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25 septembre 2021 6 25 /09 /septembre /2021 11:19

Impossible de savoir qui a réalisé ce court métrage Essanay, dont les vedettes sont Francis X. Bushman et Dolores Cassinelli : en pleine campagne, un nouvel arrivant, cycliste, croise le chemin d’une jeune femme, qui est immédiatement attirée par lui ; mais un ami de la jeune femme, jaloux, décide de tuer son rival… La jeune femme sait ce qui se trame et décide d’agir… avec une arme.

C’est un film honnête, jusqu’à ce qu’une scène ne relève singulièrement le plat : on y voit le cycliste incarné par Bushman, ignorant que derrière lui son rival s’apprête à le rattraper, également en vélo. Et tout au fond, également à bicyclette, Dolores Cassinelli qui tout en roulant tire un coup de feu pour désarmer le jaloux…

Maintenant, on aimerait bien savoir qui a eu cette idée saugrenue mais très efficacement réalisée : GM Anderson lui-même, le « A » de Essanay (S&A) ? Ou pourquoi pas Allan Dwan, qui était en contrat avec la compagnie à l’époque ? Nous ne saurons probablement jamais…

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Published by François Massarelli - dans Francis X. Bushman Muet
25 septembre 2021 6 25 /09 /septembre /2021 10:43

Ce court métrage de 15 minutes est particulier à plus d'un titre: d'une part, le titre ne doit pas nous induire en erreur, il ne s'agit pas d'une fiction fantastique mais d'un documentaire sur le cinéma, et plus précisément sur le film La fin du monde qui se tournait entre 1929 et 1931, soit à la charnière du cinéma muet et du parlant... Gance y continuait à encourager la confection de films documentaires qui montraient l'artiste au travail, et comme l'artiste n'était pas vraiment modeste, on comprendra aisément que de son point de vue il s'agissait de capter l'Histoire en marche...

Seulement Eugene Deslaw, cinéaste Ukrainien qui a fui la Révolution de 1917, est un artiste lui aussi, attiré par le pouvoir de surprise du cinéma, et son terrain de prédilection est un cinéma qui confine à l'abstraction en gardant une tendance à montrer au spectateur ce qu'il n'attend pas, en se basant sur la mécanique, l'industrie également... Ce court métrage (dont le générique ne parle pas de mise en scène, mais nous indique "monté par Eugene Deslaw) ajoute à la particularité en se basant sur une généreuse banque d'images tournées par Gance lui-même: des bouts de tournage, des essais, des brouillons... et probablement des images qui n'ont jamais été intégrées au film fini car ce court métrage, sorti en 1930, nous documente en fait le tournage d'un film qui ne sera jamais sorti tel que son auteur l'avait voulu. Et plus encore: La fin du monde est en fait sorti un an après la diffusion (confidentielle) de ce court métrage.

Autre particularité, le film de Gance allait incorporer le son, c'est d'ailleurs un défaut dans la mesure où Gance, pas préparé, a très mal géré cette partie du film: le court métrage, du coup, est mi-muet mi-parlant... Littéralement: quant une scène est sonore, le son fait irruption d'un coup. Quand c'est muet, le son disparaît purement et simplement. Cet aspect joue bien sûr de la stratégie de surprise, et est bien plus séduisant que la bouillie sonore proposée par Gance. Mais il nous permet aussi de voir Antonin Artaud (absent du montage final) interpréter "Malbrough s'en va-t-en guerre" dans un kaléidoscope mal foutu, avec des effets d'écho plutôt terrifiants... Il nous montre aussi des extraits des séquences ouvertement érotiques planifiées par Gance pour son orgie filmique, bien sûr absentes du produit fini, et il finit par nous montrer qu'en 1930, on pouvait en effet prévoir avec La fin du monde un film hors-norme, génial, ou...

Navet.

Vous l'aurez compris, ce court métrage de quinze minutes est bien meilleur que le curieux film de science-fiction raté dont il se fait l'illustrateur.

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance
23 septembre 2021 4 23 /09 /septembre /2021 10:30

Dans l'étrange et rugueux univers de Bruno Dumont, P'tit Quinquin avait tout pour surprendre: certes, il avait déjà filmé le Nord (au sens large puisqu'ici il s'agit du Pas-De-Calais) et ses habitants, privilégiant aussi souvent que possible et en fonction des besoins des non-acteurs, ou acteurs non professionnels pour être plus exact. Mais son cinéma se faisait globalement bien plus remarquer pour son naturalisme que pour d'autres ingrédients. Car ce film en quatre épisodes, ou cette série, choisissez la dénomination qui vous conviendra, est dans on intention une enquête policière burlesque...

Dans un petit village sur la Côte d'Opale, on trouve le cadavre d'une vache qui contient tout ou presque, mais en morceaux, du cadavre d'une femme, bientôt identifiée comme étant Mme Lebleu, fermière... Bientôt d'autres cadavres vont s'ajouter: un immigré d'Afrique centrale, M. Bihry, sera lui aussi trouvé dans un bovin; M. Lebleu, le mari éprouvé, sera découvert dans sa fosse à purin; le fils Bihry se tirera une balle dans la tête après avoir tenté un baroud d'honneur en forme de jihad sans grand conviction; la petite Aurélie, une adolescente qui avait une relation confuse avec ce dernier, sera retrouvée mangée par des cochons, et enfin on trouvera le corps d'une majorette, qui entretenait avec M. Lebleu des rapports d'affection, sur la plage, avec des attributs de sirène...

L'une des clés du mystère semble être la morale, puisque les deux premières victimes étaient amants et que toutes les suivantes ont un lien: le veuf, puis sa maîtresse, ou encore le fils d'une victime, puis une jeune femme qui a été tentée d'avoir une relation avec lui... 

Mais arrêtons-nous, quelques instants: j'ai écrit, plus haut, "burlesque", et au vu de ce résumé d'une sombre affaire (qui ne sera d'ailleurs absolument pas élucidée dans le film!) qui implique des nombreux décès, tous plus sordides les uns que les autres (tiens, il me revient à l'esprit qu'à un moment, on a trouvé la tête de Mme Lebleu sur une bouse de vache...) on peut se demander ce qui justifierait un tel adjectif! C'est qu'en laissant les gens du cru s'exprimer à leur façon, en encourageant le recours aux idiotismes les plus farfelus, et en confiant l'enquête à deux policiers certes chevronnés, mais surtout fortement pittoresques, Dumont a fait pencher vers le loufoque et l'absurde cette sombre histoire de possession d'un village par un démon qui restera anonyme...

Car les deux gendarmes de Calais qui mènent l'enquête, le commandant Van Der Weyden (Bernard Pruvost) et l'inspecteur Carpentier (Philippe Jore) sont des limiers d'un genre nouveau: le premier, un quinquagénaire au corps gauche, au visage mobile (bardé de tics et de mouvements nerveux), a une diction qui semble avoir une vie propre et indépendante de sa volonté, avec comme il se doit un fort accent nordique et des considérations qui font appel à un bon sens, disons, gendarmistique (notamment ses vues sur le couple formé par une fermière locale et un travailleur immigré, nous rappelle l'influence des idées nauséabondes d'un parti néo-fasciste très implanté dans ces régions); le deuxième est dévoué au premier et le compète, en exprimant parfois de manière plus simple et plus directe, les mêmes considérations. Les deux forment un couple indissociable, uni dans ses dialogues qui reposent sur une solide base de phrases répétées jusqu'à l'absurde ("On est au coeur du mal, là, Carpentier" "c'est sûr, mon commandant")... Et l'intégralité de cette enquête semble vue du point de vue des enfants, de P'tit Quinquin (Alane Delhaye), le gamin d'une autre famille Lebleu, qui s'emmerderait ferme qu'il n'y avait les copains, le vélo, la plage et les bagarres, sans oublier la petite Eve (Lucy Caron), son amoureuse qui monte sur son vélo pour leurs équipées sauvages sur la cote. Leur point de vue de gamins qui souhaitent vivre leur vie tout en participant à une enquête qui les mobilise, débouche sur une vraie poésie, même si eux aussi sont rattrapés par la xénophobie ambiante...

On est parfois par terre, parfois pantois, parfois embarrassé aussi devant cette humanité (rappel ici d'un autre film de Dumont qui lui aussi montrait une enquête) qui ne cherche pas à s'embellir, et Dumont multiplie d'ailleurs les provocations de casting, privilégiant souvent des acteurs qui ont les plus grandes difficultés à parler ou se faire comprendre (le médecin légiste tient le pompon), et même des gens qui ont des difficultés motrices, pour les mettre en avant. la gêne que nous ressentons est-elle de notre fait ou un but délibéré du metteur en scène, je n'ai à ce stade pas de réponse. Et la donnée idéologique, cette trace de racisme dans les personnages, au vu des résultats  d'élection, nous fait nous poser la question: le personnage est raciste, certes. Mais quelle part ces gens prennent-ils dans cette flambée xénophobe? Comme le dit le commandant de gendarmerie, on est au coeur du mal, et la morale, l'intolérance, le soupçon quant au voisin, et des comportements antédiluviens quant au moeurs sont ici mis en valeur, d'une façon qui pourrait bien être une nouvelle forme de naturalisme. Dont d'ailleurs, dans une pirouette, Dumont souligne les contours à travers un échange rigolo entre Carpentier et Van Der Weyden, qui commentent le fait qu'on ait trouvé des restes humains dans le corps d'une vache: "la bête humaine... c'est du Zola, mon commandant!" "On n'est pas là pour philosopher, Carpentier!"...

...Quant aux crimes, je vais vous dire ma façon de penser: c'est le cagoulard qui a fait le coup.

 

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Published by François Massarelli - dans Bruno Dumont Comédie
19 septembre 2021 7 19 /09 /septembre /2021 16:38

Commençons par une digression: je n'ai pas pris la précaution de traduire le titre, car bien que je ne pratique pas la langue de Cervantès, j'ai le soupçon qu'il n'est pas bien difficile à comprendre! Et rien que parce que pendant des années, sans doute motivés par le même instinct stupide de protectionnisme culturel que leur ancien confrère en fascisme Mussolini qui prit la décision d'imposer le doublage dans tous les cinémas du territoire, les Espagnols ont consommé leurs médias en Espagnol, y compris lorsqu'ils achetaient des disques!

Mais revenons à nos moutons et à un champion de la digression: mon premier contact avec le cinéma fiévreux et dérangé de Javier Fesser, c'était lors de la diffusion du court métrage El secdleto de la tlompeta sur France 2 à la fin des années 90... moins de vingt minutes d'une histoire qui ne démarrait jamais, faute de logique, et qui passait son temps à digresser d'une manière totalement idiote: bref, un bonheur...

Les choses ont bien changé, car Fesser, qui a manifestement installé dans le paysage espagnol son propre style et sa propre façon de faire (avec ses collaborateurs, ses acteurs et son public) est devenu un touche-à-tout qui a un peu perdu sa punkitude réjouissante. Il reste un observateur des travers de notre monde, et un metteur en scène attaché à des histoires gentiment loufoques, mais avait-il besoin de réaliser un film à sketches à partir de quatre idées ténues et pas toujours d'une immense richesse, sur 129 minutes? Car ce film parfois, mais pas souvent, drôle, est long, et même très long. Et les meilleurs gags sont sans doute ceux qui font se croiser les intrigues. Toutes, de toute façon, se traînent en longueur et finissent par lasser...

Même la plus courte, c'est à dire la première: un industriel qui a révolutionné la voiture en Espagne dans les années 70, subit le caprice embarrassant de son fils, un raté qui va devoir lui succéder: puis on nous raconte le début de la lamentable histoire d'un monsieur à la vie réglée come du papier à musique, qui a décidé de se lever à 6h30 pour aller photographier le lever de soleil sur la plage qui est située juste en face de chez lui... et ne parviendra jamais à s'y rendre; un jardinier Africain désespéré de ne pas arriver à joindre les deux bouts propose ses services à une femme qui est sur le point d'être expulsée de chez elle et qui a décidé de lui en faire baver tellement elle est en colère; enfin, un industriel corrompu saisit la chance de sa vie: il a entendu parler d'une entreprise qui pour des sommes énormes, fournit à ses clients (maris volages, pourris pris la main dans le sac, etc) des excuses en béton, avec moult détails pyrotechniques... sauf qu'il les engage au mauvais moment.

Il y a des bons moments, donc, mon préféré reste celui qui expose le fonctionnement de cette entreprise d'alibis (qui s'appelle tout simplement La excusa): c'est très drôle et le timing est excellent... Pour le reste, trop, c'est trop...

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Javier Fesser
19 septembre 2021 7 19 /09 /septembre /2021 09:13

Deux trajectoires inversées: les deux vedettes de ce film sont Ramon Novarro, qui peinait à confirmer les espoirs suscités par ses apparitions dans les films de Rex Ingram en 1922-1924, et par sa participation à Ben-Hur (son meilleur rôle avec Scaramouche), allait bientôt glisser vers la série B, avant de se fondre dans l'anonymat des anciens acteurs du muet... Pendant ce temps Joan Crawford, de plus en plus présente dans les films MGM, allait connaître un succès phénoménal avec Our dancing daughters et les autres films de la même formule. 

C'est une adaptation d'un livre, All the brothers were valiant de Ben Ames Williams, dont Irvin Willat avait déjà réalisé une version avec Lon Chaney en 1923 pour Metro, aujourd'hui perdue. Le rôle de Chaney est ici repris par Ernest Torrence, le grand acteur versatile au physique parfois étonnant. La première demi-heure est par certains côtés annonciatrice de Steamboat Bill Junior, dans lequel il tiendra la vedette aux côtés de Buster Keaton...

Des quatre frères Shore, trois sont marins: les plus grands, dont l'aîné Mark (Ernest Torrence) est d'ailleurs capitaine. Le petit frère, Joel (Ramon Novarro), attend son tour et pour l'instant passe le plus clair de son temps avec la jolie voisine Priscilla (Joan Crawford), dont la nature de la complicité qui l'unit à lui ne fait aucun doute. Un jour, alors que les trois marins sont rentrés au port, Joel leur force la main en utilisant un stratagème et se fait engager sur le bateau de son grand frère, en partance pour Singapour.

Mais juste avant, il apprend que son père et celui de Priscilla se sont mis d'accord pour marier Mark et la jeune femme, bien que celle-ci ne le souhaite pas. Coincé entre son amour pour elle, sa loyauté pour son frère et le désir de naviguer, Joel laisse faire. Mais une mutinerie larvée va précipiter les frères dans le chaos...

C'est un film d'aventures en trois parties, extrêmement bien construit et qui commence quasiment dans la comédie, où Novarro est très à l'aise en petit frère qui a de la ressource... Le tout début nous fait croire un instant que le film commence par une mutinerie (les deux adolescents Joel et Priscilla jouent!) est surprenant, et la suite confirme pendant 25 minutes cette atmosphère légère. Le mariage arrangé précipite le film dans le mélodrame...

Par la suite la mise en scène est d'une grande solidité, avec une mention spéciale pour les scènes de tempête, parfaitement convaincantes grâce à des effets spéciaux brillamment utilisés, et les scènes de conflit entre les mutins, Novarro d'un côté et Torrence de l'autre, qui multiplient les péripéties, tout en évitant de donner à Crawford le statut d'une simple potiche! C'est une belle réussite, dans laquelle on a même droit à une apparition d'Anna May Wong: même si elle n'est pas créditée, c'est un rôle important.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1928 *
19 septembre 2021 7 19 /09 /septembre /2021 08:44

C'est le premier film de man Ray, qui en moins de trois minutes pose les bases d'un cinéma d'avant-garde qui se contente de jeux visuels sans chercher à faire du sens. Ce n'est pas encore le cinéma surréaliste qui sera à l'oeuvre chez Bunuel et pour lequel Man Ray réalisera L'étoile de Mer d'après Desnos, ce court métrage appartient plus à la période Dadaïste du photographe...

Dans un premier temps, l'image sert de cadre à des phénomènes chimiques et photographiques au résultat abstrait avant de finir en apothéose avec une exploration du buste généreux de Kiki de Montparnasse... Comme on est chez Dada, le rapport entre le titre et l'effet qu'il produit (on est bien loin d'un retour à la raison ici!) est essentiel...

N'empêche que le montage du film, les associations arbitraires qu'il recèle, les truquages utilisés, le style du début qui sera réemployé par Chomette dans Cinq minutes de cinéma pur, et le recours à la nudité, tout ceci est l'invention d'un langage du cinéma d'avant-garde, dont ces trois minutes sont l'un des premiers fleurons...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Man Ray
16 septembre 2021 4 16 /09 /septembre /2021 11:59

Michel (Gérard Philippe) a volé dans la caisse du magasin qui l'emploie, car il voulait satisfaire une envie de vacances de sa petite amie Juliette: celle-ci ne savait pas qu'il était un petit employé... Quand le film commence, il ne l'est plus, car son patron a porté plainte et le jeune homme est en prison. Il souhaite dormir car comme le dit un camarade c'est le seul moyen sûr d'évasion...

La porte de la prison s'ouvre, et il est dans les Alpes de Haute-Provence, à Entrevaux, une superbe citadelle médiévale. Mais aucun des autochtones qu'il rencontre ne semble connaître le nom du village. Quand il arrive au bourg, il demande après Juliette, mais personne ne semble la connaître. Un musicien des rues (Yves Robert) lui explique qu'il est au pays de l'oubli, où personne ne semble pouvoir fixer un souvenir, et que lui seul  le sait car la musique le maintient en phase avec son passé... Mais Juliette (Suzanne Cloutier) est là, et si elle ne le sait pas encore car elle ne se rappelle pas de lui, Michel est bien l'amour de sa vie. 

Sauf qu'il y a un autre personnage, plus inquiétant celui-ci, qui en veut à la jeune femme: le Prince Barbe-Bleue (Jean-Roger Caussimon) qui vit dans la citadelle, a décidé de faire de la jeune femme sa septième épouse...

C'est un bien étrange univers que celui de ce film, par ailleurs tourné dans un des plus beaux villages de France (non, je ne me prends pas pour Stéphane Bern, regardez vous même, vous verrez comment l'oeil du cinéaste, un homme qui aimait Murnau, Feyder et Lang, s'est emballé pour ce lieu magique et hautement cinématographique): on attribue souvent les mondes créés par Carné (et singulièrement ses plus magiques) à Prévert mais c'est le même univers, commun aussi bien aux Visiteurs du soir, aux Enfants du Paradis, au Quai des brumes, aux Portes de la nuit, et même à certains aspects de Drôle de drame qu'on retrouve ici: un amour impossible voire maudit, un destin plus que noir, un deus ex machina (incarné par Yves Robert, après Jean Vilar ou Marcel Herrand), une logique de l'absurde érigé en principe...

Mais Prévert n'est plus là, c'est bien Carné qui a imaginé cette intrigue avec George Neveux. Les dialogues ont le bon goût d'être souvent parfaitement efficaces, débarrassés de cette tendance du cinéma fantastique à vouloir tout expliciter de peur que le public ne comprenne rien! Pas de gratuité Coctalienne comme dans l'affreux La belle et la bête, non plus, ni perte de substance en cours de route comme dans les films de René Clair où le cinéaste semble avoir perdu la main dans les dernières demi-heures (Les Belles de Nuit, La Beauté du diable)... Non, Juliette est bien construit, et reste sur le même cap du début à la fin, à la fois onirique et même loufoque (ah, le garde-champêtre incapable de retenir le nom de Juliette, incarné par Delmont!), et profondément noir et désespéré. En ce jeune homme qui fait face à l'impossibilité de faire cohabiter le bonheur et l'amour, Carné a trouvé un nouvel avatar personnel. Et les artistes qui l'assistent ont un talent fou: Trauner et ses décors, Kosma et sa musique constamment appropriée, et Alekan dont la photo est sublime.

Si le film déçoit quand même un peu, c'est à travers le personnage de Juliette, qui donne pourtant son titre au film: volage, pour ne pas dire stupide, cette jeune femme oublieuse et pour cause (elle vit, pour la majorité du film, au pays de l'oubli) est quand même une sacrée gourde. Une fois de plus, l'homme se meurt d'amour pour une ombre, et la femme ne sort pas grandie d'un film de Marcel Carné...

 

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Published by François Massarelli - dans Marcel Carné Yves Robert
16 septembre 2021 4 16 /09 /septembre /2021 11:35

New York, 1957: dans les rues, la nuit, les gens sortent. Un homme a l'air préoccupé: c'est Sidney Falco (Tony Curtis), l'agent de quelques artistes, et il a un problème: son "ami", le chroniqueur star des nuits New Yorkaises, J.J. Hunsecker (Burt Lancaster) lui a confié une mission dont il n'a pas pu s'acquitter et maintenant l'homme de média, faiseur intransigeant de rois et de princes, lui refuse son soutien et sa fréquentation... Il va tenter le tout pour le tout, en essayant de rattraper son échec: de n'avoir pas pu séparer Susan, a soeur de Hunsecker, de son nouveau petit ami, un guitariste de jazz dont le quintet est la coqueluche des boîtes de jazz... La course au ragot et à la manipulation est lancée, sous la direction obsessionnelle de Hunsecker...

C'est un univers très malsain qui nous est présenté, et bien qu'il n'y ait rien ici que du politique, en quelque sorte, dans les coulisses crapoteuses d'un mode du spectacle nocturne, c'est un film noir. Autant par la thématique que par la réalisation de Mackendrick, qui profite avec James Wong Howe de tout un savoir-faire en matière de photo, intimement lié au genre roi des années 40 et 50.

Le réalisateur Anglais a choisi de baigner ses acteurs dans un New York qui est toujours authentique, et souvent tourné dans les rues même avec post-synchronisation des dialogues; les protagonistes évoluent systématiquement dans ce monde nocturne qui est le leur, et le personnage de Hunsecker, central, ne nous sera révélé qu'au bout de 25 minutes, qui sont malgré tout une exposition rigoureuse de son importance: la peur qu'il suscite chez les uns et les autres, l'importance de ses chroniques quotidiennes, tout nous prépare à la froideur d'un homme qui est sans doute la plus effrayante des créations de Burt Lancaster! Mais une fois le personnage révélé, le reste sera baroque: un salaud complet, vivant dans une tour d'ivoire au-dessus des médiocres, et qui dit à un sénateur face à lui qu'il n'est qu'un médiocre, c'est l'un des plus grands misanthropes du cinéma! ...Et un sacré psychopathe aussi. 

Si Mackendrick s'est fait connaître par des comédies en Grande-Bretagne, on aura du mal à considérer que ce film fasse partie du genre; pourtant la méchanceté militante des dialogues, la petitesse des personnages (Falco en est un beau spécimen, lui qui ne vit que pour plaire à son "supérieur" car le bon plaisir du prince est sa seule chance à lui de s'élever) ne se situent pas très loin du Wilder des jeux de massacre, mais aussi de ce diamant noir qu'est The Apartment. Et ce film sur un médiocre qui voudrait tant plaire à un sale type ne vous laissera pas indemne: il offre une vision du monde de la nuit qui a été rarement vue au cinéma, et rarement avec autant de méchanceté. 

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Alexander Mackendrick Criterion
16 septembre 2021 4 16 /09 /septembre /2021 11:23

C'est l'anniversaire de Sue Buttons (Allison Janney): cette respectable mais timide quinquagénaire, qui aimerait tant qu'on la remarque tant elle est effacée, va soudain sans le savoir trouver l'occasion de sa vie: surprenant son mari Karl (Matthew Modine) en pleine action avec une autre femme dans un motel (à laquelle en plus il a apporté des fleurs alors qu'il a oublié de souhaiter son anniversaire à son épouse), elle lui provoque une crise cardiaque... Une fois débarrassée de l'autre femme elle décide de se débarrasser du corps de son mari, puis va annoncer à une émission de télévision locale qu'il a disparu. Grâce à quelques mensonges bien dosés, les médias vont s'intéresser à l'affaire, et les habitants du Kentucky remarquer, enfin, que Sue Buttons existe...

Sauf que Karl était tout sauf un citoyen modèle, et au moment de sa mort, fuyait avec l'argent de sa banque, et des tueurs pas rigolos du tout aux basques... Des tueurs qui viennent très vite renifler du côté de chez Sue.

Il faudrait nommer d'autres personnages: le beau-frère de l'héroïne, approché par les mafieux, et qui essaie tant bien que mal de rester dans le droit chemin; ses deux patronnes, un couple de lesbiennes très folkloriques  au verbe plus que, hum, fleuri; la petite soeur de Sue, une journaliste arriviste qui voudrait bien garder le contrôle médiatique de l'affaire; des tueurs sadiques et mutiques; et enfin une inspectrice qui a tout compris tout de suite mais que personne ne veut croire...

Mais cette comédie n'est pas Fargo. Même si on voit bien la connection, à travers ce personnage effacé qui veut tout à coup exister, il est difficile de ne pas penser à Jerry Sondegaard dans le film des Coen! Mais si Allison Janney assure comme toujours, le reste de la distribution finit par pâlir et le film montre en permanence ses coutures. La caricature tombe souvent à plat... Si vous pouvez la voir en VO, la bande-annonce suffira: elle est plus réussie que le film.

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Published by François Massarelli - dans Comédie
15 septembre 2021 3 15 /09 /septembre /2021 15:04

Un groupe de policiers New Yorkais de la brigade des stupéfiants ont un mode de fonctionnement qui leur permet des résultats enviables: ils réussissent à occasionner des procès très médiatiques et des vies au-dessus de leurs moyens... Mais ils ont aussi une réputation de corruption qui agace de plus en plus les services de régulation. L'un d'entre eux, Danny Ciello, est approché avec un ultimatum: collaborer avec la police des polices pour démanteler la corruption, ou subir les conséquences de l'opération mains blanches qui s'annonce. Dans un premier temps il réussit à obtenir un semblant d'immunité pour lui et ses copains, mais les aléas des enquêtes, les ambitions des uns et des autres et les changements de personnel dans les services font que la pression devient de plus en plus forte...

Côté pile, c'est un regard sans la moindre concession sur une série de système: aussi bien celui des policiers corrompus, dont le héros, que la machinerie qui va les engloutir, à coup d'enquêtes, de contre-enquêtes, de détecteur de mensonge, et d'interrogatoire psychologiquement musclés. Lumet utilise pour rythmer les étapes de son film des fiches des policiers comme de leurs accusateurs, finissant par faire ressembler tout le monde à des gangsters! Le montage ironise également sur la valse des enquêteurs, grâce à une scène qui nous montre le même bureau, qui devient de mois en mois celui de nouveaux avocats au ton systématiquement différent...

C'est tout un monde qui semble d'ailleurs en venir à sa fin, avec cette enquête qui s'adapte à une nouvelle optique policière, qui va à l'encontre des habitudes des vétérans: graissage de pattes, collaboration illégale entre les services et entretien des informateurs à coup de kilos de drogue! Mais les "vieux de la vieille" s'insurgent, pourtant: ils ont toujours fait comme ça et obtenu des résultats; le suspense final du film repose sur ce qu'il adviendra du héros, incarné par Treat Williams: sera-t-il lui aussi broyé par l'impitoyable machine judiciaire qui s'est mise en branle, ou y échappera t-il? 

Le choix des acteurs, souvent de solides seconds rôles ou des gens peu connus, jouent en la faveur d'un film qui fait repose une bonne part de son naturalisme sur la véracité des actes. Autant dire que Brian de Palma (qui a été débarqué du film) avait tout faut quand il a dit que Treat Williams desservait le film avec son côté monsieur tout-le-monde! Au contraire, c'est un atout. Et sans se situer totalement à l'opposé des opéras de Martin Scorsese (dont il anticipe Goodfellas de huit ans), il propose une musique bien différente, moins opératique, le genre de film ironique dont les menaces sont incarnées à l'écran par des fonctionnaires gris, zélés, intransigeants, mal polis et avec des coudes rapiécés sur leurs vieilles vestes de la dernière mode 1973...

 

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Published by François Massarelli - dans Sidney Lumet Noir