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14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 18:52

"Is this, then, the end of Nero?" demande Peter Ustinov-Néron, au moment, justement de mourir. Le côté grandiloquent de la réplique, qui sied bien au personnage, n'échappe bien sur pas aux cinéphiles, qui finissent un peu trop par se concentrer là-dessus et sur pas grand chose d'autre, devant un film qui vaut bien mieux que ça, en dépit de ses défauts. Voire, à cause de ces défauts, justement... Non, je pense qu'on reproche essentiellement à cette grosse über-production de la MGM, d'une part, d'avoir incarné l'esprit triomphant, jugé forcément impérialiste, d'un cinéma Américain qui venait en Europe pour tourner, et d'autre part d'avoir relancé un gengre moribond, le peplum, qui allait faire des petits et pas des meilleurs, inodant bientôt les écrans cinémascope de romains à franges et à jupettes qui parlaient maladroitement en levant la main droite et en se tenant la toge de la main gauche... Et c'est vrai que Quo vadis, dirigé par le pas toujours très adroit Le Roy, est un peu beaucoup ça, avec Robert Taylor en commandant glorieux qui ne comprend rien à rien à la révolte Chrétienne...

Quo vadis, adapté d'un roman Polonais de Henryk Sienkewicz, est un peu un cousin de Ben-Hur, avec encore plus d'adaptations que l'illustre roman de Lew Wallace. Il est situé aux alentours de la mort de l'apôtre Pierre, lors du règne de l'empereur Néron, qui suite à son caprice de bruler Rome, a mis le crime sur le dos des Chrétiens, déclenchant une fureur populaire qui résulta dans l'inévitable massacre, et finalement en la chute de Néron. Il ne m'appartient pas de déceler le vrai du faux dans une action de toute façon concentrée sur quelques jours, et qui passe essentiellement par le truchement du point de vue de Marcus Vinicius (Robert Taylor), soldat Romain amoureux, et de la dame de ses pensées, Lygia (Deborah Kerr), otage de Rome mais élevée chrétienne, et libre, par une famille de Patriciens convertis. Les ingrédients d'un peplum sont tous là, avec un plus qui sied bien au film: tourné à Rome, dans les studios de Cinecitta, il bénéficie d'extérieurs très convaincants, ce qui est une première pour ce genre de films.

Et puis, si on sourit à l'inévitable succession de scènes de révélation, de conversions spectaculaires, de l'exhibition de la brutale folie Romaine d'un côté, des chrétiens dignes jusqu'au bout c'est à dire jusqu'à la rencontre avec les lions, je ne peux m'empêcher de me dire que le film apporte une réalité inattendue aux scènes de supplice, qu'après 1945 on ne peut plus interpréter au premier degré mais comme des témoignages nécessaires de l'histoire humaine dans toute son horreur. En 1951, comment ne pas penser à ce qu'a vécu l'Europe six ans plus tôt? C'est très certainement venu à l'esprit de Sam Zimbalist et Mervyn Le Roy, tous les deux juifs non pratiquants, qui ont traité cette histoire fort sainte en cherchant à l'élever à une hauteur universelle, ce que fera Wyler avec talent huit ans plus tard dans Ben-Hur. Taylor est fonctionnel, la frange volontaire et la sandale énergique, et Deborah Kerr ne peut pas être autre chose qu'exquise. Dans le rôle de Pierre, Finlay Currie porte la toge en atténuant à peine son accent Ecossais, et Le Roy, qui fait certes ici bien son boulot (Bien mieux que dans d'autres films des années 50, et de loin), signe en plus le film de façon personnelle en utilisant Peter Ustinov, désormais monstre sacré, pour le rôle en or de Néron: un monstre qu'on ne peut rendre qu'en en faisant des tonnes, un rêve pour un cabot génial comme Ustinov. Et il a droit à cette fameuse allusion finale à Rico, le héros de Little Caesar du même Le Roy, qui mourait après avoir prononcé, hébété: "Is this the end of Rico?". Une façon de lier par le signe du crime, l'empereur fou de l'antiquité, la mafia Américaine, et les crimes fous des nazis, dans un seul personnage. Et donc finalement, ce message glissé comme en contrebande, de la part d'un metteur en scène qui ne se réveillera plus jamais, finit d'entériner une belle leçon de détournement Hollywoodien.

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Published by François Massarelli - dans Mervyn Le Roy Deborah Kerr
13 février 2015 5 13 /02 /février /2015 09:33

A l'origine de ce film, The Mosquito Coast est un roman de Paul Theroux. L'auteur en a rédigé une adaptation, en compagnie du scénariste-réalisateur Paul Schrader, spécialiste de la descente aux enfers... Le film part d'un principe simple: si on place un inventeur génial au paradis, il en fera automatiquement un enfer. L'inventeur, ici, c'est Allie Fox, interprété par Harrison Ford. Il invente, mais surtout il a tendance à tout prendre en charge, ce qui le met parfois en conflit avec ses commanditaires. Et surtout, il est obsédé par une impression que les Etats-Unis sont dévoyés par l'esprit des gens, qu'ils ont cédé à la facilité. Dans son délire, il ajoute une bonne dose de paranoïa protectionniste, de xénophobie et une rasade d'alarmisme extrême. Il est déterminé à aller trouver un endroit dont il pourrait faire ce qu'il veut, et comme il vient d'inventer une machine à réfrigérer particulièrement efficace, il envisage de se rendre en pleine jungle avec femme (Helen Mirren) et enfants (Dont River Phoenix). Lorsqu'il met ses plans à exécution, il choisit la côte nord-est du Honduras, la région sauvage de la Mosquitia, et la petite famille s'installe donc en pleine jungle dans une "ville" que Fox a acheté pour une bouchée de pain... Mais c'est encore trop cher: sur les rives d'un fleuve pas franchement hospitalier, constituée de deux ou trois cabanes insalubres, sans eau ni électricité, la bourgade de Jeronimo est un trou à rats... Mais Fox a tôt fait d'en faire un lieu habitable, et devient assez rapidement une sorte d'homme providentiel pour les gens du coin. Pour combien de temps?

C'est ce film qui devait inaugurer la carrière Américaine de Weir, après The year of living dangerously dans lequel il emmenait Mel Gibson en Indonésie. Mais la production a été arrêtée faute de moyens, et Weir a accepté la proposition de tourner Witness, qui fut un énorme succès. Du même coup, il avait trouvé en Harrison Ford un acteur digne d'interpréter le rôle de l'inventeur fou... Weir est toujours à son aise dans la fable, comme il l'a souvent prouvé, en particulier avec The Truman Show. Mais ici, c'est vraiment d'un conte cruel qu'il s'agit. Les intentions de Fox sont au départ empreintes d'une certaine logique, mais son apparente sagesse (Qui provoque chez son épouse et ses enfants une admiration sincère qui confine à l'aveuglement pur et simple) cache en réalité une folie suicidaire, qui plus est qui va tout emporter sur son passage. Incapable de s'arrêter dans sa fuite en avant, il va jusqu'à risquer la vie des autres pour, comme il aime à le répéter, prouver qu'il a raison. Et dans le film, une séquence qui voit Jeronimo, devenue vivable, investie par trois gangsters armés, nous montre Fox qui n'hésite pas dans un premier temps à détruire tout ce qu'il a construit pour les faire fuir, puis utiliser une machine extraordinaire et gigantesque, qu'il a conçu afin de réfrigérer l'eau et de fournir de l'air conditionné, comme un Moloch tout droit sorti de Cabiria ou Metropolis, qui va bruler les trois hommes. De l'auto-défense, on passe bien vite au meurtre...

Et cet homme qui fuit une Amérique qui a perdu ses valeurs, qui fuit aussi les religions (Incarnées dans le film par un voisin, un pasteur insupportable de fatuité et de ridicule), se prend à recréer une certaine forme d'impérialisme à l'Américaine, une certaine forme de religion aussi, dont il est le centre, imbu de lui-même, exigeant obéissance et aveuglement de sa famille, mais aussi de ceux qu'il n'hésite plus à qualifier de "bons sauvages", des pouilleux auquel il est supposé apporter la lumière. On le voit, dans le conte, Weir va loin, mais on le suit assez aisément, tant la démonstration suit un cheminement logique; l'ironie mordante de la situation n'est jamais soulignée, jamais commentée autrement que par la voix off de River Phoenix, qui sous l'identité de Charlie Fox, égrène ses souvenirs qui prennent vie sous nos yeux. Et au final, cette expérience pour reprendre le mot par lequel Fox désigne cette dangereuse aventure qu'il impose à sa famille, qui est une fuite vers un monde meilleur (comme toujours, pour l'auteur de Picnic at Hanging Rock), débouche sur un immense gâchis. Un film sain, tourné dans des conditions qui donnent l'impression de la réalité, avec des acteurs qui n'ont pas froid aux yeux: River Phoenix et ceux qui jouent ses frères et soeurs, Helen Mirren et bien sûr Harrison Ford sont admirables.

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Published by François Massarelli - dans Peter Weir
12 février 2015 4 12 /02 /février /2015 16:13

Entre 1924 (Der Letzte Mann, Die Nibelungen) et 1926 (Faust, Metropolis), Variété est LE film de 1925 en Allemagne. Non qu'il n'y ait rien eu d'autre cette année-là, loin s'en faut: Murnau a réalisé son extravagante et essentielle appropriation de Molière avec Emil Jannings (Tartüff), et Pabst a sorti son troisième long métrage, le superbe Die freudlose Gasse (La rue sans joie). Mais le succès le plus important de l'année, c'était pour ce film, d'un metteur en scène relativement inconnu, bien que travaillant sans relâche depuis 1919: Dupont n'était ni Lubitsch, ni Murnau, ni Lang, et s'était tenu relativement à l'écart de l'expressionnisme. Son film le plus célèbre en est d'ailleurs très loin, reposant sur trois éléments qu'il a su marier avec adresse: le jeu très expressif mais réaliste des acteurs, dont on remarquera la prestation pleine de vie de Lya de Putti et Emil Jannings en particulier; un travail de caméra exemplaire, et mené par Karl Freund; enfin, bien que l'essentiel du film soit tourné en plans rapprochés, un sens du décor particulièrement marqué. Et Dupont, comme il le refera à Londres dans Piccadilly, parle ici du milieu du spectacle...

Un condamné dans une prison raconte les circonstances qui l'ont amené à a perpétuité, afin qu'on juge s'il a mérité une grâce: Boss (Emil Jannings) est un ancien trapéziste, qui s'est reconverti à Hambourg en aboyeur de foire suite à un grave accident. Lui et sa femme coulent des jours tranquilles mais mornes, en compagnie de leur bébé. Un jour, ils recueillent une jeune femme naufragée (Lya De Putti) qui leur est amenée par des marins. Nommée Berta, elle devient très vite une "artiste" elle aussi, dansant dans des tenues légères. Elle aguiche Boss, qui résiste un temps, mais finit par se laisser tenter. Il abandonne épouse et enfant pour reprendre en compagnie de la jeune femme son ancienne activité. Un jour à Berlin, Artinelli (Warwick Ward), un trapéziste virtuose dont le frère et partenaire a eu un accident, les aborde et leur demande de travailler avec lui. Sous le nom des "Trois Artinelli", ils vont réaliser un spectacle qui va les transformer en grandes stars du music-hall, mais le triangle qu'ils forment va aussi amener la mort...

Le ton est énergique, volontiers ironique. Dupont laisse faire ses acteurs avec un sens du réalisme qui détonne avec la production Allemande de l'époque qu'on tend à nous présenter... En même temps, il n'est pas Pabst et ne dissimule aucun message de colère sociale dans son film, qui est une radiographie mélodramatique de la vie, comme tant de films muets Européens. Le monde du spectacle devient le théâtre des passions vertigineuses de Boss et de la jeune Bertha, dont le corps est le principal argument: avec ses trapézistes, quoi de plus normal, Dupont mise tout sur le physique de ses interprètes et leur demande de beaucoup donner. Il les filme au plus près, mais n'utilise pas dans les scènes dramatiques le montage avec excès, il préfère se concentrer sur la dynamique des corps. Il faut voir Jannings partir, dans un long couloir filmé par une caméra immobile, Lya de Putti accrochée à lui et trainée sur le sol littéralement, voir culbutant dans l'escalier sans qu'il s'agisse d'un truquage ou d'une cascade.. Et Dupont sait jouer de sa sensualité, la transformant parfois en animalité. L'intensité dramatique du crescendo final aboutit sur une brutalité sans pareille... Jannings se débarrasse une bonne fois pour toutes des oripaux expressionnistes, tout en étant toujours aussi capable de traduire en gestuelle une vie intérieure foisonnante, qui graduellement et inexorablement, mène à l'explosion des sentiments à la fin du film. C'est une très grande oeuvre, enfin disponible et à ne surtout manquer sous aucun prétexte!

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Published by François Massarelli - dans Muet E.A. Dupont 1925 **
11 février 2015 3 11 /02 /février /2015 16:52

Je vais pour commencer être très désagréable, en donnant à lire ma conviction profonde: je n'aime pas Renoir. C'est comme ça, le décalage entre le génie officiel, imposé aux cinéphiles par les autres amateurs-escrocs du cinéma Français, les Truffard, Chabraud ou Godrol, et la réalité d'un cinéma mal fagoté de la main gauche dans lequel les acteurs finissent par jouer tous aussi mal que le metteur en scène (voyez sa prestation dégueulasse dans Partie de Campagne, La Bête Humaine, ou dans l'ennuyeux chef d'oeuvre officiel La règle du jeu), m'apparaît si évident, que je continue à me demander comment il peut ainsi faire illusion.

Si j'ose dire...

Mais les apparences, dans un pays ou la critique préfère juger selon les chapelles et sur les intentions, ont la peau dure, et il convient de bouder Clouzot et Duvivier, et d'encenser Renoir. Quelques fois, ça marcherait presque, car certains films ont atteint une certaine grandeur, je pense à La grande illusion bien sûr. Mais les années 50 sont selon moi pour Renoir un insoluble naufrage, dans lequel il tourne ce qu'il veut, comme il veut, dans l'indigence d'autant plus satisfaite qu'il est un des maîtres officiels du médium. Et devant l'ennui insondable qui me saisit à la vision de Le fleuve, Le carosse d'Or, Elena et les hommes, ou Le déjeuner sur l'herbe, je me sens bien seul... Sauf qu'il y a French cancan.

Ah oui, ça French cancan, le premier film tourné à Paris après tant d'années en exil (Un petit souci technique dans sa situation maritale empêchait Renoir de revenir, pour être exact), est une merveille, une grande réussite, dans laquelle on serait prêt à suivre tous les zélateurs serviles, s'ils savaient vraiment de quoi ils parlent: cette histoire, traitée dans un magnifique Technicolor, d'un patron de gargotes qui par intuition, va lancer le monde du spectacle dans le tourbillon du Cancan, est toujours aussi prenant, toujours aussi plein de vie. Et le bordel total des tournages de Renoir, qui habituellement débouche sur de médiocres machins, nous amène enfin à une fiesta bouillonnante de sève, dans laquelle le metteur en scène a su fédérer les enthousiasmes, doser le côté brouillon. On y croit, on y est, et le monde du spectacle vu avec tant de tendresse, par l'oeil d'un peintre (bien plus que dans l'assez ridicule soit-disant hommage à son père, le Déjeuner sur l'herbe) est saisi dans toute sa vérité: la canaille, la naïveté, le travail, l'acharnement, le doute, comme dans les meilleures comédies musicales en somme. Et l'émotion n'est jamais très loin, comme lorsque enfin, le Moulin rouge est ouvert, et le patron Danglard, fatigué, se laisse aller comme un gosse à jouer de la gambette comme ses danseuses...

Gabin, ici, c'est l'anti-Gabin. je m'explique: après la guerre, l'acteur va entrer dans le costume du patriarche, et y rester une fois pour toutes, faisant siens les rôles de vieux restaurateur (Voici le temps des assassins), de vieux flic (Le pacha), de vieux truand (Le cave se rebiffe), sans jamais laisser quoi que ce soit au hasard... sauf dans trois films: Le plaisir d'Ophuls, Touchez pas au grisbi de Becker, et celui-ci. Il y est admirable, comme d'ailleurs tous les acteurs, de ceux qui occupent le terrain en permanence, de Françoise Arnoul à Maria Felix, ou qui sont un peu plus dans le coulisses comme Philippe Clay, voire au fond comme Jacques Jouanneau et Gaston Modot. On se souviendra de tous.

Et puis le film est aussi une sorte de comédie musicale (le générique le revendique d'ailleurs explicitement) dans laquelle la musique et la chanson, notamment interprétée par Philippe Clay, sont parties intégrantes de la vie et de la folie tourbillonnante: Clay a beau annoncer qu'il va jouer le rôle de choeur antique, pour moi ça ne fait aucun doute, son personnage aurait, dans la vraie vie, réellement chanté comme il le fait! Toute cette, vie, ce que Danglard, fin entrepreneur appelle "le théâtre", c'est à la fin du film que sa raison d'être se révèle au spectateur de façon explosive: pendant que Danglard n'ose même pas se rendre dans la salle de son établissement où un Cancan de tous les diables provoque un triomphe, on le voit reprendre un à un les mouvements de l'orchestre, inspiré et désireux d'entendre son oeuvre se dérouler... sans lui. Parce que c'est une oeuvre: une danse ici, ou pourquoi pas un tableau, ou un film, qui désormais sorti de l'esprit de ses concepteurs, appartient à tous...

...Allez, on y retourne!

 

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Published by François Massarelli - dans Jean Renoir Jean Gabin
10 février 2015 2 10 /02 /février /2015 09:54

Cent ans déjà, que ce film prenait le cinéma au stade de l'enfance, et le hissait, doucement, à l'age adulte... En 1912, les Italiens sont vraiment les premiers à avoir établi le long métrage comme une hypothèse valide, dans le cadre de l'exploitation des films. Les Français et les Américains, en dépit de films occasionnels de longue haleine, continuent à se reposer, les uns sur le serial (Les films de Fantomas réalisés par Feuillade sont autant de longs métrages qui fidélisent le public par leur appel à revenir voir la suite!), les autres sur le court métrage de deux bobines, le moyen d'assurer des séances de cinéma diversifiées. Dans ce contexte, Quo Vadis ou Les derniers jours de Pompeii ont prouvé que le public, à partir du moment ou on lui en donnait pour son argent au niveau des frissons et péripéties, ne bouderait pas nécessairement les films plus longs. C'est donc Cabiria qui allait entériner ça une bonne fois pour toutes, et par le biais de l'admiration sans limites que lui portait Griffith, devenir le symbole même d'une nouvelle ère cinématographique. Mais il serait bien sur naïf d'imaginer que Cabiria puisse ne le devoir qu'à sa durée spectaculaire, qui est rappelons-le, suivant les copies et la vitesse de défilement, de 2h à 2h30.

Cabiria n'est, du voeu même de son metteur en scène, pas une leçon d'histoire: tout au plus la toile de fond nous raconte-t-elle sans trop entrer dans les détails les guerres puniques, par lesquelles Rome a assis sa puissance en remportant une victoire décisive contre les Phéniciens. Mais l'essentiel de Cabiria conte les mésaventures du romain Fulvio Axilla (Umberto Mozzato) et de son fidèle esclave Maciste (Bartolomeo Pagano); qui vont croiser la petite Cabiria, rescapée d'une éruption de l'Etna, que ses parents veulent retrouver. La petite va être secourue de la lave, enlevée avec sa nourrice par des pirates Phéniciens, sauvée de justesse des flammes de la statue d'un dieu Païen, enlevée de nouveau, puis promise à nouveau aux flammes... Ce destin riche en aventures, et un brin sadique aussi, finit par symboliser l'âme de Rome, et la force de l'aventure, dans les coeurs insatiables d'Axilla et Maciste, le noble et valeureux patricien, et son esclave: une vraie force de la nature dont la loyauté sans égal fait de lui le vrai héros de ce film. Il est inutile de dire que le film anticipe un peu beaucoup sur les délires du fascisme, en ressuscitant à l'époque d'une résurgence du nationalisme des aventures héroïques dont la finalité est d'assumer la supériorité en tout (Science des armes, mais aussi dans la valeur du caractère) des Italiens. Le texte des intertitres n'a sans doute pas été confié à D'Annunzio, un poète connu pour son ultra-nationalisme, pour rien: Pastrone a compris d'ou vient le vent! Et en retour, Mussolini adorait le film; de plus, le personnage de Maciste allait revenir en particulier à l'époque fasciste, pour incarner de nouveau la force triomphante, dans de nombreux films.

Mais le film est assez souvent irrésistible, de par sa science de la péripétie. Au passage, chaque mésaventure est encore annoncée par les titres, ceux-ci n'étant jamais consacré aux dialogues. Ils ouvrent chaque scène, et en dressent les grandes lignes avant de laisser les images faire leur travail. Mais Pastrone prends vraiment les devants en terme d'utilisation de l'espace, dont il est un pionnier: il sait utiliser la profondeur de champ en particulier dans les scènes avec peu de personnages. Il situe son action dans des lieux emblématiques dont il utilise avec talent les ressources dramatiques; il a obtenu de ses décorateurs un travail exemplaire, et a engagé le cinéaste Segundo de Chomon (Anciennement chez Pathé) pour réaliser d'excellents effets spéciaux; enfin il démultiplie son action en ayant recours à des inserts et des plans rapprochés à une époque ou c'était encore très marginal. Bien sur, son interprétation est grandiloquente, du fait de la multiplication des plans larges, mais il se rattrape en utilisant ce qui sera bientôt appelé les "mouvements Cabiria", qui ont tant enthousiasmé Griffith: de lents mais très précis travellings, qui accompagnent les personnages, changent les angles du décor, et invitent le spectateur à entrer un peu plus dans l'action. D'une certaine façon, ces mouvements d'appareil, tranquilles et majestueux, représentent un peu le moment durant lequel le metteur en scène prend définitivement le pouvoir sur l'espace cinématographique, au détriment de l'agitation des acteurs. Pas fous pourtant, Pastrone qui étai le seul maitre à bord, vendra le film sur le seul nom de D'Annunzio!

Vu aujourd'hui, le film a certes vieilli, et le jeu ampoulé, le caractère antique des maquillages et la naïveté de l'ensemble sont parfois des freins au plaisir du spectateur... Mais la grandeur du film reste palpable, et pour qui veut bien s'y perdre, le bon vieux Cabiria a encore quelques charmes a distiller, entre deux batailles, deux catastrophes, deux enlèvements ou deux traitrises...

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Published by François Massarelli - dans Muet Cinéma Italien 1914 *
9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 13:17

A star is born... Take 1! La version de Cukor prend toute la place, mais il ne faut pas oublier d'où elle vient: ce film de Wellman a longtemps souffert de n'être disponible, domaine public oblige, que dans d'affreuses copies qui ne rendaient pas du tout justice à son merveilleux Technicolor. Rappelons l'histoire: nous assistons à l'ascension fulgurante d'Esther Blodgett, dite Vicki Lester, une jeune provinciale qui est "montée" à Hollywood afin d'y devenir star. c'est grâce à sa rencontre avec Norman Maine, star confirmée mais alcoolique mondain, qu'elle va percer, puis finalement dépasser son pygmalion, jusqu'à ce que celui-ci devienne un boulet. Les rôles principaux sont tenus par rien moins que Janet Gaynor pour son dernier grand rôle, et Fredric March dans le rôle courageux d'une sorte de John Gilbert-Bis.

C'est une production Selznick, ce qui veut dire qu'on n'a pas lésiné sur les participations prestigieuses (May Robson, Adolphe Menjou, Lionel Stander, Andy Devine sont tous de la partie), mais c'est aussi et surtout un film de Wellman: si on n'attendait pas "Wild Bill" sur ce terrain, à savoir la comédie sentimentale qui vire à la tragédie, doublée d'une vision vitriolée d'Hollywood, il convient de ne pas oublier que Wellman a souvent traité de la déchéance, à commencer par celle qui lui tenait tant à coeur, des vétérans retournés à la vie civile et qu'on oubliait dans leur coin (Heroes for sale).

Et tant de ses films parlent de la cruauté de la chute (Wild Boys of the road, Beggars of life), de la zone, de l'oubli et de la cruauté de l'existence en général, qu'il était peut-être le plus qualifié, sans parler de son regard sans concessions. Avec cette vision cruelle mais juste, sa démonstration des sacrifices qu'on doit faire afin de réussir en tant qu'artiste, le film se dévore tout seul, sans ces moments musicaux qui envahissent le remake de Cukor, qui affadissent la critique et débarrassent le vitriol de cette vision infernale de la quête du succès. Ce n'est sans doute pas le meilleur film de William Wellman, loin de là, mais c'est quand même un sacré moment de cinéma, avec qui plus est l'énergie fabuleuse de l'une des plus grandes actrices du vingtième siècle pour le porter. On la découvre ici avec une capacité à passer de la comédie la plus farfelue (une scène qui la voit essayer d'imiter toutes les stars féminines pour se faire remarquer, Garbo, Hepburn ou Mae West) à la tragédie la plus poignante...

Et celle qui avait affronté Hollywood au coude-à-coude avec son partenaire Charles Farrell, maintenant lessivé, devait avoir une certaine expérience de cette expérience broyeuse qu'était Hollywood à l'époque... Bref, grâce à elle avant tout ce film refait souvent (et trop, les deux dernières versions étant d'une coupable inutilité) est en soi inégalable.

 

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Published by François Massarelli - dans William Wellman
9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 12:59
Sex, lies and videotape (Steven Soderbergh, 1989)

Le premier film de Soderbergh lui ressemble tellement, qu'on est surpris rien qu'à la pensée (Qui nous traverse, parfois, soyons francs) d'y trouver des péchés de jeunesse... Cette histoire de communication et d'incommunication est située à la maison en quelque sorte, à Baton rouge, et ne tourne qu'autour de quatre personnages, qui a eux seuls permettent d'en résumer l'intrigue: les Mullany sont mariés, John (Peter Gallagher) est avocat et ambitieux, Ann (Andie McDowell) est femme au foyer, frustrée à tous points de vue, et... frigide. depuis quelques temps, elle est en crise et voit un thérapeute afin de s'en sortir, mais elle admet avoir renoncé à tout jamais au sexe, une activité qu'elle n'a jamais trouvée intéressante de toute façon. Sa soeur Cynthia (Laura San Giacomo), elle, n'a pas renoncé, et elle entretient depuis quelque temps une liaison musclée et énergique avec son beau-frère, bien sur, qui ne se remet pas du refus de son épouse. C'est en ce contexte qu'arrive un ancien camarade d'université de John, Graham (James Spader), qui va remettre de l'ordre dans tout ça. Totalement atypique, aussi éloigné du carriérisme que John peut s'y vautrer, il parcourt les Etats-Unis en filmant les femmes qui le souhaitent, et se confessent de façon assez impudique devant sa caméra. C'est ce qui va précipiter la crise violente que vont finir de traverser Ann et John.

On voit quelques unes des vidéos de Graham, qui restent relativement chastes, mais l'essentiel est ailleurs: un jeu de regards, une conversation qui prend une tournure intime de façon inattendue, une manipulatrice qui se fait prendre au piège, une situation qui se retourne contre celui qui l'a initiée, mais pour son bien: Soderbergh ausculte les tourments de la classe moyenne Américaine, et pour cette fois il permet à certains de ses pantins de s'en tirer, mais derrière le regard impénétrable et l'absence d'émotions de James Spader, il cache une satire au vitriol de l'homme Américain, incarné par un acteur génial qu'on aimerait voir plus souvent, Peter Gallagher, magnifique de suffisance et de médiocrité. Tous ces gens vont, un jour, cesser de mentir, et ce jour-là... Ca fera mal. Soderbergh étant depuis passé maitre dans l'aart de montrer les stratégies conscientes et inconscientes de l'être humain en représentation, on ne s'étonnera pas du plaisir qu'on prend à ce film.

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Published by François Massarelli - dans Steven Soderbergh
8 février 2015 7 08 /02 /février /2015 08:59
Corpse Bride (Mike Johnson, Tim Burton, 2005)

Produit entre la fin du tournage de Big Fish et celui de Charlie and the chocolate factory, Corpse Bride est un effort curieux de réappropriation de son propre univers par Burton, cette fois (Par opposition à "son" film le plus célèbre) co-crédité à la réalisation aux côtés de l'animateur Mike Johnson. Par rapport à ce co-crédit, on pet toujours spéculer, mais rappelons que le partage des tâches est une constante de l'animation depuis toujours, et que le film a été vraiment selon leurs dires, co-dirigé par les deux hommes, Burton assumant l'inspiration, la vision et le cap du film, tandis que Johnson effectuait la mise en oeuvre technique. La partition est bien sur confiée à Danny Elfman, qui est à peu près infaillible, y compris en pilotage automatique, et les acteurs sont bien sur dirigés par Burton. On ne s'étonnera pas, dans un casting une fois de plus très Britannique (Joanna Lumley, Richard Grant...) de retrouver les sempiternels Johnny Depp et Helena Bonham Carter, flanqués également d'une troisième apparition de Christopher Lee (Après Sleepy Hollow et Charlie and the chocolate factory) et d'une deuxième d'Albert Finney. Comme dans The nightmare before Christmas, Danny Elfman joue un petit rôle fort musical...

Corpse bride conte l'histoire, située dans une Angleterre de pacotille du 19e siècle, donc en pleine époque de gothique littéraire, d'un jeune marié tellement benêt qu'il a peur de faire tout capoter, et malgré lui rencontre une jeune fantôme, Emily, qui a été abandonnée et tuée par son fiancé le jour de son mariage. Par un quiproquo, Victor se retrouve marié à Emily, et le voilà donc passé dans l'autre monde, celui des morts. Pendant ce temps, Victoria Everglot, la fiancée vivante, tombe dans un piège, celui de l'infâme Lord barkis, chasseur de dot...

On aimerait être aussi enthousiasmé par ce film qu'on l'a été par celui de Selick, bien sur, et c'est sans doute la grande malédiction qui pèsera sur tous les projets d'animation de Burton. C'est déloyal pour ce nouveau film, mais d'un autre côté la présence, à l'esprit de ses concepteurs, de The nightmare before Christmas est tellement évidente qu'elle appelle à la comparaison. Et celle-ci est impitoyable pour ce film joliment fait, soigné, mais qui donne systématiquement l'impression d'être forcé, voire de virer à l'autoparodie. Et cet "univers" Burton, tant vanté et mis en avant par les publicistes de tout poil, finit par devenir une formule vide. D'autant que dans ce film ou la caméra virevolte inutilement en permanence, on n'est pas dans le cinéma de Tim Burton, mais dans une sorte de sous-produit: agréable à regarder, certes, plaisant, mais pas vraimemtn accompli. On se prend à s'ennuyer, à chercher sur les côtés si tel ou tel détail ne mériterait pas d'être regardé avec attention plutôt que les pauvres pantins qui s'agitent devant nous. Il en est ainsi, mais heureusement, les auteurs nous ont donné quelques consolations: une belle animation à la fin, qui renvoie un peu à la magnifique scène de fin d'Edward Scissorhands, le piano aperçu dans une scène qui est de marque Harryhausen, ou bien sur l'asticot verdâtre qui tient lieu de conscience à Emily, et qui est une caricature de Peter Lorre. Pour le reste...

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Published by François Massarelli - dans Tim Burton
4 février 2015 3 04 /02 /février /2015 17:09

Après la parenthèse nihiliste jouissive mais un peu courte de Mars Attacks!, Sleepy Hollow va redorer le blason de Tim Burton, et lui permettre de faire un film qui est à la fois une synthèse de son oeuvre passée, une ouverture sur l'avenir et la possibilité pour le metteur en scène de mettre son savoir-faire au service de projets ambitieux mais qui ne lui sont pas propres, et une extravagante collection de contradictions assumées et orchestrées de main de maître... Et pour commencer, le film est hérité d'un projet avorté de Francis Ford Coppola, qui s'était lancé à l'aube des années 90 dans une relecture de mythes gothiques passés à une nouvelle postérité par le cinéma: Dracula avait ouvert le bal, avec une vision plutôt baroque et inédite de l'univers de Bram Stoker; inévitablement, un Frankenstein avait suivi, mais la mauvaise réputation du film de Kenneth Branagh a la peau dure, et a sans doute poussé Coppola à revoir ses ambitions... Et Sleepy Hollow, la nouvelle de Washington Irving, est bien différente de ces deux oeuvres séminales: elle met en scène un jeune instituteur, Ichabod Crane, qui est victime de farceurs à Sleepy Hollow, une ville de Nouvelle-Angleterre dans laquelle un fantôme morbide et sans tête est supposé semer la terreur...

Chez Burton, par le truchement du script de Andrew Kevin Walker, l'histoire s'étoffe et devient authentiquement gothique et horrifique, tout en se parant des aspects inattendus du roman policier. Le récit d'Irving a été oublié en 1820, mais Walker situe son film en 1799, à l'aube d'un siècle dont certains visionnaires estiment qu'il apportera à l'être humain l'illumination de la raison. Des meurtres atroces (Des décapitations) sont en effet perpétrés à Sleepy Hollow, mais on ne dit pas tout à Ichabod Crane (Johnny Depp), le détective chargé de l'enquête; il faut dire que la lui confier relève essentiellement du gag! C'est afin de faire taire l'impudent je-sais-tout, obsédé par les méthodes modernes de police scientifique dont ses supérieurs n'ont que faire, qu'il est envoyé au diable résoudre une sombre histoire dans laquelle tout le monde, en ces temps reculés, flaire le parfum hideux et capiteux de la sorcellerie. Et Crane va en effet tomber, à Sleepy hollow, sur une communauté endeuillée par des meurtres dont chacun sait qu'ils sont le fait du fantôme d'un cavalier sans tête, célébrité locale qui s'est tout à coup réveillé pour distribuer du haut de son cheval fantomatique des coups tranchants d'épée au hasard de ses chevauchées... Au hasard? Non, car il apparaît très vite que les victimes sont liées: les notables, liés par un lourd secret, et une famille sont les cibles d'une vengeance qui remonte à loin, très loin...

Les retrouvailles avec Johnny Depp, pour la troisième fois, vont donner lieu à un personnage unique en son genre, que Burton a piloté de loin: à nouveau un personnage en noir et blanc à la vie intérieure contrariée, figure imposée par Burton, Ichabod est un détective efficace et intelligent, mais obsédé par la raison et la raison seule. Ce qui l'a poussé à se débarrasser d'un double héritage traumatique: son père était un pasteur rigoriste, et sa mère une sorcière, et devant l'attrait de la magie, le père avait fini par sévir et tuer la maman d'Ichabod, laissant d'ailleurs au garçon un stigmate étrange. On notera que dans les flash-backs découpés en épisodes, qui correspondent systématiquement à des évanouissements d'Ichabod soit aux moments où il échappe à sa raison pour laisser aller son inconscient, l'outil qui sert au meurtre, a déjà été aperçu dans les greniers de Bruce Wayne dans Batman Returns... Mais ce meurtre originel est pour Ichabod Crane le signal d'abandonner tout lien avec la magie, et de privilégier la raison, pas la religion, en toutes circonstances. Sauf que le personnage, guidé en permanence par sa raison, est aussi un pleutre, qui s'évanouit souvent et affronte le sang (Et il y en a beaucoup) et les cadavres avec répulsion, dégoût, et aussi une certaine lâcheté. De même, il s'attache très vite d'un amour réciproque à la belle Catrina Van Tassel (Christina Ricci) qui elle aussi risque la mort, mais au lieu de la protéger tend à s'en faire un bouclier. L'anecdote contée par le film sera cathartique pour Ichabod, lui permettant de faire la paix entre les deux héritages, la rigueur paternelle et la magie protectrice de sa maman. On notera, pour une dernière apparition (On la reconnaît à peine dans The planet of the Apes, leur dernier film en commun), Lisa Marie en mère sublimée, la seule à avoir le droit d'évoluer dans de franches couleurs chaudes. Pour tout le reste du film, la magnifique photographie d'Emannuel Lubezki fait la part belle aux sous-bois sombres et hivernaux, en couleurs désaturées... Dans lesquels les à-plats de rouge éclaboussent souvent les protagonistes.

S'il emprunte une atmosphère très marquée à des films de la Hammer (Sleepy Hollow a d'ailleurs été tourné en Angleterre, et est une production Britannique de la Paramount bien que sensée se situer dans l'état de New York), s'il ajoute un atout de poids en la personne de Christopher Lee, le juge qui envoie Crane se faire pendre ailleurs, Burton rend quand même à sa façon un hommage vibrant, une fois de plus, au Frankenstein de James Whale, dans ce qui est à mon sens une synthèse très assumée de l'univers baroque du cinéaste. A la fin du film, une confrontation entre la créature et Crane mène à un moulin en flammes, comme dans la conclusion du film de James Whale, et un dialogue insiste sur la notion de façon implicite: quand le moulin s'écroule sur la créature, Ichabod dit: le problème, c'est qu'il était déjà mort. De même, revenu d'entre les morts contre son gré, la créature sans tête superbement interprétée par Christopher Walken semble être le jouet d'une volonté extérieure, mais rira bien qui rira le dernier... Parmi les acteurs Britanniques qui se sont prêtés avec bonne humeur à ce film, on remarquera du beau monde: Michael Gambon, Ian McDarmid, Miranda Richardson... ils sont rejoints par rien moins que Walken, bien sur, Martin Landau, brièvement (Tchac!), et Jeffrey Jones... Bref, on est un peu en famille.

Mais le film célèbre avec un clin d'oeil à sa façon l'imminence d'un changement de siècle, en montrant la lutte de la raison contre la magie, chez un détective qui s'efforce de garder la tête froide ainsi que sur ses épaules; il finit par triompher, grâce à ses appuis nombreux, de la créature, mais on constatera que ce sera après bien des homicides. Et lorsqu'il arrive enfin à New York, flanqué de Catrina Van Tassel devenue sa femme et d'un orphelin qui est entré à son service, on ne peut que remarquer que celui-ci est chargé de tous les paquets du couple, qui baguenaude dans les rues de la grande ville. Un signe discret qui nous indique que si Ichabod Crane se veut le champion de la modernité, il n'en est pas moins un homme de son temps qu'une société à deux vitesses dans laquelle tout le monde est à sa place, ne rebute pas. Et le changement de siècle, pour l'homme qui visait l'avenir de sa profession, mais a été obligé de retourner au plus profond de son inconscient pour affronter la magie, n'apporte finalement pas grand chose... Le film, si: il a montré la maîtrise de Burton pour s'approprier un sujet a priori mal parti, et en triompher. On aurait aimé que cela ne le mène pas au film suivant...

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Published by François Massarelli - dans Tim Burton
1 février 2015 7 01 /02 /février /2015 16:56

Warlock, petite ville du Sud-Ouest, bien trop grande pour que les citoyens fassent justice eux-même, mais trop petite pour qu'un vrai juge ou un vrai Shériff y fasse la loi. Et justement, le "deputy" (Adjoint) en charge de la ville est, au début du film, tué une fois de plus, car la bande d'Abe McQown a décidé de montrer qui est le patron: McQuown lui-même, un riche propriétaire terrien qui sème assez facilement la terreur avec ses cowboys, et qui couvre à peu près tout ce qui peut se pratiquer comme activité illicite: vol, attaque de diligence, vol de bétail, meurtre voire (Pour une anecdote) massacre pur et simple. Dans ce contexte, les habitants font appel à un redresseur de torts professionnel, Clay Blaisedell (Henry Fonda), un homme que sa réputation précède, et qui agit entre une certaine froideur et un sens aigu de la mise en scène: il a une paire de colts à crosse dorée dont tout le monde a entendu parler. Et il ne vient pas seul: Morgan, son alter ego, son ombre au passé trouble (Anthony Quinn) vient avec lui, et pour commencer fait main basse sur le saloon local. Une fois arrivé, le nettoyage commence, et Blaisedell encourage les vocations: un des hommes de la bande McQuown, Johnny Gannon (Richard Widmark) a depuis longtemps des scrupules à faire partie de la bande de malfrats qui tuent les gens en leur tirant dans le dos; il franchit le pas et devient, contre toute attente, le vrai "deputy" shériff de Warlock. Pendant ce temps, les agisements de Morgan font parler d'eux, et il devient assez rapidement clair que si Blaisedell et Gannon vont débarrasser la ville du problème McQuown, qui s'occupera de Morgan?

Les limites de la loi, et les frontières entre le bien et le mal: un bon vieux thème du western, habillé de neuf pour ce film qui louche par de nombreux aspects sur l'anecodte de Tombstone, mais bien loin de My darling Clementine. N'empêche, il est assez ironique de confier à Fonda le rôle, en version bling-bling, d'un autre Wyatt Earp... Et Morgan, avec son pied-bot et sa tendance à l'acoolisme, fait lui aussi bien penser à Doc Holliday, mais on remarquera assez facilement que la relation entre les deux est rendue particulièrement ambigue par le discours permanent de Quinn. Bien sur, d'une part, les deux hommes représentent chacun un aspect de la lutte impromptue contre le crime: une certaine rigueur, une certaine droiture un peu vieux-jeu d'un côté, l'histrionisme triomphant avec vantardise permanente de l'autre... Mais Morgan est obsédé par la place de héros que son ami doit occuper, et va jusqu'à tuer dans son dos les gens qui pourraient entâcher sa légende: homme, femme, peu importe... Et quand Blaisedell envisage de se marier et d'arrêter le cirque, la réaction de Morgan oscille entre le désespoir alcoolisé et l'agression.

De son côté, Johnny Gannon est un rôle en or pour Richard Widmark, un peu moins torturé qu'à l'accoutumée: il sait dès le départ de quel côté de la loi, ou plutôt de la morale, il doit pencher. Choisir de servir la loi comme il le fait est à la fois une façon de régler son compte à son passé de bandit, mais aussi de montrer le chemin, dans une ville en devenir, qui n'a que trop souffert d'être exposée au crime sans que les forces de la police ne puissent agir. Il est, à la fin du film, non seulement un héros local, il est aussi légitime et légal, ce qui ne peut que confirmer le soupçon de Blaisedell, qui avait bien dir en arrivant: ils m'accueillent en héros, mais à la fin ils voudront ma mort. Au moins pourra-t-on dire qu'avec Gannon, la ville s'est dotée d'un vrai défenseur de la loi... Et contrairement à Blaisedll, Gannon aura fait passer la morale avant la tuerie... Mais en attendant, la violence va s'installer, et les armes vont parler! Bref, un western, un beau, un vrai, un grand.

Warlock (Edward Dmytryk, 1959)
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Published by François Massarelli - dans Western