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2 octobre 2015 5 02 /10 /octobre /2015 15:33

Il y avait un malentendu autour de Krzysztof Kieslowski, que ce film peut peut-être nous aider à écarter... ou à défaut alimenter: lors de sa découverte par l'intelligentsia Européenne, le cinéaste Polonais a tout de suite représenté un étendard pour plusieurs écoles, et il était de bon ton de lui attribuer toutes les vertus, tous les messages, mais surtout de faire de lui un compagnon de route des opposants Polonais du temps du communisme, notamment de Solidarnosc, tout en étant un porte-parole des Catholiques Polonais. Entre 1977 et 1988, il a en effet beaucoup fait tourner ses films autour de la période trouble de la fin des années 70 et du début des années 80, de l'arrivée de l'état d'urgence et de la montée en puissance de Jaruzelski qui allait précipiter la répression, mais aussi affaiblir considérablement l'image du Parti aux yeux du monde entier. Et Le Hasard, critiqué par le Parti et censuré de toute part, pouvait presque passer pour un pamphlet politique... Ajoutons à cela le Décalogue de 1988, ces dix films qui tournent autour des dix Commandements, et l'image d'Epinal d'un résistant catholique (Il ne croyait pourtant pas en Dieu, de son propre aveu) était née, avec la possibilité pour la presse Franco-française de se saisir enfin d'un cinéaste à sa mesure, avec les articles complètement bidons qui vont avec... Je ne cite pas de magazines, vous les reconnaîtrez.

Or, d'une part pour bien comprendre le metteur en scène, il s'agit de rappeler deux choses: premièrement, Kieslowski aime les séries, en particulier s'il peut s'adonner à ce petit jeu d'accumuler les résonances et contradictions internes, c'est son péché mignon pour parler de l'humain. Le Décalogue, avec son arrière fond vaguement religieux, est la preuve que l'artiste souhaitait surtout parler... de la Pologne, pas vraiment de Dieu. Et sinon, Kieslowski est à la base un documentariste objectif, qui n'avait de cesse à ses débuts que de peindre l'univers tel qu'il était sous ses yeux. C'est exactement ça, Le hasard: une série de trois possibilités pour un être humain suivant les circonstances de son entrée en gare: il attrape son train, il le rate ou il prend la décision de ne pas lui courir après, et la suite sera différente à chaque fois. Le cinéaste nous montre donc les trois destins possibles d'un homme. Engagé dans le Parti, résistant ou simplement entre les deux, Witek aura, de toute façon, des ennuis... Mais Kieslowski se refuse à juger, il nous laisse à notre propre interprétation, dans un jeu stimulant avec le spectateur qui va ramasser les liens entre les trois histoires d'une même personne amenée à choisir trois voies si radicalement opposées. Il en ressort le portrait d'une humanité malade de ses propres contradictions, et si le film a été censuré, c'est surtout pour le portrait édifiant que le metteur en scène fait de la violence policière, ainsi que par la représentation d'une société corrompue dans laquelle chacun triche, composant avec un pouvoir auquel personne ne croit.

Le film est passionnant, mais si noir: on le voir lors d'un final glaçant, lorsque la dernière histoire, celle qui est la plus positive finalement, se termine sur une note d'espoir qui... Mais voyez plutôt le film, qui fera des petits: les dix films du Décalogue (1988), les deux héroïnes de La Double vie de Véronique (1991), et bien sûr les trois films de la trilogie tricolore Bleu (1993), Blanc (1993) et Rouge (1994).

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Published by François Massarelli - dans Krzysztof Kieslowski Criterion
23 septembre 2015 3 23 /09 /septembre /2015 17:07

Oublions le film de De Palma, cet infâme brouet de mauvais gout, et intéressons nous à Scarface, le seul, l'unique, le vrai: le film de gangsters de Hawks, produit par Howard Hugues, comme toujours sur plusieurs années. Si je ne pense pas que le film mérite son actuel statut tant vanté par la publicité en mal de facilité (Le "meilleur film de gangsters de tous les temps", allons donc, et The public enemy, alors?), il est plus que remarquable, par l'art de la transgression dont Hawks fait preuve, mais aussi par l'étonnant dosage de comédie, de tragédie et de drame qui est ici à l'oeuvre...

Le principal lieutenant de Johnny Lovo, l'étoile montante de la mafia Italienne, s'appelle Tony Camonte, et il est très précieux, parce qu'il est efficace et qu'il aime ça. Lorsque le film commence, il est à l'oeuvre, assassinant le principal concurrent de Lovo. Mais une fois celui-ci à la tête des familles Italiennes, alors que le conflit menace avec les Irlandais, Camonte se prend à rêver d'accéder à la place de Lovo, qu'il juge trop mou et trop prudent... Il convoite non seulement la position enviable, mais aussi le style de vie et la petite amie de son patron, et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes de gangsters si Camonte n'avait un sérieux talon d'Achille en la personne de sa turbulente jeune soeur Francesca, qui va précipiter sa chute...

Le propos de Hugues, avec ce film au pedigree aussi riche que celui d'un film de Selznick, était essentiellement de faire une concurrence impitoyable à la Warner, qui triomphait avec The public enemy et Little Caesar. Pour le milliardaire, son film ne pouvait être que plus actuel, plus brûlant, et bien sur plus sensationnel que les films de la firme de Burbank. Ironiquement, on trouve beaucoup de scènes dans Scarface qui jouent à la fois le rôle d'indiquer la relation entre ces histoires de tueries et l'actualité urbaine de ce début de décennie, mais aussi de souligner le rôle parfois ambigu joué dans la presse pour informer sur ou glorifier les gangsters... Mais beaucoup de ces séquences sont des ajouts visant à détourner la censure, ce qui ne l'a absolument pas empêchée de tomber à bras raccourcis sur le film qui n'en demandait pas tant. Et ce qui me frappe, c'est bien sûr le ton, ce côté picaresque de la vie quotidienne de ces monstres qui passent leur temps à s'entretuer; un aspect qu'on ne trouve ni chez Le Roy, ni chez Wellman. Hawks s'est d'ailleurs beaucoup amusé à brouiller les pistes et à demander à Paul Muni de jouer son "Scarface" en grand enfant. Il n'a pas oublié sa préoccupation du travail et du professionnalisme, et nous montre le gang des Italiens comme une entreprise dans laquelle l'ascenseur social existe, et bien sûr comme un lieu de travail qui requiert des outils perfectionnés: dans une scène, en pleine fusillade, Camonte s'avise que lui et ses copains sont attaqués par des fusils mitrailleurs, il n'aura de cesse d'en avoir un à son tour!

Ensuite, bien sur, il est fascinant de constater à quel point Hawks (Secondé, sans qu'on puisse y voir la moindre indication de la proportion de cette co-direction, par Richard Rosson), qui clama toute sa vie n'avoir aucun style et aucun talent pour la mise en scène sophistiquée, est un menteur: dans Scarface, il brille de tous ses feux, par un rythme endiablé, des plans-séquences hallucinants qui annoncent Scorsese et ses propres histoires de gangsters, et un goût pour les motifs. Le plus évident est ce jeu avec les X (Allusion bien sûr à la cicatrice qui lui barre le visage), sous toutes les formes, dans le décor ou en ombres, qui annoncent le plus souvent les meurtres perpétrés par Tony Camonte. Les idées géniales fourmillent et donnent à ce film dans lequel les balles pleuvent plus encore de paradoxale légèreté...

Al Capone, pour finir, n'avait que deux frères, dont un qui lui a survécu jusqu'aux années 70, et non une soeur... Cela ne l'a pas empêché de se reconnaître en Camonte. Pas un hasard, car depuis la présence d'une cicatrice voyante sur son visage, jusqu'à sa conception de l'auto-promotion à coup de flingues, en passant par son manque total de peur et de scrupules, le personnage de matamore sous-éduqué, d'origine Italienne, est un décalque de Capone, qui nous fait presque oublier les différences physiques entre muni et son modèle. Bien sur, Capone, lui, n'a pas plongé en raison de l'attachement excessif qu'il avait pour sa jolie soeur, mais en raison de problèmes d'impôts. Plus efficace et moins glamour, mais il faut reconnaître que ce quasi-inceste qui nous est narré loucherait plutôt vers une version pervertie du gangster, une idée qui sied bien à l'esprit tortueux de Hugues. Hawks appréciait l'idée, qui lui semblait ressortir de la tragédie classique, ce qui détourne évidemment le sens du film vers le baroque. Peut-être aussi appréciait-il de travailler avec Ann Dvorak, qui est comme d'habitude exceptionnelle. Quoiqu'il en soit, ces turpitudes n'ont pas empêché Capone d'aimer le film, et on raconte même qu'il en aurait possédé une copie...

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Published by François Massarelli - dans Pre-code Howard Hawks
19 septembre 2015 6 19 /09 /septembre /2015 16:23

T.S. Garp est né d'une étreinte atypique: en 1945, sa mère Jenny (Glenn Close), une infirmière désireuse d'avoir un enfant mais peu encline à s'encombrer d'un mari, a littéralement violé un soldat à l'agonie, en profitant de son érection permanente. Ca a sans doute contribué à l'achever tout en adoucissant sa fin, mais pour Jenny, ça lui a apporté un fils. Né sous cette étoile peu banale, Garp (Robin Williams) aura à coeur d'évoluer dans la vie en constituant une famille aussi normale que possible. Il écrira aussi, et sera confronté à l'étrange destin de sa mère qui elle aussi écrira, mais elle connaîtra le succès avec un pamphlet féministe...

Dès l'énoncé des circonstances étranges de la procréation de Garp, racontée par jenny à ses parents outragés (Jessica Tandy et Hume Cronyn dans une scène très drôle par son décalage), plusieurs des thèmes et des fils rouges de l'oeuvre nous apparaissent en pleine lumière: le lien fort entre le sexe et la mort, bien sur, pour commencer, mais aussi la filiation, avec cette obsession de Garp de s'inventer un père qui ne soit pas un légume dont sa mère aurait profité... Les échos à cette entrée en matière embarrassante seront nombreux dans le film, mais il y aura aussi d'autres entrelacs et d'autres thèmes, en particulier une confrontation forte entre hommes et femmes, vues sous un angle inédit, Garp étant confronté au succès féministe des écrits de sa mère d'une part, et à une étrange société féministe, qui pour rendre hommage à une victime d'un viol dont la langue a été coupée (Amanda Plummer), se mutilent en imitant son handicap. Et il y a le cas de Roberta (John Lithgow), un ancien joueur de football devenu transsexuelle, qui va être la grande amie de la famille.

On est surpris par les façons dont le romancier John Irving, auquel George Roy Hill a confié l'adaptation de on propre best-seller, joue avec les résonances et les échos: ainsi, une scène cristallise le rapport compliqué qu'aura Garp avec son épouse Helen (Mary Beth Hurt): quand ils sont tous deux étudiants, elle le surprend recevant une fellation par une jeune femme qu'il connait depuis longtemps, et vers la fin viendra un écho lorsque qu'une petite gâterie buccale se transformera en drame à la faveur d'un accident qui'l était tout à fait possible de voir venir... Le film fonctionne ainsi au gré de balises dont le public doit se saisir au passage, dans un élan tragi-comique inédit et décidément très engageant.

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Published by François Massarelli - dans Comédie
13 septembre 2015 7 13 /09 /septembre /2015 15:28

...Et donc nous allons prendre congé de Douglas Fairbanks avec ce film, certes mineur, mais c'est au moins une bonne nouvelle de se dire que la dernière rencontre de l'acteur avec son public ne se sera pas faite sur un film aussi indigent que l'était son Robinson! C'est à l'initiative de Korda que Fairbanks a incarné pour lui un Don Juan vieillissant, car le réalisateur producteur voulait prolonger les succès de ses dernières productions, dont son Private life of Henry VIII. Une bonne idée, et avec Fairbanks, un film qui ne pouvait pas laisser indifférent...

Mais le public a boudé la chose, trop sophistiquée, trop spirituelle pour attirer le public. Et avec un vieil acteur dans le rôle d'un vieux séducteur, le jeu de miroirs devenait peut-être trop cruel. C'était d'ailleurs le but poursuivi, de permettre à Don Juan d'admettre sa vieillesse, avant de le voir se retirer pour vivre tranquillement une vie plus saine, et sans doute plus tendre, avec son épouse légitime (Benita Hume) après avoir flirté avec toute la gent féminine (Dont Merle Oberon, excusez du peu)... Mais ce qui reste de ce film, et qui a du demander plus de courage à Fairbanks que tous les bonds dont il était coutumier, et qui sont d'ailleurs fort peu nombreux dans ce film, c'est bien sur la scène durant laquelle Don Juan, que tout le monde croit mort, devient la risée de toute la ville en montant sur scène pour arrêter la représentation d'une pièce qui ne lui rend pas justice. Personne n'acceptera de le reconnaître, et... On lui dira en face qu'il est trop vieux, fini, passé.

Le film, derrière un humour vaguement coquin, est surtout empreint de cette impression pour le personnage principal d'avoir quelque peu passé la date de péremption, et lui qui a passé sa vie à courir après le succès, puis a tout fait pour être oublié, a sans doute trop bien réussi.

 

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Published by François Massarelli - dans Alexander Korda Douglas Fairbanks Criterion
12 septembre 2015 6 12 /09 /septembre /2015 23:20

Tempête dans une conscience: le septième juré dans un procès pour meurtre, semble refuser avec acharnement l'idée majoritairement acquise dans la ville de Pontarlier, selon laquelle l'accusé, Sautral, un homme bohème et de moeurs légères, ami intime si-vous-voyez-ce-que-je-veux-dire de la victime, une jeune femme un peu trop insouciante qui a été retrouvée étranglée, serait inévitablement coupable. C'est que sa culpabilité, dure à prouver mais facile à envisager, arrangerait toute la bonne société, qui ainsi fonctionnerait à merveille. Alors si il étonne voire scandalise tout le monde, tout le monde reconnait à Grégoire Duval, le pharmacien qui joue contre son camp, un courage hors du commun, une sagacité inattendue et une énergie pour débusquer la vérité qui n'est pas si courante sur les bancs d'un jury d'assises. Mais ce que le spectateur sait, en revanche c'est que Duval n'est pas seulement intimement convaincu de l'innocence de Sautral, mais qu'il sait qu'il n'a pas commis le crime: c'est lui, le pharmacien, qui a tué la fille, parce qu'il avait commis la bêtise de la trouver prenant un bain de soleil sur les bords du lac, nue, et qu'il s'est imaginé pouvoir lui voler un baiser...

Duval est interprété par Bernard Blier, l'acteur fétiche de Lautner, et c'est sa voix qui au départ brise le silence de la scène dominicale qui ouvre le film. Les premières images nous montrent le lac dans la brume, et l'atmosphère de quiétude frileuse. on voit sans trop y faire attention de nombreux détails des activités de quelques protagonistes. On voit Blier, installé à une terrasse de restaurant, qui se lève, fait quelques pas, et voit la fille. La suite est rapide, sèche et expéditive. Juste après le meurtre, vient la voix off de Duval, qui dans un premier temps tente le déni, avant de chercher intérieurement (En retournant vers le restaurant dont personne ne l'a vu s'éloigner) des excuses, des circonstances atténuantes, voire des bonnes raisons d'avoir fait ce qu'il a fait... Mais quelques jours plus tard, il va devoir se rendre à l'évidence: ce qu'il a fait est un meurtre, et d'une certaine manière toute la bonne société locale est complice, par cette odieuse assurance d'une société cadenassée dans laquelle la morale est jugée par une minorité de bien-pensants...

Outre Blier, dont le pharmacien est lucidement juge et partie dans cette charge anti-bourgeois, c'est souvent à Maurice Biraud que Lautner et son dialoguiste Pierre Laroche confient les missiles les plus efficaces, mais ce qui ressortira de ce film est sans appel, en particulier grâce à la garce interprétée par Danièle Delorme, mais aussi au procurer incarné par Francis Blanche: force doit rester à la bourgeoisie et si l'un d'entre eux a commis un meurtre, il vaut mieux ne pas l'ébruiter. Et si sa conscience le chatouille, c'est embarrassant qu'il tente de se racheter...

On l'aura compris, si ce n'est pas une comédie, Le septième juré serait plutôt un drame caustique dans lequel la sobriété du jeu est de rigueur. Tout le monde ici est d'ailleurs exemplaire, sauf peut-être Jacques Riberolles dans le rôle de Sautral, qui a du mal à interpréter subtilement son personnage de bouc émissaire... Lautner s'essaie déjà à quelques expérimentations de mise en scène esthétique mais discrète avec la complicité de Maurice Fellous, qui le suit depuis plusieurs films, et ils captent à merveille la frilosité de Pontarlier, une ville choisie par Blier qui la connaissait bien... Et tout ce petit monde, sous la houlette de Lautner qui se livrera souvent à l'exercice sur le ton de la rigolade avec son ami Audiard, porte l'art de la charge anti-salauds à un rare degré d'intelligence, mais avec beaucoup, beaucoup de vitriol.

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Published by François Massarelli - dans Georges Lautner
12 septembre 2015 6 12 /09 /septembre /2015 18:07

Dans son roman Hearts of darkness, Joseph Conrad imaginait le périple d'un homme parti en chercher un autre, et qui en remontant le fleuve Africain au bout duquel il sait qu'il trouvera M. Kurtz, va découvrir l'horreur de la perte de l'humanité, et mettre sa propre santé mentale en danger de succomber à son tour à la cruauté et à la barbarie. Le livre, paru en 1899, sacrifie bien sûr à l'inévitable racisme ambiant, en décrivant la perte d'humanité de Kurtz comme la contagion d'un lieu barbare, dans lequel vivent des hommes qui pour l'occidental de cette fin de siècle n'a rien d'humain, mais le message, lui, est fascinant, et résonne donc de façon superbe dans le film sur le Vietnam de Francis Ford Coppola. Et à ce sujet, enfonçons le clou, le film n'est ni un pamphlet anti-guerre du Vietnam, ni bien sûr une déclaration d'amour à l'une des plus grosses conneries jamais tentées par les gouvernements Américains successifs (Le film le rappelle, du reste, car comme le dit un protagoniste, si l'intrigue est située après 1968, la source des conflits est à trouver dans les tripatouillages effectués en Indochine sous Truman, lorsque les Américains ont encouragé la création du Viet-Minh)...

Non, si il ne faut pas croire Francis Ford Coppola, spécialiste des formules publicitaires, quand il dit 'Mon film c'est le Vietnam', ce qui ne veut rien dire, il faut rappeler que la genèse du projet, qui était en pleine guerre déjà prévu pour être une adaptation du roman de Conrad, prévoyait une collaboration entre John Milius au scénario, George Lucas à la réalisation et Coppola à la production! Les trois mousquetaires, qui avaient tous échappé à la conscription, voulaient même tourner leur film en plein conflits! Mais au-delà de la présence oecuménique de Coppola, grand showman, Lucas apportait un point de vue sinon gauchiste, en tout cas réfractaire à la guerre et plutôt progressiste, alors que Milius était (Et est toujours) un homme qui se situe très à droite, et leurs opinions respectives sont encore bien présentes dans le film tel qu'il est aujourd'hui...

Avec le capitaine Willard, parti s'enfoncer sur un fleuve en pleine jungle Vietnamienne, pour récupérer (Ou éliminer) le colonel Kurtz, devenu un fou dangereux à cause de cette guerre, le propos se clarifie et permet d'incorporer dans le film une vraie réflexion qui dépasse le simple champ du 'pour' ou 'contre' le conflit, qui n'en finissait pas de gangrener la politique Américaine de la fin des années 60 à la fin de la guerre. on est ici, à suivre le point de vue d'un homme dur, endurci par tous ses échecs et doté d'une mission quasi-suicide, croisant toute l'absurdité des conflits, mais aussi de la survie au jour le jour dans un quotidien sans aucune constante (On y croise des bunnies de Playboy, amenées à grands frais des USA, mais qui se prostituent contre de l'essence afin de pouvoir rentrer chez elles, des Français qui tentent de maintenir leur niveau de vie colonial en rejetant la responsabilité des conflits sur la terre entière, des Vietnamiens aguerris, capables de faire des attentats suicides au milieu d'une attaque de cavalerie aéroportée particulièrement musclée, un colonel fou furieux qui ne bronche pas lorsqu'un obus explose à deux mètres de lui et qui bien sûr charge avec ses hélicoptères au son de Wagner...), et enfin de la façon dont la sauvagerie s'insère, aidée bien sur par la proximité des conflits, par la jungle mais aussi par les drogues qui bouffent le cerveau. Et Willard et 'ses' hommes, le capitaine du bateau "Chief", le cuisinier, l'ado et le surfeur constamment en trip, vont en remontant le fleuve, remonter le temps, croisant les Français coincés dans les années 50 avant d'arriver à Kurtz et sa folie antédiluvienne.

Je pense que si les techniciens et acteur qui ont accompagné Coppola aux Philippines seraient peut-être un peu dur avec moi sur ce sujet, il n'empêche que la décision du producteur de reprendre le film et de le diriger seul était la bonne, car il fallait à un tel film la démesure, le sens quasi-opératique, et le sens génial de l'improvisation dont Coppola dispose à la sortie de ses deux Parrains. Il fallait aussi une vision, qui puisse faire corps avec celle de Willard, et à ce titre, la relation entre Coppola et Sheen est l'un des nombreux facteurs de réussite de ce chef d'oeuvre, que je continue à préférer en version longue car à mon sens, la longueur que d'aucuns jugent excessive rend justice à la folie humaine qui nous est décrite, avec ses nombreuses digressions, qu'elles soient cocasses, douloureuses, ou... ennuyeuses. La scène de la plantation, marquée en particulier par les abominables accents des acteurs, donne en particulier bien le ton. Elle est irritante, mais elle propose à la fois le repos du guerrier, et peut-être le fond du problème, en montrant quasiment les fantômes des coloniaux, qui ont cru devoir s'approprier une terre, et qui vont mourir de la défendre sans véritable raison. Et le film, du haut de ses 3 heures et 16 minutes (Si on omet le générique car le film commence et se termine, selon le voeu de Coppola, sans que jamais il ne soit fait allusion à son titre ou à ceux qui l'ont réalisé...), sans vraie fin et sans vrai début (Avec dès la première minute la chanson des Doors, qui nous assurent que "This is the end"...) ressemble bien à une chef d'oeuvre: démesuré, et si délicieusement imparfait par son inachèvement, ce qui est dans le monde de froideur et d'efficacité technocratique qui est le nôtre un gage de pur génie.

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Published by François Massarelli - dans Francis Coppola Guerre
5 septembre 2015 6 05 /09 /septembre /2015 18:04

Sold at auction fait partie d'une série oubliée et malchanceuse de courts métrages qui n'ont eu aucun succès, effectués afin pour le studio d'Hal Roach d'aborder la transition entre la domination d'Harold Lloyd et le départ de celui-ci. Snub Pollard, le comédien qui est en vedette, avait en effet été la co-vedette de Lloyd dans une série de films, mais on ne saurait les confondre, tant le style favorisé par Pollard est distant de celui de son ex-partenaire: absurde, basé sur des gags créés avec amour par de doux dingues qui ne reculent devant rien: a des années-lumières de la patiente et délicate construction de comédies basées sur la vie tranquille et la civilisation urbaine de Californie, chers à Lloyd...

On connaît sans doute mieux Charles Parrott sous le pseudo de Charley Chase, mais quand on sait que qu'il a finalement été amené à prendre le créneau vacant de Lloyd dans le studio, on est surpris de le voir aux commandes d'un tel film... Mais le fait est que Chase, réalisateur, était attiré par le surréalisme, ouvert aux gags les plus indignes, et le résultat, eh bien, lui donne raison:

Pollard est employé par hasard par des commerçants qui l'utilisent pour faire des démonstrations (Parfois violentes) de leurs articles, et il en a un peu marre de prendre des coups. Il obtient un jour de mener une vente, mais celle-ci va tourner à la catastrophe: les meubles à vendre seront confondus avec ceux d'une autre maison, et le propriétaire des meubles qui n'étaient pas à vendre, un policier irascible (James Finlayson), ne prendra pas ça très bien...

Ca sonnerait presque normal dit comme ça, mais le scénario a été conçu par cadavre exquis, et les idées les plus saugrenues s'enchaînent avec génie! Chase utilise des truquages photographiques, les images qui dégoulinent, par exemple, de l'animation (Une escadrille de moustiques vindicatifs) ou encore des ralentis; Pollard quant à lui ose tout, et se retrouve en poursuite juché sur un piano, conduisant une baignoire dans laquelle un homme se lave, ou se faisant tellement amocher qu'il en est propulsé littéralement à 10 mètres... L'espace de deux bobines, le studio de Roach mélange son fond raisonnable et ses intrigues charpentées avec l'anarchie propre à Mack Sennett. Ce film jugé comme l'un des plus idiots de la période par ses zélateurs, est aussi l'un des plus réjouissants. Et si l'on vote un jour pour le court métrage le plus jouissif de toute l'écurie Hal Roach, il pourrait bien avoir mon vote...

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Published by François Massarelli - dans Muet Comédie Charley Chase
29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 10:00
The Knick (Steven Soderbergh, 2014)

La frontière entre télévision et cinéma est en train d'exploser... On n'en est plus à cette époque durant laquelle le travail à la télévision était pour un metteur en scène un purgatoire, une voie de garage ou un dernier recours avant la fin; les budgets sont maintenant impressionnants, le succès devient mondial, et la 'sortie' d'une série est orchestrée comme le furent les blockbusters depuis si longtemps. La qualité, enfin, est au rendez vous, et les metteurs en scène s'affichent sans aucun complexe: Barry Sonnenfeld a dirigé le pilote de Pushing Daisies, ainsi qu'un autre épisode; Bryan Singer en assumant la mise en scène de plusieurs épisodes de Dr House, a défini le style visuel de la série de façon durable, et aujourd'hui les réalisateurs se demandent (Terry Gilliam, David Fincher, Jane Campion) si il n'y aurait pas mieux à faire, en terme de créativité et de liberté, à la télévision qu'au cinéma. Certains ont déjà sauté le pas: Campion (Top of the lake) et Fincher (House of cards) ont déjà lancé leurs séries. Soderbergh a fait plus encore: il a réalisé pour Hbo/Cinémax (Après avoir annoncé qu'il arrêtait son métier de cinéaste, incidemment...) une saison entière de The Knick, soit dix épisodes de 50 minutes... C'est peu étonnant en réalité quand on connait la réputation du metteur en scène pour le travail économique, une règle sacro-sainte en télévision: il tourne vite, demande peu de prises à ses acteurs, les enveloppe dans un environnement de travail qu'ils aiment, et en prime est son propre monteur et son propre directeur de la photo...

Mais The Knick saison 1, avec sa thématique liée à un environnement de travail précis, et sa galerie de personnages qui ont tous des enjeux contradictoires, est aussi un grand film Soderbergh, qui ne dépare absolument pas dans la filmographie du monsieur: il concerne une série d'intrigues fictives dans un lieu qui ne l'est pas, le Knickerbocker Hospital de New York, en 1900; s'y croisent le Dr John Thackery (Clive Owen), un chirurgien surdoué qui doit au début de la série succéder à son grand ami le Dr Christiansen, qui s'est suicidé suite à plusieurs échecs d'opérations. Thackery est cocaïnomane pour tenir, mais il va devenir difficile de se procurer à cause de la réquisition par l'armée des stocks de drogue, afin de subvenir aux besoins militaires dans la guerre aux Philippines. L'administratrice de l'hôpital, Cornelia Robertson (Juliet Rylance), est confronté à un dilemme: son mariage imminent risque en effet de la priver de sa participation à la cause de l'hôpital, auquel elle consacre sa vie. Elle tente d'aider le Dr Algernon Edwards (Andre Holland) à s'intégrer; malgré son talent indéniable on ne veut pas de lui, car il est noir, et New York en 1900 et loin d'être un modèle d'intégration. Le Dr Gallinger (Eric Johnson), en particulier, est très remonté contre celui qu'il ressent comme une menace, mais va avoir fort à faire à la maison, avec le décès de sa fille unique, et la crise de folie dans laquelle la perte va précipiter son épouse Eleanor (Maya Kazan). D'autres ennuis, des peines de coeur, des tromperies, des adultères et des stratégies diverses se mettent en branle dans une oeuvre dense et filmée au plus près de l'humain,dans un environnement qui ressemble bien à une vision de New York au tournant du siècle, rythmée par les petits arrangements avec la loi, la présence de la mafia, et la pauvreté du quartier dans lequel l'hôpital est situé, au grand dam d'ailleurs de bien des membres de son conseil d'administration...

Sans aucun compromis, Soderbergh capte donc une fois de plus les allées et venues des protagonistes de son film, en installant avec douceur les intrigues. Les manipulations et autres stratégies sont bien sur légion, mais on a le temps ici d'y déceler des raisons, toutes profondément humaines: ainsi, on apprend à connaitre des personnages qui révèlent par leur humanité un côté attachant, parfois inattendu, ainsi Soeur Harriet (Cora Seymour), une solide religieuse catholique Irlandaise, qui a pris sur elle d'aider les femmes de la ville à se débarrasser de leurs grossesses... moyennement une modeste participation aux bonnes oeuvres de l'hôpital. Elle est aidée par un ambulancier, Tom Cleary (Chris Sullivan), lui aussi irlandais, qui augmente ses revenus de multiples façons: en détroussant les cadavres, mais aussi en spéculant sur les accidents des uns et des autres, afin d'être le premier ambulancier sur place... Mais l'intrigue principale de The Knick est bien sur la façon dont une structure hospitalière pas forcément richissime, dont le conseil d'administration n'est pas des plus progressistes (Un ecclésiastique y dit, sans aucun scrupule, que de laisser un hôpital dans une zone pauvre n'encourage pas l'effort chez les déshérités, et que de dispenser des soins gratuitement est une erreur humaine, car elle encourage la facilité), s'adapte au progrès. Le choix de placer l'intrigue en 1900 est bien sur symbolique d'un tournant de siècle, qui voir l'hôpital construit en peine révolution industrielle, faire face aux progrès de la médecine, de la chirurgie (Une partie essentielle de beaucoup d'épisodes concerne la façon dont l'équipe de chirurgiens se livre à une concurrence effrénée avec les autres sites hospitaliers, par exemple, et il est beaucoup question de tester de nouvelles approches), mais aussi et surtout de la société: la prostitution, la drogue, l'adultère, la psychiatrie, et surtout l'intégration des minorités, qu'ils soient Noirs, Irlandais, Juifs ou Hispaniques, sont au coeur de cette très belle réalisation pour la télévision, qui est dores et déjà programmée pour une seconde saison...

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Published by François Massarelli - dans Steven Soderbergh Télévision
29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 09:34

Depuis fort longtemps, Soderbergh s'est surtout consacré à trois domaines: les stratégies humaines, qu'elles soient légales, illégales, inter-personnelles, émotionnelles ou que sais-je encore, d'une part. Ainsi George Clooney dans Out of sight est-il un malfrat qui va sciemment multiplier les contacts avec la femme qu'il a rencontrée, qui travaille pour la police, et celle-ci de son côté va choisir les moments officiels, et les moments "off" entre eux... Soderbergh s'intéresse aussi, bien sûr, à la mise en scène, la stratégie calculée en grand, afin de manipuler ou perdre quelqu'un, et d'amener les protagonistes d'un film, les spectateurs du même film, d'un point A à un point B. Les films dans lesquels il a poussé cette thématique à son comble, sont les trois films Ocean's 11, 12 et 13: il y est en permanence question de faire bouger les choses, de façon imperceptible, dans l'optique d'un résultat qui sera bon pour la collectivité. La mise en scène, pour le réalisateur Soderbergh, est aussi interne à un script, n'est pas que l'affaire de ceux qui font le film! Avec Side Effects enfin, comme avant lui avec Erin Brockovich, Traffic, The informant et Haywire, le metteur en scène s'attaque à un troisième domaine, celui de la corporation, vécue de l'intérieur. Il y a des précédents magnifiques, notamment Hawks, qui aimait tant filmer les hommes au travail... Ici, on retrouve cette curiosité pour les stratégies complexes de manipulation, liées à un environnement professionnel particulièrement inattendu, et même deux: la psychiatrie et la médecine d'une part, et la spéculation pharmaceutique d'autre part...

Martin Taylor (Channing Tatum) sort de prison, où il a été enfermé pour un délit d'initiés. Il retrouve son épouse Emily (Rooney Mara) qui l'a patiemment attendu, mais les retrouvailles tournent bien vite à une constatation affligeante: Emily va mal, et a du mal à s'adapter à une nouvelle vie. Elle entre en dépression, et sous les conseils de son psychiatre, le sémillant Dr Banks (Jude Law) elle va commencer à prendre des médicaments, en particulier un anti-dépresseur en vue, conseillé par le Dr Siebert (Catherine Zeta-Jones) une ancienne psychiatre d'Emily que Banks a contactée. Les épisodes de comportement erratiques se multiplient, et la jeune femme finit par poignarder son mari dans une crise de somnambulisme...

Avec son mélange toujours aussi excitant de jeu d'acteurs intense et aussi naturel que possible (On le sait, Soderbergh n'est pas du genre à multiplier les prises, gardant une certaine fraîcheur à la performance), et de mise en scène dans l'instant, avec caméra au poing, Soderbergh nous dévoile l'information au compte-goutte, dans un montage trompeur, qui fait ressortir le plaisir lié au genre qu'il explore. Side effects n'est donc pas un film à message, mais une plongée dans un univers cohérent, dont Rooney Mara et Jude Law font un formidable dédale de manipulations, dont au final nous pourrons retirer les conclusions qui nous arrangeront le plus: Soderbergh fait-il le procès de l'industrie pharmaceutique, celui de la médecine, celui de la spéculation? Réponse à la fin de ce film qui se plait à nous manipuler dans tous les sens, et comme d'habitude montre de quelle façon l'humain avance: en trichant. Le film pourrait n'être qu'anecdotique, mais on s'accroche à son fauteuil.

 

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Published by François Massarelli - dans Steven Soderbergh thriller Rooney Mara
29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 09:28

Ce film est le premier des longs métrages réalisés par Taylor après la fin de son travail muet avec Harold Lloyd, et hors de l'influence du comédien, on sent le metteur en scène parfaitement à l'aise dans la comédie légère, aidé par Beatrice Lillie, une actrice qui aurait pu faire concurrence à Chaplin et Keaton sur bien des points. Le film est délicieux, Chaplinien aussi dans sa politesse, et son refus d'une fin trop facile. Jack Pickford joue avec une conviction rare les hommes-objets, mais le show, c'est Lillie, femme à tout faire d'une troupe de théâtre qui se rêve actrice jusqu'au jour ou elle va jouer le rôle de sa vie... dans la vraie vie. A consulter les sites, articles et autres archives consacrés à Beatrice Lillie, on reprend souvent l'affirmation péremptoire d'une sorte de proximité évidente entre elle et Chaplin, et c'est vrai que la sûreté de son geste, son timing, son sens du comique la rapprochent de lui, mais à mon sens, la façon dont elle joue sur l'émotion exprimée sans aucunement la souligner, avec cette étrange mais fascinante impassibilité, et la raideur de son corps, elle renvoie finalement plus à Keaton, en tout cas à une comédie physique essentiellement... Et en vérité, ce film rare mais précieux renvoie au théâtre, à la performance permanente, et à un espace troublant de la vie d'un acteur, une zone perméable dans laquelle la vie et l'art, finalement, se confondent un peu...

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Published by François Massarelli - dans Muet Sam Taylor 1926 *