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16 mars 2015 1 16 /03 /mars /2015 07:31

La Floride, dans les années 1970; Finn Bell, un garçon d'une dizaine d'années, fait la rencontre la plus inattendue de toute sa vie: il marche dans un lagon à la recherche de poissons qu'il va ensuite dessiner, lorsqu'il se fait agresser par un homme dissimulé sous l'eau. C'est un évadé, il lui intime l'ordre de l'aider et de lui ramener de la nourriture. Finn s'exécute, et aide l'homme à quitter les lieux et rejoindre le Mexique, mais il sera vite repris. Le jeune homme retourne à sa triste vie, auprès de sa soeur Maggie et du compagnon de celle-ci, Joe, un brave homme qui pèche et survit de petits boulots dans la fragile communauté locale. Finn est "convoqué" par l'excentrique et richissime Nora Dinsmoor pour tenir compagnie à sa petite nièce Estella, et Finn obéit, tombant vite sous le charme vénéneux de la jeune fille, qui déjà bien délurée. Ils vont passer des années à se fréquenter sous le patronnage de la vieille dame, et essentiellement danser pour elle au son de Besame Mucho. Il est de notoriété publique que Nora Dinsmoor s'est retirée du monde lorsque son fiancé l'a quittée juste avant le mariage, et il semblerait que cet évènement ait laissé quelques traces. Le temps passe, et Finn, devenu un jeune adulte, est de plus en plus amoureux d'Estella. Un jour, pourtant, celle-ci part à New York, et le jeune homme cesse immédiatement ses visites chez la vieille dame, pendant sept ans. Au bout de cette période pourtant, Finn qui a plus ou moins cessé de peindre, reçoit une étrange invitation pour se rendre à New York, ou on l'invite à exposer son art... Il soupçonne que Nora Dinsmoor est celle qui a payé l'avocat qui l'a contacté et fourni les moyens nécessaires à son déplacement. Il se rend donc à new York...

La structure en feuilleton riche en péripéties, la thématique d'un jeune homme qui devient le jouet des revanches et desseins plus ou moins noirs des autres d'une part, et de son propre destin farceur de l'autre, tout ça vient bien sûr du Great Expectations de Dickens, mais c'est transposé en Floride, dans les années 80 et 90... Cuaron, qui avec son deuxième film (Little Princess) avait réalisé un conte de fées modernes, semble s'amuser ici à donner une sorte de vérité aux délirantes aventures de Finn. Le rôle principal a été confié à Ethan Hawke, qui s'en sort assez bien tant qu'il ne devient pas trop le moteur de l'action, en revanche il peine à nous faire accepter son passage à l'âge adulte, tant y compris à 26 ans, Hawke ne parvient pas à en faire plus de 18! Face à lui, Gwyneth Paltrow joue avec retenue le rôle de la garce lasse qui se joue de Finn parce que sa tante lui a confié la mission de venger le traitement qu'elle a subi des hommes, et C'est Robert De Niro, forcément fantastique dans un tel rôle, qui a la charge d'incarner le condamné évadé qui va déclencher l'appel du large chez le jeune Finn... Si on ajoute à ce casting rien moins que Anne Bancroft (Dinsmoor), Chris Cooper (Joe) et Hank Azaria (Walter, le fiancé d'Estella à New York), on voit que Cuaron et la Fox ont mis toutes leurs chances du bon côté...

Le cinéaste tisse sa toile à sa guise, à l'écart de Dickens, finalement: il sait nous montrer comme souvent, la trace vivace du passé et en partie de l'enfance dans le passage à l'âge adulte, la part d'un être humain qui ne bougera pas et qui retournera toujours sur ses pas. Il est aussi dans son élément en nous montrant à travers un plan-séquence magistral, l'historique d'un moment-clé de l'histoire de Finn et Estella: comment ils vont, le soir de l'inauguration de son exposition, partir pour, enfin, concrétiser leurs liens, pour un moment d'oubli qui se terminera en quenouille...

Pourtant, on a aussi le sentiment devant ce film que la compagnie avait en tête de faire à Dickens ce que Baz Luhrmann avait fait à Shakespeare avec son abominable Romeo and Juliet! Et subsiste, devant ce film souvent totalement délirant, une nette impression d'assister à un conflit entre une production qui va dans un sens (Adapter Dickens à la sauce 90s en essayant de faire en sorte que les héros de Dickens fonctionnent exactement comme des gens des années 90) et un auteur qui va dans un autre (Explorer avec une mise en scène faite d'un sens aigu du détail et un don pour explorer et exploiter la sensualité, tout en donnant un arrière-plan onirique inattendu au film). Si les traces 90s du film perdurent, on est surpris par l'étrange beauté vénéneuse de conte initiatique cruel dans lequel force reste à la vérité du rapprochement des corps...

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Published by François Massarelli - dans Alfonso Cuaron
2 mars 2015 1 02 /03 /mars /2015 07:15

Choisir un sentier imprévu, et le plus souvent le faire seul, parce que l'on refuse ce qui était "écrit", voilà le parcours de nombreux héros et protagonistes des films de Peter Weir: transgresser la règle imposée par les éducatrices du pensionnat et disparaitre dans un au-delà d'essence aborigène (Picnic at hanging Rock), défier les parents et s'engager pour combattre (Gallipoli), éviter les pièges d'une bande de malfrats et se réfugier chez les Amish (Witness), abandonner le monde et partir pour reconstruire une autre vie ailleurs (Mosquito Coast), enseigner à sa guise, à l'écart des canons de l'académie (Dead Poets Society), refuser le parcours tout tracé d'un script de show télévision dont on est le héros pour partir découvrir le monde (The Truman Show) ou s'évader d'un goulag (The way back), les occasions de vérifier cette thématique ne manquent pas chez le réalisateur Australien! En même temps, ceux qui choisissent ces chemins de traverse ont tendance à drainer des gens dans leur sillage! Le père de Mosquito Coast, par exemple, ne demande pas l'avis des gens de sa famille avant de les entraîner dans une aventure, et Truman est suivi à la télévision par presque toute l'humanité. Et pour prendre un autre exemple, le capitaine du bateau dans Master and Commander est lui aussi un meneur, même si sa motivation première est d'échapper aux conventions et à une vie morne et toute tracée... Dans cet univers circonscrit par les films de Weir, le personnage de Max Klein (Jeff Bridges) est lui aussi amené à prendre des chemins de traverse, mais il a un facteur déclencheur particulièrement spectaculaire: il est dans un avion au moment d'un sérieux problème, lorsque toutes les fonctions hydrauliques de l'appareil ne répondent plus, rendant un aterrissage en catastrophe quasi impossible. Il y aura des morts, dont son meilleur ami et collaborateur, mais Max fait partie des survivants; et même mieux que ça: il réalise qu'au moment de l'accident, il n'a pas peur, et décide de prendre les choses en main, en aidant d'autres passagers dont deux enfants, à sortir. Il n'attend pas, part, sans aller à l'hopital, et... improvise: notamment, il se rend à Bakersfield, ou il a passé sa jeunesse, et va visiter une ancienne amie, ou même expérimente: il mange des fraises... Or il est allergique aux fraises depuis toujours. Bref, Max, plutôt que de se rendre chez lui et de rassurer sa famille, s'échappe, ne retourne pas tout de suite au cocon rassurant de sa vie d'architecte, mais décide d'assumer sa condition de miraculé miraculeux: comme le Christ devant St Thomas, il porte une blessure au côté, mais pour le reste, il est quasi intact sans aucune trace de l'accident. Max, auparavant de nature inquiète et très anxieux à l'idée de voler, se croit désormais indestructible et lorsque le FBI le retrouve en compagnie d'une responsable de la compagnie aérienne, il prend la décision de rentrer chez lui en avion...

Le retour à San Francisco est très médiatique, la télévision et la presse écrite ne manquent pas de souligner la bravoure des actes héroïques de celui qu'on appelle désormais le "bon samaritain". L'enfant qu'il a sauvé le réclame, et la famille (son épouse Laura, interprétée par Isabella Rossellini, et son fils Jonah, par Spencer Vrooman) voit surgir un homme profondément changé, avec lequel ils vont avoir le plus grand mal à communiquer. Par ailleurs, l'accident a provoqué l'intervention de deux professionnels qui vont essayer d'y voir clair, et d'aider Max et les siens, sans grands résultats: un psychologue, le Dr Perlman (John Turturro), et un avocat extrêmement tortueux, Brillstein (Tom Hulce). Mais eux non plus ne vont pas réussir à atteindre Max. Certaines entrevues entre l'avocat, Max et son épouse, et la veuve de son ami décédé dans le crash vont mal se passer, Max ayant tendance à ne prendre aucun gant vis-à-vis de son amie Nan lorsqu'elle essaye de trouver des compensations financières ou des réponses à son désarroi. La seule personne avec laquelle il va réussir à communiquer sera Carla (Rosie Perez), une jeune femme qui voyageait en compagnie de son fils de deux ans; celui-ci est mort, par sa faute estime-t-elle, et le Docteur Perlman a l'idée de les mettre en contact. Au début, Carla prête en dépit de son catholilcisme à se suicider, reste sur ses gardes, mais elle entre en communication avec Max, auprès duquel elle se sent bien, et de son côté Max persuadé d'être invincible va tout faire pour la "sauver"...

Le film commence après le crash, par une scène inattendue: des gens, certains sont blessés, ont des vêtements en lambeaux, avancent péniblement dans un champ de maïs. On sent qu'il y a eu un accident, mais la première impression est celle d'une situation de détresse. Mais au milieu de tout, Max, un garçon au bout de son bras et un bébé dans l'autre, avance surement, comme menant les autres rescapés. C'est au bout de quelques minutes que Weir prend de la hauteur et commence à nous montrer la vérité de la situation: un plan en hélicoptère nous donne à la fin de la séquence une vision de l'étendue des dégâts. Le choix de ne nous montrer le crash que comme un flashback, et d'entrer dans le film alors que Max est "passé de l'autre côté", en quelque sorte, va nous aliéner le personnage, et à aucun moment Jeff Bridges ne joue son architecte comme un homme qu'on puisse aimer, ni nous ni les autres protagonistes: direct, ne prenant jamais de gants, le personnage ne semble vivre que pour lui-même, et s'il essaie de convaincre les autres, c'est semble-t-il plus pour sa satisfaction personnelle. Son mariage va sérieusement pâtir de sa nouvelle situation, et son rapprochement avec Carla sera un motif de discorde avec Laura. Mais Max, miraculé auquel l'accident revient de temps à autre, sous forme de rêve ou de souvenir, ne vit plus pour les autres. Comme souvent dans ses films, Weir joue sur l'équivoque, entremêlant les images du crash et celles de l'après, comme pour mieux nous troubler, voire nous amener à douter que Max ait survécu; le fil rouge des fraises, par exemple, fonctionne de façon illogique sur l'ensemble du film, et permet de partir dans plusieurs interprétations, aucune ne pouvant être cohérente par rapport au reste du film; de fait on a le sentiment qu'une grande part de ce qu'expérimente Max est dans sa tête, à commencer par son séjour à Bakersfield. Mais Fearless n'est pas qu'une mise en image du comportement erratique et post-traumatique d'un miraculé, il est aussi une parabole sur l'envie de fuir, et d'une certaine manière sur la tentation de la religion. Max, dans d'autres films, aurait pu devenir le point de départ d'une dérive sectaire, entraînant les autres après lui! Le paradoxe est que si Max se croit vraiment invincible et protecteur des autres, il n'a aucune affection pour eux... Du moins jusqu'à un certain point: il va à un moment provoquer un accident pour prouver quelque chose à Carla, venant en aide de façon sérieuse à la jeune femme, mais se prouvant du même coup qu'il n'est pas indestructible.

Entièrement tourné dans la tension du décalage entre d'une part un homme revenu de tout et dont le rush d'adrénaline ressenti lors de son expérience la plus traumatique semble se prolonger au-delà du raisonnable, et d'autre part une société qui cherche des réponses rapides, satisfaisantes et rassurantes, Fearless intrigue, passionne, sans donner de réponse satisfaisante aux spectateur en quête de solution facile: il donne du même coup une occasion d'expérimenter une situation de crise, et de suivre le comportement d'un homme qui ne peut trouver de vie à sa mesure parce qu'il est persuadé d'avoir atteint une sorte d'essence divine. Il est, de son propre aveu, passé de l'autre côté, a vécu sa mort dans une sérénité telle qu'elle l'a oublié, c'est du moins ce qu'il expliquera à Carla. Et contre vents et marées, contre lui-même aussi, il va sauver des gens, jusqu'à ce qu'il réalise qu'il n'est qu'un homme comme un autre, et qu'il tente de persuader Carla de rester avec lui... Et là, la chute sera plus dure. Weir ne donnera donc aucune suite, aucune résolution aux divagations divines de Max, mais nous laisse un indice final ironique et mystérieux, en forme de... fraise. Un indice dont chacun peut se saisir à sa guise, bien sur, avec le libre arbitre du spectateur qui est, une fois de plus, renforcé par ce beau film méconnu.

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Published by François Massarelli - dans Peter Weir
1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 18:38
What did you do in the war daddy? (Blake Edwards, 1966)

Quelques années avant que l'arrivée spectaculaire du cinéma de guerre contestataire n'accompagne de façon explosive la grande vague de protestation de la période, il y a eu un certain nombre de comédies guerrières qui ont un peu anticipé de ce mauvais esprit surtout lié à la guerre du Vietnam et la fracture de l'opinion qu'elle a occasionné dans le monde entier et en particulier aux Etats-Unis. Pourtant, dans ce film comme dans le superbe The Americanization of Emily d'Arthur Hiller, on ne trouve pas cette actualité brulante. Le propos de ce film est surtout de se moquer, de commencer sans doute après les grandes épopées un peu ronronnantes (Le jour le plus long est sorti trois ans auparavant), de commencer à élargir l'image de la guerre en y ajoutant le grain de sel de la comédie. Le titre serait parait-il venu à Blake Edwards lorsque sa fille lui aurait posé cette exacte question, et on peut très bien imaginer l'embarras de n'importe lequel des protagonistes du film si d'aventure on lui demandait de justifier de son activité durant les conflits, compte tenu des situations dans lesquelles se trouvent ici les soldats Américains, les Italiens, et bien sur les S.S.

Le film commence par une séquence de pré-générique qui montre le débarquement et les combats, rapidement esquissés, des Américains en Sicile. Un gradé confie ensuite une mission au capitaine Cash (Dick Shawn), un homme rigide et qui fait tout selon les règlmes: aller mettre un peu d'ordre dans une compagnie un peu déboussolée, mais faite d'hommes de grande valeur. Il arrive en fait dans un groupe totalement démobilisé, qui le regarde avec curiosité plus que déférence, et avec eux cherche à prendre le village de Valerno. Une fois arrivé dans la petite bourgade, le bataillon Italien retranché leur explique qu'ils sont tout disposés à se rendre à condition qu'on les laisse organiser une fête du vin. Sous la pression de ses hommes contestataires, et des manoeuvres habiles du lieutenant Christian (James Coburn), Cash accepte, sans savoir que cette décision va précipiter l'armée Américaine, les Italiens et lui-même dans le chaos...

La bonne vieille méthode de l'accumulation folklorique, qui a tant réussi dans les scènes finales, pourtant jamais prévues par le script, de The pink Panther, avait donné dans le long mais glorieux film The great race, à un festival comique de haute volée. Ici, on voit à l'oeuvre les petites manies de Blake Edwards, qui s'ingénie à additionner dans son village Sicilien les situations improbables, depuis la fraternisation entre les Américains et les Italiens durant laquelle tout le monde échange ses uniformes, jusqu'à la disparition dans des souterrains d'un colonel déboussolé qui finit par devenir fou, en passant par l'arrivée de nazis qui sont , bien sur, de parfaits crétins, et deux cambrioleurs de banques qui s'appliquant à faire leur métier sans se soucier du fait qu'il y ait une guerre autour d'eux. Donc le ton est résolument satirique, et s'il ne faut sans doute pas y chercher les traces tangibles d'une contestation de fonds, le film possède un merveilleux avantage: il est antimilitariste, ce qui selon moi est une forte preuve de gout. Il démontre avec verve que le propre de l'homme, c'est bien plus de se laisser aller tels les Italiens du film à l'indolence, la fête et la fraternisation qu'à la guerre: le conflit est traité par le ridicule lors de l'entrée des Américains, en parfait ordre de bataille, sur une place de village totalement vide: out le monde, soldats comme civils, est à un match de football...

Mais le problème, c'est que si Edwards s'y entend comme toujours pour confectionner avec minutie et gourmandise des situations burlesques à coups de mécaniques de précision huilées, il est aussi généralement mal à l'aise devant l'excès de verbe qui mène à un rythme supposé effrené dans une comédie qui tend à prouver qu'il n'est pas Billy Wilder, et il s'essouffle très vite. Il n'était pas Billy Wilder, et cet aspect bavard est ce qui rend parfois le film un peu irritant.

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Published by François Massarelli - dans Blake Edwards
25 février 2015 3 25 /02 /février /2015 17:09

A Las Vegas, Frannie et Hank s'aiment, et fêtent en cette soirée un anniversaire de leur couple. Ca commence par un échange maladroi de cadeaux qui font plus plaisir à celui qui offre qu'au destinataire, puis par une étreinte délicate, avant de dégénérer après le repas en une dispute de trop. Frannie va dormir chez sa copine, et le lendemain, les deux amants vont s'efforcer de tromper l'autre, dans un Las Vegas de rêve...

Dernier d'une série de cinq chefs d'oeuvre consécutifs, ce film unique est une expérimentation réussie de narration continue: Coppola souhaitait en toute simplicité créer une sorte de pendant cinématographique à la télévision en direct, et créer un film en temps réel. Ayant abandonné cette idée, bien sur, et après avoir caressé l'idée de tourner un film à la façon de Rope de Hitchcock, constitué d'une succession de plans-séquences enchaînés les uns aux autres pour créer l'illusion d'une unité temporelle, le réalisateur a fini par imaginer avec le chef-opérateur Vittorio Storaro et le décorateur Dean Tavoularis une combinaison entre des plans-séquences et des scènes dans lesquelles les personnages séparés les uns des autres pouvaient être filmés dans les mêmes plans, par le biais de lumières modulées selon les besoin, de décors qui apparaissaient ou disparaissaient, de voiles ou autres. Un dispositif compliqué, qui a nécessité la création à part entière d'un studio, dans lequel le film a été intégralement tourné.

Le mot studio a dans le monde du cinéma, on le sait, deux sens: d'un côté le lieu fermé et contrôlé dans lequel on tourne un film, de l'autre une structure de production dans laquelle tout est organisé en département, une entreprise dédiée à la création cinématographique, et qui fournit clés en mains des films tous faits aux distributeurs. C'est l'autre grand rêve de Coppola que ce film accomplit: depuis la création de la structure American Zoetrope, qui avait co-produit tous les films de Coppola, et accompagné le cinéaste aux Philippines pour son film le plus célèbre, qui avait également produit l'intrigant THX 1118 de Lucas, Coppola se rêvait en nabab de cinéma... Zoetrope studios, réellement créé en 1979, est donc tout entier dans ce film... Cette tentative chère et forcément vouée à l'échec, de recréer une structure à l'ancienne, va d'autant moins marcher que sa seule production One from the heart, échec commercial cuisant, sera finalement retiré des écrans au bout d'une semaine! C'est dommage, car derrière le cinéaste et son rêve d'un monde intégralement recréé, derrière les amants malchanceux incarnés avec génie par Teri Garr et Frederick Forrest (Deux acteurs sous contrat, pas des stars de premier plan, mais des acteurs formidables dont Coppola voulait fièrement montrer le talent) et derrière cette extravagance musicale (Les scènes sont constamment ponctuées de chansons interprétées par Tom Waits et Crystal Gayle), on trouve un film d'une chaleur et d'une tendresse rare, qui se résout, en dépit des modes de l'époque, plutôt dans la comédie parfois inattendue que dans le drame, et on retrouve aussi la grandeur visuelle des grands anciens auxquels Coppola rend hommage: Welles, mais aussi Michael Powell, qui était à l'époque, très souvent présent sur le tournage de ce film!

Et au final, cette simple mais merveilleuse histoire dans laquelle la caméra unit la solitude de deux personnes qui se séparent sur un coup de tête nous émeut plus que de raison: l'éloignement des deux personnes, mues par la rancoeur, est contredit par le rapprochement de leurs deux parcours, au sein des mêmes plans. Un dispositif cinématographique compliqué pour raconter une histoire simple, c'est comme Sunrise... Ca a coûté cher, c'est luxueux, mais c'est aussi parfaitement exceptionnel, à tous les sens du terme: des comme ça, il n'y en a pas deux. Et plus on y revient, meilleur c'est.

One from the heart (Francis Ford Coppola, 1982)
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Published by François Massarelli - dans Francis Coppola
19 février 2015 4 19 /02 /février /2015 17:36

Le prince Roundgito-Singh (Ivan Mosjoukine) fuit dans de périlleuses circonstances son Tibet natal, dans lequel il était pour le peuple une consolation, tant le tyran qui les gouvernait était craint et vil. Pervenu au terme d'un long voyage en Europe, il interrompt le tournage d'un film, et devant son exotisme, l'actrice principale Lady Anna (Natalie Lyssenko) intriguée, l'invite à se joindre à la production. Lady Anna, justement, qui vit une union fort compliquée avec son producteur de compagnon, jaloux et teigneux, est fort intrigante pour une actrice Française: elle parle le langage maternel du Prince. Quel secret cache-t-elle donc? Et que cherchent exactement les mystérieux individus qui parcourent la ville à la recherche du prince?

Ce film de prestige rocambolesque est l'une des premières productions de la firme Albatros lorsqu'elles se tournèrent vers des jeunes et moins jeunes réalisateurs établis. Et Epstein voyait d'un oeil gourmand les possibilités de mélanger son style audacieux et avant-gardiste avec le "style Mosjoukine". Celui-ci, de fait la plus grande vedette de l'Albatros si ce n'est du cinéma Français, n'allait plus mettre lui-même en scène ses productions (Au vu du Brasier Ardent, on ne peut que le regretter), mais continuait à fournir des scénarios. Un film avec Mosjoukine en provenance des studios Albatros, sur un scénario de la star, forcément ça impose le respect...

Pourtant cette histoire sans queue ni tête (Qualifiée d'idiote par Abel Gance lui-même, et l'auteur de l'immortel nanar La fin du monde était un connaisseur pourtant) sonne comme une métaphore vide de sens de la vie de Mosjoukine l'exilé à Paris. Au moins, Epstein profite des largesses de l'Albatros pour se lancer dans des extravagances stylistiques mâtinées d'une solide dose d'avant-garde... Mais après l'éclat flamboyant et l'humour dévastateur du Brasier Ardent, on reste perplexe devant les possibilités gâchées et le manque d'humour (Les ouvertures vers le baroque ne manquent pourtant pas, loin de là) fait décidément beaucoup pour le côté poids lourd de cette production, menée sans doute par un Mosjoukine fort imbu de lui-même (Mais ce n'est pas nouveau), mais qu'un réalisateur un peu plus aguerri et volontaire aurait certainement su canaliser: voir, à ce sujet, de quelle belle façon L'Herbier l'année suivante sut mélanger son univers et celui de Mosjoukine dans le superbe Feu Mathias Pascal.

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Published by François Massarelli - dans Muet Ivan Mosjoukine Albatros 1924 Jean Epstein *
18 février 2015 3 18 /02 /février /2015 17:43

Ce film présente les mésaventures fort drôlatiques, étonnantes et pleine de rebondissements du chevalier Giacomo Casanova de Seingalt, dont on se demanderait volontiers où il acquit son titre sinon dans les boudoirs, chambres, lits et sofas les plus aristocratiques, tant la polissonnerie lui tient au corps. Nous suivons le chevalier de Venise à St-Petersbourg, puis de retour à Venise, fuyant en permanence les hommes de bien et les hommes de loi dont il a généralement lutiné les épouses à moins qu'elles soient encore en train d'attendre leur tour légitime. La République de Venise s'acharne sur lui, et il va tour à tour s'improviser magicien pour y échapper, se faire passer pour précepteur auprès, s'il vous plait, de la Grande Catherine de Russie, sauver des orphelines en danger, se faire arrêter, condamner à mort, et s'évader, non sans continuellement s'arrêter en route pour contempler quelque minois de passage...

Ivan Mosjoukine a constamment fui lui aussi, la Russie communiste d'abord, puis la compagnie Albatros dont il était la vedette principale pour conquérir son indépendance artistique et financière, mais ce n'est pas tout: si on ne va parler de l'affaire Romain Gary ici, a aussi du séduire bon nombre de femmes!

Mais l'identification n'est pourtant pas totale entre le maitre d'oeuvre-acteur-scénariste Mosjoukine et le picaresque chevalier. Mosjoukine se sert de la figure légendaire pour installer son image de Douglas Fairbanks à la Franco-russe, bondissant et triomphant de l'adversité sans jamais s'arrêter. Et le film est une fête visuelle permanente, à la rigueur cinématographique d'autant plus étonnante que le scénario joue volontiers la carte parodique. La mise en scène, donc, due au complice Alexandre Volkoff, quasiment venu en France dans les bagages de la star, et qui va constamment donner de l'ampleur, dans un luxe impressionnant, à la reconstitution extravagante du passé; et Mosjoukine (qui était aussi metteur en scène, et l'avait prouvé en France avec deux splendides films, L'enfant du carnaval et La brasier ardent) n'est pas e reste, décidant lui aussi de participer à la fête qui consiste à ce que chaque plan, sans exception, ait quelque chose qui le rende spécial. Et quand Mosjoukine est dans le champ... il se débrouille toujours pour que ce soit lui qui soit spécial. Il me fait penser non seulement à Fairbanks, mais aussi et surtout (particulièrement dans ce film) à Chaplin, comme dans une scène où il se fait arrêter. Les deux gardes qui doivent l'escorter en prison tournent les talons mais pas lui. Quand ce petit monde avance, il va dans le sens opposé à ses gardiens, le genre de méprise typique de Chaplin... Qu'il va ensuite compléter en les rejoignant d'une façon inimitable, et on ne voit finalement que lui!

La distribution est bien sûr dominée par Mosjoukine, mais il sait s'entourer: on trouve dans le rôle de Catherine la grande Suzanne Bianchetti, préposée aux rôles de reines et d'impératrice. On en peut pas passer sous silence la superbe composition totalement siphonnée de Rudolph Klein-Rogge qui joue son mari, le Tsar Pierre III de Russie, une composition burlesque assez inattendue pour les habitués de ses rôles chez Fritz Lang: oui, il était aussi bien l'ingénieur fou Rotwang dans Metropolis que le Dr Mabuse du film du même nom... Volkoff, complice fréquent de Mosjoukine qu'il a accompagné depuis la Russie jusque à l'Albatros, et l'a ensuite suivi dans sa quête d'indépendance, joue à fond la carte de la grande classe, dans une superproduction dispendieuse dont le luxe est impressionnant, mais sert la carte de l'ode à la joie de vivre, incarnée à travers Mosjoukine par le jouisseur Casanova.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Ivan Mosjoukine 1927 **
17 février 2015 2 17 /02 /février /2015 15:49

Dans le Paris des années 30, Victoria Grant (Julie Andrews) est une artiste lessivée: c'est la crise, et personne n'a d'utilité pour une coloratura qui chante au premier degré des chansons populaires ou du jazz light. Son audition pour "Chez lui", une boîte de nuit un peu particulière (On y cultive le mélange des genres, en quelque sorte) n'a rien donné, et elle est au bout du rouleau, n'ayant pas pu manger ni payer son loyer depuis un certain temps. Elle fait la connaissance d'un autre outsider, le chanteur Toddy (Robert preston) qui vient de se faire virer du même club, et celui-ci a une idée inédite: puisque ni Toddy, chanteur gay qui s'est fait virer de partout, ni Victoria, chanteuse straight qui ne convainc plus personne, ne parviennent à percer, ils vont inventer un bobard: Victoria sera désormais Victor, conte Grazinsky, un artiste Polonais homosexuel exilé, qui a fui l'intolérance pour les night-clubs plus accueillants de la capitale Française. Sa spécialité? Incarner une chanteuse, une vraie... Et contre l'attente de Victoria très mal à l'aise devant l'idée de son ami, l'idée s'avèrera triomphale. Victor / Victoria devient la coqueluche de Paris.

Victor Victoria, remake d'un film Allemand de 1933, Viktor und Viktoria réalisé par Reinhold Schünzel, est, après une décennie loin des films en costumes, la revanche de deux artistes... Blake Edwards et Julie Andrews ont même plus d'une revanche à prendre, en effet; d'une part, le metteur en scène a accumulé jusqu'au milieu des années 70 les échecs commerciaux et les déconvenues face aux décideurs du cinéma Américain, ce qui l'a forcé à partir en exil vers l'Europe, et accessoirement à compter sur Peter Sellers jusqu'à la mort de celui-ci pour redorer son blason. Cette série noire est en particulier marquée par deux échecs: Wild rovers, western peu convaincant de 1971, mutilé par la MGM, et surtout Darling Lili (1970), grandiose production Paramount, située dans le milieu du spectacle d'un Paris de pacotille durant la première guerre mondiale.

D'autre part, Julie Andrews, l'épouse de Blake Edwards, était l'interprète principale de ce dernier film. Les points communs entre Lili et Victor Victoria sont nombreux, en effet: Julie Andrews, bien sur, y interprète dans les deux cas une chanteuse, qui gravite autour du milieu du music-hall. dans les deux films, l'héroïne n'est pas ce qu'elle prétend être, et va se trouver à séduire une personne très inattendue. Dans Darling Lili, c'était l'officier Anglais interprété par Rock Hudson; ici, c'est King Marchand (James Garner), un promoteur de spectacles Américains lié au grand banditisme. Mais là où Lili était une vedette arrivée et célébrée, Victoria est passée à côté du succès, jusqu'à ce qu'elle participe à la mascarade. Mais Victor Victoria sera, heureusement un énorme succès: la revanche pour les deux artistes, vous disais-je, et peut-être même le couronnement de leurs deux carrières, un film dont il pouvaient tous deux être fiers, à juste titre.

Le film part finalement d'un simple acte de foi: il suffit probablement de se convaincre que le public peut confondre Victoria avec un homme, ce qui nous est à nous impossible d'une part parce que nous sommes au courant du pot-aux-roses depuis le début du film, et d'autre part parce que c'est Julie Andrews! Mais l'astuce, c'est bien sûr de se dire que si on croit que les autres vont pouvoir le croire, alors le tour est joué. Et une scène magnifique nous permet d'avaler le tout: dans son numéro, Victoria interprète donc un homme qui joue à être une femme, qui doit donc passer pour une femme lors de sa première prestation. Peu couverte, sinon stratégiquement, Julie Andrews est surtout maquillée de façon experte. Lorsque la chanson est finie, elle enlève sa coiffe, qui révèle ses cheveux courts, et son expression devient alors une posture de défi, d'arrogance toute masculine. De quoi brouiller les pistes, d'autant que "Victor" est sensé être gay! Ce qui permet à Edwards de jouer sur tous les tableaux, de lancer en même temps un plaidoyer pour la tolérance face à la différence, incarnée avec brio par Robert Preston, et une réflexion amusée mais qui fait mouche sur la condition de la femme. Coincée dans son succès, Victoria tombe amoureuse, mais devra demander à son amant d'assumer de vivre avec une personne que tout le monde devra prendre pour un homme, car il lui faut travailler, et elle ne peut le faire que travestie et si tout le monde croit à sa condition. Lui de son côté, va passer par de nombreux stades: ému parce qu'il essaie de se persuader qu'il n'est pas amoureux d'un homme (Il lui faudra vérifier avant de se lancer), puis embarrassé par les exigences de celle qu'il aime, alors qu'il lui demande simplement de l'épouser et d'abandonner son travail, comme si c'était parfaitement naturel. Enfin, traîné dans une boite gay, il doit ensuite aller provoquer une bagarre crapuleuse dans un bar à matelots afin de retrouver sa masculinité... On le voit, le jeu sur le genre, la masculinité, l'homosexualité va assez loin. Les dialogues écrits par Edwards lui-même sont d'ailleurs à ce titre toujours savoureux.

Le complice Henry Mancini est toujours là, à la fois très présent (ce n'est pas un musical, mais un film situé entièrement dans le domaine du music-hall, il y a donc du travail), et relativement discret: pas de coup d'éclat, non, tous les projecteurs sont sur Julie Andrews (et sur Preston qui chante par deux fois, ainsi que Lesley-Ann Warren, qui chante une chanson avec un atroce accent New-Yorkais lors d'une scène située à Chicago chez les gangsters). Et puis, il y a ce style qui renvoie à Breakfast at Tiffany's, ce mélange soigné à l'extrême de sophistication et de burlesque visuel, qu'on a retrouvé de film en film, avec The great race ou The party, et que le metteur en scène a plus ou moins abandonné en le déséquilibrant, forçant un peu trop sur la dose comique, sans trop soigner le reste. Ici, son académisme bien assumé, à travers le tournage effectué dans des conditions royales à Pinewood (Londres), joue pour lui en permettant un résultat de grande classe... Victor Victoria, ou la célébration du style Edwards dans toute sa splendeur! Et après deux films qui tendent à permettre au metteur en scène de régler ses comptes avec l'age (10) et avec les studios (S.O.B), on est plutôt dans une perspective artistique nettement plus positive. Quand je dis que Blake Edwards et Julie Andrews ont du en être fiers, je ne pense pas me tromper: en 1995, ils ont tous les deux porté sur les scènes de Broadway une adaptation théâtrale... Chant du cygne, sans doute, mais en attendant, quel film magnifique...

 

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Published by François Massarelli - dans Blake Edwards
17 février 2015 2 17 /02 /février /2015 08:58
The plumber (Peter Weir, 1979)

"Le plombier", c'est un chevelu, qui travaille pour le réseau d'entretien d'une résidence dans laquelle Jill et Brian, deux universitaires, vivent. Elle est en pleine rédaction d'une thèse d'anthropologie, et lui est maitre de conférence en biologie; Brian postule pour un poste de prestige qui va l'amener à partir pour Genève, et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes s'il n'y avait... Le plombier, justement. Au départ, il vient pour une visite de routine, et Jill le laisse entrer, un peu inquiète mais confiante dans la nature manifestement tranquille du jeune homme. La première chose qui ne cadre pas, c'est que le dit plombier (Il s'appelle Max) commence par prendre un douche, justement... De plus il se mèle de tout, travaille en faisant énormément de bruit, casse beaucoup, ne répare rien, et finit par envahir tout l'appartement en racontant qu'il a été en prison (Pour viol, dit-il avant de dire que c'était une blague). Et Jill, coincée chez elle, finit par avoir le sentiment qu'on ne peut pas s'en débarrasser...

Le film commence par une douche, ce qui nous aiguille forcément vers une référence à Psycho. Et le plombier Max (Ivar Kants), jeune homme insouciant, vaguement hippie, toujours habillé d'un jean sale, avec ses bouclettes, ferait un Norman Bates assez valide. Mais il me semble que le propos de Weir est ailleurs. On peut aussi constater que le film est situé dans un immeuble plutôt atypique: au milieu d'une agglomération non identifiée, cette haute et massive structure n'est pas sans faire penser à la concrétion géologique située du milieu de nulle part dans Picnic at Hanging rock. Et l'expérience que va vivre Jill (Judy Morris) est à prendre à plusieurs degrés. On ne saura jamais si Max, qui est effectivement un plombier et travaille bien pour l'organisme dont il prétend dépendre, poursuit comme le croit Jill une finalité de destruction psychologique sur sa "victime", et lorsque Brian se renseigne, il apprend qu'en effet, la plomberie de tout l'immeuble, comme le prétend le plombier sorti au départ de nulle part, est à revoir. Mais la clé du film est probablement située dans la tête de Jill, et surtout dans sa perception de ce plombier pour lequel l'adjectif "envahissant" est un peu trop faible... Chevelu, hippie, ancien taulard, au parler direct, franc et vulgaire, se prétendant chanteur folk, impulsif et sans -gène, ça fait beaucoup pour un seul homme, et il semble difficile de le résumer à une étiquette. On ne saura d'ailleurs jamais vraiment qui il est.

Max est bien sur une menace, un violeur potentiel, quelqu'un qui démontre assez souvent qu'il n'a aucun respect pour la propriété, ni pour les gens qui l'entourent: un plombier qui ne fait pas vraiment son travail, et se vexe à la moindre remarque, filant s'enfermer dans la salle de bain ou il grifonne au marqueur des paroles de chanson (Du sous-Dylan), sort une guitare et un harmonica et se met à chanter à tue-tête. Mais il est aussi une sorte de reflet d'une mauvaise conscience résiduelle dans un pays qui ne manque pas de raison de ressentir de la culpabilité. Les deux films précédents de Weir (Picnic at Hanging Rock, The last Wave) étaient tous deux imbibés de mythologie Aborigène, et celui-ci fait parfois allusion en filigrane, à ce vieux conflit qui date de l'arrivée des blancs en Australie: Max le rappelle, certains foyers Australiens, "se méfient des ouvriers comme ils le font des noirs". Une affiche sur une porte dans l'appartement fait la publicité d'une exposition consacrée aux arts de toutes les civilisations. Jill, qui a travaillé en Afrique sur son mémoire, a aussi rapporté de nombreux artefacts venus de cultures Africaines, dont une statuette dédiée à la fertilité. Il est intéressant de constater qu'elle parle avec une aisance non-feinte de cette figurine dotée d'un énorme pénis fièrement exhibé, tout en ressentant un malaise persistant vis-à-vis de la présence de "son" plombier, dont une copine lui fait remarquer qu'elle le lui emprunterait bien. Elle commence aussi le film en rappelant une anecdote tirée de ses expériences Africaines: elle a été une nuit 'envahie' dans sa tente par un sorcier, qui est resté toute la nuit, sans rien lui faire de mal. Mais elle a eu peur, très peur...

Mais Max, qui est considéré par Jill au mieux comme une gène, au pire comme une menace, est aussi très disert sur les différences de classe. Il le dit dès le départ, il apprécie de pouvoir discuter avec elle d'égal à égal (Ce qu'il lui a imposé, mais passons) alors que tant de gens maintiennent à l'gérd de sa classe un dédain affiché... Consience de classe, permanence de la lutte sociale, symbole (Bien que blanc) de la mise à l'écart d'une certaine partie de la population, Max est tout ce que semble rejeter Jill, et elle devra avec lui user de grands moyens pour finir enfin par se débarrasser de lui. On notera d'ailleurs que Jill est une femme "au naturel", durant les trois quarts du film, contrairement à sa copine Meg qui se maquille à la mode de l'époque. Mais à la fin du film, c'est en femme parée qu'elle accueille Brian: sa vengeance sur le plombier est en marche...

Tourné pour la télévision Australienne en 3 semaines, avec des acteurs de feuilleton rodés à l'exercice du tournage rapide en matériel léger, c'est surprenant de voir que ce film est si réusi, d'autant qu'il s'agissait essentiellement pour Weir de sortir d'un contrat. On a vu le résultat, puisque dès le film suivant le réalisateur s'est senti pousser des ailes, avec l'ambitieux Gallipoli... Mais son petit film de suspense inattendu qui tourne autour d'une salle de bains ou pas grand chose arrive vaut bien mieux que ce destin de bouche-trou qui lui était out tracé! Les multiples niveaux d'interprétation, la parenté inévitable avec les trois films de long métrage précédents, l'aliénation et la quasi-captivité de Jill, otage d'un plombier dont elle ne sait même pas vraiment ce qu'il est venu faire chez elle, et qui casse tout, le retour à l'esprit de parabole rigolarde qui était déjà l'apanage de The cars that ate Paris... la richesse de ce film de 77 minutes vite-fait-bien-fait n'est pas à démontrer.

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Published by François Massarelli - dans Peter Weir
16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 16:41

En Australie, la petite ville de Paris prospère d'une façon somme toute originale: les collines avoisinantes sont propices aux accidents, les habitants recueillent donc les carcasses, et dévalisent le contenu et les possessions des voyageurs. Quant aux survivants, ils sont lobotomisés, et gardés à l'hôpital par le chirurgien local qui peut en toute tranquillité se livrer à des expériences. La voiture des frères Arthur et George Waldo fait partie des accidents, mais si George, qui conduisait, est tué sur le coup, Arthur s'en sort et est épargné par la volonté du maire qui souhaite un fils adoptif. Pendant ce temps, la jeunesse désoeuvrée, qui trafique les carcasses de voiture ou s'ennuie ferme, gronde de plus en plus insolemment...

C'est un film assez typique des années 70 dans la mesure ou il oscille constamment entre satire assumée mais aussi assénée froidement, et le genre horrifique, dans son versant le plus exagéré. Parmi les carcasses de voitures retapées par les voyous qui se livrent à une attaque finale, une Volkswagen Coccinelle hérissée de piques métalliques sert presque d'emblème au film depuis sa sortie. C'est aussi un pur produit de l'esprit iconoclaste de révolte des années 70, la société Australienne symbolisée par ce village de naufrageurs assumés, en prenant sévèrement pour son grade...

Si le film semble être à des années lumières des préoccupations thématiques des films ultérieurs de Weir, on notera pour le personnage d'Arthur Waldo qu'il est, à l'instar d'autres personnages des films du metteur en scène, prisonnier de l'univers étrange de Paris, la ville dans laquelle une sarabande de fantoches inquiétants célèbrent dans une fête sinistre l'esprit des pionniers Australiens. A rapprocher d'autres héros en cavale, des voyageurs contre leur gré, ou autres prisonniers des films du cinéaste... The cars that ate Paris reste sans doute une curiosité, mais avec son esprit railleur, ses pastiches assumés (Sergio Leone et Ennio Morricone ont droit à un clin d'oeil appuyé) il se bonifie à chaque vision.

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Published by François Massarelli - dans Peter Weir
16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 09:30

Le docteur Leproux (Bernard Blier) est un homme sage et bon. Il habite Courdimanche, une toute petite bourgade dont il est aussi le maire, et il jouit du respect de ses concitoyens, qui savent qu'il fait plutôt bien le boulot de maire à une période difficile: on en au printemps 1944, dans le calvados, et l'heure n'est pas vraiment à la fraternisation entre l'occupant et l'occupé. Pourtant, le Dr Leproux s'est fait un ami de l'autre côté, le dr Frantz, un médecin officier dans l'armée Allemande, qui a par ailleurs réquisitionné pour ses besoins une partie de la maison de la fille du maire. Un soir, le Dr Leproux est le seul parmi les bons patriotes de la ville à accepter de se mouiller pour soigner et recueillir un parachutiste Anglais blessé, et il est arrêté le lendemain une fois l'Anglais évacué. Mais Frantz, qui a confiance en lui, ment à ses supérieurs afin de protéger le docteur... En même temps, une idylle commence à poindre entre la fille et son locataire forcé.

C'est le troisième film de lautner, après le mystérieux film La môme aux boutons, et le soporifique film noir Marche ou crève. En compagnie du scénariste Pierre Laroche, le metteur en scène a réalisé une oeuvre qu'on qualifierait peut-être dans certains milieux d'ambiguë mais il me semble qu'elle est au contraire très claire: dans ce film, il n'y pas parmi les "bons Français" du village un seul collaborateur, pas une personne qui ne souhaite voir disparaître les Allemands. Il y a pourtant bien peu de résistants, si ce n'est un petit groupe, organisé autour d'un leader charismatique inteprété par Daniel Sorano, et une prostituée au grand coeur (Anne Doat), qui a un faible pour le Docteur Leproux, l'un de ses plus fidèles clients. Mais les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux, pour citer le poête, et l'amitié naissante entre les deux docteurs gène tout le monde; de plus, l'histoire d'amour entre la fille Leproux et le docteur Frantz met assez vite le feu aux poudres... Les index accusateurs se lèvent assez vite, et pour ne rien arranger, les alliés arrivent. Lautner signe un film qui, en réalité, ne parle absolument pas de la guerre, ni de la querelle souvent signalée de façon ironique par Pierre Desproges ("Résistance ou collaboration, il faut choisir"): non, ce film parle d'humanité, justement, du droit de ne pas choisir entre un humain et un autre. Le Docteur Frantz, qui se réfugie derrière le patriotisme et l'honneur militaire, n'est en rien un nazi, par contre pour lui, les résistants sont des terroristes. A dessein, le scénario brouille les pistes du spectateur en nous montrant les résistants se trompant, et détruisant un train de la Croix Rouge, ou encore en montrant les effets des bombardements Alliés sur les villages Normands. On est donc bien loin du Jour le plus long et de son cortège lénifiant et sans équivoque de Français tous résistants...

Au milieu de ce film parfois maladroit (Les dialogues qui véhiculent la comédie font mouche, mais ceux qui se chargent du drame sont d'une lourdeur embarrassante, sauf quand c'est Blier qui parle, bien sur), c'est le Docteur Leproux qui fait office de fil rouge. Ce film est entièrement dédié à la figure d'un homme qui pourrait bien avoir été fusillé à la libération, dont la fille aurait pu être tondue, et qui aurait tout aussi bien pu être qualifié de juste, tant il est au service des autres; à l'officier Allemand qui l'informe que des otages Français pourraient bien être exécutés si quiconque vient au secours de parachutistes Anglais, il annonce être volontaire pour être dans lapremière charette. A aucun moment il ne se compromet, ni ne juge; et lors de son arrestation par des troupes Allemandes composées essentiellement de très jeunes recrues, l'un de ceux qui le mènent à la place du village trébuche, il lui vient aussitôt en aide. Blier, tout en retenue, trouve dans cet étrange apôtre d'un genre bien rare dans le cinéma Français un rôle en or, l'un de ses plus beaux pour autant que je puisse en juger, et Lautner, quelques années avant de franchir le pas en se lançant dans le polar parodique pour le reste de sa carrière, signe un film généreux, profond, et rudement beau.

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Published by François Massarelli - dans Georges Lautner