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22 juin 2015 1 22 /06 /juin /2015 18:13

Bergman a-t-il fait exprès de raconter à qui voulait l'entendre, à l'occasion de la sortie de ce long film, qu'il faisait ses adieux au cinéma? peut-être, peut-être pas, il était aussi menteur qu'affabulateur. Et c'est aussi l'un des sujets de Fanny et Alexandre, justement. Et puis il y a les correspondances troublantes entre ce film-somme et sa propre vie... Tant de films de Bergman tournent autour de la nécessité du théâtre, ou des arts qui s'y réfèrent. Justement, la famille Ekdahl est une famille liée au théâtre depuis belle lurette, et lorsque le film commence, ils fêtent Noël, en bons Suédois, même si on n'imagine pas qu'ils aient passé un temps très constructif à l'église.

On est fort large d'esprit dans cette famille, où l'une des belles-filles de Mme Helena Ekdahl, la tendre grand-mère qui mène tout ce beau monde a pris l'habitude (Comme le faisait Helena en son temps du reste) de tolérer les aventures nombreuses de son mari, parfois menées sous ses yeux... Les enfants Ekdahl ont pris l'habitude de fêtes joyeuses, durant lesquelles les adultes s'intéressaient parfois à eux, pour une séance de théâtre de marionnettes, parfois pour un feu d'artifice fait de flatulences... Mais pour Oscar Ekdahl, le directeur du théâtre familial, c'est la fin de la route. Il décède quelques jours après, sur scène, laissant une veuve, Emilie, et deux enfants, Alexandre et la petite Fanny. Après quelques semaines, Emilie annonce à ses enfants qu'elle va se remarier avec l'évêque Vergerus (Jan Malsmjo), qui s'est si bien occupé d'elle depuis les funérailles qui ont été l'occasion de leur rencontre. Vergerus est dur, strict, sévère, fanatique et austère, mais il ne sait pas encore qu'avec Alexandre, il va avoir du mal...

Je me suis toujours demandé pourquoi la petite Fanny était ainsi invitée à partager le titre, tant la présence d'Alexandre (Bertil Guve) sur le film était écrasante. Par bien des égards, il est avec Helena Ekdahl (Gunn Walgren) le principal point de vue dans ce film riche en péripéties... Celles-ci sont très proches de la vie de Bergman, qui me semble ici régler ses comptes avec son propre père. Bien sûr la vie riche et réjouissante des Ekdahl, des gens qu'on ne peut absolument pas accuser d'austérité, ne correspond pas à l'enfance qu'a vécu Ingmar Bergman, peut-être sont-ils par contre la famille idéale que ce grand amateur d'arts narratifs, depuis toujours passionné par les planches s'est a posteriori inventé... Né en 1918, Bergman n'a pu connaître la même vie que le jeune Alexandre, né sans doute environ en 1895, mais la maison de Vergerus se rapproche sans doute de ce qu'a connu le cinéaste chez son père, qui était pasteur protestant, et dont les mémoires de son fils ont révélé qu'il était un soutien du nazisme!

Une trace de cet aspect se retrouve à travers la présence d'Isak Jacobi, un ami d'Helena (Et sans doute un ancien amant), traité lors d'un épisode de "Sale juif au nez crochu" par Vergerus, alors qu'Isak venait chez l'évêque pour tenter de récupérer les enfants. Le choix d'ancrer son film sur un début avec fête familiale, Noël qui plus est, permet à Bergman de donner à voir tout le sel d'une enfance, en une soirée marquée par tous les petits détails familiaux qui refont surface lors de ces interminables repas, dont les enfants sont les premiers à s'absenter pour vivre, tout simplement, dans le moment, et en jouir afin d'emmagasiner un maximum de souvenir pour plus tard! Et quel contraste entre la maison Ekdahl, ses pièces innombrables, ses escaliers, ses couleurs, et l'austérité blanchâtre du "Palais Vergerus", avec ses barreaux aux fenêtres...

Le film est long, et doublement: d'une part, la version internationale, sortie en salles en 1983, contient ses 189 minutes bien pesées, mais surtout, Bergman l'avait aussi monté pour la télévision en une version de 312 minutes, soit plus de cinq heures... Pourtant cette chronique familiale riche et bigarrée, qui permet bien sûr à Bergman de montrer en Alexandre un double convaincant (Passionné par l'art, le mensonge, et bien sûr hanté par les fantômes comme un héros Shakespearien), un gamin à la vie intérieure effrayante, est sans doute le film le plus grand public de son auteur.

 

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Published by François Massarelli - dans Scandinavie Criterion Ingmar Bergman
22 juin 2015 1 22 /06 /juin /2015 17:38
Black Hawk down (Ridley Scott, 2001)

Sorti en 2001, en décembre plus précisément, il semble difficile de dissocier ce film de la folie patriotique confuse et propice à tous les délires les plus dangereux qui accompagnait alors les effets immédiats de l'attaque du World Trade center. C'est pourtant un hasard malencontreux qui a rassemblé l'attaque terroriste et le film, même si on imagine que le très droitier producteur Jerry Bruckheimer a pu de son côté faire lui-même l'amalgame. Mais rappelons les faits tout d'abord: à l'origine, se trouve un fiasco militaire des plus catastrophiques, tellement honteux que personne ou presque n'en parlait plus. Dans le pays où encore aujourd'hui, on est persuadé que la guerre du Vietnam s'est soldée par un match nul, on n'aime pas perdre. En 1993; en Somalie meurtrie par la famine, l'O.N.U et quelques troupes Américaines et Pakistanaises étaient présentes alors qu'une junte militaire extrémiste semait la terreur et empêchaient la distribution de nourriture. En l'absence de provocation directe à l'encontre des troupes de pacification, celles-ci ne pouvaient opérer. Les décideurs Américains ont pris la décision de frapper, en enlevant le leader des terroristes, Mohammed Farrah Aidid, mais le raid a vite dégénéré en bataille rangée, au cours de laquelle plus de mille personnes vont trouver la mort.

Le film est basé sur l'enquête de Mark Bowden, un journaliste fasciné par cette affaire passée inaperçue ou presque, et Jerry Bruckheimer a décidé de produire le film afin de célébrer l'esprit de corps des militaires Américains. Il a eu la bonne idée de faire appel à Scott, un metteur en scène politiquement neutre qui est passé comme chacun sait expert dans la re-création esthétiquement forte de mondes cohérents et saisis dans leur globalité, en plus d'avoir un flair prononcé pour l'action spectaculaire. Du coup, on se retrouve presque avec... deux films!

D'un côté, le fiasco est conté en termes héroïques, qui ne sont pas sans parler le film Air Force de Howard Hawks (1943), qui montrait la façon dont les soldats d'un bombardier en vol lors de l'attaque de Pearl Harbor prenaient les choses en main, et faisaient simplement leur métier (Le grand thème de Hawks, bien sur). Ici, dès qu'il est clair que la bataille est mal engagée, les militaires font corps avec efficacité, ce qui finit par donner au film un ton vaguement douteux. Après tout, les 19 Américains morts doivent-ils avoir tant de priorité sur les mille Somaliens (De tous les camps) qui ont péri? Le chauvinisme habituel gangrène un peu trop ce film...

Mais de l'autre côté, Scott, qui n'a jamais tellement goûté ce type de réflexe patriotique, s'est permis quelques messages subliminaux, et se borne pour le reste à tenter de raconter le film comme Bowden l'a fait, en montrant seconde après seconde le chaos qu'ont traversé les protagonistes. Les scènes coupées présentes sur les DVD démontrent que la production a atténué un aspect du film qui tendait à charger le général responsable de l'attaque, pour se concentrer sur les héros, mais dans l'ensemble, la narration minute après minute des péripéties est un tour de force, dont Scott se tire avec une certaine objectivité. Pas Bruckheimer, qui depuis a assumé avec plomb et sans-gêne le militarisme crétin (Pléonasme, je sais) du film. Et de toutes façons, il est clair que tout film de guerre, qu'il la dénonce ou la glorifie, trouvera chez les imbéciles fascinés par les batailles un écho favorable: voir à ce sujet Saving Private Ryan, The Thin Red Line, Apocalypse Now, ou Full Metal Jacket.

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Published by François Massarelli - dans Ridley Scott
21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 10:15

The insider est inspiré de faits réels: licencié d'un poste doré dans l'industrie du tabac, un scientifique scrupuleux, Jeffrey Wigand (Russell Crowe), est prêt à faire des révélations sur les mensonges de ses ex-patrons, et donner une interview dans la prestigieuse émission de CBS news, 60 minutes. Pour l'occasion, il est caché par Lowell Bergman, le producteur de l'émission (Al Pacino). Evidemment, le parcours va être semé d'embûches, avec des menaces de mort anonymes à l'égard de Wigand et sa famille, les menaces légales diverses, grâce aux armées d'avocats dont dispose la puissante industrie du tabac, mais aussi des menaces internes à CBS qui craint les éventuelles retombées judiciaires, et une menace importante sur Wigand dont l'épouse Liane (Diane Venora) n'est pas prête à assumer la pression qui pèse sur elle, son mari, et leurs deux filles...

Du début à la fin, Mann a choisi de tourner son film comme un thriller d'action, en prenant au départ deux intrigues qui vont se rejoindre au bout d'une vingtaine de minutes: d'un côté le quotidien parfois extraordinaire des producteurs d'une émission d'investigation pointue, qui amènent parfois un vieux renard de journaliste comme Bergman à rencontrer un terroriste pour préparer une interview dans des conditions plus que dangereuses, de l'autre le couperet du licenciement sur l'instable et souvent mal-à-l'aise Wigand. C'est lorsque Bergman va fouiner dans l'industrie du tabac, qu'il aimerait tant afficher à son tableau de chasse, que les deux fils vont pouvoir se nouer ensemble. Et comme Mann l'a déjà fait avec Heat, l'histoire est beaucoup une confrontation, entre deux hommes que la vie a rassemblé, mais qui n'ont pas grand chose pour être copains, mais aussi entre deux univers qui n'ont rien en commun: le quotidien de Wigand est fait de renoncements, de retranchements, et de lutte contre tout ce qu'il a en lui: une certaine violence devant toute contrariété, l'instabilité émotionnelle, alors que Wigand est un fonceur, qui aime à provoquer le conflit dans sa recherche de la vérité... Ou du spectaculaire. Mann reprend d'ailleurs l'idée de Heat, de souligner chez les deux hommes, par leur quotidien, la différence entre eux: l'un (Bergman) est ancré dans son mariage solide, bien que ce ne soit pas le premier, l'autre (Wigand) est encore en lutte pour se faire accepter par son épouse après des années erratiques. La confrontation fera, bien sur, des étincelles.

Très vite, on s'en rendra compte, l'industrie du tabac n'est plus qu'un prétexte pour démonter point par point les stratégies, de la presse comme des compagnies, légales ou illégales, transparentes comme manipulatrices. La menace sur Wigand est filmée comme dans un film policier, par un metteur en scène sur de ses effets et de sa technique, et c'est du grand art. Les acteurs sont bien plus sobres que dans les autres films de Mann, ce qui est un atout (Pas de fusillade géante ici, ça change un peu, pourrait-on dire!), et même Pacino réussit à se retenir, ce qui est plus que notable! Plongée intégrale dans un monde de corruption, de manoeuvres et de manipulation en tous genres, The insider est un film fascinant sur les mécanismes de l'information, un grand drame humain, qui ne peut pas laisser indifférent.

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Published by François Massarelli - dans Michael Mann
17 juin 2015 3 17 /06 /juin /2015 11:41

Le samedi soir, pour une famille modeste aux Etats-Unis en 1921, c'est le soir du bain; on s'apprête à sortir, et on se fait beau, et on en profite pour faire les ablutions de la semaine, car il n'y a pas de petites économies... C'est donc de classes sociales qu'il sera question ici, dans un film qui est clairement une comédie, plus souriante en effet que The affairs of Anatol, que Male and female aussi, dont Saturday night prolonge la réflexion, mais en laissant le spectateur à ses propres conclusions. Rappelons d'abord que dans le film de 1919, une famille Anglaise aisée s'échouait sur une île déserte, et les bourgeois étaient désormais à la merci du bon vouloir de leur domestique qui lui savait se débrouiller et devenait ainsi l'homme le plus important, une inversion des rôles qui ne survivait évidemment pas au retour au bercail. Un constat amer? Pas tant que ça puisque le domestique pouvait trouver un nouveau départ en s'installant aux Etats-Unis, un territoire égalitaire entre tous... C'est donc aux Etats-Unis que se situe Saturday night, qui raconte l'échange entre une petite blanchisseuse (Edith Roberts) qui a rêvé de luxe toute sa jeunesse durant, et une riche héritière blasée (Leatrice Joy) qui a des notions romantiques, souhaitant trouver l'âme soeur, et de partir vivre dans le dénuement et la simplicité. Le film adopte dans son introduction le ton d'un conte de fées modernes, via des intertitres comme souvent envahissants: dans la vie moderne, il n'y a pas de fées, donc pour toute transformation d'une Cendrillon, il faut compter sur soi-même, ou sur le destin.

Soyons juste, il n'y a peut-être pas de bonne fée, mais certains épisodes de ce film renvoient quand même un peu à la magie: c'est parce que l'escalier de service est encombré d'une domestique qui prend toute la place que Shamrock la blanchisseuse tente de passer par la maison, et va déclencher une série d'événements qui vont la mener à se marier avec le fils (Conrad Nagel) de la richissime famille qui lui confie son linge. Et parmi les événements en question, c'est parce qu'ils se sont trouvés accidentés ensemble que le chauffeur Tom McGuire (Jack Mower) va s'enhardir et embrasser sa patronne Iris Van Suydam, alors qu'elle est évanouie: au réveil, comme par enchantement, elle est désormais amoureuse... Les deux couples vont se marier chacun dans leur coin, et tot le monde va avoir le plus grand mal à s'adapter. On peut aussi assimiler Elsie (Julia Faye), la soeur du riche Richard, à une mauvaise fée tant elle ne va pas prendre de gants pour mener la vie dure à sa belle-soeur venue du peuple... Le film va, au travers de gaffes, catastrophes et preuves flagrantes de l'impossibilité des deux femmes à s'adapter à leur nouveau milieu, tenter de prouver qu le mélange est impossible, et donc, la morale est assez ouvertement "Chacun chez soi". Dans un premier temps, on pourrait râler, et interpréter cette conclusion comme un renoncement des idéaux démocratiques rendus possibles dans le passage en Amérique, dans Male and female trois ans auparavant. Mais le point de vue ici, et la sympathie des auteurs, et par là-même du public, sont acquis à Shamrock et Tom, qui ont, finalement, la belle vie.

DeMille simplifie considérablement la mise en scène, qui reste néanmoins dynamique, et le metteur en scène, comme si souvent, s'essaie à des ruptures de ton assez inattendues, comme cette idée d'abord un peu saugrenue mais qui s'avérera payante, de passer une fois de plus par l'épreuve du feu, comme il l'a déjà fait pour Joan the woman, et comme il le refera dans The road to yesterday et dans The godless girl. Un incendie qui forcera chaque protagoniste à choisir son camp, à montrer qui est véritablement son âme soeur. Donc si Borzage ou Capra seront foncièrement l'un et l'autre plus à l'aise avec ce type de film dans leurs carrières respectives, on se réjouit de voir l'aristocrate DeMille s'en tirer si bien avec un film essentiellement dédié à célébrer son public populaire...

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Published by François Massarelli - dans Cecil B. DeMille Muet 1922 *
17 juin 2015 3 17 /06 /juin /2015 07:41

Coppola n'était pas prévu pour réaliser le film, au départ un projet du producteur Robert Evans. Mais devant la montée alarmante du budget, réalisant que ce film ne pourrait se faire raisonnablement que dans les mains d'une personne compétente, il a fini par demander à Coppola de prendre les rênes. C'est cocasse, quand on connait la réputation du metteur en scène considéré comme un dépensier fou par tant de producteurs, mais il était après tout l'un des "script doctors" engagés par Evans pour reprendre le matériau brut de Mario Puzo. Prenant la relève à la dernière minute, Coppola va transformer le film en une production Zoetrope typique, extravagante, coûteuse, mais aussi souvent impressionnante.

C'est au son de la musique de Duke Ellington, plus précisément de East St-Louis Toodle-Oo, qui ouvrait toutes les prestations de l'orchestre, que le film commence. Située au beau milieu des années 20, à Harlem, l'intrigue tourne autour du célèbre club, tenu par la pègre et réservé à la clientèle blanche, bien que le spectacle y soit exclusivement noir. Nous y suivons essentiellement deux fils narratifs, qui sont assez peu liés entre eux; d'une part, Dixie Dwyer (Richard Gere), cornettiste blanc, devient plus ou moins homme à tout faire pour un gangster qu'il a sauvé d'un attentat (James Remar), puis tombe amoureux de la maitresse de ce dernier (Diane Lane); d'autre part, le danseur Sandman Williams (Gregory Hines) est engagé au Cotton Club pour y travailler en duo avec son frère (Maurice Hines) déjà dans la place, récolte un succès phénoménal, se sent pousser des ailes, et va tenter de conquérir la belle chanteuse Lila (Lonette McKee). Le tout se déroule sur une toile de fond largement dominée par la guerre entre les gangs, qu'ils soient Irlandais, juifs ou ou Italiens...

La musique, l'intrigue: le film oscille en permanence entre ces deux pôles. La production a compris qu'on ne pourrait faire l'impasse sur Duke Elligton et consorts, et la décision a été prise de recréer au plus près le répertoire des orchestres de l'époque. Les Washingtonians de Duke Ellington ont bien sûr la part belle, et le son des plus belles chansons entendues au Cotton Club leur rend parfaitement hommage: The Mooche, Doin' the new low down ou bien sûr le magnifique Mood indigo, sont reproduits de façon experte sous la responsabilité de John Barry. A cette volonté de recréer la musique, le film ajoute une série d'allusions à la culture de l'époque, à travers un certain nombre de grands noms qui sont aperçus, clients occasionnels du Cotton Club: si la première vedette aperçue est Duke Ellington dans les coulisses du club, on passe ensuite à Gloria Swanson, puis on verra Charles Chaplin ou encore James Cagney (un aspect atténué dans la version longue, curieusement). Avec ces ancrages plus ou moins adroits dans la période, le film devient une chronique des années 20 et 30, dont le passage du temps est parfois appuyé grâce à des montages typiques de la période, mélange de musique et de bouts de films spécifiquement tournés pour l'occasion; le passage du temps, de la prohibition au gangstérisme, du muet vers le parlant, de Duke Ellington premier orchestre résident, à Cab Calloway, enfin de la prospérité à la crise, est ainsi rendu avec logique et rigueur.

Pourtant, The Cotton Club possède une intrigue bien ténue, dont les vignettes se succèdent à une rapidité parfois alarmante: afin de coller à l'évocation culturelle du lieu, la musique se glisse partout. Dixie Dwyer est ainsi l'un des fils rouges; s'il ne sera jamais un gangster, contrairement à son frère Vincent (Nicolas Cage), le personnage joué par Gere va les côtoyer précisément grâce à son talent musical, car comme le modèle du personnage, Bix Beiderbecke, Dixie joue du cornet avec finesse, et du piano aussi. Mais ici s'arrête la comparaison, puisque "Bix", alcoolique, ne survivra pas longtemps aux années 30, alors que Dixie devient lui une vedette à Hollywood. Mais afin d'insister sur le réalisme, la décision a été prise (Par Evans ou Coppola, je ne saurais le dire) de laisser Gere jouer du cornet pour de vrai. Une bonne idée quoi qu'il en soit, qui participe à ce côté "ressenti" de la période, qui est si présent dans le film. Pourtant, si on parle de réalisme, l'évocation du Cotton Club, reconstruit avec adresse en studio, et lieu d'un maelstrom de scènes et d'anecdotes toutes plus pittoresques les unes que les autres, irait plutôt vers une poétisation à outrance, avec des trucs qui soulignent en permanence l'idée d'une narration légendaire: le point de vue, éclaté entre plusieurs protagonistes, le style visuellement très inspiré du cinéma de la fin du muet et des débuts du parlant (Le film - version courte - s'ouvre sur un iris, les éclairages sont très travaillés, jusqu'à cette scène romantique durant laquelle le dos nu de Diane Lane s'orne d'un tatouage inspiré de Man Ray, et la couleur renvoie un peu aux teintes irréelles du Technicolor 2 bandes utilisé entre 1920 et 1935)...

Et ce qui finit par devenir le sujet central du film, c'est bien sûr la division raciale paradoxale soulignée par le Cotton Club, vecteur géré par les blancs pour une clientèle blanche, de la musique et de la culture Noire: dans ce film, non seulement les Noirs et les Blancs sont séparés par cette ligne pas si invisible, à la fois ethnique et sociale, mais plus encore: les gens se définissent par rapport à un groupe: mafieux ou pas, tous les protagonistes sont issu d'un groupe précis: "le Hollandais" Schultz, authentique mafieux qui va devenir le protecteur embarrassant de Dwyer, son principal collaborateur Juif, les Irlandais Frenchy, Madden (Propriétaire historique du Cotton Club, interprété avec le génie qui le caractérisait par Bob Hoskins) ou Dwyer, ou encore Bumpy Rhodes (Lawrence Fishburne) le chef de la mafia noire, qui monte de façon irrésistible au fur et à mesure de l'évolution du film. Ainsi, The Cotton Club devient la chronique des années noires, d'une période difficile dans laquelle seul l'art (Danse, musique, même le cinéma) permet de briser la ségrégation; en témoigne le clin d'oeil de "Dixie" devenu une star, qui revient au Club et salue avec chaleur Sandman Williams (Première et unique interaction entre les deux protagonistes d'intrigues différentes dans la version courte, mais la version longue leur crée plus de liens). Ils sont tous deux artistes, et tous deux ont évolué dans les coulisses des drames opératiques de la mafia. Lila, la belle chanteuse café au lait, est d'ailleurs chanceuse, de son propre point de vue, car elle s'est rendue compte que sa couleur lui permet parfois de se faire passer pour blanche (le verbe approprié portait ce sens en Anglais: to pass), et elle peut, elle seule, évoluer dans la société à tous les niveaux. De leur côté, les deux frères Williams choisissent de jouer le jeu, en devenant strictement de grandes vedettes noires.

Mario Puzo, Coppola, on ne peut pas s'étonner que le spectre du Parrain hante un peu ce film bouillonnant; la façon dont Coppola supprime certains personnages, par exemple, ou la constante représentation de la mafia, qui semble n'avoir aucun quotidien au-delà des visites fréquentes du Cotton Club, des autres boites de nuit,des Speakeasies ou des soirées. La suppression groupée de la bande de Dutch Schultz, par exemple, se déroule sur fond de musique étourdissante, reflet fascinant mais bien sûr totalement baroque d'un film qui a décidé de ne pas choisir, entre évocation culturelle magnifiée, et évocation historique.

Le film, enfin, ressemble beaucoup à One from the heart, dans le constant mélange entre musique festive, fascination de la période, et intrigue. D'une oeuvre de commande, Coppola qui ne voulait plus rien avoir à faire avec le cinéma grand public, a fait un film très personnel, qui lui ressemble définitivement. Il en a aussi fit un succès, mais pas suffisamment: quatrième sur l'année 1984 au box-office, The Cotton Club aurait du faire bien plus pour rentrer dans ses frais extravagants.

Film rare voire maudit aujourd'hui, c'est un témoin de deux époques: les années 20 évidemment, et les années 80 dans toute la splendeur et la décadence de la surenchère cinématographique... La version allongée rendue publique en 2019 prolonge en fait le mystère d'un film qui trahit tellement la fascination d'une période et sa musique pour le metteur en scène, qu'elle en devient le principal sujet...

 

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Published by François Massarelli - dans Francis Coppola
16 juin 2015 2 16 /06 /juin /2015 16:44

Michael Ramsay (Milton Sils) néglige son épouse (Anna Q. Nilsson), et celle-ci est très tentée de répondre aux avances de l'intrigant "M.Jaromir" (Theodore Kosloff); ele ne sait pas que celui-ci est en réalité le roi en exil d'un petit pays européen en ébullition. De son côté, Tillie, la fille des Ramsay (Pauline Garon) souhaite conquérir le coeur d'un anthropologue réputé mais ô combien distrait (Elliot Dexter). Les cinq vont se retrouver mêlés dans un maelstrom de coups de théâtre sentimentaux...

Ce film date de la période située, dans la carrière de DeMille, juste entre son fameux et si embarrassant Manslaughter, dans lequel il laisse la morale de pacotille l'emporter sur l'art, et sa première version de The ten commandments. Adam's rib (Ne pas confondre avec le merveilleux film de Cukor portant ce même titre) est un mélange étonnant, extravagant, mais surtout décevant et bien mal fichu, de tout ce qui fait DeMille: un sujet moderne, une vraie interrogation sur la pérennité de l'amour conjugal, un soupçon de comédie, une réflexion sur le rêve Américain, un épisode loufoque faisant référence à une époque mythique (Ici, une préhistoire de carton-pâte se substitue avec humour mais aussi une certaine insistance la sempiternelle allusion biblique), et des tonnes de prêche moralisateur et sexiste sont mélangés dix bobines durant. Le film possède aussi une séquence dans un musée, avec deux amoureux et un squelette de dinosaure, qui aura une descendance intéressante, puisque Hawks s'en inspirera pour son film Bringing up baby. DeMille continue à se raccrocher à ses comédies de 1918 à 1920, mais le film s'en éloigne aussi, comme le faisaient Male and female et The Affairs of Anatol, sans vraiment convaincre. Dans Anatol, après tout, certes DeMille divaguait, mais au moins il adaptait Schnitzler. Maintenant, il se repose entièrement sur les délires de Jeanie McPherson: trop de salade tue le saladier...

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Published by François Massarelli - dans Muet Cecil B. DeMille Navets 1923 *
15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 11:08

Trois marins ont une permission de 24 heures à New York, une ville merveilleuse, mais qu'ils ne connaissent pas encore. Ils décident de faire de cette journée un souvenir mémorable, mais par où commencer? En prenant le métro, ils voient une affiche à l'effigie d'une New-Yorkaise, et se méprennent: ils s'imaginent qu'elle est une grande vedette, et Gabey (Gene Kelly) tombe instantanément amoureux d'elle. Avec ses copains Chip (Frank Sinatra) et Ozzie (Jules Munshin), il se met en quête de la belle Ivy Smith (Vera Ellen). En chemin, les trois vont aussi faire la connaissance de Hildy (Betty Garrett), chauffeur de taxi et amoureuse en un clin d'oeil de Chip, et croiser dans un musée d'anthropologie le regard de Claire (Ann Miller) qui développe aussitôt un penchant pour le faciès néo-pithécantropesque d'Ozzie... Ils vont aussi faire pas mal de bêtises, déclencher quelques ennuis, et bien sur, trouver Ivy Smith; mais celle-ci n'est pas celle que Gabey croit.

Premier film mis en scène par Kelly et Donen, On the town prend sa source dans un musical de 1944, mais qui a été profondément altéré au moment de passer sur pellicule. De nouvelles chansons, d'inspiration plus jazz, ont été composées et enregistrées, et des changements dans le script ont été opérés. Et surtout, le film semble avoir été fait en totale liberté. On sait que l'idéal de Gene Kelly était de libérer la danse au cinéma, de la capter dans la vraie vie. C'est paradoxal pour quelqu'un qui a si longtemps travaillé pour la MGM, l'empire du faux, mais c'est palpable dans ce film qui ancre par de nombreuses scènes son action dans la vraie vie, dans les vraies rues de New York, juste le temps de faire entrer le spectateur dans l'illusion. Et ensuite, eh bien... la fantaisie la plus totale s'empare du film, qui ne possède pas un moment de répit. L'énergie de la chorégraphie de Gene Kelly se marie avec le génie visuel du co-réalisateur, qui peint toujours à la perfection ses éclats de couleurs, et n'a pas son pareil pour intégrer la danse dans un montage parfaitement équilibré entre plans longs et inserts malins, laissant le montage assurer la narration au gré de sa fantaisie.

L'équipe fantastique formée par Kelly et Donen, qui retravailleront bien sur sur deux films ensuite, dont l'un des plus beaux du monde, fait ici merveille, et on ne s'étonnera pas que trois ans avant Singing in the rain, les deux compères aient fait de cette petite visite de New York en vingt-quatre heures un film autrement plus enlevé que le sympathique mais parfois si soporifique et empesé Anchors aweigh de George Sidney...

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Published by François Massarelli - dans Stanley Donen Gene Kelly Musical Danse
14 juin 2015 7 14 /06 /juin /2015 14:47

Jasset fait partie de cette poignée de cinéastes pionniers qui n'ont pas survécu aux années 10, les Bauer, Tucker ou Jasset, tous décédés encore jeunes, tous considérés dans leurs pays respectifs comme des maîtres à l'influence considérable. On a coutume de donner une place de premier plan à Louis Feuillade pour le développement du film policier, et du serial criminel, mais Feuillade a probablement été influencé par Jasset, comme d'ailleurs tous les cinéastes du monde: c'est qu'à la compagnie Eclair où il travaillait, on n'avait ni l'esprit bourgeois de la Gaumont qui souhaitait toujours privilégier le point de vue des honnêtes gens et des forces de l'ordre (Phlippe Guérande dans Les Vampires, Juve et Fandor dans les Fantomas) quelques que soient les turpitudes des bandits, ni le tempérament revendicatif des films de Capellani à la Pathé, qui se situaient clairement à gauche. L'Eclair, à bien des égards, et en particulier les films de Tourneur et ceux de Jasset, se situait là ou le film devenait excitant: c'st dans les films de Jasset qu'est née une conception dynamique du film de genre, qu'on n'appelait pas encore film de gangsters, mais c'est une appellation qui aurait collé sans problèmes...

Bandits en automobile est inspiré de façon évidente par l'épisode sanglant de "La bande à Bonnot, du nom de son chef, Jules Bonnot, qui venait de défrayer la chronique avec une série d'actions illégales spectaculaires; leur spécialité, c'était le hold-up rapide en automobile, en pleine rue. Ils étaient animés d'un esprit anarchique évident, dont Bonnot a souvent largement usé pour donner une publicité à ses propres crimes. D'une crapulerie violente, qui passait souvent par la mort de leurs antagonistes (Policiers, courriers, gardiens, etc), les malfrats de la bande à Bonnot prétendaient être passés à une forme de lutte armée pour la liberté absolue... C'est dire s'ils étaient sulfureux en cette période durant laquelle la bourgeoisie et le paternalisme semblent régner. Le film fait donc la part belle à des actions coup-de-poing, menées par un certain "Bruno", qui ressemble d'ailleurs clairement à son modèle. La plupart des représentants des forces de l'ordre, du gouvernement, voire les victimes de la bande sont en revanche assez anonymes, le point de vue étant celui des bandits. leur cavale nous est montrée, de leur premier coup jusqu'à un assaut de la police sur la retraite de Bonnot, et Jasset nous détaille avec expertise tout leur parcours, en filmant parfois au plus près des corps. Le film joue la carte de la modernité, en filmant avec dynamisme les poursuites en voiture, et les spectaculaires fusillades. De quoi nous faire regretter que tant de films de Jasset aient été perdus...

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Published by François Massarelli - dans Muet Victorin-Hyppolite Jasset Eclair 1912
10 juin 2015 3 10 /06 /juin /2015 17:35

Ce film fait partie des premiers longs métrages de DeMille, ceux qu'il tournait l'un après l'autre, le plus souvent adaptés de pièces de théâtre à succès (La fameuse formule qui a lancé la toute jeune Paramount, "Famous players in famous plays", annonçait la couleur). Après The Squaw man et The virginian, tous les deux tournés en 1914 (au milieu d'une impressionnante liste de près de dix films), c'est aussi un western, avec son folklore et ses péripéties: l'intrigue concerne une femme, interprétée par Mabel Van Buren, qui tombe amoureuse d'un bandit de grand chemin, le flamboyant Ramerrez (House Peters), et qui pour éviter la corde à ce dernier va devoir le suivre dans son exil hors de Californie.

DeMille est déjà à la recherche d'une certaine fluidité narrative et d'un nouveau relief à donner à ses oeuvres. Il fait encore confiance à des plans larges, qui contiennent beaucoup d'information, mais il compose avec assurance ses images, et il utilise le montage pour entrer plus avant dans la psychologue de ses personnages. Cet aspect intimiste est encore balbutiant, et il faudra à DeMille et son opérateur Alvin Wyckoff l'expérience artistique de The Cheat et son exploration des possibilités de la lumière et du clair-obscur pour toucher au but, mais avec ce film on sent déjà le metteur en scène en pleine recherche. Et comme dans ses autres westerns, DeMille sait qu'il peut compter sur les fabuleux paysages de la Californie du Nord pour ses films... Quant à la thématique, elle s'inscrit déjà dans la vision du western qui restera jusqu'à la fin de sa carrière le credo du metteur en scène: l'homme -et la femme- y est vu comme un pionnier, qui inscrit sa destinée dans l'idée d'une recherche du progrès. Le héros, qu'il soit redresseur de torts ou hors-la-loi (Ou les deux, comme le sera un peu Gary Cooper dans The Plainsman), ne peut s'accomplir qu'en transportant un peu la civilisation avec lui-ou elle.

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Published by François Massarelli - dans Muet Cecil B. DeMille 1915 *
3 juin 2015 3 03 /06 /juin /2015 18:01

Zack (John Ritter) est un écrivain à succès, mais...il n'a pas le temps d'écrire, ou de quoi que ce soit d'autre: les femmes occupent le plus clair de son temps. A tel point que le film s'ouvre sur une séquence qui voit Zack surpris au lit avec une coiffeuse par... sa maîtresse; puis, durant le règlement de compte qui s'en suit, c'est au tour de son épouse Alex d'intervenir! Celle-ci lui demande donc de disparaître de sa vie, mais Zack s'entête: il est persuadé de pouvoir changer. Pas une mince affaire, quand on sait qu'il le confesse lui même, la monogamie, il n'a rien contre tant que ça ne l'empêche pas de goûter à tout: les poitrines opulentes ou plates, les lèvres discrètes ou pulpeuses, etc... Bref, c'est un obsédé sexuel au dernier degré, et nous suivons la progression de son mal, d'anecdote en anecdote, au cours de ses confessions auprès de ses deux spécialistes favoris: un psychanalyste, et un barman...

Ce film écrit par Edwards souffre du même défaut que, disons, Blind date (1986): une bonne idée de départ et quelques gags superbes et magnifiquement amenés ne font pas un film... Et esthétiquement, nous sommes, à nouveau, en territoire dangereux, les années 80 n'ayant pas été la période la plus heureuse pour ce qui est du style vestimentaire et des coiffures. Alors, une fois passées quelques anecdotes croustillantes, l'ennui s'installe et dure... On retiendra, bien sur, quelques moments anthologiques, quand même: la rencontre avec une body-buildeuse, la scène d'ouverture avec son accumulation, et bien sur le fameux gag des préservatifs fluos... Au-delà, si on veut s'intéresser au démon de midi, il existe un film définitif: 10, de... Blake Edwards!

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Published by François Massarelli - dans Blake Edwards