc comment un corbeau sème la panique et la zizanie dans une petite sous-préfecture en s'acharnant en particulier sur le taciturne docteur Rémy Germain (Fresnay) accusé de pratiquer des avortements à la chaine. Les lettres se multiplient, provoquant d'une part le suicide d'un homme atteint d'un cancer du foie, et qui ne se savait pas condamné avant de recevoir une lettre, d'autre part la colère de la population qui se cherche un bouc émissaire, le trouvant à un moment en la personne d'une infirmière aigrie et vieille fille, mais la population (relayée par ses édiles) finit par se retourner contre la principale victime des lettres anonymes, le docteur Germain.
Pour commencer à faire le tour d'horizon du film, il convient sans doute de présenter ses personnages, l'un des forte de Clouzot étant dans le fait de construire des personnalités valides, rendant l'intrigue solide. On en dénombre au moins douze particulièrement définis, un grand nombre desquels ayant des secrets souvent inavouables:
Le docteur Germain (Pierre Fresnay): excellent médecin, le docteur Germain cache un secret lourd, et une identité inattendue, qui fait l'objet d'un petit suspense interne. L'homme a, effectivement, pratiqué des avortements, mais tous en des circonstances durant lesquelles la vie de la mère était en danger. Il est aussi accusé de fricoter avec Laura Vorzet, mais a une relation durant le film avec Denise.
Le docteur Vorzet (Pierre Larquey): spécialiste psychiatrique, le tranquille et sympathique docteur Vorzet est un patriarche, un connaisseur de la morale humaine, qui apporte un grand nombre d'informations utiles dans le film, ayant été nommé expert en anonymographie sur plusieurs affaires.
Laura Vorzet (Micheline Francey): mal mariée, Laura Vorzet cache sa frustration derrière son métier d'assistante sociale. Elle est amoureuse du docteur Germain, ce qui n'est pas sans poser quelques problèmes dans cette petite ville.
Marie Corbin (Helena Manson): la soeur de Laura. Ancienne petite amie du docteur Vorzet qui lui a préféré sa jeune seur, elle est une infirmière vêtue de noir, cassante et sèche. Le suspect principal durant le film, elle est brièvement incarcérée.
Denise Saillens (Ginette Leclerc): boiteuse, la sensuelle soeur du directeur de l'école est amoureuse de Rémy, et poursuit durant le film le médecin de ses assiduités. Elle a une vision intéressante, et est l'une des rares personnes, avec Vorzet, dont Germain écoute les avis et conseils.
Rolande Saillens (Liliane Maigné): La jeune soeur de Denise est une adolescente, qui travaille à la Poste, pique dans la caisse, écoute aux portes et louche clairement sur Germain. Il est fascinant d'imaginer quelle adulte en résultera!
Saillens (Noël Roquevert): le très droit Saillens a perdu un bras dans l'accident qui a rendu sa soeur boiteuse. Il a l'air sans histoire comme ça, mais on ne sait jamais.
Le docteur Delorme (Antoine Balpêtré): las et uniquement motivé dans son métier par les maladies rigolotes ("vous allez voir, c'est crevant!"), le très immoral directeur de l'hôpital juge vite, et s'embarrasse peu d'indulgence. Il a, lui aussi, des petites saletés sur la conscience.
Le docteur Bertrand (Louis Seigner): coincé, obsédé par la culpabilité potentielle du docteur Germain, qu'il hait. de toutes ses forces...
Bonnevie, l'économe de l'hôpital (Jean Brochard): Témoin de toutes ces turpitudes, une autre cible de l'auteur des lettres anonymes.
Le sous-préfet (Pierre Bertin): inévitable représentant de l'ordre, la cible de Clouzot pour dénoncer la médiocrité. Il apprend son déplacement par voie de presse.
La mère de François (Sylvie): La mère éplorée du malade qui se suicide, elle avoue à Germain être sur la piste du corbeau, responsable de la mort de son fils.
Tous ces gens sont présentés sans fioritures, en situation, et tous bénéficient de la verve dialoguiste de Clouzot.
Après un film policier impeccablement mis en scène, à la virtuosité ludique, dans lequel le moralisme a peu à voir avec la résolution enjouée d'une énigme classique, Clouzot s'attaquait à toute autre chose avec cette deuxième oeuvre, et on peut finalement comprendre à quel point le film pouvait être gênant, à l'heure de la réconciliation nationale, alors qu'il fallait prouver que sous l'enveloppe du Français occupé battait immanquablement le coeur de la Résistance, de voir ces gens occupés à se chercher des poux dans la tête, et prêts à se débarrasser de la personne qu'on accable, c'était trop. Mais justement, derrière le portrait de ces Français moyens qui parlent derrière le dos du Docteur Germain, qui disent à qui veut l'entendre que, n'est-ce-pas, "il n'y a pas de fumée sans feu", qui cherchent à se débarrasser d'un collaborateur encombrant à la grâce d'une lettre anonyme (Delorme), qui sauvent leur tête grâce à un autre lettre anonyme (Bonnevie), qui choisissent leur victime expiatoire en la personne de la vieille fille, et s'avèrent prêts à la lyncher (la scène est splendide, et le moins qu'on puisse dire c'est qu'Helena Manson y est extraordinaire. Le plan de la silhouette noire, fuyant la persécution, dans une ville déserte, alors que la bande-son est saturée de cris et de bruits de foule, reste en mémoire longtemps après la vision), bref derrière tout ça, il est tentant de voir un portrait du Français sous l'occupation. Insidieusement, mais à coup sûr. Chez Clouzot, une fois la guerre finie, la peinture de la France profonde continuera, avec les grands films que l'on sait.
Une scène célèbre du film voit le docteur Vorzet, souvent utilisé pour faire passer de nombreux messages dans le film, utiliser sa sagesse pour expliquer à Germain le fond du problème: personne n'est ni bon, ni mauvais, ni blanc ni noir, et tout le monde est un peu des deux; il utilise à cette fin une lampe qu'il fait se balancer, la lumière changeant alors, éclairant tour à tour différents objets avant de les laisser dans l'obscurité. Clouzot reviendra souvent à cette idée, et terminera du reste sa carrière en étant fasciné par l'art cinétique, expérimentant sur la lumière avec ses eux derniers projets, l'inachevé L'enfer (1964), puis La prisonnière, en 1968. Si pour cette scène du Corbeau on peut voir la grande adéquation entre les acteurs, le texte, l'intrigue, la mise en scène, la montage et la photographie (Bref, tous les ingrédients d'un film), il ne faut peut-être y voir qu'une fausse piste, surtout lorsque Vorzet, joué avec génie par Larquey, lache une dernière pirouette en démontrant à Germain combien la vérité, ou plutôt la lumière est insaisissable: Germain se brule en essayant d'arrêter le balancement de la lampe. Un thème qui reviendra, le renvoi dos à dos des criminels et des policiers, mais aussi la relativité du crime étant, chez Clouzot comme chez Lang ou Hitchcock, des obsessions. Mais chez lui, c'est un cas le plus souvent désespéré: le film s'ouvre, cyniquement, sur une petite visite de la ville de St-Robin, visite qui commence... par le cimetière, dont la caméra s'échappe en passant par le portail: celui-ci grince abominablement: le point de vue est bien celui de la faucheuse, et le ton on ne peut plus sardonique. La fin, après effectivement le passage de la mort par la ville, voit une silhouette de dame, vêtue et voilée de noir, s'éloigner sous l'oeil impuissant du Dr Germain, l'homme qui a sans doute le plus appris, mais aussi, sans doute, beaucoup gagné dans ce beau, cet extraordinaire, cet indispensable film.
Je ne suis pas sûr qu'il soit le réalisateur de fait (aucun n'est crédité sur ce court métrage des srudios Warner), mais Bitzer est le principal maître d'oeuvre, et ça parle un peu de lui...
Deux techniciens d'un studio ("Vitagram", qui rappelle furieusement le studio Vitagraph, un vétéran racheté dans les années 20 par Warner, justement) viennent ranger du matériel et parlent à un veilleur de nui, sans savoir que le vieil homme est en fait un ancien caméraman du muet. Ils plaisantent avec lui, et le vieil homme se met à dialoguer en rêve avec sa vénérable caméra...
Parmi les images qui sont montrées comme preuves du beau travail efectué par les caméramen des débuts du cinéma, on verra des images d'actualité, mais aussi et surtout des séquences de films de court et long métrage: Back of the man (Reginald Barker, 1934), The nick of time baby (un Sennett de 1917 avec Gloria Swanson, réalisé par Clarence Badger, comme Teddy at the throttle), et The wolf woman avec la vamp Louise Glaum (Raymond B. West, 1916)...
Il avait tout pour être un aimable moyen de passer 10 minutes, le film est malgré tout assez touchant. Peut-être aussi le fait que Bitzer ait du travail en 1934, quand son ancien employeur Griffith était lui complètement hors circuit, rend-il le film vaguement poignant...
Germaine (Annie Girardot) est une femme de ménage: elle travaille pour trois personnes. D'une part, la présentatrice de télévision Francine (Mireille Darc), la maîtresse d'un politicien très en vue (Jean-Pierre Darras); ensuite, Alexandre Liéthard (Bernard Blier), un banquier solitaire; enfin, Monsieur Phalempin, éducateur (Sim) qui rêve d'emmener une troupe d'enfants défavorisés en baie de Somme...
Elle a repéré quelques anomalies dans leurs vies et parcours, et décide de les mettre en relation afin de déclencher les inévitables vélléités de chantage chez les uns et les autres. Liéthard va donc faire chanter Francine dont le passé dans la prostitution de luxe est un handicap dans les ambitions, Phalempin va faire chanter Liéthard qui a tué son supérieur hiérarchique (Jean Le Poulain), et enfin Francine fait chanter Phalempin qui sous un déguisement de libellule, chante et danse dans un bar gay...
L'intérêt pour Germaine? Eh bien, laisser faire les choses et ramasser la mise à la sortie! C'est que Germaine ambitionne de mener grand train une vie d'oisive sur la côte d'azur, ce qu'elle ne manque jamais de nous rappeler...
Ce troisième long métrage de Michel Audiard est adapté d'un roman de Fred Kassak, Bonne vie et meurtres. Impossible pour moi de juger de la fidélité à l'oeuvre, n'ayant pas lu l'ouvrage... Mais le changement de titre, s'il en est, est certainement une indication! D'autant que ce n'est pas la première fois qu'il se permet un titre exagérément long: Audiard était coutumier du fait et avait déjà sorti Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages en 1968... Et dès les cinq premières minutes, Girardot fait mentir deux des propositions du titre, en exhibant une Gitane et en venant se jeter un petit blanc au bar de Jean Carmet... et par ailleurs, elle ne cause pas tant que ça, après tout...
Bref, on est dans le monde d'Audiard, son pavé, ses friches industrielles Parisiennes, ses dialogues décalés avec des dérapages du côté de Musset voire Bossuet (ce que du moins le dialogue indique, mais j'ai des doutes)... On aime, ou pas. Le cinéma n'y trouvera peut-être que fort moyennement son compte, mais les collectionneurs de petites phrases y trouveront quelques bonheurs: "J'ai déjà vu des faux-culs, mais vous êtes une synthèse" (Blier à Sim), par exemple... Les nostalgiques du Blier capable de toutes les excentricités auront le bonheur de l'entendre très en beauté dans un dialogue qui est, mais pourquoi faudrait-il s'en surprendre, le meilleur aspect du film:
Micheline Luccionni: "Qui c'est le gros nounours à sa petite fifille? Qui c'est qui va faire un gros câlin, dans le grand dodo?" (on frappe avec véhémence) Bernard Blier, inquiet: "Qui c'est qui fait gros panpan à la poporte?"
Pour le reste, c'est sans surprise la France Pompidolienne, saisie dans ses codes, son hypocrisie, sa médiocrité: tout le monde se ment, dissimule, ou trompe ses amis ou amants... Dans ses transformations aussi, entre les fauxbourgs des années 30 et 40, et la modernité recherchée des futures années Chiraquiennes, et les évolutions probables de la société vues par un réalisateur et dialoguiste, anar de droite rigolard, et qui nous rappelle au passage, à travers une fort hypothétique rue L-F Céline, qu'il avait un passé de paria, lui aussi, ce qu'il semblait fort bien assumer...
Quoi qu'il en soit Audiard a souvent montré plus le terminus des médiocres que celui des prétentieux, c'est sans doute ce qui fait le prix de ce petit film idiot et assez inoffensif. Et Annie Girardot s'y promène avec une sobriété rare, au milieu d'un parterre d'acteurs qui font tous honneur à la gentille excentricité de l'ensemble. Je ne sais pas si c'est une indication de qualité en soi, mais ce film étrangement séduisant, dans lequel Bernard Blier est royal, est sans doute son meilleur...
Un immeuble Parisien, rue Contrescarpe, dans les années 60. Ceux qui y vivent se présentent à nos yeux, et le film passe de l'un à l'autre, d'un petit secret à l'autre aussi, puisque dans ce lieu, les véités inattendues ne manquent pas: le magot de faux billets de M. Armand, collectioneur d'oiseaux (Paul Meurisse), les coucheries à répétition de la blonde ambitieuse... mais un peu gourde (Dany Saval), le fait que Mlle Pain (Jeanne Fusier-Gir), l'infirme, prétende avoir un magot quelque part pour qu'on s'occupe d'elle (et d'ailleurs, "infirme", c'est vite dit), le gigolo Italien (Franco Citti), le truand (Pierre Duncan) qui sort juste du trou, le couple de bouchers (Jean Richard et Suzy Delair) qui se trompe mutuellement, le garçon boucher (Dany Logan) qui voudrait tant devenir une vedette, et l'écrivain quis'envoie à lui-même des pneumatiques pour faire venir les jeunes facteurs dans on apartement... Et dans tout ça, une mort suspecte va attirer l'inspecteur Robert Dalban...
C'est décevant, sur un certain nombre de points. Bien sûr, la trame (ou plutôt les trames) choisie donne d el'intérêt à l'ensemble, et le film reste assez lisible. Mais derrière la gouaille et la vulgarité calibrée de l'intrigue et des dialogues d'Antoine Blondin, derrière une certaine aisance pour se déplacer dans cet immeuble si évidemment Parisien, il y a une certaine vacuité: et pour commencer il n'y a pas grand monde à sauver là-dedans, même pas le complice de Carné, Roland Lesaffre, qui interprète un illuminé qui va révéler tous les pots-aux-roses à la fin...
Je ne vais pas une fois de plus me réfugier derrière l'excuse habituelle: non, ce n'est pas seulement parce que Blondin n'est pas Prévert, que ce film est gentil mais poussif. C'est peut-être tout simplement parce que Carné, qui était un génie en son temps(avec ou sans prévert, prenez Hôtel du nord, par exemple), a perdu bien des repères, et cède un peu à la facilité: le film choral, c'est une mode, e c'est tellement propice à se faire peupler avec des stars et des noms reconnus... Mais voilà, c'est bien sympathique: pas plus.
C'est bien sûr un choix délibéré de laisser le titre Anglophone de ce bien étrange film, un projet de longue date pour Spielberg qui avait d'ailleurs exorcisé sa frustration de ne pouvoir le réaliser, en créant en 1980 le personnage d'Indiana Jones. D'où une question: pourquoi revenir à la charge?
Sans doute parce que, comme avec Jurassic Park, la technique qui évolue sans cesse et rend soudain des choses qui étaient auparavant impossible, parfaitement réalisables? Et comme Spielberg voulait animer tant que faire se peut les dessins d'Hergé, il est donc revenu à ce projet et avec l'aide non négligeable de Peter Jackson, co-producteur et quasi co-auteur, il a donc donné vie à ce projet insensé...
Ca part très bien: on replace l'intrigue du Secret de la Licorne dans un nouveau contexte et avec l'aide du Crabe aux pinces d'or, on rejoue la grande scène de la rencontre en Haddock et Tintin. Mais surtout, le début est très proche d'Hergé, qui apparaît dans un petit rôle... Spielberg table comme il le fait toujours sur des jeux de regards, le générique nous prévient qu'il sera question de bande dessinée à l'ancienne, quelques scènes de l'exposition sont brillantes.
L'animation (en motion capture) est assez peu convaincante, mais ça passe, et puis... ca se met à bouger dans tous les sens, avec cette manie de ne jamais reposer la caméra, vous savez, cette sale et insupportable bougeotte que Peter Jackson a imposé dans le Seigneur des anneaux... Andy Serkis (Haddock)en fait des tonnes, et ça devient un assez médiocre film d'action. Pléonasme, d'ailleurs...
Il me reste à conclure que ce qu'on attend d'une adaptation de Tintin et ce qu'un Américain (et un Néo-Zélandais) peuvent en voir, de leur côté, sera forcément différent. Donc d'un point de vue Tintinesque, c'est effectivement un renez-vous cruellement manqué... Mais en tant que film tout court (qui comme toute adaptation) n'a pas besoin qu'on connaisse l'original, c'est un exercice excessif et caricatural...
Pierre MacOrlan, qui sera ensuite chargé du commentaire sur les images de Chenal, nous prévient: ces métiers, glanés au hasard des rues de Paris, certains sont là depuis des siècles et d'autres disparaîtront, certains auront peut-être cessé d'exister au moment de la présentation du film...
Ensuite on assiste en effet à une vue de diverses activités dans Paris, utiles ou inutiles, le plus souvent pour égayer les gens. Toute un univers de débrouille, d'une poésie canaille, se met en place sous nos yeux, entre cracheuse de feu (elle vérifie que la police n'est pas là d'abord) et barbier des quais (il coiffe les sans-abri des bords de Seine), depuis le "désossé" qui montre les possibilités de son corps contre une pièce, aux vendeurs à la sauvette...
Chenal, venu au cinéma en amateur avec une vocation grande comme ça, a beaucoup pratiqué le court métrage documentaire, ou le "point de vue documenté" comme Vigo et Kaufman présentaient leur film A propos de Nice. Mais ici, comme du reste dans Paris-Cinéma du même auteur, le point de vue est tendre, jamais rigolard... Et c'est en effet un Paris totalement disparu ou presque qui se montre ici. Bien sûr la plupart des "métiers" ici montrés ont été remplacés par d'autres qui eux-même passeront le relais à d'autres occupations...