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14 août 2024 3 14 /08 /août /2024 23:26

A la fin de l'entre-deux guerres, nous sommes dans une petite ville perdue dans un improbable pays Est-Européen, en compagnie de voyageurs perdus en attendant que la voie de chemin de fer soit dégagée de la neige qui l'encombre:

deux hommes préoccupés par le cricket jusqu'à l'aveuglement, Chalders et Caldicott;

une gouvernante qui rentre chez elle après 6 ans de bons et loyaux services;

un musicien qui fait des recherches sur les traditions musicales anciennes;

une jeune femme qui doit retourner chez elle afin de se marier: elle a beau tenir de beaux discours, ça ressemble bien à un enterrement;

enfin, un couple adultère dont l'homme est manifestement paranoïaque au point d'en devenir odieux, alors que la femme semble lasse du peu de perspectives offertes par leur statu quo.

Tout ce petit monde est Britannique, et va donc prendre le train, et l'un d'entre eux va disparaitre: comme l'indique le titre, c'est une femme qui manquera à l'appel. Une autre femme, seule à admettre avoir vu la disparue, va devoir lutter contre tout le train, et même pire, pour la retrouver.

Le film prend son temps pour démarrer, il y a de bonnes raisons à cela; d'une part, Hitchcock se laisse aller à la comédie, dans cet hôtel bondé ou les gens doivent partager leurs chambres. Il y prend un plaisir gourmand, alors pourquoi se priver...

Sinon, il lui faut du temps pour exposer convenablement les tracas et problèmes de chacun, ce qui va payer plus tard.

Enfin, il joue beaucoup sur la couleur locale: le langage est un savant mélange de consonances Italiennes et Allemandes, ce que l'allure Alpine et les simili-coutumes observées viennent compléter: on est donc dans un pays fasciste, et à de nombreuses occasions, les conversations le rappellent. Ce didactisme est-il du à Gilliatt et Launder, les auteurs du script? Bien sûr, cela ne veut pas dire qu'Hitchcock n'ait pas signé cet aspect du film...

Par ailleurs, dans cette demi-heure, Hitchcock place un étrange meurtre, celui d'un musicien qui semblait donner une sérénade à la vieille gouvernante. Le meurtre en question n'est pas gratuit, et nous permet de patienter en toute connaissance de cause, jouant le même rôle dans ce film que la première attaque de mouette sur Tippi Hedren dans The birds.

Tranches de vie contre tranches de gâteau: on sait qu'Hitchcock a toujours soigneusement évité dans ses interviews de trop pousser la chansonnette politique, prétendant souvent que son art n'est finalement que celui, sans idéologie, de l'illusionnisme enfantin. Mais on peut le voir dans le film, avec le grand Doppo, l'illusionniste collabo, on peut être à la fois prestidigitateur et engagé... le film est exactement ça: un film d'aventures, situé dans un train en marche, avec une intrigue splendide, totalement distrayant, et un film qui dit tout ce qu'il y a à dire sur cette drôle d'entre-deux-guerres qui occupait les esprits en 1938: il faut s'engager, ne pas rester à rien faire, sinon c'est la mort des démocraties.

Le train, métaphore de la vie, en même temps qu'outil excitant de vitesse et de mouvement puissant, Hitchcock tourne bien sûr autour depuis bien longtemps, et en a joué dans The 39 steps entre autres. Il y reviendra souvent, l'utilisant beaucoup pour faire se rencontrer les gens (Suspicion, Strangers on a train, North by northwest), pour dévoiler des intrigues (North by northwest), pour obliger des inconnus à cohabiter le temps d'une conversation (Strangers on a train).

Ici, il coince ses voyageurs, que nous connaissons tous, dans un train durant plusieurs jours, et profite de tous les aspects de l'endroit, le coté longiligne de l'espace, la compartimentation forcée des cabines, mais aussi les tunnels, gares et aiguillages pour créer des difficultés  pour les personnages, bref, du suspense et de la tension! La façon dont Miss Froy disparaît est suffisamment intrigante pour que les doutes subsistent: nous l'avons vue, nous aussi, mais nous savons qu'Iris, la jeune femme qui la cherche, a reçu un coup sur la tête...

Le vide, sujet admirable de film, auquel Hitchcock souhaitait tant s'attaquer. Il disait à Truffaut vouloir réaliser un film dans lequel une conversation se tiendrait sur une chaîne de montage d'une usine automobile; on verrait le châssis, puis la carrosserie, la voiture serait alors peinte, puis finie. au moment d'ouvrir les portières, un cadavre tomberait... Bien sûr, il ne l'a jamais faite, mais s'en est souvent approché. On peut dire que le meurtre impossible d'Annabella Smith (The 39 steps) ressemble un peu à cela. Ici, c'est de disparition qu'il est question, et une fois partie Miss Froy semble ne rien avoir laissé à personne. Les seuls indices seront un nom écrit dans la poussière sur une vitre, un paquet de thé, et une paire de bésicles... 

Le train, on le voit bien dans le film, n'est pas qu'une métaphore de la vie, il est aussi doté d'un sens politique. N'oublions pas la préoccupation majeure de ces années de pré-guerre, l'avancée d'Hitler, l'Anschluss (Annexion de l'Autriche par l'Allemagne Nazie), les menaces sur la Tchéquoslovaquie, la Pologne... Les Anglais du film ont tous une raison de ne pas s'en soucier, préoccupés par leur nombril: les deux cricketomaniaques, la future mariée obsédée par l'auto-justification de son improbable mariage, le doux-dingue qui compile des musiques dont tout le monde se contrefiche, le couple en fuite perpétuelle... Seule miss Froy (C'est une espionne, ce qu'on apprend dans la dernière demi-heure, mais cette information est un Mac Guffin: une information vide de sens qui ne sert qu'à donner une motivation à certains personnages et certaines actions) a, on le verra, un rôle à jouer là-dedans. Et de fait, on se positionne dans le film, par rapport à elle. Admettre qu'on a vu Miss Froy, nous disent en substance Gilliatt, Launder et Hitchcock, c'est lutter contre la dictature et le Nazisme...

Tout le film fonctionne aussi sur cette ligne politique, avec ses deux camps bien délimités, et ses gens qui se révèlent dans l'action: le gentleman si épris de ses petits secrets douteux qui se dérobe de son couple adultère, se dérobe aussi politiquement; les deux fans de cricket (Naunton Wayne et Basil Radford) , en revanche, ont l'héroïsme à fleur de peau. Ils sont, après tout, plus Britanniques que tous les autres: ils aiment passionnément leur pays, et sa liberté... de parler cricket. Ils seront d'ailleurs employés par les scénaristes dans d'autres films... Tous les acteurs, surtout Margaret Lockwood en jeune femme qui vit sa première (Et peut-être la dernière) grande aventure, Paul Lukas en médecin louche, ou Dame May Whitty en Miss Froy, sont superbes. Le film aussi, c'est un classique, et l'un des meilleurs films d'Hitchcock, tout simplement.

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Published by François Massarelli - dans Alfred Hitchcock Criterion
8 août 2024 4 08 /08 /août /2024 22:40

Après l'impressionante réussite de The 39 steps, les films qui ont suivi (The secret agent et Sabotage) représentent des avancées considérables dans l'idée d'un cinéma adulte pour Hitchcock, tout en n'arrivant pas à la qualité du grand succès déja évoqué. Young and innocent calme le jeu, et à l'espionnage 'sale' de Secret agent, à l'histoire policière qui vire au cauchemar, avec mort d'enfants et d'innocents liées à une affaire de terrorisme, Hitch revient au crime à l'anglaise, dans un film d'une grande clarté, mais qui renvoie au feuilleton d'aventures, avec faux coupable juvénile, enquêteuse post-adolescente avec chien, et tutti quanti...

Robert Tisdall est un jeune scénariste accusé d'un meurtre qu'il n'a pas commis. Avec la complicité d'une jeune femme, fille du commissaire en charge du dossier, et d'un vagabond, il tente de mettre la main sur la preuve qui le disculpera...

Le film est structuré par le metteur en scène avec son grand sens de la pédagogie: une première scène nous montre un couple dans une maison sur les bords de mer, se disputer. Un éclair illumine le visage de l'homme, affublé d'un envahissant tic. La séquence suivante nous présente le corps sans vie d'une femme, en maillot de bain, rejetée par les vagues. Le seul lien entre les deux scènes? La mer. Mais on reparlera de l'homme et de son tic, jusqu'au moment ou les héros tentent de le trouver dans un hôtel: un plan célèbre nous montre le personnage, en gros plan, dont les yeux clignent... Nous le voyons avant eux, ce qui va fournir du suspense, mais surtout nous sommes partie prenante, tant l'intrigue est claire. Les prouesses visuelles ne se limitent pas à ce fameux plan, en travelling, dans lequel un Hitchcock sûr de lui promène négligemment sa caméra, avant de cadrer sur l'orchestre, puis sur le batteur, puis sur ses yeux. il en profite, une fois qu'il a montré son regard, pour passer à son point de vue, et nous ajouter une deuxième source de suspense, puisqu'il voit les gens qui le cherchent, et se sait donc arrivé au bout de sa fuite... Enfin, la partie "aventures" du film permet à Hitchcock de déployer les grands moyens, avec ses chères maquettes, de train notamment, et de beaucoup s'amuser à faire courir ses personnages dans la jolie campagne Anglaise du Sud.

Cette Angleterre d'avant-guerre, Hitchcock nous la présente avec gourmandise, tant visuellement que dans le jeu complice des acteurs. Si Nova Pilbeam est assez efficace en Erica Burgoyne, on n'en dira pas autant de Derrick de Marney, qui est fonctionnel, mais aussi assez terne. Les seconds rôles sont tous excellents, comme souvent dans les films du maître à cette époque, et ils dressent un tableau de toute la société, avocat minable, bourgeois repus, vagabonds solidaires... Hitchcock reste l'un des meilleurs peintres de la classe ouvrière Anglaise.

Outre les thèmes souvent évoqués de la fausse culpabilité, d'un criminel qui ne soit qu'une personne très ordinaire -et très à plaindre: ce tic!!- on se réjouira de la façon dont Hitchcock fait reposer l'évolution entre les deux amoureux du film, en les faisant se toucher de plus en plus, mais également en reflétant à plusieurs reprises ces embrassades et contacts entre eux dans les yeux d'autres protagonistes: la tante d'Erica la surprend enlacée avec le jeune homme, puis à la fin le commissaire constate que sa fille est très à l'aise avec le suspect. Ainsi Erica Burgoyne a-t-elle pris son indépendance, vis-à-vis d'adultes dépassés par les évènements. Elle a gagné le droit de toucher, puis d'aimer un homme, et elle n'est plus cette innocente jeune fille un peu scout, un peu garçon manqué. Le titre Américain du film ne s'y est pas trompé: The girl was young met délibérément l'accent sur la jeune femme, au détriment de Derrick de Marney, il est vrai que c'est elle qui résout l'affaire et l'innocente. Donc tout ça, pour conclure, fait que même si le film est mineur, on en redemande...

 

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Published by François Massarelli - dans Alfred Hitchcock Comédie
4 août 2024 7 04 /08 /août /2024 21:57

Dans les années 30, à Londres, M. Verloc (Oskar Homolka) tient un petit cinéma de quartier, le Bijou Theatre, en compagnie de son épouse, une jeune Américaine (Sylvia Sidney) qui s'est installée à Londres en compagnie de son jeune frère (Desmond Tester). Mais Verloc n'est pas que le père tranquille qu'il parait être: il est un agent de l'ennemi, qui se livre à des actes de sabotage, en dépit de ses réticences... En effet, il ne souhaite pas être impliqué dans un attentat qui tuerait des civils. Il va lui falloir prendre une décision, pourtant, car son dernier acte de sabotage a mal tourné: il a réussi à priver tout un quartier de la ville d'électricité durant une bonne demi-heure, mais cela a surtout résulté en une joyeuse atmosphère festive dans les rues! Les supérieurs de Verloc réclament, cette fois-ci, du sérieux! Et ça va être difficile, car dans l'épicerie d'à côté, l'espion a repéré que Ted (John Loder), le brave vendeur de fruits et légumes, est en fait un détective de Scotland Yard, dont la mission est précisément d'espionner les agissements de Verloc.

Le film est situé entre Secret Agent (1935) et Young and innocent (1937). Il partage avec le premier cité une certaine amertume; de plus, les deux sont à l'origine d'une certaine confusion en dépit de leurs intrigues si dissemblables: Adapté d'un roman de Somerset Maugham, Secret Agent est parfois confondu avec Sabotage, qui est lui-même adapté d'un roman de Joseph Conrad intitulé... The secret agent! Pour couronner le tout, si Secret agent (Le film) a été exploité en France sous le titre (Idiot) Quatre de l'espionnage, Sabotage a quant à lui été gratifié dans notre pays du nom de... Agent secret! Ca ne s'invente pas...

C'est à Hitchcock et son épouse Alma qu'on doit le script, et ça se voit en permanence... Situé dans un quartier populaire de Londres, le film respire cette petite vie tranquille et pleine d'humour et de vitalité qu'Hitchcock a su toujours si bien transcrire dans ses meilleurs films Britanniques. Il est à la maison, en quelque sorte. Pourtant sous des dehors de divertissement populaire, Sabotage parle une fois de plus de morale, de culpabilité et de choix. Verloc n'est au fond qu'un pauvre bougre, un homme qui a choisi une voie malencontreuse dans laquelle il croit pouvoir définir des limites morales: mais il n'est qu'un saboteur, et va devoir assumer jusqu'au bout, dans une séquence qui fait froid dans le dos, en se rendant indirectement responsable de la mort de dizaines de personnes... dont Stevie, le petit frère de son épouse. C'est un choix qu'Hitchcock a dit souvent regretter, car disait-il une fois à Hollywood, "On ne tue pas un enfant". Pourtant c'est ce qui donnera le plus de sens au film... Et non seulement sur le personnage de Verloc, mais sur son épouse, tentée dans une magnifique scène de tuer froidement son mari, avant de se raviser puis de revenir à la charge... Son hésitation est la mesure de la tension morale du film: vengeance ou meurtre? De même, le brave détective Spencer a-t-il des notions assez élastiques sur a responsabilité de la jeune femme, et est prêt à jeter l'éponge et "regarder de l'autre côté".

Plutôt court et concentré, le film est aussi remarquable par son montage inventif. Hitchcock y a pris goût clairement, et l'utilise en virtuose dans tout le film, qui adopte un style volontiers dynamique et extravagant, en particulier dans deux scènes. Mais Hitchcock, qui sait surprendre le spectateur dès le début d'un film, recycle avec bonheur un truc de Fritz Lang (Spione) en ouverture: un sabotage a eu lieu, des policiers sont sur les lieux, et l'un d'entre eux demande "Qui a bien pu faire ça?"... Le plan suivant, sans attendre, nous montre le visage inquiétant de Verloc. Quelques instants après, celui-ci nous confirmera ce soupçon, puisqu'en lavant ses mains, il les nettoie du sable qui a servi au sabotage. Hitchcock est ainsi fidèle à deux principes: celui de clarté à l'égard du spectateur, et celui qui consiste à ne pas laisser de doute sur la culpabilité d'un criminel, car la recherche du coupable n'est décidément pas le sujet. Les deux séquences remarquables que je mentionnai plus haut sont d'une part celle qui voit le jeune Stevie se rendre avec une bombe (Il ne le sait bien sûr pas) vers Piccadilly Circus, alors que le public lui sait ce qui se trame. Hitchcock fait monter la tension d'une façon vertigineuse en utilisant avec brio les images de toutes les pendules de Londres! D'autre part, la scène, à table, du dilemme de Sylvia Sidney devant un Verloc qui a compris qu'elle souhaite le tuer est un modèle de suspense quotidien, situé il est vrai dans une cuisine, entre un mari et son épouse!

Si Sabotage est moins flamboyant, moins "fun" aussi que peuvent l'être les deux plus grands succès Anglais d'Hitchcock (The 39 steps, et A lady vanishes, les deux films qui lui ouvrirent toutes grandes les portes des studios Hollywoodiens), il est un jalon essentiel de la carrière du metteur en scène, à plus forte raison parce qu'il s'y livre pour la dernière fois à cette petite narration rigolarde du quotidien Londonien des quartiers de spectacles. Il a regretté toute sa vie semble-t-il le choix de montrer un acte de terrorisme qui emporte la vie d'un enfant, mais c'est sans doute le signe que son cinéma, désormais, est passé à l'age adulte, et que même un petit thriller apparemment sans grande envergure recèle dans son oeuvre des moments de vie intérieure effrayante qui nous rapprochent de la vérité: à l'heure où ce genre de crime se multiplie de façon alarmante, la méditation permanente d'Hitchcock sur la culpabilité, le crime, la morale, et la façon dont on est partie prenante dans le crime ou pas, me semble toujours plus pertinente.

 

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Published by François Massarelli - dans Alfred Hitchcock
4 août 2024 7 04 /08 /août /2024 10:16

Sur un paquebot qui fait route vers Singapour, le playboy Hugh Dawltry (William Powell) rencontre une jeune femme, Philippa (Doris Kenyon), qui ne se laisse pas approcher... Elle est en partance vers son mariage avec le médecin George March (Louis Calhern), un chirurgien tellement accaparé par son métier que très vite, Philippa repense à l'homme qu'elle a croisé...

C'est la deuxième incarnation de William Powell, après ses rôles de méchant à répétition au temps du muet; si le rôle de Philo Vance pour Paramount (trois films) allait précipiter une autre mutation de ses personnages, ce type de film dans lequel il incarnait un playoboy irrésistible allait quand même beaucoup marcher! Une formule qui est ici intéressante, car elle provoque un conflit interne entre le ton, délibérément léger, de comédie (le pauvre George, qui n'a rien compris aux aspirations sensuelles de son épouse, ou encore la petite soeur délurée interprétée sans grande imagination par Marian Marsh), et la sensualité de la fable exotique...

Une scène en particulier est frappante, et a donné lieu à une mise en scène très élaborée: délaissée une fois de plus dans un des lits jumeaux (!) par son mari, Philippa se laisse aller à une rêverie érotique, sur la terrasse de son bungalow, alors qu'à 100 mètres, le voisin Hugh Dawltry semble partager ce moment. Green a utilisé avec bonheur des maquettes pour créer un plan séquence qui montre la caméra s'éloigner d'elle pour le rejoindre lui...

Doris Kenyon, qui était dans le métier depuis un certain temps (elle a tourné pour Alice Guy en 1916!), est une intéressante héroïne pré-code, dont l'érotisme est réel. Dommage que sa carrière n'ait pas pu être relancée au delà de quelques rôles...

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Published by François Massarelli - dans William Powell Alfred E. Green Pre-code
2 août 2024 5 02 /08 /août /2024 16:15

The 39 steps étant la réussite -et le succès- que l'on sait, il est intéressant de voir Hitchcock battre le fer tant qu'il est chaud, avec un film adapté d'un roman de Somerset Maugham qui semble dans la même veine: espionnage, aventure, rebondissements, et étude très poussée du suspense... Comme le précédent, le nouveau film d'Hitchcock se paie en prime le luxe de partir d'une situation légère, avec une intrigue bien dans la ligne du genre choisi par l'auteur, avant de se diriger vers un drame amer, dont le pessimiste metteur en scène fait une réflexion très en avance sur son temps, sur le devoir, le meurtre, et les apparences trompeuses...

1916: Un auteur Britannique en vue (John Gielgud), engagé volontaire, apprend sa soi-disant mort à l'arrivée à Londres. On a décidé de le supprimer, afin de faire de lui l'agent idéal: il s'appelle désormais Richard Ashenden, et a pour première mission de se rendre en Suisse pour y mettre fin aux activités d'un agent Allemand. De cette mission dépend l'issue de la guerre au moyen-orient. Sur place, il est rejoint par un autre agent, un Mexicain (Peter Lorre) qui répond au surnom de "Général", coureur de jupons et spécialiste sans trop de scrupules de la mort violente; une surprise de taille attend 'Ashenden': il apprend à son arrivée à l'hôtel qu'il est marié, et rencontre en même temps qu'Elsa (Madeleine Carroll), son "épouse", un touriste Américain qui s'appelle Marvin (Robert Young), et qui courtise Elsa ouvertement. Les trois espions ne mettent pas très longtemps avant de découvrir un suspect potentiel en la personne d'un homme charmant (Percy Marmont), et marié à une Allemande... Le plus dur va être pour Ashenden, qui goute assez peu cet aspect de son travail, de supprimer l'espion.

Le film cesse de n'être qu'un simple divertissement, ou du moins de faire semblant de l'être, avec un épisode au suspense très appuyé: Le général et Ashenden ont réussi à pousser l'homme qu'ils soupçonnent à se porter volontaire pour une promenade dangereuse en montagne, et Ashenden va assister de loin, par le biais d'un telescope, au meurtre effectué par son complice; pendant ce temps, Elsa est restée en arrière, et discute avec l'épouse du supposé espion, en compagnie du chien de cette dernière, et de Marvin son éternel soupirant. Le montage alterne les deux lieux, et lie de façon inextricable la montée des trois hommes et l'inquiétude grandissante du chien, relayée par le visage d'Elsa qui se rend enfin compte de la situation... L'amertume manifestée par Ashenden est enfin montrée au grand jour, partagée par Elsa qui va pouvoir faire part à son "mari" de ses vrais sentiments. Pendant ce temps, l'inhumanité profonde de leur "ami" le Général apparaît de façon plus forte encore. Et comme bon nombre de ses futurs ennemis des héros, Hitchcock choisit de faire de son "méchant", l'espion recherché par les principaux personnages, un homme aimable, affable, foncièrement sympathique: simplement acquis à une autre cause. Le dégoût ressenti par Ashenden et Elsa est alors à son comble... L'espionnage sportif et bien propret se transforme en une découverte horrible de la nature humaine.

Mais le film se poursuit, vers une conclusion mi-figue, mi-raisin, qui évite autant de plonger dans le manichéisme que de renvoyer les protagonistes dos à dos. On y différencie Elsa et Ashenden, d'une part, et les Général et l'espion d'autre part, dans un accident qui ressemble à s'y méprendre à la main du destin: le train Allemand qui emmène tous nos protagonistes est en effet attaqué par l'aviation alliée... au milieu de la boucherie, seuls les deux héros en réchapperont. Une façon comme une autre de botter en touche, ce qui n'empêche pas Hitchcock de nous avoir gratifiés d'une belle leçon d'humanisme, à l'encontre du rire désarmant et diabolique du général lorsqu'il apprend qu'il a tué un innocent! En pleine montée des périls, Hitchcock montre que son attachement à la cause de la liberté ne se fait pas sans conditions, ni dans la confiance aveugle en l'idéologie dont se réclame son pays.

Pour finir, ce petit film mené tambour battant n'oublie pas de nous gratifier de l'humour typique de son auteur, qui s'amuse beaucoup en ouvrant sur une cérémonie funéraire se terminant par un des exécutants qui part en emportant un  cercueil vide... Les passages obligés de la Suisse, un exercice en utilisation des clichés auquel Hitchcock est passé maître, font qu'Ashenden et le général vont bien sûr mener leur enquête dans une fabrique de chocolat... Sans être aussi brillant que The 39 steps, ce film déséquilibré entre l'excellence de Lorre, la bonhomie de Robert Young, l'énergie de Madeleine Carroll d'un côté, et un Gielgud encore un peu transparent est une étape notable dans l'évolution d'Hitchcock.

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Published by François Massarelli - dans Alfred Hitchcock
1 août 2024 4 01 /08 /août /2024 21:43

Un cinéaste qui s'amuse à faire exactement ce qu'il aime, et réussit à partager son bonheur, que demander de plus? ce film, qui vient juste après le plus gros succès d'Hitchcock à l'époque (The man who knew too much, 1934), est une occasion inespérée pour le cinéaste de laisser son empreinte et de définir en 85 minutes sa vision du film d'aventures... A ce titre, c'est une réussite, et plus encore: un film-somme, qui résume à lui tout seul tout ce qui fait le Hitchcock Anglais.

Richard Hannay, un citoyen canadien vivant à Londres, fait partie du public d'un music-hall alors qu'un homme à la mémoire exceptionnelle présente son numéro, qui consiste en une série de questions du public auxquelles il apporte des réponses ultra-complètes. Un coup de feu est tiré, la foule prend la fuite, et dans la panique, Hannay se retrouve flanqué d'une mystérieuse inconnue, qui se présente sous le douteux nom d'Annabella Smith. Celle-ci est une espionne, travaillant pour le gouvernement Britannique, afin d'empêcher la fuite de secrets scientifiques. Les agents ennemis éliminent la jeune femme, mais cell-ci passe le flambeau à Richard Hannay, désormais poursuivi par des espions qui ne reculent devant aucune ignominie, et recherché par la police pour un meurtre qu'il n'a pas commis...

Qui est Richard Hannay? Le personnage interprété par robert Donat, qui se présente comme un Canadien alors qu'on ne lui a rien demandé (Il est le premier des gens du public à poser à Mr Memory une question pertinente: la distance entre Winnipeg et Montréal), n'a apparemment pas de métier, on sait juste qu'il vient d'emmênager... il a le profil d'un globe-trotter, une certaine intelligence pour l'aventure, il fume la pipe, a de l'humour, et le danger ne semble pas lui faire trop peur... Pour le reste, c'est une énigme, au même titre que le David (ou Allan, suivant les copies) Gray de Dreyer dans Vampyr. Il est un héros parfait, un vecteur de l'aventure et du drame, à l'image de son petit frère, le Roger O. Thornhill de North by Northwest. Sauf que ce dernier avait un métier (Publicitaire), une histoire (plusieurs fois marié)... Oui, bon: un publicitaire, c'est quelqu'un dont le métier est de faire du sens avec rien, les mariages se sont tous terminés en divorce, et le O de son nom représente, de son propre aveu, le vide. Bref, ces deux héros vont être pour Hitchcock les moyens idéaux de sortir le grand jeu des péripéties, tout en étant des "faux coupables" parfaits.

Donc, Richard Hannay doit se déguiser en laitier pour échapper à des tueurs, prendre un train pour échapper à la police, embrasser une belle inconnue (Pamela, qu'on reverra, est interprétée par la belle Madeleine Carroll) afin d'échapper à des inspecteurs qui fouillent un train, sortir d'un train en marche alors que celui-ci est sur un magnifique pont, se réfugier dans une ferme Ecossaise sise au milieu de nulle part, contacter des gens qui sont, surprise, les espions eux-mêmes, puis leur échapper, etc.. Passées les scènes d'exposition, qui laissent la part belle au mystère, à la noirceur et au meurtre (celui d'Annabella Smith, tout en impressions fortes, ne laisse aucune place à la logique: qui lui a planté ce couteau dans le dos, et comment?) mais prennent leur temps afin d'installer une atmosphère, Hitchcock passe à la vitesse supérieure, et enchaîne les morceaux de bravoure: c'est le film le mieux construit de sa carrière Britannique, grâce probablement à la poigne d'Alma Reville Hitchcock, d'ailleurs citée au générique. Pas une surprise, donc, de voir l'équipe de North by Northwest s'en inspirer. Si le suspense reste le maitre-mot du film, on a une solide dose d'humour, et de logique Hitchcockienne: le personnage de Mr Memory, qui possède une déformation professionnelle spectaculaire, meurt de ses réflexes professionnels, ceux-là même qui lui ont permis de se faire engager par une troupe d'espions... la visite de l'écosse, superbe et ultra-stylisée (une large partie du film se situe dans des montagnes qui ont tout de sinistre, et les landes désolées et les marais nocturnes sont également employés à leur juste valeur), inaugure la série des fausses "cartes postales" à la Hitchcock, qui le font utiliser avec humour toutes les images d'Epinal d'un lieu dans une narration dynamique. L'aventure pure, c'est aussi lorsque le héros s'adresse à l'homme digne de confiance qu'il est venu contacter et que celui-ci est en fait le méchant du film: la fameuse scène du doigt manquant est justement célèbre.

Bien sûr, Hannay et Pamela vont se retrouver, de façon totalement logique, collés l'un à l'autre, liés par une paire de menottes, qui les oblige à la promiscuité (Ah, la scène durant laquelle elle enlève ses bas, avec un Hannay qui laisse complaisamment sa main toucher sa peau...), mais aussi à tomber amoureux... les Ecossais du film sont sans doute caricaturaux, mais le couple formé par John Laurie et Peggy Ashcroft est inoubliable: ils sont les fermiers qui recueillent Hannay lors de sa cavale. Lui est une brute, ultra rigide et religieux, et elle est une citadine mal mariée, qui voit en Hannay une opportunité de romance pour quelques instants volés: elle aide le héros à s'enfuir, peu confiante en son mari dont elle sait qu'il fera tout pour empocher la récompense. Hitchcock réserve à ses deux acteurs des gros plans sublimes, filme leur masure sous toute ses coutures, se souvient du cinéma muet dans une séquence qui voit le mari soupçonneux observer sa femme et son invité, qu'il soupçonne de tentation adultère, à travers une fenêtre; aucun dialogue, juste des visages, des gestes, et le regard inquiétant de Laurie. La scène renvoie à Murnau et ses films "ruraux", par son utilisation d'un espace plein, de menues tâches (Peggy ashcroft ne prend pas une minute pour se reposer entre deux tâches à accomplir pour son tyran de mari), et ses plafonds bas. Le couple, antithèse du couple romantique formé par Hannay et Pamela, est un des points forts du film, sans doute l'aspect le plus noir, qui renvoie à The Manxman, The Ring  et leurs personnages de femmes mal mariées...

 

Au milieu d'un cinéma Anglais tiraillé entre cinéma populaire et cinéma ambitieux, donc entre Hitchcock et Korda, The 39 steps est le chainon manquant, tout comme Edge of the world de Powell fait la synthèse entre documentaire et drame. C'est une oeuvre beaucoup plus ambitieuse qu'il n'y paraissait. Il aura du succès, et on peut légitimement penser qu'il a contribué à cimenter la réputation d'Hitchcock en son propre pays, tout en installant la fausse idée qu'Hitchcock était un formaliste et rien d'autre. Or, le film possède beaucoup plus de substance que les pièces de théâtre filmées (Juno and the paycock) que les critiques de cinéma se bornaient à réclamer au metteur en scène... Il y a en Hannay une humanité, de par son inachèvement qui le laisse perméable à l'aventure, il ressemble à un Tintin en mieux, un Tintin à moustache et à pipe, qui est beaucoup plus distrayant parce qu'au lieu du capitaine Haddock, il a... Madeleine Carroll.

Le petit théâtre d'Alfred Hitchcock, qui se moque gentiment des voyageurs de commerce et des pasteurs, des politiciens aux discours tout faits, des braves gens qui posent des questions idiotes dans les music-hall populaires et des hoteliers trop confiants, est un établissement ou on aime à aller s'installer en quête de frissons salutaires. Et en prime, au milieu de cette aventure débridée, il installe un noir théâtre conjugal, de rencontre en baiser, de promiscuité nocturne imposée en confiance acquise, de rejet brutal en soudaine impulsion de prendre, tout simplement, la main de l'autre. Tout est bien qui finit bien? Non, car au fond de ce plan final en apparence idyllique, un homme meurt, ironiquement, parce qu'il a fait son devoir jusqu'au bout...

...Chef d'oeuvre? Oh que oui!

 

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Published by François Massarelli - dans Alfred Hitchcock Criterion
29 juillet 2024 1 29 /07 /juillet /2024 16:14

Piotr Illyitch Tchaïkovski (Odin Biron) était dès ses débuts considéré comme un génie, et c'était l'avis d'Antonina Milioukova (Aliona Mikhaïlova). Celle-ci s'est déclarée au compositeur en lui disant qu'elle se promettait à lui corps et âme, et le compositeur a accepté...

Ca aurait pu être le début d'une idylle ou d'un couple modèle, c'est en fait le début d'un enfer: une épouse aveuglée par son amour et son désir de se sacrifier à son mari, et de son côté un mari qui ne voit que trop bien qu'une femme ne lui inspire aucun amour, et que quelque soit la complicité de façade, il ne la désirera jamais...

Pour pouvoir survivre, l'un et lautre vont devoir accepter une séparation qui tournera au cauchemar pour Antonina, celle-ci ayant décidé de donner coûte que coûte des enfants à son mari.

Le film dresse un portrait féroce de la Russie, à travers cette figure mythique, cette statue du commandeur qui occupe finalement bien peu d'espace dans le film. Le titre ne ment pas, c'est bien d'Antonina qu'il s'agit, de son désir bien naïf pour un homme dont la bonne société ne pouvait dire publiquement qu'il était gay, de sa confrontation aux démons de son génie d'époux. Une confrontation qui prend fin lors d'une nuit de noce qui se termine par une abominable pulsion de strangulation...

Comment exister dans une société fondamentalement patriarcale qui fait que les femmes n'existent que comme des satellites de leur mari? Comment assumer devant ce qu'elle perçoit comme un abandon, son désir et sa volonté de maternité? Et quelle sera la trace publique du génie de Tchaïkovski? Tous ces thèmes sont explorés dans un film qui allie la rigueur des portraits du passé, des plans-séquences impressionnants, une tentation esthétique assez travaillée, et un onirisme un peu lourd qui prend parfois toute la place... La presse russe, aux ordres d'un dictateur qui refait l'histoire à sa guise en permanence, a été très critique. Je suppose que dans la version officielle, désormais, Tchaïkovski n'est plus autorisé à être gay... Ce film est donc à sa façon un acte de résistance.

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Published by François Massarelli - dans Musical
28 juillet 2024 7 28 /07 /juillet /2024 07:15

Cette fois c'est en 1969, et bien qu'il ait manifestement décidé d'assumer (...Enfin?) son statut de professeur d'université, Henry "Inidana" Jones semble avoir rangé pour toujours son chapeau et son fouet. Dépassé par les événements, notamment la mission lunaire dont tout le monde parle, ou le comportement assez peu orthodoxe de ses jeunes voisins qui font la fête en permanence, il a du faire face au décès de son fils (engagé au Vietnam) puis au départ de son épouse Marion, découragée par le glissement de son mari vers la médiocrité...

Bon, une fois lu ceci on ne peut s'empêcher de tiquer. Comment le film pourrait-il survivre à une telle exposition? 

C'est justement parce que ceci n'est pas l'exposition, que le film se tient plutôt très bien: un prologue juteux, et qui a bénéficié des techniques d'altération numérique, rajeunissant Harrison Ford de 30 ans, expose le sujet-prétexte, le Mac Guffin inévitable: de même que Raiders of the lost ark a besoin de son Arche, que The Temple of Doom se doit d'installer son intrigue de secte de cinglés, et qu'on a besoin d'établir la quête du Graal pour profiter de The last crusade (je laisse de côté le quatrième film, bien entendu), ici, il y a le Cadran "de la destinée", un objet conçu par Archimède)... Un ami défunt du professeur Jones avait participé avec lui à une lutte contre les nazis (bien sûr) pour récupérer cet objet mythique qui aurait des propriétés scientifiques particulièrement intéressantes... La fille de cet ami contacte Jones pour qu'il l'aide à retrouver l'objet, dont il ne possède qu'un fragment.

Bon, c'est chargé, mais comme d'habitude, le prétexte n'est finalement qu'un point de départ. Celui-ci est compliqué en soi, mais justifie l'échaffaudage! Et on retrouve des nazis déterminés à toutes les bassesses (bref, des nazis) pour obtenir ce qu'ils veulent, et un Jones râleur et conscient de ses limites liées à l'âge. Pas de serpents, cette fois, mais des anguilles, et bien sûr un contingent d'insectes bien répugnants et invasifs... 

Et surtout ça part dans tous les sens, ça explose, ça trahit, ça fait de la plongée, ça explore des caves... Et on verra Archimède, c'est promis. Le méchant du film est un magnifique nazi comme on les aime, interprété par le grand Mads Mikkelsen, qui neboude pas son plaisir...

En fait, tout est tellement huilé, que le film fonctionne à 100%; sans âme aucune, sans accroc, et sans le moindre génie, juste une efficacité diabolique. Privé de l'apport de Spielberg et Lucas, qui ne sont que "Producteurs exécutifs", c'est à dire pas grand chose, ce film est un exemple parfait de Canada Dry cinématographique: ça a la couleur de..., l'odeur de..., mais ce n'est pas... 

C'est tout bonnement distrayant, et bien fait, c'est toujours ça de pris.

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Published by François Massarelli
26 juillet 2024 5 26 /07 /juillet /2024 15:49

Les huiles arrivent,

les délégations qui comptent, comme son altesse royale le Prince de Galles, futur roi démissionnaire aux sympathies nazies,

Des potentats divers, variés, et qui se contentent de sourire, parfois à la caméra, parfois pas, d'un air gêné,

Puis des sportifs en chapeau, qui défilent en rangs de sardines, des gens venus d'un peu partout mais surtout du monde qui se respecte, les Etats-Unis, les Britanniques, le Canada, la Grèce,

La caméra à distance, on n'est pas encore l'objectif dans la narine, comme un siècle plus tard, 

Puis les jeux commencent,

Se déroulent,

Des jeux,

Encore des jeux,

Toujours des jeux,

Et le film se termine, sans qu'on puisse échapper à l'impression d'avoir vu le prologue le plus ennuyeux au monde,

un prologue

sans 

film.

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Published by François Massarelli - dans Navets ** Muet 1924
26 juillet 2024 5 26 /07 /juillet /2024 12:15

Tourné immédiatement après Die Augen der Mumie Ma, qui tranchait singulièrement sur sa production de comédie, ce nouveau film est une preuve supplémentaire de l'ambition de Lubitsch d'exister hors du genre qui l'a fait connaître, et d'étendre le champ d'action de sa mise en scène. Le résultat est impressionnant et lui donne raison...

Le film adapte le court roman de Prosper Mérimée, bien entendu: c'était dans l'air en cette fin des années 10, alors que la guerre se terminait... Rien qu'en 1915, il y avait eu trois adaptations: Celle de cecil B. DeMille (Paramount, avec Geraldine Farrar), celle de Raoul Walsh (Fox, avec Theda Bara), et... celle de Chaplin (A burlesque on Carmen) pour la compagnie Essanay avec Edna Purviance, un film qui ne sortirait qu'en 1916, et dont le pedigree reste sujet à caution (court métrage? long métrage?)... Autant dire que, comme avec Les trois mousquetaires, Carmen est devenu une spécificité cinématographique à part entière, dans laquelle les metteurs en scène prennent ce qui leur permet de faire du cinéma attractif. En gros, la femme fatale, le conflit entre devoir et amour, le désir (dont Carmen est une personnification puissante), et les inévitables clichés de l'espagne, les Gitans, la Corrida... et la "Cat fight" dans les ateliers de la fabrique de cigares!

Pola Negri est une Carmen glamour à souhait, avec cet étonnant équilibre entre la canaillerie et la sensualité qui a fait sa réputation. Si la mission de Lubitsch était en ce qui la concerne de l'auréoler du statut de star par chaque plan, chaque action et chaque scène, alors c'est réussi. Harry Liedtke, solide acteur rompu aux excentricités de son metteur en scène, se prête au jeu en interptrétant un Don José qui se plie aux clichés le concernant, victime sans cesse des manioulations, désirs et caprices de sa maîtresse. 

En réduisant le champ de l'intrigue (seul Feyder, à ma connaissance, restituera à José sa dimension de héros tragique en lui donnant une histoire et par là-même une âme, en en faisant un fuyard de la cause basque, dans sa version de 1926) aux passages obligés et largement couverts par l'opéra de Bizet, Lubitsch achève de réaliser un film soigné, à la mise en scène très précise, ultra-lisible, et qui semble prendre les devants: certes, l'Allemagne se prépare à vivre des instants terribles, mais le cinéma national est prêt, semble-t-il dire, à prendre sa part au concert des nations. C'était bien vu, car c'est précisément ce type de film (avec aussi Madame Du Barry tourné l'année suivante) qui tapera dans l'oeil des studios Américains, qui ne manqueront pas de faire venir le grand metteur en scène...

 

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Published by François Massarelli - dans Ernst Lubitsch Muet ** 1918