Un jeune homme (Charles DeForrest) a publié une annonce pour trouver l'âme soeur, et se rend à un rendez-vous: la jeune femme (Vivian Prescott) qui l'attend est charmante, tout se présente plutôt bien... Hélas: c'est un piège: il est kidnappé par celle qui n'est autre que... la Reine des anarchistes! Et il va désormais devoir exécuter les pires desseins.
On ne va pas épiloguer cent sept ans sur le fait que, d'une part, les anarchistes se soient choisis une reine. D'autre part, les anarchistes, s'ils sont une société secrète qui souhaite donc passer en dessous des radars, sont quand même bien voyants avec leurs longues barbes et leurs déguisement façon soutane en toile de jute!
Mais peu importe, puisque la cible du film, ici, ce sont de toute évidence les mélodrames qui commencent à fleurir, dans lesquels ce genre d'ingrédients ou d'incohérence est omniprésent. On s'en amuse, tout en cherchant à copier le rythme particulier des comédies Biograph et de la naissante Keystone, de Mack Sennett.
Reste, dans ce film qui nous présente... le supplice du sandwich au jambon(!), à évaluer quelle pourrait éventuellement être la part de l'épouse de Phillips Smalley, Lois Weber: son associée en toute entreprise généralement. Je penche pour affirmer que cette fois-ci, elle s'est bien gardée d'intervenir!
D'emblée, il convient de rendre à César ce qui lui appartient: ce film n'a presque rien à voir avec l'autre film du même nom (1915) qui, bien que soit oublié, soit poussé avec force embarras sous le tapis, prenait prétexte de la fin de la guerre civile en 1865 pour annoncer la naissance d'une nation sous le patronage glorieux... du Ku-Klux-Klan. Réussissant la prouesse assez rare d'être à la fois une trace d'une idéologie sudiste immonde, et un chef d'oeuvre formel à l'influence incontournable, il est aujourd'hui plus que difficile à regarder. Maintenant, en nommant ainsi son long métrage, en 2016, Nate Parker ne faisait sans doute pas le simple choix d'un titre qui claque. J'y reviendrai fatalement...
Né d'une esclave elle même fille d'une femme née en Afrique, Nat Turner est un jeune garçon qui détonne par sa brillance. Il est né sur une plantation où, tout en restant l'esclavage, la vie est moins dure que sur les autres exploitations pour les Africains (le terme est utilisé à plusieurs reprises, ainsi bien sûr que le mot en N). La maîtresse prend même sur elle de lui donner une éducation rudimentaire quand elle s'aperçoit qu'il a commencé à s'apprendre lui-même à lire... Il est assez proche du jeune fils de famille, Samuel, qui a le même âge. Mais à la mort de son maître, il va quand même devenir un esclave des champs, sur la plantation, pour ramasser le coton. Devenu adulte (Nate Parker), il se partage entre ses tâches traditionnelles (ramasser le coton ou servir à table dans les grandes occasions, effectuer des courses) et l'évangélisation des autres esclaves. Il va même être loué en tant que prédicateur auprès des esclaves des autres fermes, et se trouver confronté à des conditions de vie plus terribles encore.
Mais face à la misère de ses semblables, la cruauté du système, l'ignominie de la police locale qui prend des prétextes absurdes pour tuer, violer ou battre les esclaves, Nat se sent, de plus en plus la voix de la révolte...
Pour justifier, donc, le recours provocateur au titre, une séquence suffit: Nat Turner a de l'influence sur tous les noirs de sa région, et les rassemble pour leur dire que pour tout passage de la Bible qui justifie l'esclavage, il a trouvé, lui, le contrepoison, des versets de la Bible qui disent exactement le contraire. A travers ce film, Nate Parker fait donc le contraire exact de Griffith, conter une révolte, à partir de l'esclavage, qui est l'acte de naissance non pas des Etats-Unis mais de la Nation Noire...
Un parti-pris intéressant a priori, à une époque qui questionne de plus en plus la place des différents groupes ethnique Américains dans l'Histoire, et de façon rendue plus crue encore par le fait qu'on a aujourd'hui accès à tant d'information aussi facilement... Mais le problème du film, c'est de faire reposer toute la structure du film sur un seul événement, et de se contenter de se lancer dans une chronique de l'esclavage, assez peu intéressante surtout quand on la compare à la rigueur narrative et au refus systématique du spectaculaire privilégiés par Steve McQueen dans 12 years a slave: Parker imite le style des films taillés pour les Oscars, en permanence, en se refusant à avoir le moindre squelette narratif, et en rendant la narration souvent confuse. Son film devient assez rapidement un réservoir d'images pour National Geographic. Ce n'est pas un compliment...
1947: Sal Paradise ambitionne d'écrire. Il fréquente des êtres spéciaux, mi-bohême, mi-artistes, comme le jeune poète Carlo, ou surtout son grand copain Dean Moriarty, qui le fascine par sa totale liberté. Il décide de suivre ce dernier sur les routes des Etats-Unis... Parfois avec, parfois sans lui, il va découvrir le pays en faisant des rencontres, et parfois écrire...
Le Brésilien Walter Salles a déjà tourné une vie du jeune Che Guevara, avec le film Hispanophone Carnets de Voyage en 2004. Il récidive en adaptant le classique de Jack Kerouac, que je n'ai pas lu, donc je vais éviter d'en parler!
En revanche, le film, je l'ai vu... Hélas: c'est d'un académisme mortel, de belles, voire très belles images, des moments de révélation pour les personnages, voire de transgression (et si on buvait? et si on fumait de l'herbe qui rend nigaud? et si on faisait un plan à trois? tiens le volant et baisse ta braguette, il me vient une idée, etc etc etc), et une absence totale de fil conducteur, pour déboucher sur l'impression d'un film qui, au bout de 039 minutes, n'a toujours pas commencé.
La bande-son est inévitablement remplie d'allusions aux styles musicaux qui ont nourri la beat generation, notamment le be-bop des temps héroïques. Par contre, si l'admiration des jeunes pour l'immense Slim Gaillard (poète beatnik avant la lettre, et promoteur du jazz le plus excentrique qui soit) est fort sympathique, le fait de le représenter sur scène par un acteur qui ne lui ressemble pas, a une voix totalement différente, et surtout ne chante pas du tout comme lui, tout en jouant du piano pendant qu'un quidam (qui ressemble à Charlie Christian, mort en 1941) tient une Gibson qui ressemble, elle, furieusement à celle de Slim Gaillard, c'est d'un laisser-aller... Comme si on montrait les Beatles dans un film situé à Hambourg, avec un Paul McCartney en saxophoniste droitier.
Le jeune et entreprenant Johnny Case (Cary Grant) a rencontré durant ses vacances une jeune femme, et c'est le coup de foudre: ce qu'il ne sait en revanche pas, c'est que Julia Seton (Doris Nolan) fait partie d'une des familles les plus établies de la haute finance New Yorkaise: pour être accepté dans la famille, il faudra non seulement vaincre les réticences face à sa basse extraction, mais il lui faudra sans doute aussi compromettre ses idéaux en devenant un gendre parfait, impliqué dans les affaires familiales... Johnny peut compter sur Linda (Katharine Hepburn), la grande soeur de Julia qui se définit elle-même comme le vilain petit canard de la troupe, pour l'aider à voir clair dans une situation complexe.
C'est le troisième des quatre films ensemble tournés par Hepburn et Grant, et le deuxième des trois d'entre eux qui soit une réalisation de George Cukor. ce dernier n'est pas le premier adaptateur de la pièce de Philip Barry, mais sa version est sans aucun doute définitive... En confiant les rôles aux deux comédiens qui étaient si naturellement complémentaires, les étincelles étaient garanties, même si on surnommait encore Hepburn "box-office poison" à l'époque! Cary Grant est présent dès le départ, mais l'arrivée de sa partenaire est retardé jusqu'à une scène d'anthologie: Johnny découvre, guidé par Julia, l'immense demeure de sa future belle-famille, et dans une des rares pièces à visage humain, il embrasse celle qu'il pense pouvoir bientôt épouser, quand une porte s'ouvre sur leurs ébats: c'est Linda. A partir de là, le feu d'artifice peut commencer...
La maison, extravagante de par sa taille et son luxe (des ascenseurs partout, d'immenses salons et des chambres qui doivent être aussi grandes que Grand Central Station), est un lieu parfait pour parler des vicissitudes de la mobilité sociale, certes l'un des thèmes du film (Julia est absolument persuadée, et pourtant totalement d'accord, que Johnny l'épouse pour son argent), mais il permet aussi à Cukor de différencier les espaces de la plus belle des manières, en définissant notamment l'univers partagé de Linda et de son frère Ned, celui qui a fini par sombrer dans l'alcoolisme pour échapper à la pression paternelle: une chambre remplie des souvenirs de leur vie d'enfants, et qui est un merveilleux endroits pour les gens différents: Linda, Ned, Johnny (qui adore faire des acrobaties de cirque, à la... Cary Grant), et les copains de ce dernier, interprétés par les merveilleux Jean Dixon et Edward Everett Horton y sont comme des poissons dans l'eau. Le père Seton, sa fille Julia, et toute la famille de sangsues de la Haute et Bonne Société, beaucoup moins...
En respectant la progression de la pièce, Cukor permet à ses acteurs, en particulier à Katharine Hepburn, de se placer dans une évolution émotionnelle qui fait parfois quitter radicalement la sphère de la "screwball comedy", le film réussissant sans problème à enchainer brillamment les ruptures de ton. Que le film ait été un flop me dépasse, mais il a, à tout prendre, fait une belle carrière de classique. Amplement méritée.
Christian Gerber (Jean Yanne) est rédacteur en chef des actualités de Radioplus, une chaîne française, et à ses heures perdues, grand reporter: revenant d'une mission en Amérique Latine où il a été interviewer des révolutionnaires, il s'en prend à ses confrères, qu'il accuse de profiter de leurs reportages au bout du monde pour se la couler douce. Puis il se fait licencier pour avoir montré une certaine mauvaise humeur face à la nouvelle mode qui pousse Radioplus, sous l'impulsion de son directeur, Plantier (Jacques François) à mettre Jésus à toutes les sauces... Mais il a de la ressource.
Jean Yanne aussi, qui pour commencer avait un compte à régler avec la radio, ce qui se voit dans ce premier film... Là où, aux Etats-Unis, le cinéma a profité des années 70 pour enfin, le temps d'une joviale décennie, promouvoir les réalisateurs, dont c'était l'âge d'or, les Français ont été, disons, plus étranges, puisque ce fut la décennie des amateurs: je veux parler du fait qu'on a vu à peu près tout et n'importe quoi, sous la direction de n'importe qui à condition qu'ils soient connus. Pierre Richard, acteur, Jean Yanne, animateur de médias, Coluche, humoriste... Les exemples ne manquent pas. Mais Yanne a investi le cinéma avec une sorte de mission auto-proclamée: faire, à coup de vitriol, le chevalier blanc.
Cette satire de la radio est souvent très caricaturale, et aussi parfois loufoque. Elle est aussi gênante, et je ne parle pas seulement du ton de Yanne (généralement, son héros est une sorte de messie, avec une attitude qui vire facilement au "tous pourris"), mais par le miroir qu'elle renvoie de la vie en 1972: ces hommes de radios qui passent leur temps à mettre des mains aux fesses des dames, qui sont dans le meilleur des cas des speakerines, pour le reste secrétaire ou réceptionniste, c'est parfois franchement irritant.
Par contre, la dinguerie de cette radio qui vibre au son des jingles dédiés à l'esprit sain, Daniel Prévost en lèche-bottes revendiqué, ou encore Bernard Blier en président de station, ça aide quand même un peu à faire passer le pensum. Et la cerise sur le gâteau vient dans les cinq premières minutes, puisque prenant acte du fait que Dieu est responsable de tout sur terre, le film est annoncé comme produit par "Dieu et Jean Yanne".
...de la pizza au réglisse? C'est l'un des noms parfois donné, dans les années 70, aux disques à microsillons à cause de leur forme circulaire et de leur couleur. Oui, on ne disait pas "vinyle" à l'époque, ou si peu.
Mais la raison d'être de ce titre étrange s'arrête au fait que pour accompagner cette évocation d'une époque révolue (donc, les années 70, avant la fin de la guerre du Vietnam), Paul Thomas Anderson et son complice musical désormais habituel, le grand Jonny Greenwood, ont utilisé un grand nombre de chefs d'oeuvre de la période, justement. Mais la musique ne joue pas un rôle primordial dans cette histoire d'amour...
Gary, 15 ans, rencontre au lycée une jeune femme, Alana, 25 ans: cette dernière travaille avec l'entreprise qui s'occupe pour l'école des photos de classe. Gary, qui a déjà un passé d'acteur (on est en Californie), est très sûr de lui, et fait du rentre-dedans pour vaincre les réticences de son amie. mais justement, celle-ci veut rester une amie et pas plus, à moins que... Et Gary finit par laisser pourrir la situation, à moins que...
Forcément, on sait que le film va jouer au chat et à la souris avec cette histoire d'amour virtuelle, rythmée par les lubies de Gary (qui agit en jeune apprenti entrepreneur, sautant sur toutes les occasions rendues possibles par les modes passagères, comme le matelas à eau, par exemple) et les hésitations d'Alana, qui aimerait bien passer à autre chose, mais n'arrive pas à se débarrasser de ce gaillard si attachant malgré son manque flagrant de maturité...
Les anecdotes abondent, entre tendresse, ironie douce, et une galerie de personnages en or, généralement interprétés par des pointures. On appréciera Bradley Cooper en richissime butor, petit ami de Barbra Streisand mais véritable coureur de jupons, Sean Penn en acteur établi, imbu de sa propre importance... Le film est une chronique des années 70 saisies dans le quotidien de deux personnes qui ne sont pas n'importe qui, définitivement, et dont on se dit souvent qu'ils sont faits l'un pour l'autre malgré la différence d'âge. On s'attend, fatalement, à de la douleur et des réveils difficiles.
Alors, le verdict? Eh bien, réponse après deux heures et quinze minutes de pur bonheur... La mise en scène s'installe dans la période comme si on remontait le temps (Anderson sait faire, remarquez: voyez Boogie nights, The Phantom Thread, The Master, There Will Be Blood ou l'hilarant Inherent Vice), et les deux acteurs principaux sont parfaits: Cooper Hoffman prend la relève de son père décédé, et Alana Haïm (musicienne Californienne, membre avec ses soeurs du groupe... Haim) est venue avec toute sa famille, littéralement, pour donner encore plus de vie à son personnage. Quelque chose me dit qu'il va falloir retenir son nom.
Nous ne savons pas qui a réalisé ce court film, qui fait partie d'une assez importante vague de courts et longs métrages sortis dans les années 10, et dirigés directement contre la censure, le plus important et encombrant étant sans nul doute Intolerance, de Griffith! Ici, un militaire à la retraite, donc un vieil homme qui ne sert pas à grand chose, voit un film qui le scandalise et décide de monter un comité de censure: il recrute tout ce qu'il peut trouver en matière de vieux inutiles et d'hypocrites, de préférence des vieilles filles, et tous s'attellent à la tâche en visionnant un mélodrame dont il rognent toutes les audaces...
Le film est très drôle, grâce à une idée brillante et peu banale: plutôt que de nous présenter l'action des censeurs en deux temps (le visionnage proprement dit, puis les coups de ciseaux dans la pellicule), il a été décidé de montrer le tout ensemble: on voit donc pour chaque scène censurée le film visionné, les censeurs réagir au film, les propositions de changement qu'ils font, par le biais d'intertitres, et pour finir le film modifié, en une seule séquence. Les changements (le bandit n'est plus un bandit mais un fripon -a naughty man- et il n'attaque plus avec un couteau, mais... avec des fleurs!) sont loufoques mais rendent bien compte d'une obsession contre nature de rendre complètement fades les films visionnés par les autres...
Le film est aussi connu sous le titre Hard Times: c’est sous cette nouvelle appellation (rien à voir avec Dickens) qu’il a été distribué internationalement et même diffusé sur Netflix depuis quelque temps… Une appellation qui lui sied d’ailleurs, Holy water (eau bénite) étant finalement assez anodin, là où Hard times donne un cachet un peu plus raide.
En Irlande, des minables qui vivent dans un endroit minable, autrefois réputé pour sa statue de la Vierge déposée sur le bord d’un puit, et le spa de l’hôtel local, décident pour changer la donne de faire un braquage : depuis qu’une usine Pfizer s’est installée sur place pour fabriquer du Viagra, ils voient le ballet des camions qui transportent les petites pilules bleues… Ils vont braquer un camion, voler le contenu et le revendre à Amsterdam… C’est, du moins, l’intention, car ils n’iront jamais jusque là! En lieu et place, ils vont attirer l’attention des autorités, et en panique, se débarrasser de la cargaison.
Devinez où… Vous avez trois indices pour ça, le premier étant dans le résumé, le deuxième et troisième étant les deux titres.
C’est une comédie à l’ancienne, et bien qu’elle ait été tournée dans le Devon, soit en Angleterre, ça reste un film Irlandais de par son sujet et ses acteurs. Il y a une gentille dose d’irrévérence, aussi, et beaucoup de couleur locale, à commencer par un langage bien particulier, et des accents authentiques. Il y a surtout une volonté fermement affichée de ne pas céder aux sirènes de la comédie à l’Américaine et son efficacité étanche. Ici, ça rue dans les brancards, ça respire, ça reste d’une grande loufoquerie aussi.
Et que voulez-vous, j’ai une certaine sympathie pour un film qui se termine par un générique qui s’amuse à interrompre le flot des noms de collaborateurs, acteurs et techniciens, pour placer des recettes de cuisine…
Juin 1944, d'un côté de la Manche, on se prépare à un débarquement imminent, pendant que de l'autre côté on redoute ce qu'on appelle une "invasion". Nous assistons aux préparatifs des forces Américaines et Britanniques, aidés par les français et soutenus par le travail sur place de la Résistance, pendant que les Allemands se divisent entre incrédules et réalistes...
Darryl F. Zanuck, ancien nabab de la Fox, est à la manoeuvre sur ce film qu'il a intégralement porté, allant jusqu'à en superviser personnellement la production sur place, et du même coup en assumer une part de la réalisation. On voit très vite qu'on est face à un objet cinématographique peu banal, un filmouth de guerre particulièrement spectaculaire, en même temps qu'un film visant à opérer deux travaux de première importance: d'une part, célébrer l'esprit de la libération, de la fin d'une guerre ressentie comme plus grave et plus douloureuse que les autres; d'autre part, filmer sur les lieux même de l'action tant que c'est encore possible, avec des lieux qui en 18 ans n'ont pas tant bougé que ça... Un double voeu louable, donc, qui nous incitera à passer sur les défauts évidents de la chose: d'une part, une structure entièrement centrée sur le débarquement comme étant le climax ultime du film, qui doit après les séquences d'Omaha Beach survivre pendant les 70 minutes qui restent!
Sinon, des petits soucis de continuité récurrents, et des incrustations défaillantes, viennent s'ajouter à la parade de stars: John Wayne, Henry Fonda, Robert Mitchum, Bourvil, Arletty, Richard Burton, et il y en a plein d'autres. Pourtant ça débouche sur une forte sympathie à l'égard des personnages, qui sont, compte tenu de la situation, vite en place et assez développés pour permettre un visionnage intéressant.
Passons aussi sur l'impression très gaulienne que l'on soit face à des alliés valeureux, des français utiles, et bien sûr une population intégralement résistante. Peu de nazis parmi les allemands, il y a surtout des pragmatiques, dont Curd Jürgens qui montre tout son mépris à l'égard d'un chef oublieux qui demande depuis sa forteresse qu'on ne le dérange sous aucun prétexte: bref, pas d'idéologie, mais des faits. Ceux-là sont d'autant plus lisibles qu'on peut les voir situés dans les lieux même où ils se sont déroulés, d'Omaha Beach à Ste-Mère-Eglise, en passant par Ouistreham et son casino. Pour ajouter à cette impression de voir l'Histoire en marche (ce qui était clairement l'intention de Zanuck), quelques séquences utilisent des panoramiques impressionnants (Omaha Beach, avec la caméra qui suit la progression des soldats depuis la mer jusqu'à la ligne de défense Allemande), et des vues aériennes, dont une qui est une splendeur: motivée par le point de vue des aviateurs Allemands dégoûtés par leur hiérarchie qui font juste un passage histoire de dire qu'ils étaient là, elle offre une vue de la plage envahie de soldats alliés qui tentent de se protéger de l'attaque, et c'est impressionnant...
Reste deux commentaires qui sont souvent faits sur le film: d'un côté, c'est le produit d'une époque qui vit encore dans la suite des événements directs, une époque durant laquelle on ne questionnera pas la Résistance des français, mais une époque aussi durant laquelle on n'aurait jamais vu des salauds comme Eric Zemmour, Marine Le Pen ou Nicolas Dupont-Aignan sur tous les médias pour glaner les suffrages des électeurs. De l'autre, il est de bon ton de rigoler devant la vision du débarquement en le comparant à la version ultra-réaliste de Steven Spielberg réalisée pour le film Saving Private Ryan quelques décennies plus tard. C'est une erreur: les choix de Zanuck sont non seulement liés à des limites techniques (Spielberg bénéficie à cet égard des fruits d'une recherche très poussée, et de conditions tellement plus confortables qu'en 1962), mais aussi à des choix narratifs très précis: celui, en particulier, de fournir tous les points de vue, celui des alliés (comme le film de Spielberg) et celui des Allemands, ce que Private Ryan ne faisait pas du tout. On n'est pas dans la narration d'une guerre à travers chaque impact de balle, mais devant une tentative de recoller tous les morceaux d'une Histoire glorieuse, avant que le temps ne fasse un peu trop son oeuvre, tout en laissant libre cours à une évocation balisée des images d'Epinal: le soldat coincé sur un clocher à Ste-Mère-Eglise, les bottes à l'envers, Fernand Ledoux qui saute de joie à l'annonce du débarquement, malgré les bombes qui détruisent sa maison, ou encore le jeu autour des significations de messages radiophoniques ("Blesse mon coeur d'une langueur monotone"). Et puis, l'officier Allemand qui décide de regarder depuis son bunker dans ses jumelles, une dernière fois avant de passer à autre chose, et qui voit des milliers de bateaux.
Jacqueline Bert (Michèle Morgan), une petite Française fraîchement débarquée à New York, est la secrétaire particulière de Robert Shaw (Pierre-Richard Willm), un homme pour lequel elle a la plus grande admiration. Sa fascination pour la passion que met ce meneur d’hommes dans son travail n'est guère partagée par l'épouse de ce dernier (Arlette Marchal) qui depuis belle lurette a pris un amant, Lowton (Youcca Troubetzkov), un playboy très en vu avec lequel elle s’affiche sans vergogne. Un soir, Shaw tue ce dernier dans une boîte de nuit. Arrêté, il s’ensuit un procès qui fait sensation et au cours duquel Shaw ne peut sauver sa tête que grâce à ses avocats qui vont plaider, contre son gré, la folie. Jacqueline le fait évader et ils s'enfuient vers le nord canadien. Elle se fait passer pour son épouse auprès de Louis (Jacques Terrane), un jeune trappeur français rencontré dans le train, qui va les aider à s’équiper puis les accompagner dans leur périple. Seulement, Louis tombe amoureux de Jacqueline dont les sentiments commencent à vaciller, et très rapidement les fuyards sont rejoints par un quatrième larron : le caporal Dal (Charles Vanel), un homme de la police montée, venu pour les arrêter mais à qui ils lui sauvent la vie...
C’est peu de temps avant la guerre que Jacques Feyder entreprend la réalisation de ce film dont la sortie se trouve retardée suite au début des hostilités, puis suspendue pendant l’Occupation, les autorités n'acceptant pas la trahison de Dal, un représentant de la loi ne pouvant fraterniser comme le fait Vanel avec les criminels qu’il recherche. L'aspect le plus intéressant du film est la cohabitation "à la dure" des quatre personnages principaux perdus dans ce pays neigeux. Le film n’a pas été tourné au Canada, mais en Laponie et dans des conditions fort difficiles. S’il n’a pu avoir la satisfaction de réaliser son film sur les lieux même du drame, Jacques Feydera au moins pu imposer à son équipe et à ses acteurs des conditions et des décors s’en rapprochant suffisamment. Afin de mieux mettre en valeur l’isolement des personnages dans la nature dans la deuxième partie du récit, Feydermultiplie dans la première les scènes surpeuplées : le meurtre dans un night-club mondain, le procès évidemment, l'asile où Shaw a été placé.
Les scènes américaines reconstituées en studio par le cinéaste sont nourries de deux tendances contradictoires: d’un côté il y a les souvenirs que Feyder conserve de son passage aux Etats-Unis, de l’autre des acteurs français qui déclament un texte aussi peu anglo-saxon que possible. Si le réalisateur tourne avec une vedette très en vue, Michèle Morgan, et retrouve Charles Vanel, le casting montre une certaine tendance au cabotinage avec Jean Brochard interprétant un Ecossais du Grand Nord aussi convaincant qu'un Fernandel en Mata-Hari, ou encore Pierre Richard-Willm et Jacques Terrane, les deux amoureux transis de Jacqueline, qui se disputent joyeusement le titre du pire acteur du film...
Heureusement, le cœur du film - une nouvelle fuite en avant vers un idéal impossible à atteindre - tient essentiellement sur le personnage de Jacqueline, une femme qui s’est trompée sur le compte d’un homme qu’elle a cru aimer, et qu’elle va pourtant accompagner jusqu’au bout parce qu’elle l’a choisi. En chemin, elle rencontre l’amour, le vrai, mais son engagement l'empêche de s'y livrer. Face à Morgan, il faut saluer Vanel qui est comme à son habitude fantastique en homme partagé entre son devoir et ses sentiments. Le drame de la jeune femme a beau être celui d’être partagée entre deux hommes qu’elle aime, il va se jouer symboliquement entre Jacqueline et la nature. Toutes choses font que, malgré ses défauts,La Loi du Nord est un film loin d'être banal.